Voulez-vous me permettre de répondre quelques mots à l'_Avis
charitable à la_ DÉMOCRATIE PACIFIQUE, que vous avez inséré dans votre
numéro du 12 de ce mois?
«Nous avons toujours été surpris, dit l'auteur en débutant, de
rencontrer les disciples de Fourier parmi les membres de la coalition
qui s'est formée en France contre la liberté des échanges.»
Quelques lignes plus loin, l'auteur cite un fragment d'une brochure
que j'ai publiée en 1840, et il veut bien en faire précéder la
reproduction des mots suivants: «On a rarement écrit des choses plus
fortes, plus pressantes contre le système actuel des douanes.» Après
la citation, il ajoute: «Laissons à part la définition de ce que M.
Considérant appelle la protection _directe_..... Le régime des douanes
est déclaré _anti-social_, _impolitique_, _ruineux_, _vexatoire_.
L'abolition de ce système fait partie de ce qui, selon le chef des
phalanstériens, doit être l'_âme de la politique française_. On a donc
lieu d'être surpris de voir M. Considérant et ses amis se ranger _de
fait_ parmi les défenseurs de ce régime; car toutes les fois qu'ils
parlent de la liberté des échanges, n'est-ce pas pour la combattre ou
la travestir? Comment des hommes intelligents peuvent-ils ainsi briser
un de leurs plus beaux titres, etc.?»
Permettez-moi, monsieur, de vous faire observer que la personne
_charitable_ qui voudrait nous tirer de l'abîme de contradiction où
elle nous croit tombés, tombe elle-même dans une étrange méprise. Son
erreur vient d'une confusion que j'ai vraiment peine à m'expliquer.
Il y a, monsieur, trois choses: La question de la _protection_, celle
des _douanes_ et celle de la _liberté des échanges_.
Dans le passage cité de ma brochure, je montre de mon mieux la
nécessité d'un _système de protection_, et j'indique à quelles
conditions, à mon tour, ce système peut être _bon_. Je cherche à
prouver que le _système douanier_ est un détestable procédé de
protection; j'expose enfin un système de protection _directe_ qui
remplacerait très-avantageusement, suivant moi, _celui des douanes_.
Ce système, dont l'auteur de l'_avis charitable_ «laisse à part la
définition,» tout en protégeant les industries qui, toujours suivant
moi, doivent être protégées, satisfait à toutes les conditions de la
liberté des échanges, puisqu'il enlève toute entrave à l'introduction
des produits étrangers.
Nous reconnaissons donc:
1º La nécessité de protéger le développement de beaucoup d'industries
nationales, que la concurrence étrangère anéantirait dans leur marche
au travail net;
2º La barbarie du système douanier, au moyen duquel cette protection
s'exerce aujourd'hui;
3º L'excellence du système qui protégerait efficacement et directement
les industries qu'il convient de soutenir, sans arrêter par des
entraves de douane à la frontière les produits étrangers.
Vous, monsieur, vous ne voulez pas de protection, et vous ne vous
élevez pas contre le système douanier. Vous acceptez les douanes,
seulement vous voulez qu'elles fonctionnent comme instrument fiscal
jusqu'à 20 p. 100, mais non comme instrument protecteur. Nous, nous
voulons la protection; mais nous ne la voulons pas par des douanes.
Tant que l'on n'entrera pas dans le système de protection _directe_,
nous admettons la douane, en vue de la protection qu'elle exerce. Dès
qu'on protégera directement avec une efficacité suffisante, nous
demanderons la suppression absolue des douanes, que vous voulez
conserver à condition qu'elles ne prélèvent pas plus de 20 p. 100.
Vous voyez bien, monsieur, que nous n'avons jamais été d'accord, pas
plus en 1840 qu'aujourd'hui.
Nous sommes et nous avons toujours été protectionnistes: vous êtes
anti-protectionniste.
Nous trouvons barbare et détestable le système douanier; nous ne le
souffrons que temporairement, provisoirement, comme instrument d'une
protection dont vous ne voulez pas, mais à laquelle nous tenons
beaucoup.--Vous, vous ne repoussez les douanes qu'autant qu'elles font
de la protection au-dessus de 20 p. 100; vous les maintenez pour
donner des revenus au trésor.
En résumé, nous sommes plus _libre-échangistes_ que vous, puisque nous
ne voulons pas même de la douane pour cause de fiscalité; et nous
sommes, en même temps, _protectionnistes_. Vous, monsieur, et vos
amis, vous êtes purement et simplement _anti-protectionnistes_.
Les choses ainsi rétablies dans leur sincérité, vous reconnaîtrez, je
l'espère, monsieur, que si nous ne sommes pas d'accord avec vous, nous
avons du moins toujours été parfaitement d'accord avec nous-mêmes.
Agréez, etc.