Un navire arriva au Havre, ces jours-ci, après un long voyage.
Un jeune officier, quelque peu démocrate, débarque, et rencontrant un
de ses amis: Oh! des nouvelles, des nouvelles! lui dit-il, j'en suis
_affamé_.
--Et nous, nous sommes affamés aussi. Le pain est hors de prix. Chacun
emploie à s'en procurer tout ce qu'il gagne; l'énorme dépense qui en
résulte arrête la consommation de tout ce qui n'est pas subsistance,
en sorte que l'industrie souffre, les ateliers se ferment, et les
ouvriers voient baisser leurs salaires en même temps que le pain
renchérit.
--Et que disent les journaux?
--Ils ne sont pas d'accord. Les uns veulent laisser entrer le blé et
la viande afin que le peuple soit soulagé, que les aliments baissent
de prix, que toutes les autres consommations reprennent, que le
travail soit ranimé et que la prospérité générale renaisse; les autres
font à la libre entrée des subsistances une guerre ouverte ou sourde,
mais toujours acharnée.
--Et quels sont les journaux pour et contre?
--Devine.
--Parbleu! le journal des _Débats_ défend les gros propriétaires, et
le _National_ le peuple.
--Non, les _Débats_ réclament la liberté et le _National_ la combat.
--Qu'entends-je? que s'est-il donc passé?
--Les mariages espagnols.
--Qu'est-ce que les mariages espagnols, et quel rapport ont-ils avec
les souffrances du peuple?
--Un prince français a épousé une princesse espagnole. Cela a déplu à
un homme qui s'appelle lord Palmerston. Or, le _National_ accuse les
_Débats_ de vouloir ruiner tous les propriétaires français pour
apaiser le courroux de ce lord.--Et le _National_, qui est
très-patriote, veut que le peuple de France paye le pain et la viande
cher pour faire pièce au peuple d'Angleterre.
--Quoi! c'est ainsi qu'on traite la question des subsistances?
--C'est ainsi que, depuis ton départ, on traite toutes les questions.