15 Janvier 1848.

S'il n'y avait pas, quoi qu'on en dise, dans un principe, dans la

vérité, plus de force que dans un fait contingent et éphémère, rien ne

serait plus affligeant, plus décourageant pour les défenseurs de la

liberté commerciale sur toute la surface du globe, que cette

perversion étonnante et momentanée de l'esprit public dont

l'Angleterre nous donne en ce moment le spectacle. Elle se prépare à

augmenter son armée et sa marine.

Disons-le d'abord, nous avons la confiance, la certitude même que la

liberté commerciale tend à accroître et à égaliser le bien-être au

sein de toute nation qui l'adoptera; mais ce motif, quoique grave,

n'est pourtant pas le seul qui nous ait déterminés à consacrer nos

efforts au service de cette cause. Ce n'est même pas, il s'en faut de

beaucoup, le plus puissant.

Nous sommes profondément convaincus que le libre-échange, c'est

l'harmonie des intérêts et la paix des nations; et certes nous plaçons

cet effet indirect et social mille fois au-dessus de l'effet direct ou

purement économique.

Car la paix assurée des nations, c'est le désarmement, c'est le

discrédit de la force brutale, c'est la révision, l'allégement et la

juste répartition des taxes publiques, c'est, pour les peuples, le

point de départ d'une ère nouvelle.

Supposant donc que la nation qui proclame la première le

libre-échange était pénétrée et imbue de l'esprit du libre-échange,

nous nous croyons fondés à penser qu'elle serait aussi la première à

réduire son état militaire.

La raison dominante des onéreux efforts auxquels les nations modernes

se soumettent, dans le sens du développement de la force brutale,

étant manifestement la jalousie industrielle, l'ambition des débouchés

exclusifs et le régime colonial, il nous paraissait absurde,

contradictoire, qu'un peuple voulût se soumettre à l'aggravation de ce

lourd fardeau militaire, précisément au moment où, par d'autres

mesures, il rend ce fardeau irrationnel et inutile.

Nous concevrions, sans l'approuver, que l'Angleterre armât si elle

avait des craintes pour ses colonies, ou l'arrière-pensée d'en

acquérir de nouvelles.

Mais, quant à ses possessions actuelles, jamais elle n'a eu moins

raison de craindre, puisqu'elle entre dans un système commercial qui

ôte aux nations rivales tout intérêt à s'en emparer.

Quelle raison aura la France de se jeter dans les hasards d'une guerre

pour conquérir le Canada ou la Jamaïque, quand, sans aucuns frais de

surveillance, d'administration et de défense, elle pourra y porter ses

produits sur ses propres navires, y accomplir ses ventes, ses achats

et ses transactions aux mêmes conditions que les Anglais eux-mêmes?

S'il plaît aux Anglais de s'imposer tous les frais du gouvernement de

l'Inde, quel motif aurons-nous de leur disputer, l'arme au poing, ce

singulier privilége, quand, du reste, par la liberté des échanges,

nous retirerons du commerce de l'Inde tous les avantages dont pourrait

nous investir la possession elle-même?

Tant que les Anglais nous excluent, nous et les autres peuples, d'une

partie considérable de la surface du globe, c'est une violence; et il

est clair que toute violence, constamment menacée, ne se maintient

qu'à l'aide de la force. Armer, dans cette position, c'est une

nécessité fatale; ce n'est pas au moins une inconséquence.

Mais armer pour défendre des possessions qu'on ouvre au libre commerce

du monde entier, c'est planter un arbre et en rejeter soi-même les

fruits les plus précieux.

Est-ce pour voler à de nouvelles conquêtes que l'Angleterre renforce

ses escadres et ses bataillons?

Cela peut entrer dans les vues de l'aristocratie. Elle recouvrerait

par là plus qu'elle n'a perdu dans le monopole du blé! Mais de la part

du peuple travailleur, c'est une contradiction manifeste.

Pour justifier de nouvelles conquêtes, même aux yeux de sa propre

ambition, il faudrait commencer par reconnaître qu'on s'est bien

trouvé des conquêtes déjà accomplies. Or, on y renonce, et on y

renonce, non par abnégation, mais par calcul, mais parce qu'en posant

des chiffres on trouve que la perte surpasse le profit. Le moment ne

serait-il pas bien choisi pour recommencer l'expérience?

En agissant ainsi, le peuple anglais ressemblerait à ce manufacturier

qui, à côté d'une ancienne usine, en élevait une nouvelle. Il

renouvelait toutes les machines du vieil établissement, parce que, les

jugeant mauvaises, il voulait les remplacer par un mécanisme plus

perfectionné, et, en même temps, il faisait construire à grands frais

des machines de l'ancien modèle pour le nouvel établissement.

Dans l'esprit du système exclusif, un peuple augmente ses colonies

pour élargir le cercle de ses débouchés _privilégiés_; mais lorsqu'il

s'aperçoit enfin que c'est là une politique décevante; lorsqu'il est

forcé par son propre intérêt d'ouvrir au commerce du monde les

colonies déjà acquises; lorsqu'il renonce par calcul à la seule chose

qui les lui avait fait acquérir, _le privilége_, ne faudrait-il pas

qu'il fût frappé de vertige pour songer à augmenter ses possessions?

Et pourquoi y songerait-il? Serait-ce pour arriver encore à

l'affranchissement en passant par cette route de guerres, de

violences, de dangers, de taxes et de monopoles, alors qu'il déclare

la route ruineuse, et, qui pis est, le but absurde?

Le parti guerroyant, en Angleterre, assigne, il est vrai, un autre

motif aux mesures qu'il sollicite. Il redoute l'esprit militaire de la

France; il craint une _invasion_.

Le moment est singulièrement choisi. Cependant, qu'en conséquence de

cette crainte, l'Angleterre organisât ses forces défensives, qu'elle

constituât ses milices, nous n'y trouverions rien à redire; mais

qu'elle accroisse ses armées permanentes et sa marine militaire, en un

mot, ses forces agressives, c'est là une politique qui nous semble en

complète contradiction avec le système commercial qu'elle vient

d'inaugurer, et qui n'aura d'autre résultat que d'ébranler toute foi

dans l'influence pacifique du libre-échange.

On accuse souvent l'Angleterre de n'avoir décrété la liberté

commerciale que pour entraîner les autres nations dans cette voie. Ce

qui se passe donne un triste démenti à cette accusation.

Certes, si l'Angleterre avait voulu agir fortement sur l'opinion du

dehors, si elle avait eu elle-même une foi complète au principe du

libre-échange considéré dans tous ses aspects et dans tous ses effets,

son premier soin aurait été d'en recueillir les véritables fruits, de

réduire ses régiments, ses vaisseaux de guerre, d'alléger le poids des

taxes publiques, et de faire disparaître ainsi les entraves que les

exigences d'une vaste perception infligent toujours au travail du

peuple.

Et, dans cette politique, l'Angleterre aurait trouvé, par surcroît,

les deux grandes sources de toute sécurité: la diminution du danger et

l'accroissement des véritables énergies défensives.--Car, d'une part,

c'est affaiblir le danger de l'invasion que de suivre envers tous les

peuples une politique de justice et de paix, que de leur présenter un

front moins menaçant, que de leur donner accès sur tous les points du

globe aux mêmes titres qu'à soi-même, que de laisser libres toutes les

routes de l'Océan, que de renoncer à cette diplomatie embrouillée et

mystérieuse qui avait pour but de préparer de nouvelles

usurpations.--Et, d'un autre côté, le meilleur moyen de fonder la

défense nationale sur une base inébranlable, c'est d'attacher tout un

peuple aux institutions de son pays, de le convaincre qu'il est le

plus sagement gouverné de tous les peuples, d'effacer successivement

tous les abus de sa législation financière, et de faire qu'il n'y ait

pas un homme sur tout le territoire qui n'ait toutes sortes de motifs

d'aimer sa patrie et de voler au besoin à sa défense.

Pendant que cette ridicule panique se manifeste en Angleterre (et nous

devons dire que la réaction de l'opinion commence à en faire justice),

le contre-coup s'en fait ressentir de ce côté-ci du détroit. Ici, l'on

se persuade que, sous prétexte de défense, l'Angleterre, en réalité,

prépare des moyens d'_invasion_; et certes nos conjectures sont au

moins aussi fondées que celles de nos voisins. Déjà la presse commence

à demander des mesures de précaution; car, de toutes les classes

d'hommes, la plus belliqueuse c'est certainement celle des

journalistes. Ils ont le bonheur de ne laisser sur le champ de

bataille ni leurs jambes, ni leurs bras; c'est le paysan qui est la

_chair à canon_, et quant à eux, ils ne contribuent aux frais de la

guerre qu'autant que leur coûtent une fiole d'encre et une main de

papier. Il est si commode d'exciter les armées, de les faire

manoeuvrer, de critiquer les généraux, de montrer le plus ardent

patriotisme, la bravoure la plus héroïque, et tout cela du fond de son

cabinet, au coin d'un bon feu!... Mais les journaux font l'opinion.

Donc, nous armerons aussi de notre côté. Nos ministres se laisseront

sommer d'accroître le personnel et le matériel de guerre. Ils auront

l'air de céder à des exigences irrésistibles, et puis ils viendront

dire: «Vous voyez bien qu'on ne peut toucher ni au sel ni à la poste.

Bien au contraire, c'est le moment d'inventer de nouveaux impôts;

difficile problème, mais nous avons parmi nous d'habiles financiers.»

Il nous semble qu'il y a quelques hommes qui doivent rire dans leur

barbe de tout ceci.

D'abord ceux qui, dans les deux pays, vivent sur le développement de

la force brutale; ceux à qui les mésintelligences internationales, les

intrigues diplomatiques et les préjugés des peuples, ouvrent la

carrière des places, des grades, des croix, des avancements, de la

fortune, du pouvoir et de la gloire.

Ensuite, les monopoleurs. Outre que leurs priviléges ont d'autant plus

de chances de durer que les peuples, redoutant la guerre, n'osent pas

se fier les uns aux autres pour leurs approvisionnements, quel beau

thème pour le _British-Lion_ et le _Moniteur industriel_, son

confrère, si le _free-trade_ aboutissait momentanément à cette

mystification de faire courir les nations aux armes.

Enfin les gouvernements, s'il en est qui cherchent à exploiter le

public, à multiplier le nombre de leurs créatures, ne seront pas

fâchés non plus de cette belle occasion de disposer de plus de places,

de plus d'argent et de plus de forces. Qu'on aille après leur demander

des réformes: on trouvera à qui parler.

Nous avons la ferme confiance que cette ridicule panique, qui a agité

un moment l'Angleterre, est un mouvement factice dont il n'est pas

bien difficile de deviner l'origine. Nous ne doutons pas qu'elle ne se

dissipe devant le bon sens public, et nous en avons pour garants les

organes les plus accrédités de l'opinion, entre autres le _Times_, et

surtout le _Punch_, car c'est une affaire de sa compétence[44].

[Note 44: V. au tome III la relation d'un _Meeting à Manchester_,

pages 463 à 492.--(_Note de l'éditeur._)]

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 2 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 81 / 170 题