Un journal annonce que le gouvernement anglais, sentant que la _presse
des matelots_ serait inexécutable, est sur le point de constituer
quelque chose de semblable à notre _inscription maritime_.
Si nous étions de ceux qui pensent que ce qui nuit à une nation
profite nécessairement à une autre, nous encouragerions de toutes nos
forces nos voisins à entrer dans cette voie. S'il est vrai que les
mêmes causes produisent les mêmes effets, nous pourrions en conclure
qu'une institution qui a été funeste à notre marine marchande, et par
suite à notre marine militaire, ne le serait pas moins à la marine
britannique.
Que notre marine marchande soit en décadence, c'est un fait qui n'a
plus besoin de preuves. Sans doute, ainsi que l'a parfaitement
démontré la chambre de commerce de Bordeaux, la cause principale en
est dans le régime restrictif. Les chiffres et les paradoxes du comité
Odier ne parviendront jamais à ébranler cette vérité, que si la France
expédiait et recevait plus de marchandises, elle aurait plus de
transports à faire. Le comité Odier cite avec complaisance le chiffre
de nos importations et de nos exportations. Nous prendrons la liberté
de lui faire observer que ce qui entre en France n'y entre pas en
vertu du régime restrictif, mais malgré ce régime. Il nuit à notre
marine, non en raison des choses qu'il laisse entrer, mais en raison
de celles qu'il empêche d'entrer.
D'ailleurs, ce n'est pas seulement par la diminution sur l'ensemble de
nos échanges qu'il froisse la navigation, mais par la fausse position
où il met nos navires. Supposez la liberté absolue, et il est aisé de
comprendre comment le prix du fret pourrait s'abaisser sans préjudice
pour les armateurs.
Quand un bâtiment prend charge au Havre ou à Bordeaux, si l'armateur
pouvait se dire: «Partout où ira mon navire, le capitaine s'adressera
aux courtiers et prendra la première cargaison venue, n'importe la
destination. Au Brésil, il n'attendra pas qu'il se présente du fret
pour le Havre: il pourrait attendre longtemps, puisque nous ne
voulons rien recevoir en France du Brésil. Mais s'il trouve à charger
des cuirs pour New-York, si à New-York il rencontre du blé pour
l'Angleterre, et en Angleterre du sucre pour Dantzick, il sera libre
d'exécuter ces transports; ses périodes d'attente et d'inaction, ses
chances de _retour à vide_ en seront fort diminuées;» si, dis-je,
l'armateur français pouvait faire ce raisonnement, il est probable
qu'il serait plus facile relativement au prix du fret. On dit à cela
qu'il est bien forcé par la concurrence de réduire ses prétentions au
même niveau que les autres navigateurs. Cela est vrai; et c'est
précisément pour cela qu'on construit moins et qu'on navigue moins en
France, parce qu'à ce niveau la convenance ne s'y trouve plus, et la
rémunération est insuffisante.
Nous ignorons combien il faudra de temps pour que les nations
apprennent à ne pas voir un gain dans le tort qu'elles se font ainsi
les unes aux autres.
Mais, si nous sommes bien informés, l'inscription maritime travaille
presque aussi efficacement que le régime exclusif à la décadence de
notre marine marchande.
Le métier de marin, qui a naturellement tant d'attraits pour la
jeunesse de nos côtes, est aujourd'hui évité avec le plus grand soin.
Les pères font des sacrifices pour empêcher leurs fils d'entrer dans
cette noble carrière, car on n'y peut entrer sans perdre toute
indépendance pour le reste de ses jours. Souvent, sans doute,
l'attrait d'une profession aventureuse l'emporte sur les calculs de la
prévoyance; mais alors le marin se dégoûte bientôt d'une carrière qui
lui fait sentir constamment le poids d'une chaîne inflexible, et nous
avons entendu des hommes pratiques se demander très-sérieusement si
les sinistres fréquents, dont notre marine militaire est affligée
depuis quelque temps, ne devaient pas être attribués à une certaine
force d'inertie qui naît, dans le marin, de la répugnance avec
laquelle il subit la triste destinée que lui fait l'inscription
maritime. Quoi qu'il en soit, si l'on faisait une enquête sur les
rivages de l'Océan, nous osons affirmer qu'elle révélerait, dans la
population, une inclination toujours croissante à s'éloigner de toutes
les professions qui assujettissent à l'inscription maritime.
Admettons pour un instant que ce régime vînt à être effacé de nos
lois, et que, pour se procurer des marins, l'État n'eût d'autres
ressources, comme aux États-Unis et en Angleterre, que de les payer à
un taux plus élevé que celui du commerce.
Il pourrait en résulter une plus grande difficulté pour armer
instantanément un grand nombre de vaisseaux de guerre. Il n'est pas
douteux qu'avec un pouvoir despotique on va toujours plus vite en
besogne. Mais cet inconvénient ne serait-il pas bien compensé par
l'avantage de faire renaître le goût de la mer, de diminuer les
entraves de notre marine marchande, et d'avoir ainsi à sa disposition
une population maritime à la fois plus nombreuse et plus dévouée?
Il nous semble que les inconvénients, s'il y en a, porteraient sur nos
_moyens agressifs_, l'agression exigeant toujours beaucoup de
promptitude. Mais pour nos _moyens de défense_, ils seraient
certainement fort accrus par le régime de la liberté. Raison de plus
pour que nous lui accordions toutes nos sympathies.
Revenant à l'Angleterre, nous serions fâchés, par les motifs que nous
venons d'exposer, de la voir entrer dans le système de l'inscription
maritime. Ce système, il est vrai, peut faciliter ses moyens
d'attaque, car il est commode de n'avoir qu'un ordre à signer pour
réunir dans un moment et sur un point donné une grande force; mais en
même temps, il nous paraît de nature à diminuer les vrais éléments de
défense, qui sont et seront toujours, quand il s'agit de la mer, une
navigation marchande florissante, une population maritime nombreuse et
fortement attachée, par le sentiment de son indépendance et de sa
dignité, aux institutions de son pays et aux nobles travaux de la mer.
C'est une circonstance heureuse, pour l'avenir de l'humanité, que les
meilleurs moyens d'agression soient pour ainsi dire exclusifs de bons
moyens de défense. Les premiers exigent qu'une multitude immense
d'êtres humains soient sous la dépendance absolue d'un seul homme. Le
despotisme en est l'âme; c'est l'inscription maritime pour la mer et
l'armée permanente pour la terre. Les seconds ne demandent qu'une
bonne organisation des citoyens paisibles et l'amour de la patrie: la
garde nationale pour la défense des frontières et le service
volontaire pour la défense des côtes. Aucun peuple impartial et
raisonnable ne peut se formaliser de ce qu'une autre nation pourvoie à
sa défense par des mesures qui excluent le danger de l'agression;
mais, sous prétexte de défense, accroître les moyens agressifs, même
aux dépens des vrais moyens défensifs, c'est répandre au loin des
craintes, c'est provoquer des mesures analogues, c'est créer partout
le danger, c'est agglomérer des forces qui ne demandent pas mieux que
d'être utilisées. C'est, en un mot, retarder le progrès de la
civilisation.