Quand nous avons entrepris de défendre la cause de la liberté des
échanges, nous avons cru et nous croyons encore travailler
principalement dans l'intérêt des classes laborieuses, c'est-à-dire de
la démocratie, puisque ces classes forment l'immense majorité de la
population.
La restriction douanière nous apparaît comme une taxe sur la
communauté au profit de quelques-uns. Cela est si vrai qu'on pourrait
y substituer un système de primes qui aurait exactement les mêmes
effets. Certes, si, au lieu de mettre un droit de cent pour cent sur
l'entrée du fer étranger, on donnait, aux frais du trésor, une prime
de cent pour cent au fer national, celui-ci écarterait l'autre du
marché tout aussi sûrement qu'au moyen du tarif.
La restriction douanière est donc un privilége conféré par la
législature, et l'idée même de démocratie nous semble exclure celle de
privilége. On n'accorde pas des faveurs aux masses, mais, au
contraire, aux dépens des masses.
Personne ne nie que l'isolement des peuples, l'effort qu'ils font pour
tout produire en dedans de leurs frontières ne nuise à la bonne
division du travail. Il en résulte donc une diminution dans l'ensemble
de la production, et, par une conséquence nécessaire, une diminution
correspondante dans la part de chacun au bien-être et aux jouissances
de la vie.
Et s'il en est ainsi, comment croire que le peuple en masse ne
supporte pas sa part de cette réduction? comment imaginer que la
restriction douanière agit de telle sorte, que, tout en diminuant la
masse des objets consommables, elle en met plus à la portée des
classes laborieuses, c'est-à-dire de la généralité, de la presque
totalité des citoyens? Il faudrait supposer que les puissants du jour,
ceux précisément qui ont fait ces lois, ont voulu être seuls atteints
par la réduction, et non-seulement en supporter leur part, mais encore
encourir celle qui devait atteindre naturellement l'immense masse de
leurs concitoyens.
Or, nous le demandons, est-ce là la nature du privilége? Sont-ce là
ses conséquences naturelles?
Si nous détachons de la démocratie la classe ouvrière, celle qui vit
de _salaires_, il nous est plus impossible encore d'apercevoir
comment, sous l'influence d'une législation qui diminue l'ensemble de
la richesse, cette classe parvient à augmenter son lot. On sait quelle
est la loi qui gouverne le taux des salaires, c'est la loi de la
concurrence. Les industries privilégiées vont sur le marché du travail
et y trouvent des bras précisément aux mêmes conditions que les
industries non privilégiées. Cette classe de salariés, qui travaillent
dans les forges, les mines, les fabriques de drap et de coton, n'ont
donc aucune chance de participer au privilége, d'avoir leur quote-part
dans la taxe mise sur la communauté.--Et quant à l'ensemble des
salariés, puisqu'ils offrent sur le marché un nombre déterminé de
bras, et qu'il y a sur ce même marché moins de produits qu'il n'y en
aurait sous le régime de la liberté, il faut bien qu'ils donnent plus
de travail pour une rémunération égale, ou plus exactement, autant de
travail pour une moindre rémunération en produits;--à moins qu'on ne
prétende qu'on peut tirer d'un tout plus petit des parts individuelles
plus grandes.
Forts de cette conviction, nous devions nous attendre à rallier à
notre cause les organes de la démocratie. Il n'en a pas été ainsi; et
ils croient devoir faire à la liberté des échanges une opposition
acerbe, aigre, empreinte d'une couleur haineuse aussi triste que
difficile à expliquer. Comment est-il arrivé que ceux qui se posent,
devant le pays, comme les défenseurs exclusifs des libertés publiques,
aient choisi entre toutes une des plus précieuses de l'homme, celle de
disposer du fruit de son travail, pour en faire l'objet de leur
ardente opposition?
Assurément, si les meneurs actuels du parti démocratique (car nous
sommes loin d'étendre à tout le parti nos observations) soutenaient
systématiquement la restriction douanière, comme chose bonne en soi,
nous ne nous reconnaîtrions pas le droit d'élever le moindre doute sur
leurs intentions. Les convictions sincères sont toujours respectables,
et tout ce qu'il nous resterait à faire, ce serait de ramener ce parti
à nos doctrines en les appuyant de démonstrations concluantes. Tout au
plus, nous pourrions lui faire observer qu'il a tort de se croire
placé en tête des opinions libérales, puisqu'en toute sincérité, il
juge dangereuse et funeste la liberté même qui est la plus immédiate
manifestation de la société, la liberté d'échanger.
Mais ce n'est point là la position qu'ont prise les organes du parti
démocratique. Ils commencent par reconnaître que la liberté des
échanges est vraie _en principe_. Après quoi, ce principe vrai, ils le
contrarient dans son développement, et ne perdent pas une occasion de
le poursuivre de leurs sarcasmes[24].
[Note 24: V. les chap. XIV et XVIII du tome IV, pages 76 et
94.--(_Note de l'éditeur._)]
Par cette conduite, le parti démocratique nous pousse fort au delà
d'une simple discussion de doctrine. Il nous donne le droit et de lui
soupçonner des intentions qu'il n'avoue pas et de rechercher quelles
peuvent être ces intentions.
En effet, qu'on veuille bien suivre par la pensée tout ce qu'implique
cette concession: _La doctrine du libre-échange est vraie en
principe_.
Ou cela n'a aucun sens, ou cela veut dire: La cause que vous défendez
est celle de la vérité, de la justice et de l'utilité générale. La
restriction est un privilége arraché à la législature par quelques-uns
aux dépens de la communauté. Nous reconnaissons qu'elle est une
atteinte à la liberté, une violation des droits de la propriété et du
travail, qu'elle blesse l'égalité des citoyens devant la loi. Nous
reconnaissons qu'elle devrait nous être essentiellement antipathique,
à nous qui faisons profession de défendre plus spécialement la
liberté, l'égalité des droits des travailleurs.
Voilà le sens et la portée de ces mots: _Vous avez raison en
principe_; ou ils ne sont qu'une stérile formule, une précaution
oratoire, indigne d'hommes de coeur et de chefs de parti.
Or, quand des publicistes ont fait une telle déclaration, et qu'on les
voit ensuite ardents à étouffer non par le raisonnement, ils n'en ont
plus le droit, mais par l'ironie et le sarcasme, le principe dont ils
ont proclamé la justice et la vérité, nous disons qu'ils se placent
dans une position insoutenable, qu'il y a dans cette tactique quelque
chose de faux et d'anormal, une déviation des règles de la polémique
sincère, une inconséquence dont nous sommes autorisés à rechercher les
secrets motifs.
Qu'il n'y ait pas ici de malentendu. Nous sommes les premiers à
respecter dans nos antagonistes le droit de se former une opinion et
de la défendre. Nous ne nous croyons pas permis, en général, de
suspecter leur sincérité, pas plus que nous ne voudrions qu'ils
suspectassent la nôtre. Nous comprenons fort bien qu'on puisse, par
une vue, selon nous, fausse ou incomplète du sujet, adopter
systématiquement le régime protecteur, quelque opinion politique que
l'on professe. À chaque instant nous voyons ce système défendu par des
hommes sincères et désintéressés. Quel droit avons-nous de leur
supposer un autre mobile que la conviction? Quel droit avons-nous à
opposer à des écrivains comme MM. Ferrier, Saint-Chamans, Mathieu de
Dombasle, Dezeimeris, autre chose que le raisonnement?
Mais notre position est toute différente à l'égard des publicistes qui
commencent par nous accorder que nous avons raison _en principe_.
Eux-mêmes nous interdisent par là de raisonner, puisque la seule chose
que nous puissions et voulions établir par le raisonnement, c'est
justement celle-là, que _nous avons raison en principe_, en laissant à
ce mot son immense portée.
Or, nous le demandons à tout lecteur impartial, quelle que soit
d'ailleurs son opinion sur le fond de la question, les journaux qui
montrent l'irritation la plus acerbe contre un principe qu'ils
proclament vrai, qui se vantent d'être les défenseurs des libertés
publiques et proscrivent une des plus précieuses de ces libertés, tout
en reconnaissant qu'elle est de droit commun comme les autres, qui
étalent tous les jours dans leurs colonnes leur sympathie pour le
pauvre peuple, et lui refusent la faculté d'obtenir de son travail la
meilleure rémunération, ce qui est d'après eux-mêmes le résultat de la
liberté, puisqu'ils la reconnaissent _vraie en principe_, ces journaux
n'agissent-ils pas contre toutes les règles ordinaires? Ne nous
réduisent-ils pas à scruter le but secret d'une inconséquence aussi
manifeste? car enfin, on a un but quand on s'écarte aussi ouvertement
de cette ligne de rectitude, en dehors de laquelle il n'y a pas de
discussion possible.
On dira sans doute qu'il est fort possible d'admettre sincèrement un
principe et d'en juger avec la même sincérité l'application
inopportune.
Oui, nous en convenons, cela est possible, quoique à vrai dire il nous
soit difficile d'apercevoir ce qu'il y a d'inopportun à restituer aux
classes laborieuses la faculté d'accroître leur bien-être, leur
dignité, leur indépendance, à ouvrir à la nation de nouvelles sources
de prospérité et de vraie puissance, à lui donner de nouveaux gages de
sécurité et de paix, toutes choses qui se déduisent logiquement de
cette concession, _vous avez raison en principe_.
Mais enfin, quelque juste, quelque bienfaisante que soit une réforme,
nous comprenons qu'à un moment donné elle puisse paraître inopportune
à certains esprits prudents jusqu'à la timidité.
Mais si l'opposition, que nous rencontrons dans les meneurs du parti
démocratique, était uniquement fondée sur une imprudence excessive,
sur la crainte de voir se réaliser trop brusquement ce règne de
justice et de vérité auquel ils accordent leur sympathie _en
principe_, on peut croire que leur opposition aurait pris un tout
autre caractère. Il est difficile de s'expliquer, même dans cette
hypothèse, qu'ils poursuivent de leurs sarcasmes amers les hommes qui,
selon eux, défendent la cause de la justice et les droits des
travailleurs, et qu'ils s'efforcent de mettre au service de
l'injustice et du monopole l'opinion égarée de cette portion du public
sur laquelle ils exercent le plus spécialement leur influence, et qui
a le plus à souffrir des priviléges attaqués.
De l'aveu du parti démocratique (aveu impliqué dans cette déclaration:
_Vous avez raison en principe_), la question du libre-échange a mis
aux prises la justice et l'injustice, la liberté et la restriction, le
droit commun et le privilége. En supposant même que ce parti, saisi
tout à coup d'un esprit de modération et de longanimité assez nouveau,
nous considère comme des défenseurs trop ardents de la justice, de la
liberté et du droit commun, est-il naturel, est-ce une chose
conséquente à ses précédents, à ses vues ostensibles, et à sa propre
déclaration, qu'il s'attache, avec une haine mal déguisée, à ruiner
notre cause et à relever celle de nos adversaires?
De quelque manière donc qu'on envisage la ligne de conduite adoptée
par les meneurs du parti démocratique dans ce débat, on arrive à cette
conclusion qu'elle a été tracée par des motifs qu'on n'avoue pas. Ces
motifs, nous ne les connaissons pas, et nous nous abstiendrons ici de
hasarder des conjectures. Nous nous bornerons à dire que, selon nous,
les publicistes auxquels nous faisons allusion sont entrés dans une
voie qui doit nécessairement les déconsidérer et les perdre aux yeux
de leur parti. Se lever ouvertement ou jésuitiquement contre la
justice, le bien général, l'intérêt vraiment populaire, l'égalité des
droits, la liberté des transactions, ce n'est pas un rôle que l'on
puisse mener bien loin, quand on s'adresse à la démocratie et qu'on se
dit démocrate. Et la précaution oratoire qu'on aurait prise, de se
déclarer _pour le principe_, ne ferait que rendre l'inconséquence plus
évidente et le dénoûment plus prochain.