Proposer à un peuple de laisser exporter les aliments en temps de
disette, c'est certainement soumettre sa foi dans le libre-échange à
la plus rude de toutes les épreuves. Quoi de plus naturel, quand on
est forcé d'aller chercher du blé au dehors, que de commencer par
retenir celui qu'on possède? Au milieu des efforts que font
simultanément plusieurs nations pour assurer leurs approvisionnements,
pourquoi nous exposerions-nous à ce que la plus riche vînt, à prix
d'or, diminuer les nôtres?--Il ne faut donc pas être surpris de voir
les gouvernements les plus éclairés faillir aux principes dans les
conjonctures difficiles; alors même qu'ils seraient convaincus de
l'inefficacité de semblables restrictions, ils ne seraient pas assez
forts pour les refuser aux alarmes populaires; ce qui nous ramène
toujours à ceci: l'opinion fait la loi; c'est l'opinion qu'il faut
éclairer[20].
[Note 20: Sur la souveraineté de l'opinion, voyez tome IV, pages 132 à
146.--(_Note de l'éditeur._)]
Le premier inconvénient des mesures qui restreignent l'exportation,
c'est d'être fondées sur un principe dont on ne peut guère, quand on
en fait l'application générale, refuser sans inconséquence
l'application partielle. Devant cette forte tendance, qui se manifeste
dans chaque commune, à s'opposer à l'exportation du blé, quelle est
la force morale d'un ministère qui vient de signer la prohibition à la
sortie? Chaque localité pourrait lui répondre par les arguments de son
exposé des motifs. On peut bien alors avoir recours aux baïonnettes,
mais il faut renoncer à invoquer des raisons.
Au moment où les récoltes des pays producteurs sont emmagasinées,
l'approvisionnement général du monde est décidé. Si ces récoltes sont
insuffisantes, s'il doit y avoir disette, les lois restrictives ne
l'empêcheraient pas; car il n'est pas en leur pouvoir d'ajouter au
produit de ces récoltes _un seul grain de blé_. La question se réduit
donc à savoir si ces lois peuvent changer, avec avantage, la
distribution naturelle d'une quantité donnée de subsistance. Nous
croyons qu'il n'est personne qui ose l'affirmer.
Au reste, l'expérience de cette année, à cet égard, sera fort
instructive.
Plusieurs nations, la France entre autres, ont prohibé la sortie des
céréales. L'Angleterre, quoique pressée par la disette autant
qu'aucune d'elles, a adopté une autre police.
Ainsi, dans ce moment, tout chargement de blé étranger, qui entre en
France, n'en peut plus sortir, et n'a devant lui qu'un marché. S'il
entre en Angleterre, il peut se diriger ailleurs, et a le choix de
tous les marchés du monde.
Qu'en résulte-t-il? C'est que l'Angleterre tend à devenir l'entrepôt
provisoire de tous les pays. Il y a peu de navires, venant du nord de
l'Europe ou de l'Amérique, qui ne commencent par aller à Hall ou à
Liverpool pour _prendre langue_, comme on dit; il y a peu de
négociants qui ne donnent ordre à leurs expéditions de se diriger vers
la Grande-Bretagne, préférant naturellement, à une époque où les
fluctuations de prix peuvent être si brusques, se réserver plusieurs
chances que de se réduire à une. Une fois le blé à Liverpool, il s'y
vendra à prix égal, ou même à un prix un peu inférieur; car, dans ce
genre d'affaires, le négociant aspire à _réaliser_, et d'autant plus
qu'on approche davantage de l'époque prévue d'une réaction dans les
prix.
L'Angleterre, par le fait même qu'elle a laissé l'exportation libre,
sera le pays le mieux approvisionné, et de plus elle fera un profit
sur l'approvisionnement des autres peuples. (_V. tome IV, pages 94 à
97._)
C'est ce que lord John Russell, répondant à M. Baillie, a exposé en
ces termes:
«Nous savons parfaitement qu'il y a de grandes demandes de blé en
France et en Belgique; que le prix s'élève et s'élèvera probablement
encore dans ces pays. Mais nous sommes d'opinion, généralement
parlant, que prohiber l'exportation du blé, c'est le moyen le plus sûr
d'en empêcher l'importation dans nos ports. (Assentiment.) Nous
croyons que tout marchand importateur, s'il est assuré en introduisant
du blé chez nous, soit de le vendre pour le consommateur, soit de
pouvoir le porter sur d'autres marchés, selon ses convenances, aura
des raisons déterminantes pour le porter ici. (Écoutez, écoutez.) Nous
considérons, au contraire, que s'il sait que son blé, une fois entré,
ne peut plus sortir, cela le portera à fuir un marché où sa denrée
serait emprisonnée, et à la porter ailleurs.»
On trouve dans les _Voyages du capitaine Basil-Hall_ le récit d'un
fait analogue. En 1812, l'Inde fut désolée par la famine. Partout on
s'empressa d'interdire l'exportation du riz. Il se rencontra, à
Bombay, une administration composée d'hommes éclairés et énergiques.
En face de la disette, elle maintint la liberté des transactions. Le
résultat fut que toutes les expéditions de riz se dirigèrent sur
Bombay. C'est là que les navires se rendaient d'abord, pour combiner
leurs opérations ultérieures. Très-souvent, ils se défaisaient de
leurs cargaisons, même à des prix réduits, préférant recommencer un
second voyage. C'est à Bombay que l'Inde alla s'approvisionner, et
c'est là aussi que la famine se fit le moins sentir.
Indépendamment du tort général que fait presque toujours
l'intervention directe de l'État en matière de commerce, elle est
accompagnée, comme tout ce qui est brusque et imprévu, d'inconvénients
accessoires dont on ne tient pas assez compte.
Dernièrement, vingt navires furent frétés pour aller charger du maïs à
Bayonne. En arrivant dans ce port, les chargeurs signifièrent aux
capitaines une ordonnance qui défendait l'exportation du maïs, ou, qui
pis est, la soumettait à un droit de 17 fr. par hectolitre; et, par ce
motif, ils voulurent se dispenser d'expédier. Mais les capitaines
répondirent: Il n'y a pas force majeure; acquittez le droit et
chargez. Force a été de donner à ceux-ci l'indemnité qu'ils ont
exigée, et peut-être en faudra-t-il faire autant envers les
destinataires, qui se croiront en droit d'exiger l'exécution des
marchés.
Comme le maïs a été très-abondant dans le sud-ouest de la France, le
prix en était peu élevé. La défense d'exportation survenue, le prix
baissa encore. Alors, les négociants s'avisèrent de faire des marchés
à Rouen, à Nantes, à Paris, ce que facilita beaucoup l'énorme
différence qui existait entre le cours du maïs et celui du froment.
Ces négociants reviennent à Bayonne exécuter les achats. En arrivant,
ils apprennent que les sévères lois de la boulangerie ont été
bouleversées, que le mélange de la farine de maïs avec celle de
froment a été autorisé, que, par suite de cette résolution aussi
subite qu'imprévue, le prix du maïs s'est élevé de 5 à 6 fr. par
hectolitre, et que leurs marchés sont devenus inexécutables ou
ruineux. Croit-on que le commerce mis, par ces brusques revirements de
législation, dans l'impossibilité de rien prévoir, soit très-disposé à
remplir sa tâche bienfaisante, qui est de distribuer les produits de
la manière la plus uniforme?
Nous pourrions faire des réflexions analogues au sujet de la
détermination qui a été prise par un très-grand nombre de villes
d'assurer leurs approvisionnements pour six mois.
L'intention est certainement irréprochable; mais oserait-on affirmer
que le résultat n'a pas été funeste, que ces mesures n'ont pas
concouru à la hausse extraordinaire du prix du blé?
Lorsque les approvisionnements se font dans le pays d'une manière
successive, et arrivent dans nos ports de semaine en semaine, si
chacun veut mettre dans sa maison la provision de toute l'année,
comment est-il possible que le prix ne s'élève pas? Qu'arriverait-il à
la halle aux blés de Paris, si chaque chef de famille s'y présentait
pour acheter, à un moment donné, les trois à quatre hectolitres qu'il
juge nécessaires à sa subsistance, et à celle de sa femme et de ses
enfants pendant six mois? Les prix s'élèveraient certainement à un
taux extravagant, pour faire, bientôt après, une chute non moins
considérable.
Les villes annoncent qu'elles revendront ce blé (acheté pendant le
paroxysme de la hausse occasionnée par elles-mêmes) au prix coûtant.
Et si la baisse arrive, que feront-elles de ce blé? forceront-elles le
consommateur à l'acheter au prix coûtant? Elles feront des pertes,
dira-t-on, ce qui importe peu. Mais qui supporte ces pertes, sinon les
consommateurs eux-mêmes, qui acquittent les droits d'octroi et les
autres contributions qui forment les revenus municipaux?
On dira que nous sommes très-décourageants, et que, dans notre foi au
_laissez faire_, nous conseillons de se croiser les bras. À entendre
ce langage, il semblerait qu'en dehors de l'État et des municipalités,
il n'y a pas d'action dans le monde; que ceux qui désirent vendre et
ceux qui ont besoin d'acheter sont des êtres inertes et privés de tout
mobile. Si nous conseillons le _laissez faire_, ce n'est point parce
qu'on ne _fera pas_, mais parce qu'on _fera plus et mieux_. Nous
persisterons dans cette croyance jusqu'à ce qu'on nous prouve une de
ces deux choses: ou que les lois restrictives ajoutent un grain de
plus aux récoltes, ou qu'elles rendent la distribution des
subsistances plus uniforme et plus équitable.