Se conserver, subsister, pourvoir à ses besoins physiques et
intellectuels, occupe une si grande place dans la vie d'une nation,
qu'il n'y a rien de surprenant à ce que sa politique dépende du
système économique sur lequel elle fonde ses moyens d'existence[36].
[Note 36: V. le chap. XIX, des _Harmonies_.--(_Note de l'éditeur._)]
Certains peuples ont eu recours à la violence. Dépouiller leurs
voisins, les réduire en esclavage, telle fut la base de leur
prospérité éphémère.
D'autres ne demandent rien qu'au travail et à l'échange.
Entre ces deux systèmes, il en est un, pour ainsi dire mixte. Il est
connu sous le nom de _Régime prohibitif_. Dans ce système, le travail
est bien la source de la richesse, mais chaque peuple s'efforce
d'imposer ses produits à tous les autres.
Or, il nous semble évident que la politique extérieure d'un peuple, sa
diplomatie, son action en dehors doit être toute différente, selon
qu'il adopte un de ces trois moyens d'exister et de se développer.
Nous avons dit que l'Angleterre, instruite par l'expérience et
obéissant à ses intérêts bien entendus, passe du régime prohibitif à
la liberté des transactions, et nous regardons cette révolution comme
une des plus imposantes et des plus heureuses dont le monde ait été
témoin.
Nous sommes loin de prétendre que cette révolution soit, dès
aujourd'hui, accomplie; que la diplomatie britannique ne se ressentira
plus désormais des traditions du passé; que la politique de ses
gouvernants ne doit plus inspirer aucune défiance à l'Europe. Si nous
nous exprimions ainsi, les faits contemporains et récents se
dresseraient pour condamner notre optimisme. Ne savons-nous pas que le
parlement est peuplé de législateurs héréditaires qui représentent le
principe d'exclusion, qui ont opposé et opposent encore la résistance
la plus opiniâtre et au principe de liberté qui s'est levé à
l'horizon, et à la politique de justice et de paix qui en est
l'infaillible corollaire?
Mais cette résistance est vaine. L'échafaudage tout entier s'écroule
entraînant dans sa chute et la loi céréale, et l'acte de navigation,
et le système colonial, et par conséquent toute la politique
d'envahissement et de suprématie qui, sous le régime de liberté qui se
prépare, n'a plus même sa raison d'être.
Le _Moniteur industriel_ traite nos idées de _folies_. Il nous inflige
l'épithète de philanthropes. Il nous apprend que, bien que la violence
et la liberté soient opposées par nature, elles produisent exactement
les mêmes effets, à savoir la domination du fort et l'oppression du
faible, et qu'il importe peu à la paix du monde que les peuples
échangent volontairement leurs produits ou essayent de se les imposer
réciproquement par la force. À cela nous avons dit: S'il est dans la
nature de la justice et de la liberté de laisser subsister entre les
peuples le même antagonisme qu'ont engendré le monopole et
l'exclusion, il faut désespérer de la nature humaine; et puisque, sous
quelque régime que ce soit, la lutte et la guerre sont l'état naturel
de l'homme, tous nos efforts sont infructueux et le progrès des
lumières n'est qu'un mot. Le _Moniteur industriel_ trouve cette
réflexion ridicule, presque impertinente et surtout fort
_déclamatoire_. Ne serait-ce point parce qu'il veut maintenir le
monopole et l'exclusion? Il est du moins bien clair que les
accusations qu'il dirige contre nous sont parfaitement conséquentes
avec ce dessein. Nous en conviendrons en toute franchise, si le
_Moniteur industriel_ parvient à nous prouver que la liberté des
transactions doit mettre entre les nations le même esprit de jalousie
et d'hostilité que le régime restrictif, nous renoncerons pour
toujours à notre entreprise. Nous nous ferons un égoïsme rationnel
pour nous y renfermer à jamais, nous efforçant, nous aussi,
d'arracher, pour notre part, quelque lambeau de monopole à la
législature. Nous lui demanderons d'imposer des taxes à nos
concitoyens pour notre avantage, d'aller conquérir des nations
lointaines et de les forcer d'acheter exclusivement nos produits à un
prix qui nous satisfasse, de nous débarrasser au dedans et au dehors
de toute concurrence importune, enfin, de mettre la fortune publique,
les vaisseaux de nos ports, les canons de nos arsenaux et la vie de
nos soldats au service de notre cupidité.
Il ne peut pas y avoir de recherche plus utile que celle des effets
comparés de la _liberté_ et de la _restriction_ sur la politique
extérieure des peuples et sur la paix du monde. Nous remercions le
_Moniteur Industriel_ de nous provoquer à nous y livrer souvent. C'est
ce que nous ne manquerons pas de faire. Aujourd'hui nous nous
bornerons à dire quelques mots sur la forme polémique dans laquelle
notre antagoniste paraît décidé à persévérer. Nous pouvons d'autant
plus nous abstenir de traiter la question de fond que nous l'avons
fait dans un article de février, intitulé: _De la domination par le
travail_, article resté sans réponse[37]. Il était pourtant naturel
que le _Moniteur_ daignât s'en occuper, puisque cet article était la
solution d'une objection posée par nous-même dans le numéro précédent.
Le _Moniteur industriel_ a préféré reproduire l'objection et passer la
réponse sous silence.
[Note 37: V. au tome IV, le chap. XVII de la seconde série des
_Sophismes_, p. 265.--(_Note de l'éditeur._)]
Le _Moniteur_ met en fait que nous demandons la liberté pour le compte
et dans l'intérêt de l'Angleterre. Ce n'est plus une insinuation, une
conjecture, c'est une chose convenue et notoire: _L'Angleterre_,
dit-il, _nous prêche et nous fait prêcher la réciprocité des
franchises commerciales; l'Angleterre prêche à la France les doctrines
d'une liberté qu'elle est loin d'adopter pour elle-même. L'Association
du libre-échange est en France l'instrument le plus actif de la
propagande britannique, etc., etc._
Est-il nécessaire d'insister sur ce que cette forme de discussion a
d'odieux, nous dirons même de criminel? Les champions du monopole
connaissent l'histoire de notre révolution. Ils savent que c'est avec
des imputations de ce genre que les partis se sont décimés, et sans
doute ils espèrent nous imposer silence en faisant planer une nouvelle
_terreur_ sur nos têtes. Cela ne serait-il pas bien habile et bien
commode de nous rançonner, et, à notre première plainte, bien plus, à
notre premier effort pour obtenir qu'on discute nos droits, de tourner
contre nous toutes les fureurs populaires, si l'on réussissait à les
exciter, en disant: «Ôtez-lui la faculté de parler; c'est un agent de
Pitt et de Cobourg?»--Faut-il dire toute notre pensée? Cette tactique,
empruntée aux mauvais jours de 93, est plus méprisable aujourd'hui; et
si elle n'est pas aussi dangereuse, rendons-en grâce au bon sens
public et non pas aux monopoleurs. Nous disons qu'elle est plus
méprisable. À cette funèbre époque au moins les défiances populaires,
quels qu'en aient été les terribles effets, étaient au moins sincères.
On vivait au milieu de périls imminents, de trahisons quelquefois
certaines, l'exaltation était arrivée à son plus haut degré de
paroxysme. Aujourd'hui rien de semblable. Les insinuations des
monopoleurs ne sont autre chose qu'un froid calcul, une manoeuvre
préméditée, une combinaison concertée à l'avance. Ils jouent avec
l'immoralité de cette rouerie, non pour sauver la patrie, mais pour
continuer à accroître leurs richesses mal acquises.
Aussi qu'arrive-t-il? C'est que, malgré tous leurs efforts, le public
ne les croit pas, parce qu'ils ne se croient pas eux-mêmes, et M.
Muret de Bord a décrédité à jamais cet odieux machiavélisme, quand il
en a glacé l'expression sur les lèvres de M. Grandin, par cette
interruption ineffaçable: _Vous ne croyez pas ce que vous dites._
Nous comprenons que dans des temps de troubles, de périls, d'émotions
populaires, les hommes s'accusent réciproquement de trahison; mais
émettre de telles imputations de sang-froid et _sans croire un mot de
ce que l'on dit_, c'est assurément le plus déplorable moyen auquel
puisse avoir recours celui qui aurait la conscience de défendre une
cause juste.
Ce n'est pas que nous prétendions soustraire à nos adversaires
l'argument tiré de ce que le libre-échange pourrait favoriser
l'Angleterre au détriment de la France. C'est leur droit de
développer, s'ils la croient vraie, cette théorie, qu'un peuple ne
prospère jamais qu'aux dépens d'un autre; ce que nous demandons, c'est
qu'ils veuillent bien croire que nous pouvons, avec tout ce que
l'Europe a produit d'hommes éclairés dans les sciences économiques,
professer une doctrine toute contraire. Ce que nous leur demandons,
c'est de ne pas affirmer, puisque aussi bien _ils n'en croient pas un
mot_, que nous sommes les instruments de la propagande britannique.
Et où avez-vous vu, Messieurs, que le principe de la liberté des
transactions fût purement, exclusivement anglais? Ne souhaitons-nous
pas tous la liberté des mers et la liberté des mers est-elle autre
chose que la liberté commerciale? Ne nous plaignons-nous pas tous que
l'Angleterre, par ses vastes conquêtes, a fermé à nos produits la
cinquième partie du globe, et pouvons-nous recouvrer ces relations
perdues autrement que par le libre-échange?
Où avez-vous vu que l'Angleterre prêche et fait prêcher au dehors la
réciprocité? L'Angleterre, par une lutte acharnée et qui remonte au
ministère de Huskisson, confère à ses concitoyens le droit d'échanger.
Sans s'occuper de la législation des autres peuples, elle modifie sa
propre législation selon ses intérêts. Qu'elle compte sur l'influence
de l'exemple, sur le progrès des lumières, qu'elle se dise: «Si nous
réussissons, les autres peuples entreront dans la même voie,» nous ne
le nions pas. N'est-ce pas là de la propagande légitime? Mais ce
qu'elle fait, elle le fait pour elle et non pour nous. Si elle rend à
ses concitoyens le droit de se procurer du blé à bas prix,
c'est-à-dire de recevoir une plus grande quantité d'aliments contre
une somme donnée de travail; à ses colons le droit d'acheter leurs
vêtements sur tous les marchés du monde; à ses négociants le droit
d'exécuter leurs transports avec économie, n'importe par quel
pavillon, c'est parce qu'elle juge ces réformes conformes à ses
intérêts. Nous le croyons aussi, et il paraît que vous partagez cette
conviction: voilà donc un point convenu. En renonçant au régime
protecteur, en adoptant la liberté, l'Angleterre suit la ligne de ses
intérêts[38].
[Note 38: V. au tome III, la note de la page 137.--(_Note de
l'éditeur._)]
La question, la vraie question entre nous est de savoir si ces deux
principes si opposés par leur nature sont néanmoins identiques dans
leurs effets; si ce sont les intérêts de l'Angleterre tels qu'elle les
comprenait autrefois, ou tels qu'elle les comprend aujourd'hui, qui
coïncident avec les intérêts de l'humanité; si le principe restrictif
ayant engendré cette politique envahissante et jalouse qui a infligé
tant de maux au monde, un autre principe diamétralement opposé à
celui-là, le principe de liberté, peut engendrer aussi la même
politique. Vous dites _oui_, nous disons _non_: voilà ce qui nous
divise. Ne saurait-on puiser une conviction à cet égard que dans les
inspirations et peut-être dans la bourse de l'étranger?
Au reste, le temps est venu où l'abus de ces accusations en émousse le
danger sans leur rien ôter de ce qu'elles ont d'odieux. Nous voyons
les partis politiques prendre tour à tour cette arme empoisonnée.
L'opposition l'a longtemps dirigée sur le centre, le centre la décoche
aujourd'hui sur l'opposition. Vous la lancez sur nous, nous pourrions
vous la renvoyer, car ne vous proclamez-vous pas sans cesse les
serviles imitateurs de l'Angleterre? Toute votre argumentation ne
consiste-t-elle pas à dire: L'Angleterre a prospéré par le régime
protecteur; elle lui doit sa prépondérance, sa force, sa richesse, ses
colonies, sa marine: donc la France doit faire comme elle? «Vous êtes
donc les importateurs d'un principe anglais.»
Mais non, nous n'aurons pas recours à ces tristes moyens. Dans vos
rangs, il y a des personnes sincèrement attachées à la protection;
elles y voient le boulevard de notre industrie; à ce titre, elles
défendent ce principe et c'est leur droit. Elles n'ont point à se
demander s'il est né en France, en Angleterre, en Espagne ou en
Italie. Est-il juste? est-il utile? C'est toute la question.
Nous non plus, nous n'avons pas à nous demander si le principe de la
liberté est né en Angleterre ou en France. Est-il conforme à la
justice? est-il conforme à nos intérêts permanents et bien entendus?
est-il de nature à replacer toutes les branches de travail, à l'égard
les unes des autres, sur le pied de l'égalité? implique-t-il une plus
grande somme de bien-être général en proportion d'un travail donné?
S'il en est ainsi, nous devons le soutenir, se fût-il révélé pour la
première fois, ce qui n'est pas, dans un cerveau britannique. Si, de
plus, il est en harmonie avec le bien de l'humanité, s'il tend à
effacer les jalousies internationales, à détruire les idées
d'envahissements et de conquêtes, à unir les peuples, à détrôner cette
politique étroite et pleine de périls dont, à l'occasion d'un mariage
récent, nous voyons se produire les tristes et derniers efforts; s'il
laisse à chaque peuple toute son influence intellectuelle et morale,
toute sa puissance de propagande pacifique, s'il multiplie même les
chances des doctrines favorables à l'humanité, nous devons travailler
à son triomphe avec un dévouement inaltérable, dussent les sinistres
insinuations du _Moniteur industriel_ tourner contre nous des
préventions injustes, au lieu d'appeler sur lui le ridicule.