Il est maintenant certain que l'empereur de Russie, renouvelant
l'opération faite récemment avec la Banque de France, envoie une somme
considérable à Londres pour y acheter des fonds étrangers.
Certains journaux voient là un acte de perfidie, d'autres un acte de
munificence. Il n'y faut voir qu'une spéculation amenée par la nature
des choses et l'empire des circonstances.
Un retour aussi prompt du numéraire envoyé en Russie, depuis quelques
mois, pour l'achat des céréales, est bien fait, ce nous semble, pour
calmer les craintes de ceux qui s'imaginent qu'un pays peut être
épuisé de métaux précieux par l'importation de marchandises
étrangères[35].
[Note 35: Sur la fonction du numéraire, voyez le pamphlet _Maudit
argent!_ tome V, page 64.--(_Note de l'éditeur._)]
Lorsque des circonstances malheureuses, comme la perte partielle de
plusieurs récoltes successives, réduisent une nation à aller acheter à
l'étranger d'immenses quantités de blé, par un commerce tout
exceptionnel, pour lequel rien n'est préparé de longue main et qui par
conséquent ne peut s'exécuter que par l'intervention du numéraire,
nous ne nions point qu'il n'en résulte de grands embarras, de la gêne
et même une crise financière pour le pays importateur.
Nous croyons même que la crise est d'autant plus violente que ce pays
s'est plus appliqué à se suffire à lui-même par le régime protecteur;
car alors, il est obligé d'aller se pourvoir dans des contrées qui
n'ont pas l'habitude de consommer de ses produits manufacturés, et les
achats de blé doivent se faire, non en partie, mais en totalité,
contre du numéraire.
Cependant, si l'on y regarde de près, on s'assurera que le vrai
malheur n'est pas dans l'exportation de l'argent, mais dans la
disette. La disette étant donnée, il est au contraire fort heureux que
l'on puisse au moins, avec de l'argent, se procurer des moyens
d'existence. (_V. le nº 20._)
Quoi qu'il en soit, le résultat forcé d'une telle situation est que le
numéraire devient fort rare et fort recherché dans le pays
importateur, et au contraire fort abondant dans le pays exportateur.
Il acquiert donc une très-forte tendance à revenir de celui-ci vers
celui-là, et remarquez qu'il n'y peut revenir que contre des produits.
Cela posé, examinons l'enchaînement de cette opération si diversement
commentée par la presse.
La France et l'Angleterre manquent de blé.--Il y en a en Russie.--Mais
la France et l'Angleterre ayant toujours fermé la porte à ce blé, les
Russes ne connaissent pas nos objets manufacturés. Si l'on veut avoir
leur blé, il faut leur donner de l'argent, et c'est ce qu'on fait;
car, après tout, l'argent ne saurait être mieux employé qu'à se
préserver de l'inanition.
Il en résulte une grande gêne monétaire en France et en Angleterre.
D'un autre côté, les Russes ont beaucoup plus de numéraire que ne le
comporte l'état de leurs transactions. Il tend à revenir au point d'où
il est parti.
Comment ce numéraire est-il parvenu en si peu de temps dans le trésor
impérial? C'est ce que nous n'avons pas à expliquer, et nous croyons
même que les cent millions dont il s'agit ne sont pas exactement ceux
que nous avons exportés. Cela est de peu d'importance; que ce soient
les mêmes pièces d'or ou d'autres, qu'elles reviennent par le
commerce, ou par le trésor public, peu importe. Il s'agit de suivre
l'opération jusqu'au bout.
Le ministre des finances de Saint-Pétersbourg, voyant que l'état des
marchés, relativement au numéraire, s'est modifié de telle sorte qu'il
ne se place plus que très-mal en Russie, tandis qu'il se place
très-bien en France et en Angleterre, conçoit le projet, non dans
notre intérêt, mais dans le sien, de nous envoyer celui dont il ne
sait plus que faire.
Or, quand on envoie de l'argent dans un pays, il n'y a pas d'autre
moyen de s'en faire donner la contre-valeur que de recevoir des
produits en échange, ou de le placer à intérêt. _Acheter_ ou _prêter_,
voilà les deux seuls moyens de se défaire de l'argent.
Si l'empereur de Russie eût acheté en France et en Angleterre pour
cent millions de produits, il serait clair qu'en définitive nous
pourrions ne pas tenir compte du mouvement des espèces, et nous
serions autorisés à dire que nous avons échangé des produits de notre
industrie contre du blé.
Mais l'empereur de Russie n'a pas besoin, sans doute, tout
présentement de nos produits agricoles ou manufacturés pour une aussi
forte somme. En conséquence, il achète des fonds publics, c'est-à-dire
qu'il se met au lieu et place des prêteurs originaires ou de leurs
représentants. La portion d'intérêts afférente à ces cent millions
(intérêts que les gouvernements, ou plutôt les contribuables, étaient
en tous cas tenus de servir) sera payée désormais à l'empereur de
Russie au lieu de l'être aux rentiers actuels. Mais ceux-ci n'ont
perdu le droit de toucher 3 francs tous les ans au trésor, que parce
qu'ils ont reçu 78 francs une fois de l'autocrate russe.
Tous les six mois, nous aurons donc à lui payer environ un million,
pour notre part.
Il y a des personnes que cela alarme. Elles voient dans ce payement
une lourde charge au profit de l'étranger. Ces personnes perdent de
vue que l'étranger a donné le capital. Sans doute, l'opération, dans
son ensemble, peut être mauvaise, si ce capital vient remplacer un
autre capital dissipé en guerres ruineuses ou en folles entreprises.
Elle serait mauvaise encore si nous prodiguions le nouveau capital en
de semblables folies. Mais alors, c'est dans le fait de la dissipation
qu'est le mal et non dans le fait de l'emprunt; car si, par exemple,
nous mettons ces fonds qui nous coûtent 4 pour 100 dans des travaux
qui en rapportent 10, l'opération est évidemment excellente.
Il reste à savoir comment l'Angleterre et la France payeront à la
Russie deux millions tous les six mois. Sera-ce en numéraire? Cela
n'est guère probable, car le numéraire, comme le prouve la transaction
elle-même, est une marchandise peu recherchée en Russie.
On peut affirmer que le payement s'exécutera par l'une des deux voies
suivantes:
1º Nous enverrons des produits en Russie. Pour nous rembourser nous
tirerons des traites sur les négociants russes. Ces traites seront
achetées sur place par les banquiers de Londres et de Paris, qui
auront reçu les rentes pour compte de l'empereur. Et ces banquiers
enverront ces traites à leurs confrères de Saint-Pétersbourg, qui les
recouvreront et en verseront le produit au trésor impérial.
2º Ou bien, nous enverrons nos marchandises en Italie, en Allemagne,
en Amérique. Le mouvement des billets sera un peu plus compliqué, et
le résultat sera le même.
Un beau jour, S. M. Impériale nous revendra ses fonds. Alors, tout
rentrera dans l'ordre actuel. Toutes les phases de l'opération seront
révolues, et on peut les résumer ainsi: Dans un moment de détresse, la
Russie nous envoie des blés; nous les payons peu à peu avec des
produits envoyés d'année en année; dans l'intervalle, nous payons,
jusqu'à due concurrence, l'intérêt de la valeur des blés.
Voilà les trois termes réels de l'opération. La circulation du
numéraire et des billets n'est que le moyen d'exécution.