Les préjugés économiques ne sont peut-être pas le plus grand obstacle
que rencontrera la liberté commerciale. Entre hommes qui diffèrent
d'opinion sur un point, à la vérité fort important, d'économie
politique, la discussion est possible, et la vérité finit toujours par
jaillir de la discussion.
Mais il est des systèmes si complétement étrangers à toutes les
notions reçues, qu'entre eux et la science il ne se trouve pas un
terrain commun qui puisse servir de point de départ au débat.
Tel est le _communisme_, tels sont les systèmes qui n'admettent pas la
propriété, et ceux qui reposent sur cette donnée: que la société est
un arrangement artificiel imaginé et imposé par un homme qu'on appelle
_législateur_, _fondateur des États_, _père des nations_, etc.
Sur ces systèmes, l'observation des faits et l'expérience du passé
n'ont pas de prise. L'inventeur s'enferme dans son cabinet, ferme les
rideaux des croisées et donne libre carrière à son imagination. Il
commence par admettre que tous les hommes, sans exception,
s'empresseront de se soumettre à la combinaison sociale qui sortira de
son cerveau, et, ce point admis, rien ne l'arrête. On conçoit que le
nombre de ces combinaisons doit être égal au nombre des inventeurs,
_tot capita, tot sensus_. On conçoit encore qu'elles doivent présenter
entre elles des différences infinies.
Elles ont cependant un point commun. Comme toutes supposent
l'acquiescement universel, toutes visent aussi à réaliser la
perfection idéale. Elles promettent à tous les hommes, sans
distinction, un lot égal de richesses, de bonheur et même de force et
de santé. Il est donc assez naturel que les hommes, qui ont bu à la
coupe de ces rêves illusoires, repoussent les réformes partielles et
successives, dédaignent cette action incessante que la société exerce
sur elle-même pour se délivrer de ses erreurs et de ses maux. Rien ne
peut les contenter de ce qui laisse aux générations futures quelque
chose à faire.
Notre époque est fertile en inventions de ce genre. Chaque matin en
voit éclore, chaque soir en voit mourir. Elles sont trop irréalisables
pour être dangereuses en elles-mêmes; leur plus grand tort est de
détourner des saines études sociales une somme énorme d'intelligences.
Pourtant, parmi ces systèmes, il en est un qui menace véritablement
l'ordre social, car il est d'une grande simplicité apparente, et, à
cause de cette simplicité même, il envahit les esprits dans les
classes que le travail manuel détourne de la méditation; nous voulons
parler du _communisme_[27].
[Note 27: V. tome IV, page 275, le pamphlet _Propriété et Loi_, et
tome VI, le chapitre _Propriété, Communauté_.--(_Note de
l'éditeur._)]
On voit des hommes qui ont du superflu, d'autres qui n'ont pas le
nécessaire, et l'on dit: «Si l'on mettait toutes ces richesses en
commun, tout le monde serait heureux.» Quoi de plus simple et de plus
séduisant, surtout pour ceux qu'affligent des privations réelles; et
c'est le grand nombre?
Ce n'est pas notre intention de réfuter ici ce système, de montrer
qu'il paralyserait complétement dans l'homme le mobile qui le
détermine au travail, et tarirait ainsi pour tous la source du
bien-être et du progrès; mais nous croyons devoir prendre acte de la
réfutation décisive qui en a été faite, dans le dernier numéro de
l'_Atelier_, par des hommes qui appartiennent aux classes ouvrières.
C'est certainement un symptôme consolant de voir des systèmes
subversifs repoussés et anéantis, avec une grande force de logique,
par des hommes que le sort a placés dans une position telle qu'ils
seraient plus excusables que d'autres s'ils s'en laissaient séduire.
Cela prouve non-seulement leur sincérité, mais encore que
l'intelligence, quand on l'exerce, ne perd jamais le noble privilége
de tendre vers la vérité. Pour beaucoup de gens, le _communisme_ n'est
pas seulement une doctrine, c'est encore et surtout un moyen d'irriter
et de remuer les classes souffrantes. En lisant l'article auquel nous
faisons allusion, nous ne pouvions nous empêcher de nous rappeler
avoir entendu un fougueux démocrate, appartenant à ce qu'on nomme la
classe élevée, dire: «Je ne crois pas au _communisme_, mais je le
prêche parce que c'est le levier qui soulèvera les masses.» Quel
contraste!
Une chose nous surprend de la part des rédacteurs de l'_Atelier_,
c'est de les voir s'éloigner de plus en plus de la doctrine de la
liberté en matière d'échanges.
Ils repoussent le _communisme_, donc ils admettent la propriété et la
libre disposition de la propriété, qui constitue la propriété
elle-même. Ce n'est pas posséder que de ne pouvoir troquer ce qu'on
possède. L'_Atelier_ le dit en ces termes:
«Ce que nous prétendons, c'est que la liberté veut et la
possession individuelle et la concurrence. Il est absolument
impossible de sacrifier ces deux conditions de la liberté sans
sacrifier la liberté même.»
Il est vrai que l'_Atelier_ ajoute:
«Mais est-il possible de limiter les droits de la propriété?
Est-il quelque institution qui puisse ôter à la propriété les
facultés _abusives_ qu'elle a aujourd'hui? Nous le croyons, nous
sommes certains de cette possibilité, comme aussi nous sommes
convaincus que la concurrence peut être disciplinée et ramenée à
des termes tels qu'elle ait beaucoup plus le caractère de
l'émulation que celui de la lutte.»
Dans ce cercle, il nous semble que l'_Atelier_ et le _Libre-Échange_
ne sont pas loin de s'entendre, et que ce qui les divise, c'est plutôt
des questions d'application que des questions de principe.
Nous croyons devoir soumettre à ce journal les réflexions suivantes:
On peut abuser de tout et même des meilleures choses, de la propriété,
de la liberté, de la philanthropie, de la charité, de la religion, de
la presse, de la parole.
Nous croyons que le gouvernement ou la force collective est institué
principalement, et presque exclusivement, pour prévenir et réprimer
les _abus_.
Nous disons presque exclusivement, parce que c'est du moins là sa
tâche principale, et il la remplirait d'autant mieux, sans doute,
qu'il serait débarrassé d'une foule d'autres attributions, lesquelles
peuvent être abandonnées à l'activité privée.
Quand nous parlons de propriété, de liberté, nous n'en voulons pas
plus que l'_Atelier_ les _abus_, et comme lui nous reconnaissons _en
principe_ à la force collective le droit et le devoir de les prévenir
et de les réprimer.
D'un autre côté, l'_Atelier_ voudra bien reconnaître qu'_en fait_ les
mesures répressives, et plus encore les mesures préventives, sont
inséparables de dépenses, d'impôts, d'une certaine dose de vexations,
de dérangements, d'arbitraire même, et qu'après tout la force publique
n'acquiert pas certains développements sans devenir elle-même un
danger.
Dans chaque cas particulier, il y a donc ce calcul à faire: les
inconvénients inséparables des mesures préventives et répressives
sont-ils plus grands que les inconvénients de l'abus qu'il s'agit de
prévenir ou de réprimer?
Ceci ne touche pas au droit de la communauté agissant collectivement,
c'est une question d'opportunité, de convenance et non de principe.
Elle se résout par la statistique et l'expérience et non par la
théorie du droit.
Or, il arrive, et c'est sur ce point que nous appelons l'attention du
lecteur, qu'il y a beaucoup d'_abus_ qui portent en eux-mêmes, par une
admirable dispensation providentielle, une telle force de répression
et de prévention, que la prévention et la répression gouvernementales
n'y ajoutent presque rien, et ne se manifestent dès lors que par leurs
inconvénients.
Telle est, par exemple, la paresse. Certainement, il serait à désirer
qu'il n'y eût pas de paresseux au monde. Mais si le Gouvernement
voulait extirper ce vice, il serait forcé de pénétrer dans les
familles, de surveiller incessamment les actions individuelles, de
multiplier à l'infini le nombre de ses agents, d'ouvrir la porte à un
arbitraire inévitable; en sorte que ce qu'il ajouterait à l'activité
nationale pourrait bien n'être pas une compensation suffisante des
maux sans nombre dont il accablerait les citoyens, y compris ceux qui
n'ont pas besoin, pour être laborieux, de cette intervention. (V.
_Harmonies_, chap. XX.)
Et remarquez qu'elle est d'autant moins indispensable qu'il y a, dans
le coeur humain, des stimulants,--dans l'enchaînement des causes et
des effets, des récompenses pour l'activité, des châtiments pour la
paresse, qui agissent avec une force à laquelle l'action du pouvoir
n'ajouterait que peu de chose. Ce sont ces stimulants, c'est cette
rétribution naturelle dont ne nous paraissent pas tenir assez compte
les écoles qui, faisant bon marché de la liberté, veulent tout
réformer par l'interférence du Gouvernement.
Ce n'est pas seulement contre les vices dont les conséquences
retombent sur ceux qui s'y livrent que la nature a préparé des moyens
de prévention et de répression, mais aussi contre les vices qui
affectent les personnes qui en sont innocentes. Dans l'ordre social,
outre la loi de _responsabilité_, il y a une loi de _solidarité_. Les
vices de cette catégorie, par exemple la mauvaise foi, ont la
propriété d'exciter une forte réaction de la part de ceux qui en
souffrent contre ceux qui en sont atteints, réaction qui a
certainement une vertu préventive et répressive, toujours exactement
proportionnelle au degré de lumière d'un peuple.
Ce n'est point à dire que le Gouvernement ne puisse concourir aussi à
punir ces vices, à prévenir ces abus. Tout ce que nous prétendons, et
nous ne pensons pas que cela puisse nous être contesté, c'est que
cette pression gouvernementale doit s'arrêter et laisser agir les
forces naturelles, au point où elle-même a, pour la communauté, plus
d'inconvénients que d'avantages.
Nous ajouterons qu'un des inconvénients de la trop grande intervention
du pouvoir en ces matières, est de paralyser la réaction des forces
naturelles, en affaiblissant les motifs et l'expérience de cette
police que la société exerce sur elle-même. Là où les citoyens
comptent trop sur les autorités, ils finissent par ne pas assez
compter sur eux-mêmes, et la cause la plus efficace du progrès en est
certainement neutralisée[28].
[Note 28: V. _Harmonies_, chap. XX et XXI.--(_Note de l'éditeur._)]
Si ces idées se rapprochent de celles que l'_Atelier_ a développées
dans l'article que nous avons en vue, nous ne devons pas être peu
surpris du ton d'irritation avec lequel il persiste à s'exprimer sur
la liberté du commerce et ce qu'il nomme l'école économique
_anglaise_.
L'_Atelier_ est plein de douceur pour les _communistes_, qu'il vient
de combattre et même de terrasser, mais il conserve envers nous les
allures les plus hostiles. C'est une inconséquence que nous ne nous
chargeons pas d'expliquer, car il est évidemment beaucoup plus loin du
_communisme_ que de la liberté du travail et de l'échange. L'_Atelier_
croit la protection plus nécessaire que la liberté à la prospérité
nationale. Nous croyons le contraire, et il conviendra du moins que
les doctrines sur la propriété et la liberté, qu'il a opposées aux
_communistes_, mettent la présomption de notre côté. Si la propriété
est un droit, si la liberté d'en disposer en est la conséquence, la
tâche de prouver la supériorité des restrictions, l'_onus probandi_,
incombe exclusivement à celui qui les réclame.
Nous n'abandonnerons pas le sujet du _communisme_ sans adresser
quelques réflexions aux classes qui tiennent de notre constitution le
pouvoir législatif, c'est-à-dire aux classes riches.
Le _communisme_, il ne faut pas se le dissimuler, c'est la guerre de
ceux qui ne possèdent pas, ou le grand nombre, contre ceux qui
possèdent ou le petit nombre. Partant, les idées _communistes_ sont
toujours un danger social pour tout le monde, et surtout pour les
classes aisées.
Or ces classes ne jettent-elles pas de nouveaux aliments à la flamme
_communiste_ quand elles font en leur propre faveur des lois
partiales? Quoi de plus propre que de telles lois à semer l'irritation
au sein du peuple, à faire que, dans son esprit, ses souffrances ont
leur cause dans une injustice; à lui suggérer l'idée que la ligne de
démarcation entre le pauvre et le riche est l'oeuvre d'une volonté
perverse, et qu'une aristocratie nouvelle, sous le nom de bourgeoisie,
s'est élevée sur les ruines de l'ancienne aristocratie? De telles lois
ne le disposent-elles pas à embrasser les doctrines les plus
chimériques, surtout si elles se présentent avec le cachet d'une
simplicité trompeuse; en un mot ne le poussent-elles pas fatalement
vers le _communisme_?
Contre le _communisme_, il n'y a que deux préservatifs. L'un, c'est la
diffusion au sein des masses des connaissances économiques; l'autre,
c'est la parfaite équité des lois émanées de la bourgeoisie.
Oh! puisque, dans l'état actuel des choses, nous voyons des ouvriers
eux-mêmes se retourner contre le _communisme_ et faire obstacle à ses
progrès, combien la bourgeoisie serait forte contre ce dangereux
système si elle pouvait dire aux classes laborieuses:
«De quoi vous plaignez-vous? De ce que nous jouissons de quelque
bien-être; mais nous l'avons acquis par le travail, l'ordre,
l'économie, la privation, la persévérance. Pouvez-vous l'attribuer à
d'autres causes? Examinez nos lois. Vous n'en trouverez pas une qui
stipule pour nous des faveurs. Le travail y est traité avec la même
impartialité que le capital. L'un et l'autre sont soumis, sans
restriction, à la loi de la concurrence. Nous n'avons rien fait pour
donner à nos produits une valeur artificielle et exagérée. Les
transactions sont libres, et si nous pouvons employer des ouvriers
étrangers, de votre côté vous avez la faculté d'échanger vos salaires
contre des aliments, des vêtements, du combustible, venus du dehors,
quand il arrive que nous tenons les nôtres à un taux élevé.»
La bourgeoisie pourrait-elle aujourd'hui tenir ce langage? Ne l'a-t-on
pas vue, il n'y a pas plus de huit jours, décréter, en face d'une
disette éventuelle, que les lois qui font obstacle à l'entrée des
substances alimentaires animales n'en seraient pas moins maintenues?
Ne l'a-t-on pas vue prendre une telle résolution, sans admettre même
le débat, comme si elle avait eu peur de la lumière, là où elle ne
pouvait éclairer qu'un acte d'injuste égoïsme?
La bourgeoisie persévère dans cette voie, parce qu'elle voit le
peuple, impatient de beaucoup d'injustices chimériques, méconnaître la
véritable injustice qui lui est faite. Pour le moment, les journaux
démocratiques, abandonnant la cause sacrée de la liberté, sont
parvenus à égarer ses sympathies et à les concilier à des restrictions
dont il n'est victime qu'à son insu. Mais la vérité ne perd pas ses
droits; l'erreur est de nature essentiellement éphémère; et le jour où
le peuple ouvrira les yeux n'est peut-être pas éloigné. Pour le repos
de notre pays, puisse-t-il n'apercevoir alors qu'une législation
équitable[29]!
[Note 29: V. tome VI, chap. IV.--(_Note de l'éditeur._)]