6 Février 1847.

Pendant quelque temps, la tactique des prohibitionnistes consistait à

nous représenter comme des dupes et presque comme des agents de

l'Angleterre. Obéissant au mot d'ordre du comité central de Paris,

tous les comités de province, d'un bout de la France à l'autre, ont

répété que l'Anglais Cobden était venu inspirer et organiser

l'Association pour la liberté des échanges. En ce moment encore, une

société d'agriculture met en fait que--Cobden parcourt la France pour

y propager ses doctrines, et elle ajoute, par voie d'insinuation, que

les manufacturiers ses compatriotes ont mis à cet effet deux millions

à sa disposition.

Nous avons cru devoir traiter cette stratégie déloyale avec le mépris

qu'elle mérite. Les faits répondaient pour nous. L'association du

libre-échange a été fondée à Bordeaux le 10 février, à Paris en mars,

à Marseille en août, c'est-à-dire plusieurs mois avant le triomphe

inattendu de la ligue anglaise, avant les réformes de sir R. Peel,

avant que Cobden eût jamais paru en France. C'est plus qu'il n'en faut

pour nous justifier d'une accusation plus absurde encore qu'odieuse.

D'ailleurs, Bordeaux n'a-t-il pas réclamé de tout temps contre

l'exagération des tarifs? MM. d'Harcourt et Anisson-Duperron ne

défendent-ils pas, depuis qu'il y a une tribune en France, le principe

de la liberté commerciale? M. Blanqui ne l'enseigne-t-il pas depuis

dix-sept ans au Conservatoire, et M. Michel Chevalier depuis six ans

au Collége de France? M. Léon Faucher n'a-t-il pas publié, dès 1845,

ses _Études sur l'Angleterre_? MM. Wolowski, Say, Reybaud, Garnier,

Leclerc, Blaise, etc., ne soutiennent-ils pas la même cause dans le

_Journal des économistes_, depuis la fondation de cette revue? Enfin,

la grande lutte entre le _Droit commun_ et le _Privilége_ ne

remonte-t-elle pas au temps de Turgot, et même de Colbert et de Sully?

Loin de croire que ces clameurs ridicules pussent arrêter le progrès

de notre cause, il nous paraissait infaillible qu'elles tournassent

tôt ou tard à la confusion de ceux qui se les permettent. Nous sommes,

disions-nous, devant un public intelligent, par qui de semblables

moyens sont bientôt appréciés ce qu'ils valent. Quand une grande

question se pose devant lui, calomnier, incriminer les intentions,

dénaturer les faits, tout cela n'a qu'un temps. Il arrive un moment

où il faut enfin donner des raisons.

C'est là que nous attendions nos adversaires, et c'est là qu'ils

seront amenés. Déjà la dernière brochure émanée du comité Odier

s'abstient de ces emportements haineux et colériques qui ne prouvent

qu'une chose: c'est que ceux qui s'y livrent sentent la faiblesse de

leur cause.

Cependant, n'avons-nous pas trop dédaigné les traits empoisonnés de la

calomnie? Il y a longtemps que Basile l'a dit: «Calomniez, calomniez,

il en reste toujours quelque chose.»

Il en reste quelque chose, surtout quand, après avoir émis

l'accusation, on a les moyens de la semer dans les ateliers où l'on

sait bien que le démenti ne parviendra pas; quand on s'est assuré le

concours de plusieurs organes de la presse, de ceux qui comptent leurs

abonnés par dizaines de mille; quand on peut ainsi répéter un fait

faux, le sachant faux, pendant plusieurs mois, tous les matins,

imprimé en lettres majuscules.

Oh! il faut avoir une bien grande foi dans la liberté de la discussion

et le triomphe de la vérité, pour ne pas se sentir découragé à

l'aspect de cette triple alliance entre la calomnie, le monopole et le

journalisme.

Mais une circonstance qui seconde et rend plus dangereuse encore la

machiavélique stratégie des monopoleurs, c'est que, lorsqu'ils

cherchent à irriter le sentiment de la nationalité et à soulever les

passions populaires contre l'Angleterre, ils s'adressent à un

sentiment existant dans le pays, qui y a de profondes racines, qui

s'explique, nous dirons même qui se justifie par l'histoire. Ils n'ont

pas besoin de le faire naître; il leur suffit de lui donner une

mauvaise direction, de l'égarer dans une fausse voie. Nous croyons le

moment venu de nous expliquer sur ce point délicat.

Une théorie, que nous croyons radicalement fausse, a dominé les

esprits pendant des siècles, sous le nom de _système mercantile_.

Cette théorie, faisant consister la richesse, non dans l'abondance des

moyens de satisfaction, mais dans la possession des métaux précieux,

inspira aux nations la pensée que, pour s'enrichir, il ne s'agit que

de deux choses: _acheter aux autres le moins possible, vendre aux

autres le plus possible_. C'était, pensait-on, un moyen assuré

d'acquérir le seul trésor véritable, l'or, et en même temps d'en

priver ses rivaux; en un mot, de mettre de son côté la balance du

commerce et de la puissance.

_Acheter peu_ conduisait aux tarifs protecteurs. Il fallait bien

préserver, fût-ce par la force, le marché national de produits

étrangers qui auraient pu venir s'y échanger contre du numéraire.

_Vendre beaucoup_ menait à imposer, fût-ce par la force, le produit

national aux marchés étrangers. Il fallait des consommateurs

assujettis. De là, la conquête, la domination, les envahissements, le

système colonial.

Beaucoup de bons esprits croient encore à la vérité économique de ce

système; mais il nous semble impossible de ne pas s'apercevoir que,

pratiqué en même temps par tous les peuples, il les met dans un état

forcé de lutte. Il est manifeste que l'action de chacun y est

antagonique à l'action de tous. C'est un ensemble d'efforts perpétuels

qui se contrarient. Il se résume dans cet axiome de Montaigne: «Le

profit de l'un est le dommage de l'autre.»

Or, cette politique, nul peuple ne l'a embrassée avec autant d'ardeur,

ou, si l'on veut, de succès, que le peuple anglais. L'intérêt

oligarchique et l'intérêt commercial, ainsi compris, se sont trouvés

d'accord pour infliger au monde cette série d'exclusions et

d'empiétements, qui a enfanté ce qu'il y a d'artificiel dans la

puissance britannique telle que nous la voyons aujourd'hui. Le point

de départ de cette politique fut l'_acte de navigation_, et le

préambule de ce document disait en propres termes: «Il faut que

l'Angleterre écrase la Hollande ou qu'elle soit écrasée.»

Il n'est pas surprenant, il est même très-naturel que cette action

malfaisante de l'Angleterre sur le monde ait provoqué une réaction

plus ou moins sourde, plus ou moins explicite chez tous les peuples,

et particulièrement chez le peuple français; car l'Angleterre ne peut

manquer de rencontrer toujours la France en première ligne sur son

chemin, soit que celle-ci, obéissant à la même politique, aspirât à la

même domination, soit qu'elle cherchât à propager les idées

d'affranchissement et de liberté.

Cet antagonisme d'idées et d'intérêts n'a pu se poursuivre pendant des

siècles, amener tant de guerres, se manifester dans tant de

négociations, sans déposer dans le coeur de nos concitoyens un levain

d'irritation et de défiance toujours prêt à éclater. L'Angleterre,

sous l'action du système mercantile, y a subordonné toutes ses forces

militaires, navales, financières, diplomatiques. Garantie par la mer

contre toute invasion, placée entre le nord et le sud de l'Europe,

elle a profité de cette situation pour saper toute puissance qui osait

se manifester, tantôt menaçant le despotisme septentrional des

mouvements démocratiques du Midi, tantôt étouffant les aspirations

libérales du Midi sous le despotisme soudoyé du Nord.

Les personnes, et elles sont nombreuses, qui croient encore, par un

faux raisonnement ou par un faux instinct, au système mercantile,

considèrent et doivent considérer le mal comme irrémédiable et la

lutte comme éternelle. C'est ce qu'elles expriment par cette assertion

qu'on croit profonde et qui n'est que triste: «Les Français et les

Anglais sont des ennemis _naturels_.»

Cela dépend de savoir si la _théorie mercantile_, qu'a jusqu'ici

professée et pratiquée l'Angleterre, et qui ne pouvait manquer de lui

attirer la haine des peuples, est vraie ou fausse, bonne ou

mauvaise.--Voilà la question.

Nous croyons, nous, qu'elle est fausse et mauvaise: mauvaise pour

l'Angleterre elle-même, _surtout pour elle_; qu'elle devait aboutir à

la mettre en guerre avec le genre humain, à lui créer des résistances

sur tous les points du globe, à tendre tous les ressorts de sa

puissance, à la mêler à toutes les intrigues diplomatiques, à

accroître indéfiniment le nombre de ses fonctions parasites, ses

forces de terre et de mer, à l'écraser d'impôts et de dettes, à élever

un édifice toujours prêt à crouler, et si dispendieux que toute son

énergie industrielle n'y pourrait suffire; et tout cela pour

poursuivre un but chimérique et absurde en lui-même, celui de vendre

sans acheter, celui de donner sans recevoir, celui de nourrir et vêtir

les peuples ruinés (comme le disait M. de Noailles)[39], c'est-à-dire,

en définitive, celui de soumettre ses propres citoyens à un travail

excessif et comparativement privé de rémunération effective.

[Note 39: V. ci-après le nº 37.--(_Note de l'éditeur._)]

Or, ce système spécieux mais faux, pourquoi ne provoquerait-il pas une

réaction parmi les classes laborieuses d'Angleterre, puisque c'est sur

elles qu'en devraient retomber à la longue les funestes conséquences?

Et c'est là tout ce que nous disons. Nous soutenons, non-seulement

parce que c'est une déduction rationnelle à notre point de vue, mais

encore parce que c'est un fait qui crève les yeux, nous soutenons

qu'il y a en Angleterre un parti nombreux, animé d'une foi économique

précisément contraire à celle qui a dominé jusqu'ici dans les conseils

de cette nation.

Nous affirmons que, par les efforts de ce parti, soutenu par le

progrès des lumières et les leçons de l'expérience, l'Angleterre est

amenée à changer du tout au tout son système commercial et par suite

son système politique.

Nous disons qu'au lieu de chercher la richesse par l'accroissement

indéfini des exportations, l'Angleterre comprend enfin que ce qui

l'intéresse est de beaucoup importer, et que ce qu'elle donne de ses

produits n'est et ne peut être que le payement de ce qu'elle reçoit et

consomme de produits étrangers.

C'est là, quoi qu'on en dise, l'inauguration d'une politique toute

nouvelle, car si recevoir est l'essentiel, il s'ensuit qu'elle doit

ouvrir ses portes au lieu de les fermer; il s'ensuit qu'elle doit

désirer, dans son propre intérêt, le développement du travail et

l'activité de la production chez tous les peuples; il s'ensuit qu'elle

doit successivement démolir tout cet échafaudage de monopoles,

d'envahissements, d'empiétements et d'exclusion élevé sous l'influence

du régime protecteur; il s'ensuit, enfin, qu'elle doit renoncer à

cette politique anti-sociale qui lui a servi à fonder un monstrueux

édifice[40].

[Note 40: V. au tome III, _Deux Angleterres_, pages 459 et

suiv.--(_Note de l'éditeur._)]

Sans doute nos adversaires ne peuvent comprendre ce changement.

Attachés par conviction à la théorie mercantile, c'est-à-dire à un

principe d'antagonisme international, ils ne peuvent pas se figurer

qu'un autre peuple adopte le régime de la liberté, parce que, à leur

point de vue, cela supposerait un acte de dévouement, d'abnégation et

de pure philanthropie.

Mais ils devraient au moins reconnaître qu'à nos yeux il n'en est pas

ainsi. Jamais nous n'avons dit que les réformes accomplies en

Angleterre dans le sens libéral, et celles qui se préparent encore,

soient dues à un accès de philanthropie qui aurait saisi tout à coup

la classe laborieuse de l'autre côté du détroit.

Notre conviction est qu'un peuple qui adopte le régime restrictif se

précipite dans une politique antisociale et en même temps fait pour

lui-même un mauvais calcul; qu'au contraire une nation qui affranchit

ses échanges fait un bon calcul pour elle-même, tout en agissant dans

le sens du bien universel. On peut dire que nous nous faisons

illusion; on ne peut pas dire que ce ne soit pas là notre foi.

Or, si telle est notre foi, comment pourrions-nous, sans

inconséquence, envelopper dans la même réprobation et cette ancienne

politique qui, depuis l'acte de navigation jusqu'à nos jours, a fait

le malheur de l'humanité, et cette politique nouvelle que nous avons

vue poindre en Angleterre, et qui grandit à vue d'oeil, développée et

soutenue par une opinion publique éclairée?

On nous dit: «Vous êtes dupes d'un simple revirement de tactique;

l'Angleterre change de moyens, elle ne change pas de but: elle aspire

toujours à la domination. Maintenant qu'elle a tiré de la protection,

de la force, de la diplomatie, du machiavélisme, tout ce qu'ils

peuvent donner, elle a recours à la libre concurrence. Elle a commencé

l'oeuvre de sa domination par la supériorité de ses flottes, elle veut

l'achever par la supériorité de son travail et de ses capitaux. Loin

de renoncer à ses vues, le moment est venu pour elle de les réaliser

et d'étouffer partout le travail et l'industrie sous l'action de sa

rivalité irrésistible.»

Voilà ce qu'on dit. Et nous trouvons ces appréhensions très-naturelles

chez les personnes qui n'ont point approfondi les lois générales par

lesquelles les peuples prospèrent et dépérissent.

Pour nous, nous ne croyons point qu'on puisse arriver à la domination

par la supériorité du travail libre. Il répugne à notre intelligence

d'assimiler ainsi des choses contradictoires, telles que le travail et

la force, la liberté et le monopole, la concurrence et l'exclusion. Si

des principes aussi opposés devaient conduire aux mêmes résultats, il

faudrait désespérer de la nature humaine et dire que l'anarchie, la

guerre et le pillage sont l'état naturel de l'humanité.

Nous examinerons dans un prochain article[41] l'objection que nous

venons de reproduire. Ici nous avons voulu expliquer le sentiment de

défiance qui existe dans notre pays à l'égard de l'Angleterre. Nous

avons voulu dire ce qui le justifie et dans quelle mesure nous le

partageons. En Angleterre, deux partis, deux doctrines, deux principes

sont en présence et se livrent en ce moment une lutte acharnée. L'un

de ces principes s'appelle _privilége_; l'autre se nomme _droit

commun_. Le premier a constamment prévalu jusqu'à nos jours, et c'est

à lui que se rattache toute cette politique jalouse, astucieuse et

antisociale qui a excité en France, en Europe, et en Angleterre même,

parmi les classes laborieuses, un sentiment de répugnance et de

résistance que nous comprenons et que nous éprouvons plus que

personne. Par un juste retour des choses d'ici-bas, nous pensons que

ce sentiment pèsera sur l'Angleterre et lui fera obstacle, même

longtemps après qu'elle aura officiellement renoncé à la politique qui

l'a fait naître.

[Note 41: V. au tome IV, le chap. _Domination par le travail_, page

265.--(_Note de l'éditeur._)]

Mais nous ne nous croyons pas tenus de partager à cet égard le préjugé

vulgaire; et si nous voyons surgir de l'autre côté du détroit le

principe du _droit commun_, si nous le voyons soutenu par des hommes

éclairés et sincères, si c'est notre conviction que ce principe mine

en dessous et fera bientôt crouler l'édifice élevé par le principe

opposé, nous ne voyons pas pourquoi, tout en attachant sur les

manoeuvres oligarchiques un regard vigilant, nous n'accompagnerions

pas de nos voeux et de nos sympathies un mouvement libéral dans lequel

nous voyons le signal de l'affranchissement du monde, le gage de la

paix et le triomphe de la justice.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 2 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 77 / 170 题