27 Juin 1847.

Les préjugés économiques ne sont peut-être pas le plus grand obstacle

que rencontrera la liberté commerciale. Entre hommes qui diffèrent

d'opinion sur un point, à la vérité fort important, d'économie

politique, la discussion est possible, et la vérité finit toujours par

jaillir de la discussion.

Mais il est des systèmes si complétement étrangers à toutes les

notions reçues, qu'entre eux et la science il ne se trouve pas un

terrain commun qui puisse servir de point de départ au débat.

Tel est le _communisme_, tels sont les systèmes qui n'admettent pas la

propriété, et ceux qui reposent sur cette donnée: que la société est

un arrangement artificiel imaginé et imposé par un homme qu'on appelle

_législateur_, _fondateur des États_, _père des nations_, etc.

Sur ces systèmes, l'observation des faits et l'expérience du passé

n'ont pas de prise. L'inventeur s'enferme dans son cabinet, ferme les

rideaux des croisées et donne libre carrière à son imagination. Il

commence par admettre que tous les hommes, sans exception,

s'empresseront de se soumettre à la combinaison sociale qui sortira de

son cerveau, et, ce point admis, rien ne l'arrête. On conçoit que le

nombre de ces combinaisons doit être égal au nombre des inventeurs,

_tot capita, tot sensus_. On conçoit encore qu'elles doivent présenter

entre elles des différences infinies.

Elles ont cependant un point commun. Comme toutes supposent

l'acquiescement universel, toutes visent aussi à réaliser la

perfection idéale. Elles promettent à tous les hommes, sans

distinction, un lot égal de richesses, de bonheur et même de force et

de santé. Il est donc assez naturel que les hommes, qui ont bu à la

coupe de ces rêves illusoires, repoussent les réformes partielles et

successives, dédaignent cette action incessante que la société exerce

sur elle-même pour se délivrer de ses erreurs et de ses maux. Rien ne

peut les contenter de ce qui laisse aux générations futures quelque

chose à faire.

Notre époque est fertile en inventions de ce genre. Chaque matin en

voit éclore, chaque soir en voit mourir. Elles sont trop irréalisables

pour être dangereuses en elles-mêmes; leur plus grand tort est de

détourner des saines études sociales une somme énorme d'intelligences.

Pourtant, parmi ces systèmes, il en est un qui menace véritablement

l'ordre social, car il est d'une grande simplicité apparente, et, à

cause de cette simplicité même, il envahit les esprits dans les

classes que le travail manuel détourne de la méditation; nous voulons

parler du _communisme_[27].

[Note 27: V. tome IV, page 275, le pamphlet _Propriété et Loi_, et

tome VI, le chapitre _Propriété, Communauté_.--(_Note de

l'éditeur._)]

On voit des hommes qui ont du superflu, d'autres qui n'ont pas le

nécessaire, et l'on dit: «Si l'on mettait toutes ces richesses en

commun, tout le monde serait heureux.» Quoi de plus simple et de plus

séduisant, surtout pour ceux qu'affligent des privations réelles; et

c'est le grand nombre?

Ce n'est pas notre intention de réfuter ici ce système, de montrer

qu'il paralyserait complétement dans l'homme le mobile qui le

détermine au travail, et tarirait ainsi pour tous la source du

bien-être et du progrès; mais nous croyons devoir prendre acte de la

réfutation décisive qui en a été faite, dans le dernier numéro de

l'_Atelier_, par des hommes qui appartiennent aux classes ouvrières.

C'est certainement un symptôme consolant de voir des systèmes

subversifs repoussés et anéantis, avec une grande force de logique,

par des hommes que le sort a placés dans une position telle qu'ils

seraient plus excusables que d'autres s'ils s'en laissaient séduire.

Cela prouve non-seulement leur sincérité, mais encore que

l'intelligence, quand on l'exerce, ne perd jamais le noble privilége

de tendre vers la vérité. Pour beaucoup de gens, le _communisme_ n'est

pas seulement une doctrine, c'est encore et surtout un moyen d'irriter

et de remuer les classes souffrantes. En lisant l'article auquel nous

faisons allusion, nous ne pouvions nous empêcher de nous rappeler

avoir entendu un fougueux démocrate, appartenant à ce qu'on nomme la

classe élevée, dire: «Je ne crois pas au _communisme_, mais je le

prêche parce que c'est le levier qui soulèvera les masses.» Quel

contraste!

Une chose nous surprend de la part des rédacteurs de l'_Atelier_,

c'est de les voir s'éloigner de plus en plus de la doctrine de la

liberté en matière d'échanges.

Ils repoussent le _communisme_, donc ils admettent la propriété et la

libre disposition de la propriété, qui constitue la propriété

elle-même. Ce n'est pas posséder que de ne pouvoir troquer ce qu'on

possède. L'_Atelier_ le dit en ces termes:

«Ce que nous prétendons, c'est que la liberté veut et la

possession individuelle et la concurrence. Il est absolument

impossible de sacrifier ces deux conditions de la liberté sans

sacrifier la liberté même.»

Il est vrai que l'_Atelier_ ajoute:

«Mais est-il possible de limiter les droits de la propriété?

Est-il quelque institution qui puisse ôter à la propriété les

facultés _abusives_ qu'elle a aujourd'hui? Nous le croyons, nous

sommes certains de cette possibilité, comme aussi nous sommes

convaincus que la concurrence peut être disciplinée et ramenée à

des termes tels qu'elle ait beaucoup plus le caractère de

l'émulation que celui de la lutte.»

Dans ce cercle, il nous semble que l'_Atelier_ et le _Libre-Échange_

ne sont pas loin de s'entendre, et que ce qui les divise, c'est plutôt

des questions d'application que des questions de principe.

Nous croyons devoir soumettre à ce journal les réflexions suivantes:

On peut abuser de tout et même des meilleures choses, de la propriété,

de la liberté, de la philanthropie, de la charité, de la religion, de

la presse, de la parole.

Nous croyons que le gouvernement ou la force collective est institué

principalement, et presque exclusivement, pour prévenir et réprimer

les _abus_.

Nous disons presque exclusivement, parce que c'est du moins là sa

tâche principale, et il la remplirait d'autant mieux, sans doute,

qu'il serait débarrassé d'une foule d'autres attributions, lesquelles

peuvent être abandonnées à l'activité privée.

Quand nous parlons de propriété, de liberté, nous n'en voulons pas

plus que l'_Atelier_ les _abus_, et comme lui nous reconnaissons _en

principe_ à la force collective le droit et le devoir de les prévenir

et de les réprimer.

D'un autre côté, l'_Atelier_ voudra bien reconnaître qu'_en fait_ les

mesures répressives, et plus encore les mesures préventives, sont

inséparables de dépenses, d'impôts, d'une certaine dose de vexations,

de dérangements, d'arbitraire même, et qu'après tout la force publique

n'acquiert pas certains développements sans devenir elle-même un

danger.

Dans chaque cas particulier, il y a donc ce calcul à faire: les

inconvénients inséparables des mesures préventives et répressives

sont-ils plus grands que les inconvénients de l'abus qu'il s'agit de

prévenir ou de réprimer?

Ceci ne touche pas au droit de la communauté agissant collectivement,

c'est une question d'opportunité, de convenance et non de principe.

Elle se résout par la statistique et l'expérience et non par la

théorie du droit.

Or, il arrive, et c'est sur ce point que nous appelons l'attention du

lecteur, qu'il y a beaucoup d'_abus_ qui portent en eux-mêmes, par une

admirable dispensation providentielle, une telle force de répression

et de prévention, que la prévention et la répression gouvernementales

n'y ajoutent presque rien, et ne se manifestent dès lors que par leurs

inconvénients.

Telle est, par exemple, la paresse. Certainement, il serait à désirer

qu'il n'y eût pas de paresseux au monde. Mais si le Gouvernement

voulait extirper ce vice, il serait forcé de pénétrer dans les

familles, de surveiller incessamment les actions individuelles, de

multiplier à l'infini le nombre de ses agents, d'ouvrir la porte à un

arbitraire inévitable; en sorte que ce qu'il ajouterait à l'activité

nationale pourrait bien n'être pas une compensation suffisante des

maux sans nombre dont il accablerait les citoyens, y compris ceux qui

n'ont pas besoin, pour être laborieux, de cette intervention. (V.

_Harmonies_, chap. XX.)

Et remarquez qu'elle est d'autant moins indispensable qu'il y a, dans

le coeur humain, des stimulants,--dans l'enchaînement des causes et

des effets, des récompenses pour l'activité, des châtiments pour la

paresse, qui agissent avec une force à laquelle l'action du pouvoir

n'ajouterait que peu de chose. Ce sont ces stimulants, c'est cette

rétribution naturelle dont ne nous paraissent pas tenir assez compte

les écoles qui, faisant bon marché de la liberté, veulent tout

réformer par l'interférence du Gouvernement.

Ce n'est pas seulement contre les vices dont les conséquences

retombent sur ceux qui s'y livrent que la nature a préparé des moyens

de prévention et de répression, mais aussi contre les vices qui

affectent les personnes qui en sont innocentes. Dans l'ordre social,

outre la loi de _responsabilité_, il y a une loi de _solidarité_. Les

vices de cette catégorie, par exemple la mauvaise foi, ont la

propriété d'exciter une forte réaction de la part de ceux qui en

souffrent contre ceux qui en sont atteints, réaction qui a

certainement une vertu préventive et répressive, toujours exactement

proportionnelle au degré de lumière d'un peuple.

Ce n'est point à dire que le Gouvernement ne puisse concourir aussi à

punir ces vices, à prévenir ces abus. Tout ce que nous prétendons, et

nous ne pensons pas que cela puisse nous être contesté, c'est que

cette pression gouvernementale doit s'arrêter et laisser agir les

forces naturelles, au point où elle-même a, pour la communauté, plus

d'inconvénients que d'avantages.

Nous ajouterons qu'un des inconvénients de la trop grande intervention

du pouvoir en ces matières, est de paralyser la réaction des forces

naturelles, en affaiblissant les motifs et l'expérience de cette

police que la société exerce sur elle-même. Là où les citoyens

comptent trop sur les autorités, ils finissent par ne pas assez

compter sur eux-mêmes, et la cause la plus efficace du progrès en est

certainement neutralisée[28].

[Note 28: V. _Harmonies_, chap. XX et XXI.--(_Note de l'éditeur._)]

Si ces idées se rapprochent de celles que l'_Atelier_ a développées

dans l'article que nous avons en vue, nous ne devons pas être peu

surpris du ton d'irritation avec lequel il persiste à s'exprimer sur

la liberté du commerce et ce qu'il nomme l'école économique

_anglaise_.

L'_Atelier_ est plein de douceur pour les _communistes_, qu'il vient

de combattre et même de terrasser, mais il conserve envers nous les

allures les plus hostiles. C'est une inconséquence que nous ne nous

chargeons pas d'expliquer, car il est évidemment beaucoup plus loin du

_communisme_ que de la liberté du travail et de l'échange. L'_Atelier_

croit la protection plus nécessaire que la liberté à la prospérité

nationale. Nous croyons le contraire, et il conviendra du moins que

les doctrines sur la propriété et la liberté, qu'il a opposées aux

_communistes_, mettent la présomption de notre côté. Si la propriété

est un droit, si la liberté d'en disposer en est la conséquence, la

tâche de prouver la supériorité des restrictions, l'_onus probandi_,

incombe exclusivement à celui qui les réclame.

Nous n'abandonnerons pas le sujet du _communisme_ sans adresser

quelques réflexions aux classes qui tiennent de notre constitution le

pouvoir législatif, c'est-à-dire aux classes riches.

Le _communisme_, il ne faut pas se le dissimuler, c'est la guerre de

ceux qui ne possèdent pas, ou le grand nombre, contre ceux qui

possèdent ou le petit nombre. Partant, les idées _communistes_ sont

toujours un danger social pour tout le monde, et surtout pour les

classes aisées.

Or ces classes ne jettent-elles pas de nouveaux aliments à la flamme

_communiste_ quand elles font en leur propre faveur des lois

partiales? Quoi de plus propre que de telles lois à semer l'irritation

au sein du peuple, à faire que, dans son esprit, ses souffrances ont

leur cause dans une injustice; à lui suggérer l'idée que la ligne de

démarcation entre le pauvre et le riche est l'oeuvre d'une volonté

perverse, et qu'une aristocratie nouvelle, sous le nom de bourgeoisie,

s'est élevée sur les ruines de l'ancienne aristocratie? De telles lois

ne le disposent-elles pas à embrasser les doctrines les plus

chimériques, surtout si elles se présentent avec le cachet d'une

simplicité trompeuse; en un mot ne le poussent-elles pas fatalement

vers le _communisme_?

Contre le _communisme_, il n'y a que deux préservatifs. L'un, c'est la

diffusion au sein des masses des connaissances économiques; l'autre,

c'est la parfaite équité des lois émanées de la bourgeoisie.

Oh! puisque, dans l'état actuel des choses, nous voyons des ouvriers

eux-mêmes se retourner contre le _communisme_ et faire obstacle à ses

progrès, combien la bourgeoisie serait forte contre ce dangereux

système si elle pouvait dire aux classes laborieuses:

«De quoi vous plaignez-vous? De ce que nous jouissons de quelque

bien-être; mais nous l'avons acquis par le travail, l'ordre,

l'économie, la privation, la persévérance. Pouvez-vous l'attribuer à

d'autres causes? Examinez nos lois. Vous n'en trouverez pas une qui

stipule pour nous des faveurs. Le travail y est traité avec la même

impartialité que le capital. L'un et l'autre sont soumis, sans

restriction, à la loi de la concurrence. Nous n'avons rien fait pour

donner à nos produits une valeur artificielle et exagérée. Les

transactions sont libres, et si nous pouvons employer des ouvriers

étrangers, de votre côté vous avez la faculté d'échanger vos salaires

contre des aliments, des vêtements, du combustible, venus du dehors,

quand il arrive que nous tenons les nôtres à un taux élevé.»

La bourgeoisie pourrait-elle aujourd'hui tenir ce langage? Ne l'a-t-on

pas vue, il n'y a pas plus de huit jours, décréter, en face d'une

disette éventuelle, que les lois qui font obstacle à l'entrée des

substances alimentaires animales n'en seraient pas moins maintenues?

Ne l'a-t-on pas vue prendre une telle résolution, sans admettre même

le débat, comme si elle avait eu peur de la lumière, là où elle ne

pouvait éclairer qu'un acte d'injuste égoïsme?

La bourgeoisie persévère dans cette voie, parce qu'elle voit le

peuple, impatient de beaucoup d'injustices chimériques, méconnaître la

véritable injustice qui lui est faite. Pour le moment, les journaux

démocratiques, abandonnant la cause sacrée de la liberté, sont

parvenus à égarer ses sympathies et à les concilier à des restrictions

dont il n'est victime qu'à son insu. Mais la vérité ne perd pas ses

droits; l'erreur est de nature essentiellement éphémère; et le jour où

le peuple ouvrira les yeux n'est peut-être pas éloigné. Pour le repos

de notre pays, puisse-t-il n'apercevoir alors qu'une législation

équitable[29]!

[Note 29: V. tome VI, chap. IV.--(_Note de l'éditeur._)]

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 2 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 57 / 170 题