À propos du tableau des importations et exportations en 1846,
récemment publié par le _Moniteur_, la _Presse_ a fait quelques
remarques que nous ne pouvons laisser passer sans commentaire.
Après avoir constaté un accroissement considérable dans l'importation
des blés, et une diminution notable dans l'exportation de nos vins et
eaux-de-vie, la _Presse_ dit:
«C'est donc avec nos épargnes que nous avons soldé nos achats de
blé, non avec notre travail de l'année. Aussi, qu'est-il arrivé?
L'activité de nos usines et de nos manufactures s'est ralentie et
devait se ralentir sous peine d'engorgement. Le prix de l'argent
s'est élevé à mesure que le numéraire émigrait, et une crise qui
dure encore est venue peser sur toutes les affaires. Ce seul
fait, qui est aussi visible que le jour, que personne n'osera
contester, renverse toute la théorie de ceux qui soutiennent
qu'il est indifférent pour un peuple de payer ses acquisitions
au dehors avec de l'argent ou avec des produits. Payer avec de
l'argent, c'est diminuer à l'intérieur la masse des ressources
disponibles, c'est accroître la difficulté des transactions,
paralyser le travail, réduire les salaires, nuire plus ou moins
profondément à tous les intérêts. Payer avec des produits, c'est,
au contraire, fournir de nouveaux aliments au travail, créer des
moyens d'utiliser tous les bras, répandre, avec des salaires
durables et abondants, l'aisance et le bien-être dans toutes les
classes. Il n'est donc pas vrai que ces deux modes d'échanges se
ressemblent, et qu'il n'y ait aucun intérêt pour une nation à
suivre celui-ci plutôt que celui-là. Chacun a pu, dans la sphère
de ses relations ou de ses affaires, en acquérir la preuve depuis
un an.»
Nous sommes d'accord avec la _Presse_ sur le _fait_ que, cette année,
«la masse des ressources disponibles à l'intérieur a diminué, que la
difficulté des transactions s'est accrue, que le travail a été
paralysé, que les salaires ont été réduits, que tous les intérêts ont
été plus ou moins profondément lésés.»
Nous ne sommes pas d'accord avec la _Presse_ sur la _cause_ de ce
fait. Les calamités qu'elle vient de décrire, la _Presse_ les attribue
à ce que _nous avons payé le blé étranger avec de l'argent_. Nous les
attribuons, nous, à ce que le blé a été cher; et comme il a été cher
parce que la récolte a manqué, nous considérons tous les malheurs
ultérieurs, la baisse des salaires, la difficulté des transactions,
etc., etc., comme les conséquences du déficit de nos récoltes.
Nous disons plus: une fois ce déficit décidé, tous les malheurs qui en
sont la suite ont été décidés également. Ces malheurs eussent été bien
plus grands encore, s'il ne nous était resté au moins la faculté de
faire venir du blé du dehors, même contre notre argent, même contre
nos épargnes. Cela est si vrai, que les restrictionnistes les plus
renforcés ont acquiescé unanimement à l'ouverture de nos ports. Ils
ont bien compris que mieux vaut donner son argent pour avoir du pain,
que de manquer de pain et garder son argent. Le déficit de la récolte
étant donné, l'exportation du numéraire, loin de causer la crise dont
on se plaint, l'a atténuée. La _Presse_ prend donc le remède pour le
mal; et, pour être conséquente, elle aurait dû demander, cette année
plus que jamais, l'expulsion des blés étrangers.
Mais n'aurait-il pas mieux valu payer les blés avec des vins, des
eaux-de-vie et des produits de notre industrie?--Oui, certes, cela
aurait mieux valu; et probablement c'est de cette manière que nous
aurions acquitté nos achats, au moins dans une beaucoup plus forte
proportion, si la liberté des échanges avait, de temps immémorial,
habitué les peuples producteurs de blé à consommer nos produits, et
notre industrie à faire ce qui convient à ces peuples. Il n'en est pas
ainsi; chaque pays veut se suffire à lui-même; et lorsqu'un fléau
enlève à l'un d'entre eux les choses les plus nécessaires à la vie, il
faut bien, ou qu'il s'en passe, ce qui équivaut à mourir, ou que, pour
les obtenir de l'étranger, il lui livre la seule marchandise qui est
partout accueillie, l'instrument de l'échange, le numéraire. Mais,
encore une fois, le manque de la récolte et le système restrictif
étant supposés, l'exportation de l'argent, loin d'être un mal, est un
remède; à moins qu'on ne prétende qu'il vaut mieux mourir d'inanition
que de livrer ses écus contre des aliments. (_V. le nº 20 qui
précède._)
La _Presse_ insistera, nous en sommes persuadés, et dira: Reste
toujours que la fameuse maxime: _Les produits s'échangent contre des
produits_, est fausse et s'est montrée fausse dans cette circonstance.
Non, elle ne s'est pas montrée fausse. Les écus que nous avons envoyés
en Russie étaient eux-mêmes venus du Mexique; et de même que, pour les
avoir des Français, les Russes ont exporté du blé, pour les obtenir
des Mexicains nous avions exporté des tissus, des vins et des
soieries. En sorte qu'en définitive nous avons échangé des produits
contre des produits.
Il aurait mieux valu garder ses écus, dit-on.--Oui, si nous avions eu
assez de blé. Le mieux est d'avoir à la fois le blé et les écus. Mais
cela n'est pas possible du jour où la sécheresse brûle nos moissons.
Donc c'est là l'origine et la cause du mal.
La _Presse_ affirme que nous avons payé le blé, non-seulement avec nos
écus, mais encore avec nos épargnes.--C'est fort possible.--Et rien
n'est plus heureux, quand on comptait sur une moisson qui vous manque,
que d'avoir au moins des épargnes pour acheter du pain.
Est-ce que la _Presse_ s'attend, par hasard, lorsqu'un fléau emporte
nos récoltes, à ce qu'il n'en résulte pas des maux qui se manifestent
d'une manière quelconque? La forme la plus directe de ce malheur c'eût
été l'inanition.
Grâce à nos épargnes et au sacrifice que nous avons fait, ce malheur a
affecté une autre forme, celle d'une crise commerciale et d'une gêne
industrielle. Sans doute, il aurait bien mieux valu ne souffrir
d'aucune manière, recevoir tout le blé qui nous a manqué, et
cependant, voir hausser les salaires, fleurir le travail, n'éprouver
aucune difficulté dans nos transactions. Mais cela était-il possible?
Et puisque une année de souffrance a été décidée le jour où les épis
de nos champs ont été frappés de mort, ne valait-il pas mieux, qu'à
l'inanition générale, qui en était la conséquence naturelle, se
substituât une crise financière, quelque déplorables qu'en soient les
effets?
On complique beaucoup ces questions en se méprenant sur les causes, ou
en confondant les causes avec les effets. Après tout, une nation n'est
qu'une grande famille, un peuple n'est qu'un grand individu collectif;
et les lois de l'économie sociale ne sont autres que celles de
l'économie domestique sur un plus vaste développement.
Un cordonnier fait des souliers; c'est là son gagne-pain. Du produit
des souliers qu'il vend, il achète les choses qui lui sont
nécessaires; et certes, pour lui, il est vrai de dire que _les
produits s'échangent contre des produits_, ou, si l'on veut, _les
services contre des services_.
Cependant, il est prévoyant. Il ne veut pas consommer immédiatement
tous les _services_ auxquels son travail lui donne droit; en un mot,
il fait des épargnes. L'invention du numéraire sert merveilleusement
ses desseins. À mesure qu'il livre ses _services_ à la société, la
société lui donne des écus, qui ne sont autre chose que des _bons_ au
moyen desquels il peut aller, quand il veut et dans la mesure qu'il
veut, puiser dans la communauté des _services_ équivalents à ceux
qu'il lui a livrés. Il ne retire de ces services que ce qui lui est
indispensable, et ménage prudemment ses _bons_, soit qu'il les
accumule, soit qu'il les prête moyennant rétribution.
Un jour fatal survient où notre homme se casse un bras. C'est un grand
malheur qui en entraînera bien d'autres. Évidemment les choses ne
peuvent aller comme si le malheur ne fût pas arrivé. Au lieu
d'augmenter ses épargnes il les entame, et cela durera jusqu'à ce
qu'il soit guéri. Il lui est pénible sans doute de toucher à ses
épargnes, de se défaire de ses _bons_ si laborieusement acquis. Mais
s'il ne le faisait pas, il mourrait, ce qui serait plus pénible
encore. Entre deux maux, qui sont la conséquence inévitable du malheur
qui lui est survenu, il choisit le moindre. Il s'adresse à la
communauté, et, ses bons à la main, il réclame des produits, équitable
payement de ceux qu'il lui a livrés; des services, juste rémunération
de ceux qu'il lui a rendus. C'est toujours _des produits échangés
contre des produits; des services contre des services_. Seulement, les
services dont le cordonnier réclame le prix _effectif_, ont été rendus
depuis longtemps et par lui transformés en simples bons, en écus.
Maintenant, dira-t-on que le vrai malheur de cet honnête artisan est
de se défaire de ses écus? Non; son vrai malheur est de s'être cassé
le bras.
Faisant abstraction de ce funeste accident, comme on fait abstraction
de la perte des récoltes; et appliquant à l'individu ce que la
_Presse_ dit de la nation, dira-t-on:
«C'est donc avec ses épargnes que le cordonnier solde ses achats et
non avec son travail de chaque jour. Aussi qu'est-il arrivé?
L'activité de son atelier s'est ralentie, et une crise qui dure encore
est venue peser sur toutes ses affaires.
«Ce seul fait, qui est aussi visible que le jour, que personne n'osera
contester, renverse toute la théorie de ceux qui soutiennent qu'il est
indifférent pour _un cordonnier_ de payer ses acquisitions avec de
l'argent ou avec des souliers. Payer avec de l'argent, c'est diminuer
dans l'intérieur _de son ménage_ la masse des ressources disponibles.
C'est accroître la difficulté des transactions, paralyser le travail,
réduire les salaires _de ses ouvriers ou même les renvoyer_, nuire
plus ou moins profondément à tous les intérêts. Payer _avec des
souliers_, c'est au contraire fournir de nouveaux aliments au travail,
créer des moyens d'utiliser les bras, répandre, avec les salaires,
l'aisance et le bien-être dans la classe des ouvriers cordonniers. Il
n'est donc pas vrai que ces deux modes d'échanges se ressemblent, ni
qu'il n'y ait aucun intérêt pour un _cordonnier_ à suivre celui-ci
plutôt que celui-là.»
Tout cela est fort vrai; mais dans le cas national comme dans
l'hypothèse individuelle, il y a un fait primitif qu'on laisse dans
l'ombre, dont on ne parle même pas, à savoir, la perte de la récolte
et le bras cassé. Voilà la vraie calamité, source de toutes les
autres. Il est véritablement illogique de n'en pas tenir compte quand
on s'afflige de voir une nation exporter son numéraire, ou un artisan
se défaire de ses écus; car c'est la perte de la récolte et le bras
cassé qui déterminent le procédé qu'on signale comme la cause du mal,
et qui, bien loin d'en être la cause, en est l'effet et même le
remède.
Si, pour rendre la comparaison plus exacte, on supposait qu'au lieu de
se casser le bras, notre cordonnier a éprouvé un incendie, le
raisonnement serait le même.
Mais enfin, où en veut venir la _Presse_? à quoi conclut-elle?
Veut-elle insinuer qu'on a eu tort d'ouvrir nos frontières? il le
semble à son langage. Mais alors qu'elle dise donc nettement que, pour
un peuple, l'exportation des écus est pire que la famine. Elle pourra,
sans se contredire, invoquer plus que jamais la restriction.
Approuve-t-elle l'ouverture des ports? C'est dire qu'il valait mieux
exporter des écus et importer du blé que mourir de faim; mais en ce
cas, et quand, grâce à la liberté, nous avons pu entre ces deux maux
choisir le moindre, quelle inconséquence n'est-ce pas de lui attribuer
le _moindre mal_ qu'elle nous a permis de choisir, sans lui tenir
compte du _mal plus grand_ qu'elle nous a permis d'éviter[34]?
[Note 34: V. tome V, pages 336 et suiv.--(_Note de l'éditeur._)]