14 Mars 1847.

Quand nous avons entrepris de défendre la cause de la liberté des

échanges, nous avons cru et nous croyons encore travailler

principalement dans l'intérêt des classes laborieuses, c'est-à-dire de

la démocratie, puisque ces classes forment l'immense majorité de la

population.

La restriction douanière nous apparaît comme une taxe sur la

communauté au profit de quelques-uns. Cela est si vrai qu'on pourrait

y substituer un système de primes qui aurait exactement les mêmes

effets. Certes, si, au lieu de mettre un droit de cent pour cent sur

l'entrée du fer étranger, on donnait, aux frais du trésor, une prime

de cent pour cent au fer national, celui-ci écarterait l'autre du

marché tout aussi sûrement qu'au moyen du tarif.

La restriction douanière est donc un privilége conféré par la

législature, et l'idée même de démocratie nous semble exclure celle de

privilége. On n'accorde pas des faveurs aux masses, mais, au

contraire, aux dépens des masses.

Personne ne nie que l'isolement des peuples, l'effort qu'ils font pour

tout produire en dedans de leurs frontières ne nuise à la bonne

division du travail. Il en résulte donc une diminution dans l'ensemble

de la production, et, par une conséquence nécessaire, une diminution

correspondante dans la part de chacun au bien-être et aux jouissances

de la vie.

Et s'il en est ainsi, comment croire que le peuple en masse ne

supporte pas sa part de cette réduction? comment imaginer que la

restriction douanière agit de telle sorte, que, tout en diminuant la

masse des objets consommables, elle en met plus à la portée des

classes laborieuses, c'est-à-dire de la généralité, de la presque

totalité des citoyens? Il faudrait supposer que les puissants du jour,

ceux précisément qui ont fait ces lois, ont voulu être seuls atteints

par la réduction, et non-seulement en supporter leur part, mais encore

encourir celle qui devait atteindre naturellement l'immense masse de

leurs concitoyens.

Or, nous le demandons, est-ce là la nature du privilége? Sont-ce là

ses conséquences naturelles?

Si nous détachons de la démocratie la classe ouvrière, celle qui vit

de _salaires_, il nous est plus impossible encore d'apercevoir

comment, sous l'influence d'une législation qui diminue l'ensemble de

la richesse, cette classe parvient à augmenter son lot. On sait quelle

est la loi qui gouverne le taux des salaires, c'est la loi de la

concurrence. Les industries privilégiées vont sur le marché du travail

et y trouvent des bras précisément aux mêmes conditions que les

industries non privilégiées. Cette classe de salariés, qui travaillent

dans les forges, les mines, les fabriques de drap et de coton, n'ont

donc aucune chance de participer au privilége, d'avoir leur quote-part

dans la taxe mise sur la communauté.--Et quant à l'ensemble des

salariés, puisqu'ils offrent sur le marché un nombre déterminé de

bras, et qu'il y a sur ce même marché moins de produits qu'il n'y en

aurait sous le régime de la liberté, il faut bien qu'ils donnent plus

de travail pour une rémunération égale, ou plus exactement, autant de

travail pour une moindre rémunération en produits;--à moins qu'on ne

prétende qu'on peut tirer d'un tout plus petit des parts individuelles

plus grandes.

Forts de cette conviction, nous devions nous attendre à rallier à

notre cause les organes de la démocratie. Il n'en a pas été ainsi; et

ils croient devoir faire à la liberté des échanges une opposition

acerbe, aigre, empreinte d'une couleur haineuse aussi triste que

difficile à expliquer. Comment est-il arrivé que ceux qui se posent,

devant le pays, comme les défenseurs exclusifs des libertés publiques,

aient choisi entre toutes une des plus précieuses de l'homme, celle de

disposer du fruit de son travail, pour en faire l'objet de leur

ardente opposition?

Assurément, si les meneurs actuels du parti démocratique (car nous

sommes loin d'étendre à tout le parti nos observations) soutenaient

systématiquement la restriction douanière, comme chose bonne en soi,

nous ne nous reconnaîtrions pas le droit d'élever le moindre doute sur

leurs intentions. Les convictions sincères sont toujours respectables,

et tout ce qu'il nous resterait à faire, ce serait de ramener ce parti

à nos doctrines en les appuyant de démonstrations concluantes. Tout au

plus, nous pourrions lui faire observer qu'il a tort de se croire

placé en tête des opinions libérales, puisqu'en toute sincérité, il

juge dangereuse et funeste la liberté même qui est la plus immédiate

manifestation de la société, la liberté d'échanger.

Mais ce n'est point là la position qu'ont prise les organes du parti

démocratique. Ils commencent par reconnaître que la liberté des

échanges est vraie _en principe_. Après quoi, ce principe vrai, ils le

contrarient dans son développement, et ne perdent pas une occasion de

le poursuivre de leurs sarcasmes[24].

[Note 24: V. les chap. XIV et XVIII du tome IV, pages 76 et

94.--(_Note de l'éditeur._)]

Par cette conduite, le parti démocratique nous pousse fort au delà

d'une simple discussion de doctrine. Il nous donne le droit et de lui

soupçonner des intentions qu'il n'avoue pas et de rechercher quelles

peuvent être ces intentions.

En effet, qu'on veuille bien suivre par la pensée tout ce qu'implique

cette concession: _La doctrine du libre-échange est vraie en

principe_.

Ou cela n'a aucun sens, ou cela veut dire: La cause que vous défendez

est celle de la vérité, de la justice et de l'utilité générale. La

restriction est un privilége arraché à la législature par quelques-uns

aux dépens de la communauté. Nous reconnaissons qu'elle est une

atteinte à la liberté, une violation des droits de la propriété et du

travail, qu'elle blesse l'égalité des citoyens devant la loi. Nous

reconnaissons qu'elle devrait nous être essentiellement antipathique,

à nous qui faisons profession de défendre plus spécialement la

liberté, l'égalité des droits des travailleurs.

Voilà le sens et la portée de ces mots: _Vous avez raison en

principe_; ou ils ne sont qu'une stérile formule, une précaution

oratoire, indigne d'hommes de coeur et de chefs de parti.

Or, quand des publicistes ont fait une telle déclaration, et qu'on les

voit ensuite ardents à étouffer non par le raisonnement, ils n'en ont

plus le droit, mais par l'ironie et le sarcasme, le principe dont ils

ont proclamé la justice et la vérité, nous disons qu'ils se placent

dans une position insoutenable, qu'il y a dans cette tactique quelque

chose de faux et d'anormal, une déviation des règles de la polémique

sincère, une inconséquence dont nous sommes autorisés à rechercher les

secrets motifs.

Qu'il n'y ait pas ici de malentendu. Nous sommes les premiers à

respecter dans nos antagonistes le droit de se former une opinion et

de la défendre. Nous ne nous croyons pas permis, en général, de

suspecter leur sincérité, pas plus que nous ne voudrions qu'ils

suspectassent la nôtre. Nous comprenons fort bien qu'on puisse, par

une vue, selon nous, fausse ou incomplète du sujet, adopter

systématiquement le régime protecteur, quelque opinion politique que

l'on professe. À chaque instant nous voyons ce système défendu par des

hommes sincères et désintéressés. Quel droit avons-nous de leur

supposer un autre mobile que la conviction? Quel droit avons-nous à

opposer à des écrivains comme MM. Ferrier, Saint-Chamans, Mathieu de

Dombasle, Dezeimeris, autre chose que le raisonnement?

Mais notre position est toute différente à l'égard des publicistes qui

commencent par nous accorder que nous avons raison _en principe_.

Eux-mêmes nous interdisent par là de raisonner, puisque la seule chose

que nous puissions et voulions établir par le raisonnement, c'est

justement celle-là, que _nous avons raison en principe_, en laissant à

ce mot son immense portée.

Or, nous le demandons à tout lecteur impartial, quelle que soit

d'ailleurs son opinion sur le fond de la question, les journaux qui

montrent l'irritation la plus acerbe contre un principe qu'ils

proclament vrai, qui se vantent d'être les défenseurs des libertés

publiques et proscrivent une des plus précieuses de ces libertés, tout

en reconnaissant qu'elle est de droit commun comme les autres, qui

étalent tous les jours dans leurs colonnes leur sympathie pour le

pauvre peuple, et lui refusent la faculté d'obtenir de son travail la

meilleure rémunération, ce qui est d'après eux-mêmes le résultat de la

liberté, puisqu'ils la reconnaissent _vraie en principe_, ces journaux

n'agissent-ils pas contre toutes les règles ordinaires? Ne nous

réduisent-ils pas à scruter le but secret d'une inconséquence aussi

manifeste? car enfin, on a un but quand on s'écarte aussi ouvertement

de cette ligne de rectitude, en dehors de laquelle il n'y a pas de

discussion possible.

On dira sans doute qu'il est fort possible d'admettre sincèrement un

principe et d'en juger avec la même sincérité l'application

inopportune.

Oui, nous en convenons, cela est possible, quoique à vrai dire il nous

soit difficile d'apercevoir ce qu'il y a d'inopportun à restituer aux

classes laborieuses la faculté d'accroître leur bien-être, leur

dignité, leur indépendance, à ouvrir à la nation de nouvelles sources

de prospérité et de vraie puissance, à lui donner de nouveaux gages de

sécurité et de paix, toutes choses qui se déduisent logiquement de

cette concession, _vous avez raison en principe_.

Mais enfin, quelque juste, quelque bienfaisante que soit une réforme,

nous comprenons qu'à un moment donné elle puisse paraître inopportune

à certains esprits prudents jusqu'à la timidité.

Mais si l'opposition, que nous rencontrons dans les meneurs du parti

démocratique, était uniquement fondée sur une imprudence excessive,

sur la crainte de voir se réaliser trop brusquement ce règne de

justice et de vérité auquel ils accordent leur sympathie _en

principe_, on peut croire que leur opposition aurait pris un tout

autre caractère. Il est difficile de s'expliquer, même dans cette

hypothèse, qu'ils poursuivent de leurs sarcasmes amers les hommes qui,

selon eux, défendent la cause de la justice et les droits des

travailleurs, et qu'ils s'efforcent de mettre au service de

l'injustice et du monopole l'opinion égarée de cette portion du public

sur laquelle ils exercent le plus spécialement leur influence, et qui

a le plus à souffrir des priviléges attaqués.

De l'aveu du parti démocratique (aveu impliqué dans cette déclaration:

_Vous avez raison en principe_), la question du libre-échange a mis

aux prises la justice et l'injustice, la liberté et la restriction, le

droit commun et le privilége. En supposant même que ce parti, saisi

tout à coup d'un esprit de modération et de longanimité assez nouveau,

nous considère comme des défenseurs trop ardents de la justice, de la

liberté et du droit commun, est-il naturel, est-ce une chose

conséquente à ses précédents, à ses vues ostensibles, et à sa propre

déclaration, qu'il s'attache, avec une haine mal déguisée, à ruiner

notre cause et à relever celle de nos adversaires?

De quelque manière donc qu'on envisage la ligne de conduite adoptée

par les meneurs du parti démocratique dans ce débat, on arrive à cette

conclusion qu'elle a été tracée par des motifs qu'on n'avoue pas. Ces

motifs, nous ne les connaissons pas, et nous nous abstiendrons ici de

hasarder des conjectures. Nous nous bornerons à dire que, selon nous,

les publicistes auxquels nous faisons allusion sont entrés dans une

voie qui doit nécessairement les déconsidérer et les perdre aux yeux

de leur parti. Se lever ouvertement ou jésuitiquement contre la

justice, le bien général, l'intérêt vraiment populaire, l'égalité des

droits, la liberté des transactions, ce n'est pas un rôle que l'on

puisse mener bien loin, quand on s'adresse à la démocratie et qu'on se

dit démocrate. Et la précaution oratoire qu'on aurait prise, de se

déclarer _pour le principe_, ne ferait que rendre l'inconséquence plus

évidente et le dénoûment plus prochain.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 2 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 47 / 170 题