20 Mars 1847.

Proposer à un peuple de laisser exporter les aliments en temps de

disette, c'est certainement soumettre sa foi dans le libre-échange à

la plus rude de toutes les épreuves. Quoi de plus naturel, quand on

est forcé d'aller chercher du blé au dehors, que de commencer par

retenir celui qu'on possède? Au milieu des efforts que font

simultanément plusieurs nations pour assurer leurs approvisionnements,

pourquoi nous exposerions-nous à ce que la plus riche vînt, à prix

d'or, diminuer les nôtres?--Il ne faut donc pas être surpris de voir

les gouvernements les plus éclairés faillir aux principes dans les

conjonctures difficiles; alors même qu'ils seraient convaincus de

l'inefficacité de semblables restrictions, ils ne seraient pas assez

forts pour les refuser aux alarmes populaires; ce qui nous ramène

toujours à ceci: l'opinion fait la loi; c'est l'opinion qu'il faut

éclairer[20].

[Note 20: Sur la souveraineté de l'opinion, voyez tome IV, pages 132 à

146.--(_Note de l'éditeur._)]

Le premier inconvénient des mesures qui restreignent l'exportation,

c'est d'être fondées sur un principe dont on ne peut guère, quand on

en fait l'application générale, refuser sans inconséquence

l'application partielle. Devant cette forte tendance, qui se manifeste

dans chaque commune, à s'opposer à l'exportation du blé, quelle est

la force morale d'un ministère qui vient de signer la prohibition à la

sortie? Chaque localité pourrait lui répondre par les arguments de son

exposé des motifs. On peut bien alors avoir recours aux baïonnettes,

mais il faut renoncer à invoquer des raisons.

Au moment où les récoltes des pays producteurs sont emmagasinées,

l'approvisionnement général du monde est décidé. Si ces récoltes sont

insuffisantes, s'il doit y avoir disette, les lois restrictives ne

l'empêcheraient pas; car il n'est pas en leur pouvoir d'ajouter au

produit de ces récoltes _un seul grain de blé_. La question se réduit

donc à savoir si ces lois peuvent changer, avec avantage, la

distribution naturelle d'une quantité donnée de subsistance. Nous

croyons qu'il n'est personne qui ose l'affirmer.

Au reste, l'expérience de cette année, à cet égard, sera fort

instructive.

Plusieurs nations, la France entre autres, ont prohibé la sortie des

céréales. L'Angleterre, quoique pressée par la disette autant

qu'aucune d'elles, a adopté une autre police.

Ainsi, dans ce moment, tout chargement de blé étranger, qui entre en

France, n'en peut plus sortir, et n'a devant lui qu'un marché. S'il

entre en Angleterre, il peut se diriger ailleurs, et a le choix de

tous les marchés du monde.

Qu'en résulte-t-il? C'est que l'Angleterre tend à devenir l'entrepôt

provisoire de tous les pays. Il y a peu de navires, venant du nord de

l'Europe ou de l'Amérique, qui ne commencent par aller à Hall ou à

Liverpool pour _prendre langue_, comme on dit; il y a peu de

négociants qui ne donnent ordre à leurs expéditions de se diriger vers

la Grande-Bretagne, préférant naturellement, à une époque où les

fluctuations de prix peuvent être si brusques, se réserver plusieurs

chances que de se réduire à une. Une fois le blé à Liverpool, il s'y

vendra à prix égal, ou même à un prix un peu inférieur; car, dans ce

genre d'affaires, le négociant aspire à _réaliser_, et d'autant plus

qu'on approche davantage de l'époque prévue d'une réaction dans les

prix.

L'Angleterre, par le fait même qu'elle a laissé l'exportation libre,

sera le pays le mieux approvisionné, et de plus elle fera un profit

sur l'approvisionnement des autres peuples. (_V. tome IV, pages 94 à

97._)

C'est ce que lord John Russell, répondant à M. Baillie, a exposé en

ces termes:

«Nous savons parfaitement qu'il y a de grandes demandes de blé en

France et en Belgique; que le prix s'élève et s'élèvera probablement

encore dans ces pays. Mais nous sommes d'opinion, généralement

parlant, que prohiber l'exportation du blé, c'est le moyen le plus sûr

d'en empêcher l'importation dans nos ports. (Assentiment.) Nous

croyons que tout marchand importateur, s'il est assuré en introduisant

du blé chez nous, soit de le vendre pour le consommateur, soit de

pouvoir le porter sur d'autres marchés, selon ses convenances, aura

des raisons déterminantes pour le porter ici. (Écoutez, écoutez.) Nous

considérons, au contraire, que s'il sait que son blé, une fois entré,

ne peut plus sortir, cela le portera à fuir un marché où sa denrée

serait emprisonnée, et à la porter ailleurs.»

On trouve dans les _Voyages du capitaine Basil-Hall_ le récit d'un

fait analogue. En 1812, l'Inde fut désolée par la famine. Partout on

s'empressa d'interdire l'exportation du riz. Il se rencontra, à

Bombay, une administration composée d'hommes éclairés et énergiques.

En face de la disette, elle maintint la liberté des transactions. Le

résultat fut que toutes les expéditions de riz se dirigèrent sur

Bombay. C'est là que les navires se rendaient d'abord, pour combiner

leurs opérations ultérieures. Très-souvent, ils se défaisaient de

leurs cargaisons, même à des prix réduits, préférant recommencer un

second voyage. C'est à Bombay que l'Inde alla s'approvisionner, et

c'est là aussi que la famine se fit le moins sentir.

Indépendamment du tort général que fait presque toujours

l'intervention directe de l'État en matière de commerce, elle est

accompagnée, comme tout ce qui est brusque et imprévu, d'inconvénients

accessoires dont on ne tient pas assez compte.

Dernièrement, vingt navires furent frétés pour aller charger du maïs à

Bayonne. En arrivant dans ce port, les chargeurs signifièrent aux

capitaines une ordonnance qui défendait l'exportation du maïs, ou, qui

pis est, la soumettait à un droit de 17 fr. par hectolitre; et, par ce

motif, ils voulurent se dispenser d'expédier. Mais les capitaines

répondirent: Il n'y a pas force majeure; acquittez le droit et

chargez. Force a été de donner à ceux-ci l'indemnité qu'ils ont

exigée, et peut-être en faudra-t-il faire autant envers les

destinataires, qui se croiront en droit d'exiger l'exécution des

marchés.

Comme le maïs a été très-abondant dans le sud-ouest de la France, le

prix en était peu élevé. La défense d'exportation survenue, le prix

baissa encore. Alors, les négociants s'avisèrent de faire des marchés

à Rouen, à Nantes, à Paris, ce que facilita beaucoup l'énorme

différence qui existait entre le cours du maïs et celui du froment.

Ces négociants reviennent à Bayonne exécuter les achats. En arrivant,

ils apprennent que les sévères lois de la boulangerie ont été

bouleversées, que le mélange de la farine de maïs avec celle de

froment a été autorisé, que, par suite de cette résolution aussi

subite qu'imprévue, le prix du maïs s'est élevé de 5 à 6 fr. par

hectolitre, et que leurs marchés sont devenus inexécutables ou

ruineux. Croit-on que le commerce mis, par ces brusques revirements de

législation, dans l'impossibilité de rien prévoir, soit très-disposé à

remplir sa tâche bienfaisante, qui est de distribuer les produits de

la manière la plus uniforme?

Nous pourrions faire des réflexions analogues au sujet de la

détermination qui a été prise par un très-grand nombre de villes

d'assurer leurs approvisionnements pour six mois.

L'intention est certainement irréprochable; mais oserait-on affirmer

que le résultat n'a pas été funeste, que ces mesures n'ont pas

concouru à la hausse extraordinaire du prix du blé?

Lorsque les approvisionnements se font dans le pays d'une manière

successive, et arrivent dans nos ports de semaine en semaine, si

chacun veut mettre dans sa maison la provision de toute l'année,

comment est-il possible que le prix ne s'élève pas? Qu'arriverait-il à

la halle aux blés de Paris, si chaque chef de famille s'y présentait

pour acheter, à un moment donné, les trois à quatre hectolitres qu'il

juge nécessaires à sa subsistance, et à celle de sa femme et de ses

enfants pendant six mois? Les prix s'élèveraient certainement à un

taux extravagant, pour faire, bientôt après, une chute non moins

considérable.

Les villes annoncent qu'elles revendront ce blé (acheté pendant le

paroxysme de la hausse occasionnée par elles-mêmes) au prix coûtant.

Et si la baisse arrive, que feront-elles de ce blé? forceront-elles le

consommateur à l'acheter au prix coûtant? Elles feront des pertes,

dira-t-on, ce qui importe peu. Mais qui supporte ces pertes, sinon les

consommateurs eux-mêmes, qui acquittent les droits d'octroi et les

autres contributions qui forment les revenus municipaux?

On dira que nous sommes très-décourageants, et que, dans notre foi au

_laissez faire_, nous conseillons de se croiser les bras. À entendre

ce langage, il semblerait qu'en dehors de l'État et des municipalités,

il n'y a pas d'action dans le monde; que ceux qui désirent vendre et

ceux qui ont besoin d'acheter sont des êtres inertes et privés de tout

mobile. Si nous conseillons le _laissez faire_, ce n'est point parce

qu'on ne _fera pas_, mais parce qu'on _fera plus et mieux_. Nous

persisterons dans cette croyance jusqu'à ce qu'on nous prouve une de

ces deux choses: ou que les lois restrictives ajoutent un grain de

plus aux récoltes, ou qu'elles rendent la distribution des

subsistances plus uniforme et plus équitable.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 2 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 42 / 170 题