11 Décembre 1847.

À l'occasion de la situation financière et commerciale de la

Grande-Bretagne, le _National_ s'exprime ainsi:

«La crise a dû être d'autant plus violente, que les produits

étrangers, les céréales, ne s'échangeaient pas contre des

produits anglais. La balance entre les importations et les

exportations était toute au désavantage de la Grande-Bretagne, et

la différence se soldait en or. Il y aurait lieu, à cette

occasion, d'examiner la part de responsabilité qui revient au

libre-échange dans ce résultat; mais nous nous réservons de le

faire plus tard. Contentons-nous de constater aujourd'hui que

cette _vieillerie_ qu'on appelle la balance du commerce, si

dédaignée, si méprisée, du reste, par _certaine école_

économiste, mérite cependant qu'on y prenne garde; et la

Grande-Bretagne, en comparant ce qu'elle a reçu à ce qu'elle a

envoyé depuis un an, doit s'apercevoir que les plus belles

théories ne peuvent rien contre ce fait très-simple: quand on

achète du blé en Russie, et que la Russie ne prend pas en échange

du calicot anglais, il faut payer bel et bien ce blé en argent.

Or, le blé consommé, l'argent exporté, que reste-t-il à

l'acheteur? Son calicot, peut-être, c'est-à-dire une valeur dont

il ne sait que faire et qui dépérit entre ses mains.»

Nous serions curieux de savoir si le _National_ regarde en effet la

balance du commerce comme une _vieillerie_, ou si cette expression,

prise dans un sens ironique, a pour objet de railler une _certaine

école_ qui se permet de regarder, en effet, la _balance du commerce_

comme une _vieillerie_. «La question vaut la peine qu'on y prenne

garde,» dit le _National_. Oui, certes, elle en vaut la peine, et

c'est pour cela que nous aurions voulu que cette feuille fût un peu

plus explicite.

Il est de fait que chaque négociant, pris isolément, fort attentif à

sa propre _balance_, ne se préoccupe pas le moins du monde de la

_balance générale du commerce_. Or, il est à remarquer que ces deux

_balances_ apprécient les choses d'une manière si opposée, que ce que

l'une nomme _perte_, l'autre l'appelle _profit_, et _vice versâ_.

Ainsi, le négociant qui a acheté en France pour 10,000 fr. de vin, et

l'a vendu pour le double de cette somme aux États-Unis, recevant en

payement et faisant entrer en France 20,000 fr. de coton, croit avoir

fait une bonne affaire.--Et la _balance du commerce_ enseigne qu'il a

perdu son capital _tout entier_.

On conçoit combien il importe de savoir à quoi s'en tenir sur cette

doctrine; car, si elle est juste, les négociants tendent

invinciblement à se ruiner, à ruiner le pays, et l'État doit

s'empresser de les mettre tous en tutelle,--ce qu'il fait.

Ce n'est pas le seul motif qui oblige tout publiciste digne de ce nom

à se faire une opinion sur cette fameuse balance du commerce; car,

selon qu'il y croit ou non, il est conduit _nécessairement_ à une

politique toute différente.

Si la théorie de la balance du commerce est vraie, si le profit

national consiste à augmenter la masse du numéraire, il faut _peu

acheter_ au dehors, afin de ne pas laisser sortir des métaux précieux,

et _beaucoup vendre_, afin d'en faire entrer. Pour cela, il faut

empêcher, restreindre et prohiber. Donc, point de liberté au

dedans;--et comme chaque peuple adopte les mêmes mesures, il n'y a

d'espoir que dans la force pour réduire l'étranger à la dure condition

de _consommateur_ ou _tributaire_. De là les conquêtes, les colonies,

la violence, la guerre, les grandes armées, les puissantes marines,

etc.

Si, au contraire, la balance du négociant est un thermomètre plus

fidèle que la _balance du commerce_,--pour toute valeur donnée sortie

de France,--il est à désirer qu'il entre la plus grande valeur

possible, c'est-à-dire que le chiffre des importations surpasse le

plus possible dans les états de douane, le chiffre des exportations.

Or, comme tous les efforts des négociants ont ce résultat en vue,--dès

qu'il est conforme au bien général, il n'y a qu'à les _laisser faire_.

La liberté et la paix sont les conséquences nécessaires de cette

doctrine.

L'opinion que l'exportation du numéraire constitue une perte étant

très-répandue, et selon nous très-funeste, qu'il nous soit permis de

saisir cette occasion d'en dire un mot.

Un homme qui a un métier, par exemple un chapelier, rend des _services

effectifs_ à ses pratiques. Il garantit leur tête du soleil et de la

pluie, et, en récompense, il entend bien recevoir à son tour des

_services effectifs_ en aliments, vêtements, logements, etc. Tant

qu'il garde les écus qui lui ont été donnés en payement, il n'a pas

encore reçu ces _services effectifs_. Il n'a entre les mains pour

ainsi dire que des _bons_ qui lui donnent droit à recevoir ces

services. La preuve en est que s'il était condamné, dans sa personne

et sa postérité, à ne jamais se servir de ces écus, il ne se donnerait

certes pas la peine de faire des chapeaux pour les autres. Il

appliquerait son propre travail à ses propres besoins. Par où l'on

voit que, par l'intervention de la monnaie, le _troc de service contre

service_ se décompose en deux échanges. On rend d'abord un service

contre lequel on reçoit de l'argent, et l'on donne ensuite l'argent

contre lequel on reçoit un service. Ce n'est qu'alors que le _troc_

est consommé.

Il en est ainsi pour les peuples.

Quand il n'y a pas de mines d'or et d'argent dans un pays, comme c'est

le cas pour la France et l'Angleterre, il faut nécessairement rendre

des _services effectifs_ aux étrangers pour recevoir leur numéraire.

On les nourrit, on les abreuve, on les meuble, etc.; mais tant qu'on

n'a que leur numéraire, on n'a pas encore reçu d'eux les _services

effectifs_ auxquels on a droit. Il faut bien en arriver à la

satisfaction des besoins réels, en vue de laquelle on a travaillé. La

présence même de cet or prouve que la nation a satisfait au dehors des

besoins réels et qu'elle est créancière de services équivalant à ceux

qu'elle a rendus. Ce n'est donc qu'en exportant cet or contre des

produits consommables qu'elle est _efficacement_ payée de ses travaux.

(_V. tome V, p. 64 et suiv._)

En définitive, les nations entre elles, comme les individus entre eux,

se rendent des _services réciproques_. Le numéraire n'est qu'un moyen

ingénieux de faciliter ces _trocs de services_. Entraver directement

ou indirectement l'exportation de l'or, c'est traiter le peuple comme

on traiterait ce chapelier à qui l'on défendrait de jamais retirer de

la société, en dépensant son argent, des services aussi efficaces que

ceux qu'il lui a rendus.

Le _National_ nous oppose la crise actuelle de l'Angleterre; mais le

_National_ tombe dans la même erreur que la _Presse_, en parlant de

l'exportation du numéraire, sans tenir compte de la perte des

récoltes, sans même la mentionner.

Le jour où les Anglais, après avoir labouré, hersé, ensemencé leurs

champs, ont vu leurs blés détruits et leurs pommes de terre pourries,

ce jour-là, il a été décidé qu'ils devaient souffrir d'une manière ou

d'une autre. La forme sous laquelle cette souffrance devait

naturellement se présenter, vu la nature du phénomène, c'était

l'_inanition_. Heureusement pour eux, ils avaient autrefois rendu des

services aux peuples contre ces _bons_, qu'on appelle monnaies, et qui

donnent droit à recevoir, en temps opportun, l'équivalent de ces

services. Ils en ont profité dans cette circonstance. Ils ont rendu

l'or et reçu du blé; et la souffrance, au lieu de se manifester sous

forme d'_inanition_, s'est manifestée sous forme d'_appauvrissement_,

ce qui est moins dur. Mais cet appauvrissement, ce n'est pas

l'exportation du numéraire qui en est _cause_, c'est la perte des

récoltes.

C'est absolument comme le chapelier dont nous parlions tout à l'heure.

Il vendait beaucoup de chapeaux, et, se soumettant à des privations,

il réussit à accumuler de l'or. Sa maison brûla. Il fut bien obligé de

se défaire de son or pour la reconstruire. Il en resta plus pauvre.

Fut-ce parce qu'il s'était défait de son or? Non, mais parce que sa

maison avait brûlé.--Un fléau est un fléau. Il ne le serait pas si

l'on était aussi riche après qu'avant.

«Le blé consommé, l'argent exporté, que reste-t-il à l'acheteur?»

demande le _National_.--Il lui reste de n'être pas mort de faim, ce

qui est quelque chose.

Nous demanderons à notre tour: Si l'Angleterre n'eût consommé ce blé

et exporté cet argent, que lui resterait-il? des cadavres[26].

[Note 26: V. sur la balance du commerce, tome IV, page 52, et tome V,

page 402; puis le chap. _Échange_, tome VI.--(_Note de l'éditeur._)]

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 2 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 55 / 170 题