14 Mars 1847.

La Belgique vient de suspendre le droit d'entrée sur le bétail.

Ainsi, à l'heure qu'il est les Belges, les Anglais, les Suisses, ont

le droit de se livrer à tout _travail national_ qui trouve à

s'échanger contre de la viande étrangère.

Nous autres, Français, nous n'avons pas ce droit, ou nous devons

l'acheter par une taxe,--taxe que nous payons à contre-coeur, car elle

ne va pas au Trésor et n'est pas dépensée au profit de la communauté.

En tous temps, un prélèvement, par quelques particuliers, sur le prix

de la viande, nous semble injuste. En ce moment, il nous paraît cruel.

Il faut que l'esprit de monopole soit bien enraciné chez nous pour

résister, non plus seulement aux démonstrations de la science, mais au

cri de la faim.

Quoi! un ouvrier de Paris, à qui la nature a donné le besoin de manger

et des bras pour travailler, ne pourra pas échanger son travail contre

des aliments?

Quoi! si l'artisan français peut faire sortir de la viande de son

marteau, de sa hache ou de sa navette, cela lui sera défendu!

Cela sera défendu à trente-cinq millions de Français, pour plaire à

quelques éleveurs!

Ah! plus que jamais nous persistons à réclamer la liberté de

l'échange, qui implique la liberté et le bon choix du travail, non

comme une bonne police seulement, mais comme _un droit_.

S'il plaît à la Providence de nous envoyer la famine, nous nous

résignerons. Mais nous ne pouvons nous résigner à ce que la famine,

dans une mesure quelconque, soit décrétée par la loi.

Nous défions qui que ce soit de nous prouver que l'ouvrier doive une

redevance à l'éleveur, pas plus que l'éleveur à l'ouvrier.

Puisque la loi n'élève pas le taux du salaire, elle ne doit pas élever

le taux de la viande.

On dit que cette mesure restrictive a pour objet de favoriser l'espèce

particulière de _travail national_ qui a pour objet la production de

la viande. Mais si ce travail a pour fin unique de fournir des

aliments à la consommation, quelle inconséquence n'est-ce pas que de

commencer par restreindre la consommation des aliments, sous prétexte

d'en protéger la production?

En fait d'aliments, l'essentiel est d'_en avoir_, et non point de les

produire par tel ou tel procédé. Que les éleveurs fassent de la

viande, mais qu'ils nous laissent la liberté d'en faire à coups de

hache, d'aiguille, de plume et de marteau, comme nous faisons l'or, le

café et le thé.

Nous voudrions éviter (car il n'est pas de notre intérêt d'irriter les

passions), mais nous ne pouvons nous empêcher de dire que la loi, qui

restreint le travail et les jouissances de tous au profit de

quelques-uns, est une loi oppressive. Elle prend une certaine somme

dans la poche de Jean pour la mettre dans la poche de Jacques, _avec

perte définitive d'une somme égale pour la communauté_[19].

[Note 19: La circonstance indiquée par les mots soulignés fait le fond

du débat entre le libre-échange et la restriction. (V. ci-après n{os}

56 et 57.)]

Il est de mode aujourd'hui de rire du _laissez faire_. Nous ne disons

pas que les gouvernements doivent tout _laisser faire_. Bien loin de

là, nous les croyons institués précisément pour _empêcher de faire_

certaines choses, et entre autres pour empêcher que Jacques ne prenne

dans la poche de Jean. Que dire donc d'une loi qui _laisse faire_,

bien plus, qui _oblige de faire_ la chose même qu'elle a pour mission

à peu près exclusive d'empêcher?

On dit qu'il est utile de restreindre l'entrée de la viande pour

favoriser notre agriculture; que cette restriction accroît chez nous

la production du bétail et par conséquent de l'engrais. Quelle

dérision!

Voyons, sortez de ce dilemme.

Votre taxe à l'entrée augmente-t-elle le prix de la viande, oui ou

non?

Si vous dites _oui_, nous répondons:

Puisqu'elle accroît le prix moyen de la viande, il y a donc _moins de

bétail_ dans le pays sous l'empire de cette taxe; car d'où peut venir

l'augmentation de prix, sinon de la rareté relative de la chose? Et

si, à tous les moments donnés, il y a _moins de bétail_ dans le pays,

comment y aurait-il _plus d'engrais_?

Si vous dites que le droit n'élève pas le prix, nous vous demanderons

pourquoi vous le maintenez?

On parle toujours de l'intérêt agricole; mais en a-t-on une vue

complète? Est-ce que l'agriculture n'achète pas autant de boeufs

qu'elle en vend? Est-ce que, parmi nos innombrables métayers et petits

propriétaires, il n'y en a pas vingt qui achètent deux boeufs de

travail pour un qui vend un boeuf de boucherie? Est-ce que la

restriction n'affecte pas, au préjudice des agriculteurs, le prix de

ces quarante boeufs de travail, comme elle affecte, au bénéfice de

l'éleveur, le prix du boeuf, qu'il livre à la consommation? Enfin,

est-ce que les agriculteurs, qui forment les deux tiers de notre

population, ne mangent pas quelque peu de viande? et, sous ce rapport,

après avoir fait tous les frais de la protection sur les quarante

boeufs de travail, ne supportent-ils pas encore, pour les deux tiers

ou du moins dans une forte proportion, les frais de la protection

accordée sur le boeuf de boucherie?

Après tout, si l'agriculture a cette grande importance que personne ne

conteste, c'est uniquement par le motif qu'elle fournit à la nation

des aliments. Il est absurde, contradictoire et cruel, sous prétexte

de favoriser l'agriculture, de diminuer l'alimentation du peuple.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 2 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 40 / 170 题