7 Mars 1847.

Se conserver, subsister, pourvoir à ses besoins physiques et

intellectuels, occupe une si grande place dans la vie d'une nation,

qu'il n'y a rien de surprenant à ce que sa politique dépende du

système économique sur lequel elle fonde ses moyens d'existence[36].

[Note 36: V. le chap. XIX, des _Harmonies_.--(_Note de l'éditeur._)]

Certains peuples ont eu recours à la violence. Dépouiller leurs

voisins, les réduire en esclavage, telle fut la base de leur

prospérité éphémère.

D'autres ne demandent rien qu'au travail et à l'échange.

Entre ces deux systèmes, il en est un, pour ainsi dire mixte. Il est

connu sous le nom de _Régime prohibitif_. Dans ce système, le travail

est bien la source de la richesse, mais chaque peuple s'efforce

d'imposer ses produits à tous les autres.

Or, il nous semble évident que la politique extérieure d'un peuple, sa

diplomatie, son action en dehors doit être toute différente, selon

qu'il adopte un de ces trois moyens d'exister et de se développer.

Nous avons dit que l'Angleterre, instruite par l'expérience et

obéissant à ses intérêts bien entendus, passe du régime prohibitif à

la liberté des transactions, et nous regardons cette révolution comme

une des plus imposantes et des plus heureuses dont le monde ait été

témoin.

Nous sommes loin de prétendre que cette révolution soit, dès

aujourd'hui, accomplie; que la diplomatie britannique ne se ressentira

plus désormais des traditions du passé; que la politique de ses

gouvernants ne doit plus inspirer aucune défiance à l'Europe. Si nous

nous exprimions ainsi, les faits contemporains et récents se

dresseraient pour condamner notre optimisme. Ne savons-nous pas que le

parlement est peuplé de législateurs héréditaires qui représentent le

principe d'exclusion, qui ont opposé et opposent encore la résistance

la plus opiniâtre et au principe de liberté qui s'est levé à

l'horizon, et à la politique de justice et de paix qui en est

l'infaillible corollaire?

Mais cette résistance est vaine. L'échafaudage tout entier s'écroule

entraînant dans sa chute et la loi céréale, et l'acte de navigation,

et le système colonial, et par conséquent toute la politique

d'envahissement et de suprématie qui, sous le régime de liberté qui se

prépare, n'a plus même sa raison d'être.

Le _Moniteur industriel_ traite nos idées de _folies_. Il nous inflige

l'épithète de philanthropes. Il nous apprend que, bien que la violence

et la liberté soient opposées par nature, elles produisent exactement

les mêmes effets, à savoir la domination du fort et l'oppression du

faible, et qu'il importe peu à la paix du monde que les peuples

échangent volontairement leurs produits ou essayent de se les imposer

réciproquement par la force. À cela nous avons dit: S'il est dans la

nature de la justice et de la liberté de laisser subsister entre les

peuples le même antagonisme qu'ont engendré le monopole et

l'exclusion, il faut désespérer de la nature humaine; et puisque, sous

quelque régime que ce soit, la lutte et la guerre sont l'état naturel

de l'homme, tous nos efforts sont infructueux et le progrès des

lumières n'est qu'un mot. Le _Moniteur industriel_ trouve cette

réflexion ridicule, presque impertinente et surtout fort

_déclamatoire_. Ne serait-ce point parce qu'il veut maintenir le

monopole et l'exclusion? Il est du moins bien clair que les

accusations qu'il dirige contre nous sont parfaitement conséquentes

avec ce dessein. Nous en conviendrons en toute franchise, si le

_Moniteur industriel_ parvient à nous prouver que la liberté des

transactions doit mettre entre les nations le même esprit de jalousie

et d'hostilité que le régime restrictif, nous renoncerons pour

toujours à notre entreprise. Nous nous ferons un égoïsme rationnel

pour nous y renfermer à jamais, nous efforçant, nous aussi,

d'arracher, pour notre part, quelque lambeau de monopole à la

législature. Nous lui demanderons d'imposer des taxes à nos

concitoyens pour notre avantage, d'aller conquérir des nations

lointaines et de les forcer d'acheter exclusivement nos produits à un

prix qui nous satisfasse, de nous débarrasser au dedans et au dehors

de toute concurrence importune, enfin, de mettre la fortune publique,

les vaisseaux de nos ports, les canons de nos arsenaux et la vie de

nos soldats au service de notre cupidité.

Il ne peut pas y avoir de recherche plus utile que celle des effets

comparés de la _liberté_ et de la _restriction_ sur la politique

extérieure des peuples et sur la paix du monde. Nous remercions le

_Moniteur Industriel_ de nous provoquer à nous y livrer souvent. C'est

ce que nous ne manquerons pas de faire. Aujourd'hui nous nous

bornerons à dire quelques mots sur la forme polémique dans laquelle

notre antagoniste paraît décidé à persévérer. Nous pouvons d'autant

plus nous abstenir de traiter la question de fond que nous l'avons

fait dans un article de février, intitulé: _De la domination par le

travail_, article resté sans réponse[37]. Il était pourtant naturel

que le _Moniteur_ daignât s'en occuper, puisque cet article était la

solution d'une objection posée par nous-même dans le numéro précédent.

Le _Moniteur industriel_ a préféré reproduire l'objection et passer la

réponse sous silence.

[Note 37: V. au tome IV, le chap. XVII de la seconde série des

_Sophismes_, p. 265.--(_Note de l'éditeur._)]

Le _Moniteur_ met en fait que nous demandons la liberté pour le compte

et dans l'intérêt de l'Angleterre. Ce n'est plus une insinuation, une

conjecture, c'est une chose convenue et notoire: _L'Angleterre_,

dit-il, _nous prêche et nous fait prêcher la réciprocité des

franchises commerciales; l'Angleterre prêche à la France les doctrines

d'une liberté qu'elle est loin d'adopter pour elle-même. L'Association

du libre-échange est en France l'instrument le plus actif de la

propagande britannique, etc., etc._

Est-il nécessaire d'insister sur ce que cette forme de discussion a

d'odieux, nous dirons même de criminel? Les champions du monopole

connaissent l'histoire de notre révolution. Ils savent que c'est avec

des imputations de ce genre que les partis se sont décimés, et sans

doute ils espèrent nous imposer silence en faisant planer une nouvelle

_terreur_ sur nos têtes. Cela ne serait-il pas bien habile et bien

commode de nous rançonner, et, à notre première plainte, bien plus, à

notre premier effort pour obtenir qu'on discute nos droits, de tourner

contre nous toutes les fureurs populaires, si l'on réussissait à les

exciter, en disant: «Ôtez-lui la faculté de parler; c'est un agent de

Pitt et de Cobourg?»--Faut-il dire toute notre pensée? Cette tactique,

empruntée aux mauvais jours de 93, est plus méprisable aujourd'hui; et

si elle n'est pas aussi dangereuse, rendons-en grâce au bon sens

public et non pas aux monopoleurs. Nous disons qu'elle est plus

méprisable. À cette funèbre époque au moins les défiances populaires,

quels qu'en aient été les terribles effets, étaient au moins sincères.

On vivait au milieu de périls imminents, de trahisons quelquefois

certaines, l'exaltation était arrivée à son plus haut degré de

paroxysme. Aujourd'hui rien de semblable. Les insinuations des

monopoleurs ne sont autre chose qu'un froid calcul, une manoeuvre

préméditée, une combinaison concertée à l'avance. Ils jouent avec

l'immoralité de cette rouerie, non pour sauver la patrie, mais pour

continuer à accroître leurs richesses mal acquises.

Aussi qu'arrive-t-il? C'est que, malgré tous leurs efforts, le public

ne les croit pas, parce qu'ils ne se croient pas eux-mêmes, et M.

Muret de Bord a décrédité à jamais cet odieux machiavélisme, quand il

en a glacé l'expression sur les lèvres de M. Grandin, par cette

interruption ineffaçable: _Vous ne croyez pas ce que vous dites._

Nous comprenons que dans des temps de troubles, de périls, d'émotions

populaires, les hommes s'accusent réciproquement de trahison; mais

émettre de telles imputations de sang-froid et _sans croire un mot de

ce que l'on dit_, c'est assurément le plus déplorable moyen auquel

puisse avoir recours celui qui aurait la conscience de défendre une

cause juste.

Ce n'est pas que nous prétendions soustraire à nos adversaires

l'argument tiré de ce que le libre-échange pourrait favoriser

l'Angleterre au détriment de la France. C'est leur droit de

développer, s'ils la croient vraie, cette théorie, qu'un peuple ne

prospère jamais qu'aux dépens d'un autre; ce que nous demandons, c'est

qu'ils veuillent bien croire que nous pouvons, avec tout ce que

l'Europe a produit d'hommes éclairés dans les sciences économiques,

professer une doctrine toute contraire. Ce que nous leur demandons,

c'est de ne pas affirmer, puisque aussi bien _ils n'en croient pas un

mot_, que nous sommes les instruments de la propagande britannique.

Et où avez-vous vu, Messieurs, que le principe de la liberté des

transactions fût purement, exclusivement anglais? Ne souhaitons-nous

pas tous la liberté des mers et la liberté des mers est-elle autre

chose que la liberté commerciale? Ne nous plaignons-nous pas tous que

l'Angleterre, par ses vastes conquêtes, a fermé à nos produits la

cinquième partie du globe, et pouvons-nous recouvrer ces relations

perdues autrement que par le libre-échange?

Où avez-vous vu que l'Angleterre prêche et fait prêcher au dehors la

réciprocité? L'Angleterre, par une lutte acharnée et qui remonte au

ministère de Huskisson, confère à ses concitoyens le droit d'échanger.

Sans s'occuper de la législation des autres peuples, elle modifie sa

propre législation selon ses intérêts. Qu'elle compte sur l'influence

de l'exemple, sur le progrès des lumières, qu'elle se dise: «Si nous

réussissons, les autres peuples entreront dans la même voie,» nous ne

le nions pas. N'est-ce pas là de la propagande légitime? Mais ce

qu'elle fait, elle le fait pour elle et non pour nous. Si elle rend à

ses concitoyens le droit de se procurer du blé à bas prix,

c'est-à-dire de recevoir une plus grande quantité d'aliments contre

une somme donnée de travail; à ses colons le droit d'acheter leurs

vêtements sur tous les marchés du monde; à ses négociants le droit

d'exécuter leurs transports avec économie, n'importe par quel

pavillon, c'est parce qu'elle juge ces réformes conformes à ses

intérêts. Nous le croyons aussi, et il paraît que vous partagez cette

conviction: voilà donc un point convenu. En renonçant au régime

protecteur, en adoptant la liberté, l'Angleterre suit la ligne de ses

intérêts[38].

[Note 38: V. au tome III, la note de la page 137.--(_Note de

l'éditeur._)]

La question, la vraie question entre nous est de savoir si ces deux

principes si opposés par leur nature sont néanmoins identiques dans

leurs effets; si ce sont les intérêts de l'Angleterre tels qu'elle les

comprenait autrefois, ou tels qu'elle les comprend aujourd'hui, qui

coïncident avec les intérêts de l'humanité; si le principe restrictif

ayant engendré cette politique envahissante et jalouse qui a infligé

tant de maux au monde, un autre principe diamétralement opposé à

celui-là, le principe de liberté, peut engendrer aussi la même

politique. Vous dites _oui_, nous disons _non_: voilà ce qui nous

divise. Ne saurait-on puiser une conviction à cet égard que dans les

inspirations et peut-être dans la bourse de l'étranger?

Au reste, le temps est venu où l'abus de ces accusations en émousse le

danger sans leur rien ôter de ce qu'elles ont d'odieux. Nous voyons

les partis politiques prendre tour à tour cette arme empoisonnée.

L'opposition l'a longtemps dirigée sur le centre, le centre la décoche

aujourd'hui sur l'opposition. Vous la lancez sur nous, nous pourrions

vous la renvoyer, car ne vous proclamez-vous pas sans cesse les

serviles imitateurs de l'Angleterre? Toute votre argumentation ne

consiste-t-elle pas à dire: L'Angleterre a prospéré par le régime

protecteur; elle lui doit sa prépondérance, sa force, sa richesse, ses

colonies, sa marine: donc la France doit faire comme elle? «Vous êtes

donc les importateurs d'un principe anglais.»

Mais non, nous n'aurons pas recours à ces tristes moyens. Dans vos

rangs, il y a des personnes sincèrement attachées à la protection;

elles y voient le boulevard de notre industrie; à ce titre, elles

défendent ce principe et c'est leur droit. Elles n'ont point à se

demander s'il est né en France, en Angleterre, en Espagne ou en

Italie. Est-il juste? est-il utile? C'est toute la question.

Nous non plus, nous n'avons pas à nous demander si le principe de la

liberté est né en Angleterre ou en France. Est-il conforme à la

justice? est-il conforme à nos intérêts permanents et bien entendus?

est-il de nature à replacer toutes les branches de travail, à l'égard

les unes des autres, sur le pied de l'égalité? implique-t-il une plus

grande somme de bien-être général en proportion d'un travail donné?

S'il en est ainsi, nous devons le soutenir, se fût-il révélé pour la

première fois, ce qui n'est pas, dans un cerveau britannique. Si, de

plus, il est en harmonie avec le bien de l'humanité, s'il tend à

effacer les jalousies internationales, à détruire les idées

d'envahissements et de conquêtes, à unir les peuples, à détrôner cette

politique étroite et pleine de périls dont, à l'occasion d'un mariage

récent, nous voyons se produire les tristes et derniers efforts; s'il

laisse à chaque peuple toute son influence intellectuelle et morale,

toute sa puissance de propagande pacifique, s'il multiplie même les

chances des doctrines favorables à l'humanité, nous devons travailler

à son triomphe avec un dévouement inaltérable, dussent les sinistres

insinuations du _Moniteur industriel_ tourner contre nous des

préventions injustes, au lieu d'appeler sur lui le ridicule.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 2 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 75 / 170 题