À l'occasion de la situation financière et commerciale de la
Grande-Bretagne, le _National_ s'exprime ainsi:
«La crise a dû être d'autant plus violente, que les produits
étrangers, les céréales, ne s'échangeaient pas contre des
produits anglais. La balance entre les importations et les
exportations était toute au désavantage de la Grande-Bretagne, et
la différence se soldait en or. Il y aurait lieu, à cette
occasion, d'examiner la part de responsabilité qui revient au
libre-échange dans ce résultat; mais nous nous réservons de le
faire plus tard. Contentons-nous de constater aujourd'hui que
cette _vieillerie_ qu'on appelle la balance du commerce, si
dédaignée, si méprisée, du reste, par _certaine école_
économiste, mérite cependant qu'on y prenne garde; et la
Grande-Bretagne, en comparant ce qu'elle a reçu à ce qu'elle a
envoyé depuis un an, doit s'apercevoir que les plus belles
théories ne peuvent rien contre ce fait très-simple: quand on
achète du blé en Russie, et que la Russie ne prend pas en échange
du calicot anglais, il faut payer bel et bien ce blé en argent.
Or, le blé consommé, l'argent exporté, que reste-t-il à
l'acheteur? Son calicot, peut-être, c'est-à-dire une valeur dont
il ne sait que faire et qui dépérit entre ses mains.»
Nous serions curieux de savoir si le _National_ regarde en effet la
balance du commerce comme une _vieillerie_, ou si cette expression,
prise dans un sens ironique, a pour objet de railler une _certaine
école_ qui se permet de regarder, en effet, la _balance du commerce_
comme une _vieillerie_. «La question vaut la peine qu'on y prenne
garde,» dit le _National_. Oui, certes, elle en vaut la peine, et
c'est pour cela que nous aurions voulu que cette feuille fût un peu
plus explicite.
Il est de fait que chaque négociant, pris isolément, fort attentif à
sa propre _balance_, ne se préoccupe pas le moins du monde de la
_balance générale du commerce_. Or, il est à remarquer que ces deux
_balances_ apprécient les choses d'une manière si opposée, que ce que
l'une nomme _perte_, l'autre l'appelle _profit_, et _vice versâ_.
Ainsi, le négociant qui a acheté en France pour 10,000 fr. de vin, et
l'a vendu pour le double de cette somme aux États-Unis, recevant en
payement et faisant entrer en France 20,000 fr. de coton, croit avoir
fait une bonne affaire.--Et la _balance du commerce_ enseigne qu'il a
perdu son capital _tout entier_.
On conçoit combien il importe de savoir à quoi s'en tenir sur cette
doctrine; car, si elle est juste, les négociants tendent
invinciblement à se ruiner, à ruiner le pays, et l'État doit
s'empresser de les mettre tous en tutelle,--ce qu'il fait.
Ce n'est pas le seul motif qui oblige tout publiciste digne de ce nom
à se faire une opinion sur cette fameuse balance du commerce; car,
selon qu'il y croit ou non, il est conduit _nécessairement_ à une
politique toute différente.
Si la théorie de la balance du commerce est vraie, si le profit
national consiste à augmenter la masse du numéraire, il faut _peu
acheter_ au dehors, afin de ne pas laisser sortir des métaux précieux,
et _beaucoup vendre_, afin d'en faire entrer. Pour cela, il faut
empêcher, restreindre et prohiber. Donc, point de liberté au
dedans;--et comme chaque peuple adopte les mêmes mesures, il n'y a
d'espoir que dans la force pour réduire l'étranger à la dure condition
de _consommateur_ ou _tributaire_. De là les conquêtes, les colonies,
la violence, la guerre, les grandes armées, les puissantes marines,
etc.
Si, au contraire, la balance du négociant est un thermomètre plus
fidèle que la _balance du commerce_,--pour toute valeur donnée sortie
de France,--il est à désirer qu'il entre la plus grande valeur
possible, c'est-à-dire que le chiffre des importations surpasse le
plus possible dans les états de douane, le chiffre des exportations.
Or, comme tous les efforts des négociants ont ce résultat en vue,--dès
qu'il est conforme au bien général, il n'y a qu'à les _laisser faire_.
La liberté et la paix sont les conséquences nécessaires de cette
doctrine.
L'opinion que l'exportation du numéraire constitue une perte étant
très-répandue, et selon nous très-funeste, qu'il nous soit permis de
saisir cette occasion d'en dire un mot.
Un homme qui a un métier, par exemple un chapelier, rend des _services
effectifs_ à ses pratiques. Il garantit leur tête du soleil et de la
pluie, et, en récompense, il entend bien recevoir à son tour des
_services effectifs_ en aliments, vêtements, logements, etc. Tant
qu'il garde les écus qui lui ont été donnés en payement, il n'a pas
encore reçu ces _services effectifs_. Il n'a entre les mains pour
ainsi dire que des _bons_ qui lui donnent droit à recevoir ces
services. La preuve en est que s'il était condamné, dans sa personne
et sa postérité, à ne jamais se servir de ces écus, il ne se donnerait
certes pas la peine de faire des chapeaux pour les autres. Il
appliquerait son propre travail à ses propres besoins. Par où l'on
voit que, par l'intervention de la monnaie, le _troc de service contre
service_ se décompose en deux échanges. On rend d'abord un service
contre lequel on reçoit de l'argent, et l'on donne ensuite l'argent
contre lequel on reçoit un service. Ce n'est qu'alors que le _troc_
est consommé.
Il en est ainsi pour les peuples.
Quand il n'y a pas de mines d'or et d'argent dans un pays, comme c'est
le cas pour la France et l'Angleterre, il faut nécessairement rendre
des _services effectifs_ aux étrangers pour recevoir leur numéraire.
On les nourrit, on les abreuve, on les meuble, etc.; mais tant qu'on
n'a que leur numéraire, on n'a pas encore reçu d'eux les _services
effectifs_ auxquels on a droit. Il faut bien en arriver à la
satisfaction des besoins réels, en vue de laquelle on a travaillé. La
présence même de cet or prouve que la nation a satisfait au dehors des
besoins réels et qu'elle est créancière de services équivalant à ceux
qu'elle a rendus. Ce n'est donc qu'en exportant cet or contre des
produits consommables qu'elle est _efficacement_ payée de ses travaux.
(_V. tome V, p. 64 et suiv._)
En définitive, les nations entre elles, comme les individus entre eux,
se rendent des _services réciproques_. Le numéraire n'est qu'un moyen
ingénieux de faciliter ces _trocs de services_. Entraver directement
ou indirectement l'exportation de l'or, c'est traiter le peuple comme
on traiterait ce chapelier à qui l'on défendrait de jamais retirer de
la société, en dépensant son argent, des services aussi efficaces que
ceux qu'il lui a rendus.
Le _National_ nous oppose la crise actuelle de l'Angleterre; mais le
_National_ tombe dans la même erreur que la _Presse_, en parlant de
l'exportation du numéraire, sans tenir compte de la perte des
récoltes, sans même la mentionner.
Le jour où les Anglais, après avoir labouré, hersé, ensemencé leurs
champs, ont vu leurs blés détruits et leurs pommes de terre pourries,
ce jour-là, il a été décidé qu'ils devaient souffrir d'une manière ou
d'une autre. La forme sous laquelle cette souffrance devait
naturellement se présenter, vu la nature du phénomène, c'était
l'_inanition_. Heureusement pour eux, ils avaient autrefois rendu des
services aux peuples contre ces _bons_, qu'on appelle monnaies, et qui
donnent droit à recevoir, en temps opportun, l'équivalent de ces
services. Ils en ont profité dans cette circonstance. Ils ont rendu
l'or et reçu du blé; et la souffrance, au lieu de se manifester sous
forme d'_inanition_, s'est manifestée sous forme d'_appauvrissement_,
ce qui est moins dur. Mais cet appauvrissement, ce n'est pas
l'exportation du numéraire qui en est _cause_, c'est la perte des
récoltes.
C'est absolument comme le chapelier dont nous parlions tout à l'heure.
Il vendait beaucoup de chapeaux, et, se soumettant à des privations,
il réussit à accumuler de l'or. Sa maison brûla. Il fut bien obligé de
se défaire de son or pour la reconstruire. Il en resta plus pauvre.
Fut-ce parce qu'il s'était défait de son or? Non, mais parce que sa
maison avait brûlé.--Un fléau est un fléau. Il ne le serait pas si
l'on était aussi riche après qu'avant.
«Le blé consommé, l'argent exporté, que reste-t-il à l'acheteur?»
demande le _National_.--Il lui reste de n'être pas mort de faim, ce
qui est quelque chose.
Nous demanderons à notre tour: Si l'Angleterre n'eût consommé ce blé
et exporté cet argent, que lui resterait-il? des cadavres[26].
[Note 26: V. sur la balance du commerce, tome IV, page 52, et tome V,
page 402; puis le chap. _Échange_, tome VI.--(_Note de l'éditeur._)]