22 Janvier 1847.

Un journal annonce que le gouvernement anglais, sentant que la _presse

des matelots_ serait inexécutable, est sur le point de constituer

quelque chose de semblable à notre _inscription maritime_.

Si nous étions de ceux qui pensent que ce qui nuit à une nation

profite nécessairement à une autre, nous encouragerions de toutes nos

forces nos voisins à entrer dans cette voie. S'il est vrai que les

mêmes causes produisent les mêmes effets, nous pourrions en conclure

qu'une institution qui a été funeste à notre marine marchande, et par

suite à notre marine militaire, ne le serait pas moins à la marine

britannique.

Que notre marine marchande soit en décadence, c'est un fait qui n'a

plus besoin de preuves. Sans doute, ainsi que l'a parfaitement

démontré la chambre de commerce de Bordeaux, la cause principale en

est dans le régime restrictif. Les chiffres et les paradoxes du comité

Odier ne parviendront jamais à ébranler cette vérité, que si la France

expédiait et recevait plus de marchandises, elle aurait plus de

transports à faire. Le comité Odier cite avec complaisance le chiffre

de nos importations et de nos exportations. Nous prendrons la liberté

de lui faire observer que ce qui entre en France n'y entre pas en

vertu du régime restrictif, mais malgré ce régime. Il nuit à notre

marine, non en raison des choses qu'il laisse entrer, mais en raison

de celles qu'il empêche d'entrer.

D'ailleurs, ce n'est pas seulement par la diminution sur l'ensemble de

nos échanges qu'il froisse la navigation, mais par la fausse position

où il met nos navires. Supposez la liberté absolue, et il est aisé de

comprendre comment le prix du fret pourrait s'abaisser sans préjudice

pour les armateurs.

Quand un bâtiment prend charge au Havre ou à Bordeaux, si l'armateur

pouvait se dire: «Partout où ira mon navire, le capitaine s'adressera

aux courtiers et prendra la première cargaison venue, n'importe la

destination. Au Brésil, il n'attendra pas qu'il se présente du fret

pour le Havre: il pourrait attendre longtemps, puisque nous ne

voulons rien recevoir en France du Brésil. Mais s'il trouve à charger

des cuirs pour New-York, si à New-York il rencontre du blé pour

l'Angleterre, et en Angleterre du sucre pour Dantzick, il sera libre

d'exécuter ces transports; ses périodes d'attente et d'inaction, ses

chances de _retour à vide_ en seront fort diminuées;» si, dis-je,

l'armateur français pouvait faire ce raisonnement, il est probable

qu'il serait plus facile relativement au prix du fret. On dit à cela

qu'il est bien forcé par la concurrence de réduire ses prétentions au

même niveau que les autres navigateurs. Cela est vrai; et c'est

précisément pour cela qu'on construit moins et qu'on navigue moins en

France, parce qu'à ce niveau la convenance ne s'y trouve plus, et la

rémunération est insuffisante.

Nous ignorons combien il faudra de temps pour que les nations

apprennent à ne pas voir un gain dans le tort qu'elles se font ainsi

les unes aux autres.

Mais, si nous sommes bien informés, l'inscription maritime travaille

presque aussi efficacement que le régime exclusif à la décadence de

notre marine marchande.

Le métier de marin, qui a naturellement tant d'attraits pour la

jeunesse de nos côtes, est aujourd'hui évité avec le plus grand soin.

Les pères font des sacrifices pour empêcher leurs fils d'entrer dans

cette noble carrière, car on n'y peut entrer sans perdre toute

indépendance pour le reste de ses jours. Souvent, sans doute,

l'attrait d'une profession aventureuse l'emporte sur les calculs de la

prévoyance; mais alors le marin se dégoûte bientôt d'une carrière qui

lui fait sentir constamment le poids d'une chaîne inflexible, et nous

avons entendu des hommes pratiques se demander très-sérieusement si

les sinistres fréquents, dont notre marine militaire est affligée

depuis quelque temps, ne devaient pas être attribués à une certaine

force d'inertie qui naît, dans le marin, de la répugnance avec

laquelle il subit la triste destinée que lui fait l'inscription

maritime. Quoi qu'il en soit, si l'on faisait une enquête sur les

rivages de l'Océan, nous osons affirmer qu'elle révélerait, dans la

population, une inclination toujours croissante à s'éloigner de toutes

les professions qui assujettissent à l'inscription maritime.

Admettons pour un instant que ce régime vînt à être effacé de nos

lois, et que, pour se procurer des marins, l'État n'eût d'autres

ressources, comme aux États-Unis et en Angleterre, que de les payer à

un taux plus élevé que celui du commerce.

Il pourrait en résulter une plus grande difficulté pour armer

instantanément un grand nombre de vaisseaux de guerre. Il n'est pas

douteux qu'avec un pouvoir despotique on va toujours plus vite en

besogne. Mais cet inconvénient ne serait-il pas bien compensé par

l'avantage de faire renaître le goût de la mer, de diminuer les

entraves de notre marine marchande, et d'avoir ainsi à sa disposition

une population maritime à la fois plus nombreuse et plus dévouée?

Il nous semble que les inconvénients, s'il y en a, porteraient sur nos

_moyens agressifs_, l'agression exigeant toujours beaucoup de

promptitude. Mais pour nos _moyens de défense_, ils seraient

certainement fort accrus par le régime de la liberté. Raison de plus

pour que nous lui accordions toutes nos sympathies.

Revenant à l'Angleterre, nous serions fâchés, par les motifs que nous

venons d'exposer, de la voir entrer dans le système de l'inscription

maritime. Ce système, il est vrai, peut faciliter ses moyens

d'attaque, car il est commode de n'avoir qu'un ordre à signer pour

réunir dans un moment et sur un point donné une grande force; mais en

même temps, il nous paraît de nature à diminuer les vrais éléments de

défense, qui sont et seront toujours, quand il s'agit de la mer, une

navigation marchande florissante, une population maritime nombreuse et

fortement attachée, par le sentiment de son indépendance et de sa

dignité, aux institutions de son pays et aux nobles travaux de la mer.

C'est une circonstance heureuse, pour l'avenir de l'humanité, que les

meilleurs moyens d'agression soient pour ainsi dire exclusifs de bons

moyens de défense. Les premiers exigent qu'une multitude immense

d'êtres humains soient sous la dépendance absolue d'un seul homme. Le

despotisme en est l'âme; c'est l'inscription maritime pour la mer et

l'armée permanente pour la terre. Les seconds ne demandent qu'une

bonne organisation des citoyens paisibles et l'amour de la patrie: la

garde nationale pour la défense des frontières et le service

volontaire pour la défense des côtes. Aucun peuple impartial et

raisonnable ne peut se formaliser de ce qu'une autre nation pourvoie à

sa défense par des mesures qui excluent le danger de l'agression;

mais, sous prétexte de défense, accroître les moyens agressifs, même

aux dépens des vrais moyens défensifs, c'est répandre au loin des

craintes, c'est provoquer des mesures analogues, c'est créer partout

le danger, c'est agglomérer des forces qui ne demandent pas mieux que

d'être utilisées. C'est, en un mot, retarder le progrès de la

civilisation.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 2 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 85 / 170 题