Si les agriculteurs, que le passé a si peu instruits, ne commencent
pas à ouvrir les yeux sur l'avenir, il faut qu'ils soient étrangement
séduits par ce que semble renfermer de promesses ce mot même,
_protection_.--_Être protégé!_--Et pourquoi pas, quand on le peut?
Pourquoi refuserions-nous des faveurs, des mesures qui améliorent nos
prix de vente, écartent des rivaux redoutables, et, si elles ne nous
enrichissent guère, retardent au moins notre ruine?--Voilà ce qu'ils
disent; mais ne nous laissons pas tromper par un mot, et allons au
fond des choses.
La protection est une mesure par laquelle on interdit au producteur
national les marchés étrangers, au moins dans une certaine mesure, lui
réservant en compensation le marché national.
Qu'on lui ferme, dans une certaine mesure, les marchés extérieurs,
cela est évident de soi. Pour s'en convaincre, il suffît de se
demander ce qui arriverait si la protection était poussée jusqu'à sa
dernière limite. Supposons que tous les produits étrangers fussent
prohibés. En ce cas, nous n'aurions aucun payement à exécuter au
dehors, et, par conséquent, nous n'exporterions rien. Sans doute,
l'étranger pourrait encore, pendant quelque temps, venir nous acheter
quelques objets contre des écus. Mais bientôt l'argent abonderait chez
nous, il y serait déprécié; en d'autres termes, nos produits seraient
chers et nous ne pourrions plus en vendre. La défense de rien importer
équivaudrait à celle de rien exporter.
Dans aucun pays, le système protecteur n'a été poussé jusque-là. Par
cela seul qu'il est irrationnel, on ne l'adopte jamais complétement.
On y fait de nombreuses exceptions, et il est tout naturel, comme on
va le voir, que l'on place dans l'exception, avant tout et
principalement, le produit agricole.
Le système protecteur repose sur cette méprise: il considère dans
chaque produit, non point son utilité pour la consommation, mais son
utilité pour le producteur. Il dit: le fer est utile en ce qu'il
procure du travail aux maîtres de forges, le blé est utile en ce qu'il
procure du travail au laboureur, etc. C'est là une absurde pétition de
principe. Mais cette absurdité, fort difficile à démêler à l'égard de
beaucoup de produits, saute aux yeux, quant aux produits agricoles,
quand le besoin s'en fait sentir. Dès que la disette arrive, les
esprits les plus prévenus comprennent parfaitement que le blé est fait
pour l'estomac, et non l'estomac pour le blé.--Et voilà pourquoi, aux
premiers symptômes de famine, la théorie protectrice s'évanouit, et la
porte s'ouvre aux blés étrangers.
Ainsi, la protection à la plus importante des productions agricoles,
celle des céréales, est complétement illusoire; car elle ne manque
jamais d'être retirée, précisément aux époques où elle aurait quelque
efficacité.--Quand la récolte est bonne, il n'y a pas à craindre
l'invasion des blés étrangers, et notre loi stipule la protection,
mais ne l'opère pas. Quand la récolte manque, c'est alors que
l'introduction du blé étranger est provoquée par la différence des
prix; c'est alors aussi que le principe de la protection, qui
consiste à voir l'utilité des choses au point de vue du producteur
national, c'est alors; disons-nous, que ce principe devrait dominer
notre législation.--Et c'est précisément alors qu'il la déserte.
Pourquoi? Parce que ce principe est faux, et que le cri de la faim
fait bientôt prévaloir la vérité du principe contraire, l'intérêt du
consommateur.
Aussi, le blé est la seule chose qui soit soumise au jeu de l'échelle
mobile, parce que c'est la seule chose où la vérité des principes ait
surmonté les préjugés protectionnistes. La cherté du fer et du drap
est certainement de la même nature que la cherté du blé. Elle produit
des inconvénients, sinon égaux, au moins du même ordre, et qui ne
diffèrent que par le degré. Mais la loi maintient la cherté du fer et
du drap envers et contre tous, parce que la population laisse faire,
parce qu'elle peut se passer de fer et de drap sans mourir. En fait de
blé, elle ne laisse pas faire. Aussi le blé n'est protégé que dans les
années d'abondance, c'est-à-dire qu'il n'est pas protégé du tout.
Car si le tarif, en fait de blé, eût été conséquent à son principe et
fidèle à l'intérêt producteur, voici comment il eût raisonné
(puisqu'il raisonne ainsi en toute autre matière):
«Je dois assurer à l'agriculteur le prix de revient de son blé.
L'année dernière, l'agriculteur a labouré, hersé, ensemencé et sarclé
son champ, qui lui a donné 10 hectolitres de blé. Ses avances et sa
juste rémunération s'élèvent à 180 fr.--Il a vendu son blé à 18 fr. Il
doit être satisfait.--Cette année il a fait les mêmes avances en
labours, hersages, semailles, etc.;--Mais la moisson a trompé son
attente, et il n'a que 5 hectolitres de blé. Il faut donc qu'il le
vende à 36 fr., sans quoi il perd, et j'ai été décrété précisément
pour le garantir de cette perte, pour lui assurer son prix de
revient.»
Or, c'est justement cette année-là que le tarif déserte son principe
et dit: L'intérêt des estomacs est l'intérêt dominant.--Il embrasse
ainsi _involontairement_ le principe de la liberté, le seul principe
vrai et raisonnable, et il ouvre les portes.
Le tarif trompe donc l'agriculteur. Il lui assure le prix de revient
quand ce prix est assuré par la nature des choses, et ne s'en mêle
plus quand son intervention serait efficace.
Mais ce n'est pas tout.--Une législation basée sur un principe faux
s'arrête toujours avant les dernières conséquences, parce que les
dernières conséquences d'un faux principe sont elles-mêmes d'une
absurdité qui saute aux yeux. Aussi voyons-nous qu'il est de nombreux
produits auxquels on n'accorde la protection qu'en tremblant; ce sont
ceux dont l'utilité, pour le consommateur, est tellement palpable,
qu'à leur égard le vrai principe se fait jour malgré qu'on en ait.
Pour tâcher de réconcilier ici les principes, on a fait de ces
produits une classe qu'on appelle _matières premières_; et puis on a
dit que la protection sur ces produits avait de grands dangers[16].
Or, qu'est-ce que cela veut dire? Cela veut dire: L'utilité de ces
choses, relativement au consommateur, est telle qu'ici du moins nous
sommes forcés, sinon de rendre hommage explicitement à la vérité des
principes, du moins d'agir comme si nous les reconnaissions, sauf à
mettre nos doctrines, à l'abri, en entassant subtilités sur
subtilités.
[Note 16: V. au tome IV, le chap. XXI, page 105.--(_Note de
l'éditeur._)]
Mais si les agriculteurs voulaient y voir un peu plus loin que le bout
de leur nez, ils sauraient à quoi cela mène. Car une chose est bien
claire: c'est que le régime restrictif, après leur avoir donné, quant
aux céréales, une protection inefficace et illusoire, abandonnera
aussi en première ligne, grâce à la fameuse théorie des matières
premières, la laine, le lin, le chanvre et tous les produits
agricoles.
Et quand les agriculteurs auront livré leurs produits aux
manufacturiers au prix fixé par l'universelle concurrence, ils
rachèteront ces mêmes produits façonnés en toile et en drap, aux prix
du monopole. En d'autres termes, il y aura deux classes de travail en
France: le travail agricole non privilégié, et le travail
manufacturier privilégié.--L'effet de ce régime sera de faire sortir
de plus en plus les hommes et les capitaux de l'agriculture pour les
pousser vers les fabriques, jusqu'à ce que ces deux grands effets
définitifs se produisent:
1º La concurrence intérieure, parmi les fabricants, leur arrachera les
profits que la protection avait prétendu leur conférer;
2º Un grand déplacement se sera opéré, une grande déperdition de
forces se sera accomplie; pendant que les débouchés extérieurs seront
fermés à nos fabriques, la ruine, au dedans, du public consommateur,
dont la classe agricole forme les deux tiers, leur fermera aussi les
débouchés intérieurs; et l'industrie manufacturière portera le double
châtiment de ses prétentions injustes et de ses funestes erreurs.
On a beau dire et beau faire. Il n'y a qu'une bonne politique: c'est
celle de la _Justice_.
Certainement, nous ne chercherons pas à nous concilier la classe
agricole par de trompeuses promesses. Nous lui disons tout net qu'elle
ne doit pas être, qu'elle ne peut pas être et qu'elle n'est pas
protégée; que la protection dont elle croit jouir, quant aux céréales,
est illusoire; que celle qu'elle retient encore sur les _matières
premières_ va lui échapper. Mais nous ajoutons: si l'on ne peut pas
donner aux agriculteurs des _suppléments de prix_, au moyen de taxes
(qu'ils payent eux-mêmes pour les deux tiers), il ne faut pas du
moins les forcer, au moyen d'autres taxes, de donner des _suppléments
de prix_ aux maîtres de forges, aux manufacturiers, aux armateurs, aux
actionnaires de mines. Liberté, justice, égalité pour tout le monde.