La Belgique vient de suspendre le droit d'entrée sur le bétail.
Ainsi, à l'heure qu'il est les Belges, les Anglais, les Suisses, ont
le droit de se livrer à tout _travail national_ qui trouve à
s'échanger contre de la viande étrangère.
Nous autres, Français, nous n'avons pas ce droit, ou nous devons
l'acheter par une taxe,--taxe que nous payons à contre-coeur, car elle
ne va pas au Trésor et n'est pas dépensée au profit de la communauté.
En tous temps, un prélèvement, par quelques particuliers, sur le prix
de la viande, nous semble injuste. En ce moment, il nous paraît cruel.
Il faut que l'esprit de monopole soit bien enraciné chez nous pour
résister, non plus seulement aux démonstrations de la science, mais au
cri de la faim.
Quoi! un ouvrier de Paris, à qui la nature a donné le besoin de manger
et des bras pour travailler, ne pourra pas échanger son travail contre
des aliments?
Quoi! si l'artisan français peut faire sortir de la viande de son
marteau, de sa hache ou de sa navette, cela lui sera défendu!
Cela sera défendu à trente-cinq millions de Français, pour plaire à
quelques éleveurs!
Ah! plus que jamais nous persistons à réclamer la liberté de
l'échange, qui implique la liberté et le bon choix du travail, non
comme une bonne police seulement, mais comme _un droit_.
S'il plaît à la Providence de nous envoyer la famine, nous nous
résignerons. Mais nous ne pouvons nous résigner à ce que la famine,
dans une mesure quelconque, soit décrétée par la loi.
Nous défions qui que ce soit de nous prouver que l'ouvrier doive une
redevance à l'éleveur, pas plus que l'éleveur à l'ouvrier.
Puisque la loi n'élève pas le taux du salaire, elle ne doit pas élever
le taux de la viande.
On dit que cette mesure restrictive a pour objet de favoriser l'espèce
particulière de _travail national_ qui a pour objet la production de
la viande. Mais si ce travail a pour fin unique de fournir des
aliments à la consommation, quelle inconséquence n'est-ce pas que de
commencer par restreindre la consommation des aliments, sous prétexte
d'en protéger la production?
En fait d'aliments, l'essentiel est d'_en avoir_, et non point de les
produire par tel ou tel procédé. Que les éleveurs fassent de la
viande, mais qu'ils nous laissent la liberté d'en faire à coups de
hache, d'aiguille, de plume et de marteau, comme nous faisons l'or, le
café et le thé.
Nous voudrions éviter (car il n'est pas de notre intérêt d'irriter les
passions), mais nous ne pouvons nous empêcher de dire que la loi, qui
restreint le travail et les jouissances de tous au profit de
quelques-uns, est une loi oppressive. Elle prend une certaine somme
dans la poche de Jean pour la mettre dans la poche de Jacques, _avec
perte définitive d'une somme égale pour la communauté_[19].
[Note 19: La circonstance indiquée par les mots soulignés fait le fond
du débat entre le libre-échange et la restriction. (V. ci-après n{os}
56 et 57.)]
Il est de mode aujourd'hui de rire du _laissez faire_. Nous ne disons
pas que les gouvernements doivent tout _laisser faire_. Bien loin de
là, nous les croyons institués précisément pour _empêcher de faire_
certaines choses, et entre autres pour empêcher que Jacques ne prenne
dans la poche de Jean. Que dire donc d'une loi qui _laisse faire_,
bien plus, qui _oblige de faire_ la chose même qu'elle a pour mission
à peu près exclusive d'empêcher?
On dit qu'il est utile de restreindre l'entrée de la viande pour
favoriser notre agriculture; que cette restriction accroît chez nous
la production du bétail et par conséquent de l'engrais. Quelle
dérision!
Voyons, sortez de ce dilemme.
Votre taxe à l'entrée augmente-t-elle le prix de la viande, oui ou
non?
Si vous dites _oui_, nous répondons:
Puisqu'elle accroît le prix moyen de la viande, il y a donc _moins de
bétail_ dans le pays sous l'empire de cette taxe; car d'où peut venir
l'augmentation de prix, sinon de la rareté relative de la chose? Et
si, à tous les moments donnés, il y a _moins de bétail_ dans le pays,
comment y aurait-il _plus d'engrais_?
Si vous dites que le droit n'élève pas le prix, nous vous demanderons
pourquoi vous le maintenez?
On parle toujours de l'intérêt agricole; mais en a-t-on une vue
complète? Est-ce que l'agriculture n'achète pas autant de boeufs
qu'elle en vend? Est-ce que, parmi nos innombrables métayers et petits
propriétaires, il n'y en a pas vingt qui achètent deux boeufs de
travail pour un qui vend un boeuf de boucherie? Est-ce que la
restriction n'affecte pas, au préjudice des agriculteurs, le prix de
ces quarante boeufs de travail, comme elle affecte, au bénéfice de
l'éleveur, le prix du boeuf, qu'il livre à la consommation? Enfin,
est-ce que les agriculteurs, qui forment les deux tiers de notre
population, ne mangent pas quelque peu de viande? et, sous ce rapport,
après avoir fait tous les frais de la protection sur les quarante
boeufs de travail, ne supportent-ils pas encore, pour les deux tiers
ou du moins dans une forte proportion, les frais de la protection
accordée sur le boeuf de boucherie?
Après tout, si l'agriculture a cette grande importance que personne ne
conteste, c'est uniquement par le motif qu'elle fournit à la nation
des aliments. Il est absurde, contradictoire et cruel, sous prétexte
de favoriser l'agriculture, de diminuer l'alimentation du peuple.