MONSIEUR,

Il est certainement à désirer que les hommes sincères, qui ont le

malheur de différer d'opinions sur un sujet grave, n'altèrent pas la

lettre ou l'esprit de ce qu'il leur convient de citer; sans quoi le

public assiste à un tournoi d'esprit au lieu de prendre une part utile

à une discussion qui l'intéresse.

Ainsi, nous aurions tort, si, en citant le passage où vous flétrissez,

avec tant de force et de bon sens, la _protection par la douane_, où

vous faites une analyse si complète des dommages sans nombre que ce

système inflige au pays, nous avions dissimulé que vous étiez partisan

d'une _protection directe_, d'une distribution de primes et de secours

aux industries qu'il importe d'acclimater dans le pays. Mais nous ne

sommes pas coupable d'une telle omission. Il suffit, pour s'en

assurer, de jeter un coup d'oeil sur l'article de notre numéro du 12

décembre, qui a donné lieu à votre réclamation.

D'un autre côté, monsieur, permettez-moi de dire que vous interprétez

mal la pensée de notre association, quand vous dites QU'ELLE VEUT la

douane fiscale. Elle ne la _veut_ pas, mais elle ne l'attaque pas.

Elle a cru ne devoir se donner qu'une mission simple et spéciale, qui

est de montrer l'injustice et les mauvais effets de la protection.

Elle n'a pas pensé qu'elle pût agir efficacement dans ce sens, si elle

entreprenait en même temps la refonte de notre système contributif.

Chaque membre de notre association réserve son opinion sur la

préférence à donner à tel ou tel mode de percevoir l'impôt. Supposez,

monsieur, que certains propriétaires des hôtels du faubourg

Saint-Honoré ou de la rue de Lille, s'emparant du Conseil municipal de

la Seine, où vous ont appelé votre mérite et les suffrages de vos

concitoyens, fassent subir à l'octroi un grave changement; qu'ils

fassent voter la prohibition du bois à brûler et des légumes, afin de

donner plus de valeur aux jardins de ces hôtels. Est-il donc si

difficile de comprendre qu'une association pourrait se former ayant

pour but de combattre cette énormité, ce fungus parasite enté sur

l'octroi, sans néanmoins demander la suppression de l'octroi lui-même,

chaque membre de l'association réservant à cet égard son opinion?

N'est-il pas sensible qu'il y a là deux questions fort différentes?

Supprimer l'octroi, c'est s'engager à supprimer des dépenses ou bien à

imaginer d'autres impôts. Cela peut faire naître des opinions fort

diverses, parmi des hommes parfaitement d'accord, d'ailleurs, pour

repousser l'injustice de messieurs les propriétaires de jardins.

Demander, comme vous le faites, la suppression de la douane, c'est

demander la suppression de 160 millions de recettes. Si toutes les

dépenses actuelles de l'État sont utiles et légitimes, il faudrait

donc que nous indiquassions une autre source de contributions; et

quoique notre Association compte dans son sein des hommes d'une

imagination très-fertile, je doute beaucoup qu'ils pussent trouver une

nouvelle matière imposable. À cet égard le champ de l'invention est

épuisé.

C'est donc à la diminution des dépenses qu'il faudrait avoir recours;

mais s'il y a des dépenses superflues dans notre budget pour 160

millions, à supposer que nous réussissions à les éliminer, la question

qui se présenterait est celle-ci: Quels sont les impôts les plus

vexatoires, les plus onéreux, les plus inégaux? car, évidemment, c'est

ceux-là qu'il faudrait d'abord supprimer. Or, quels que soient les

inconvénients de la douane fiscale, il y a peut-être en France des

impôts pires encore; et quant à moi, je vous avoue que je donne la

préférence (j'entends préférence d'antipathie) à l'octroi et à l'impôt

des boissons tel qu'il est établi.

Nous comprenons que l'État soit réduit à _restreindre_ la liberté, la

propriété, l'échange dans un but légitime, tel qu'est la perception de

l'impôt. Ce que nous combattons, c'est la _restriction pour la

restriction_, en vue d'avantages qu'on suppose à la restriction même.

Évidemment, quand on prohibe le drap étranger, non-seulement sans profit

pour le fisc, mais aux dépens du fisc, c'est qu'on se figure que la

prohibition en elle-même a plus d'avantages que d'inconvénients.

J'arrive à la protection directe. Mais avant, permettez-moi encore une

réflexion.

Vous proposez de supprimer la douane, c'est-à-dire de priver le trésor

d'une recette de 160 millions. En même temps vous voulez que le trésor

fasse des largesses à l'industrie, et apparemment ces largesses ne

seront pas petites, car, pour peu que vous ne mettiez pas de côté

l'agriculture, comme il y a plus de 2 millions de propriétaires en

France, à 50 fr. chacun, cela passera vite cent millions.

Monsieur, il est par trop facile de mettre la popularité de son côté,

et de s'attirer les préventions bienveillantes du public inattentif

quand on vient lui dire: «Je vais commencer par te dégréver de toutes

les taxes, et quand j'aurai mis le trésor à sec, j'en tirerai encore

de grosses sommes pour en faire une distribution gratuite.»

Ce langage peut flatter la cupidité; mais est-il sérieux? Dans votre

système, je vois bien qui puise au trésor, mais je ne vois pas qui

l'alimente. (_V. tome IV, pages 327 à 329._)

Vous croyez indispensable que l'État favorise, par des largesses,

certaines industries afin qu'elles se développent. Mais d'où l'État

tirera-t-il de quoi faire ces largesses? C'est ce que vous ne dites

pas. Du contribuable? Mais c'est lui que vous prétendez soulager.

Ensuite, quelles sont les industries qu'il faudra soutenir aux dépens

du public? Apparemment celles qui donnent de la perte. Car vous ne

voulez pas sans doute que l'État prenne de l'argent dans la poche du

menuisier, du maçon, du charpentier, de l'artisan, de l'ouvrier, pour

le distribuer aux gens dont l'industrie prospère, aux maîtres de

forges, aux actionnaires d'Anzin, etc.

Mais alors, ces industries ruineuses (devenues lucratives par des

largesses du public), je vous demanderai avec quoi elles se

développeront. Avec du capital, sans doute. Et d'où sortira ce

capital? Des autres canaux de l'industrie où il gagnait sans mettre la

main au budget. Ce que vous proposez revient donc à ceci: Décourager

les bonnes industries pour encourager les mauvaises; faire sortir le

capital d'une carrière où il s'accroît pour le faire entrer dans une

voie où il se détruit, et faire supporter la destruction, non par

l'industriel maladroit et malavisé, mais par le contribuable.

N'est-ce pas exactement les mêmes injustices, les mêmes désastres que

vous reprochez avec tant de vigueur à la protection indirecte, quand

vous dites: «Chose incroyable que les industries vigoureuses soient

toutes immolées aux industries débiles, rachitiques ou parasites!»

Entre la protection directe et la protection indirecte, la similitude

est telle, quant aux effets, que souvent nous avons cru démasquer

celle-ci en exposant celle-là. Permettez-moi de vous rappeler ce que

j'en ai dit moi-même dans un petit volume intitulé: _Sophismes

économiques_. Ce passage commence ainsi (_V. tome IV, pages 49 et

suiv._):

«Il me semble que la protection, sans changer de nature et d'effets,

aurait pu prendre la forme d'une taxe directe prélevée par l'État et

distribuée en primes indemnitaires aux industries privilégiées.»

Et, après avoir analysé les effets de ce mode de protection, j'ajoute:

«J'avoue franchement ma prédilection pour le second système (la

protection directe). Il me semble plus juste, plus économique et plus

loyal. Plus juste, car si la société veut faire des largesses à

quelques-uns de ses membres, il faut que tous y contribuent; plus

économique, parce qu'il épargnerait beaucoup de frais de perception et

ferait disparaître beaucoup d'entraves; plus loyal, enfin, _parce que

le public verrait clair dans l'opération et saurait ce qu'on lui fait

faire_.»

Vous voyez, monsieur, que je n'ai pas attendu la lettre dont vous avez

bien voulu m'honorer pour reconnaître tous les mérites de la

protection directe.

Oui, comme vous, et par d'autres motifs, il me tarde qu'on nous prenne

notre argent sous une forme qui nous permette de voir où il passe. Il

me tarde que chacun de nous puisse lire sur son bulletin de

contribution à combien se monte la redevance que nous imposent MM.

tels ou tels[32].

[Note 32: V. au tome V, la note de la page 483.--(_Note de

l'éditeur._)]

Veuillez recevoir, monsieur, l'expression de mes sentiments de

considération et d'estime.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 2 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 64 / 170 题