L'année 1846 sera pour l'économiste et l'homme d'État un précieux
sujet d'étude. En France et en Angleterre dans les deux pays les plus
éclairés, toutes les lois restrictives, qui devaient amener
l'abondance, tombent devant la disette. Chose étonnante! on a recours,
pour nourrir le peuple, à cette même liberté qui, disait-on, est un
principe de souffrance et de ruine. Il y a là une contradiction
flagrante, et s'il est dans la nature de la restriction d'assurer des
_prix de revient_ aux industries agricole et manufacturière, et, par
suite, des salaires aux ouvriers, c'était le cas plus que jamais de
renforcer le système restrictif, alors que les prix de revient
échappaient aux agriculteurs, et, par suite, les salaires aux
ouvriers; mais si on eût été assez fou, on n'eût pas été assez fort.
En France comme en Angleterre, les mesures qu'on a décrétées pour
ramener l'abondance sont _provisoires_, comme si l'on voulait que la
subsistance du peuple ne fût assurée que _provisoirement_. Car, enfin,
les régimes opposés de la restriction, et de la liberté ont chacun
leurs tendances. Lequel des deux tend à accroître les moyens de
subsistance et de satisfaction? Si c'est le régime restrictif, il le
faut conserver en tout temps, et surtout quand les causes d'un autre
ordre menacent nos approvisionnements. Si c'est le régime libre,
acceptons donc la liberté, non pas d'une manière transitoire, mais
permanente.
Un trait fort caractéristique de notre époque, c'est que sous l'empire
de la nécessité, on a eu recours, des deux côtés de la Manche, à des
mesures libérales, tout en déclamant contre la liberté. On s'est
beaucoup élevé au Parlement et dans nos Chambres contre l'avidité des
spéculateurs. On leur reproche les bénéfices qu'ils font, soit sur le
blé, soit sur les transports; et l'on ne prend pas garde que c'est
précisément ce bénéfice qui est le stimulant de l'importation, et qui
fait surgir, quand le besoin s'en manifeste, des moyens de transport.
Ces moyens ont manqué entre Marseille et Lyon; et l'on reproche, d'une
part, aux voituriers d'avoir haussé le prix de leurs services, et, de
l'autre, au gouvernement de n'être pas intervenu pour forcer les
entrepreneurs de charrois à travailler sur le principe de la
philanthropie[12].
[Note 12: Voir le chap. VI de _Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas_,
tome V, page 356.--(_Note de l'éditeur._)]
Supposons qu'il y ait 100 tonneaux à transporter d'un point à un
autre, et qu'il n'y ait de ressources que pour porter 10 tonneaux. Si
l'intervention du gouvernement, ou même le sentiment philanthropique
empêche le prix de transport de s'élever, qu'arrivera-t-il? 10
tonneaux seront transportés à Lyon, et les consommateurs de ces 10
tonneaux, s'ils n'ont point un excédant de prix à payer pour le
transport, auront cependant à surpayer le blé, précisément parce que
10 tonneaux seulement seront arrivés. En définitive, Lyon aura 90
tonneaux de déficit et Marseille 90 tonneaux d'excédant. Il y aura
perte pour tout le monde, perte pour le spéculateur marseillais, perte
pour le consommateur lyonnais, perte pour l'entrepreneur de transport.
Si, au contraire, la liberté est maintenue, le transport sera cher,
nous en convenons, puisque, dans l'hypothèse, il n'y a de ressources
que pour le transport de 10 tonneaux quand il y a 100 tonneaux à
transporter. Mais c'est cette cherté même qui fera affluer de tous les
points les voitures vers Marseille, en sorte que la concurrence
rétablira le prix du fret à un taux équitable, et les 100 tonneaux
arriveront à leur destination.
Nous comprenons que, lorsqu'un obstacle se présente, la première
pensée qui vienne à l'esprit, c'est de recourir au gouvernement. Le
gouvernement dispose de grandes forces; et, dès lors, il peut presque
toujours vaincre l'obstacle qui gêne. Mais est-il raisonnable de s'en
tenir à cette première conséquence et de fermer les yeux sur toutes
celles qui s'ensuivent? Or, si le premier effet de l'action
gouvernementale est de vaincre l'obstacle présent, le second effet est
d'éloigner et de paralyser toutes les forces individuelles, toute
l'activité commerciale. Dès lors pour avoir agi une fois, le
gouvernement se voit dans la nécessité d'agir toujours. Il arrive ce
que nous voyons en Irlande, où l'État a insensiblement accepté la
charge impossible de nourrie, vêtir et occuper la population tout
entière.
Un autre trait fort remarquable, c'est l'accès inattendu de
philanthropie qui a saisi tout à coup les monopoleurs. Eux, qui
pendant tant d'années ont opéré systématiquement la cherté du blé à
leur profit, ils se révoltent maintenant avec une sainte ardeur contre
tout ce qui tend à renchérir le blé, notamment contre les profits du
commerce et de la marine. À la Chambre des lords, le fameux
protectionniste lord Bentinck a fait une violente sortie contre les
_spéculateurs_; et rappelant que Nadir Shah avait fait pendre un
Arménien pour avoir accumulé du blé et créé ainsi une hausse
artificielle: «Je suivrais volontiers cette politique, a-t-il ajouté,
seulement en modifiant la forme du châtiment.» Hélas! si depuis 1815
on avait pendu tous ceux qui ont causé artificiellement une hausse du
prix des produits, toute l'Angleterre y aurait passé, à commencer par
l'aristocratie, et lord Bentinck en tête. En France, il faudrait
pendre les trois quarts de la nation, et notamment tous les pairs et
tous les députés, puisqu'ils viennent de voter qu'au mois d'août
prochain la _cherté artificielle_ recommencerait par la résurrection
de l'échelle mobile.
7.--DE L'INFLUENCE DU RÉGIME PROTECTEUR SUR LA SITUATION DE
L'AGRICULTURE EN FRANCE.
(_Journal des Économistes_, Décembre 1846.)
Il n'est certainement aucun peuple qui se brûle à lui-même autant
d'encens que le peuple français, quand il se considère en masse, et,
pour ainsi dire, en nation abstraite. «Notre terre est la terre des
braves; notre pays, le pays de l'honneur et de la loyauté par
excellence; nous sommes généreux et magnifiques; nous marchons à la
tête de la civilisation, et ce qu'ont de mieux à faire tous les
habitants de cette planète, c'est de recevoir nos idées, d'imiter nos
moeurs et de copier notre organisation sociale.»
Que si nous venons, hélas! à nous considérer classe par classe,
fraction par fraction, non-seulement ces puissantes vibrations du
dithyrambe n'arrivent plus à notre oreille, mais elles font place à
une clameur d'accusations, à un feu croisé de reproches, qui, s'ils
étaient vrais, nous réduiraient à accepter humblement la terrible
condamnation de Rousseau. «Peuple français, tu n'es peut-être pas le
plus esclave, mais tu es bien le plus valet de tous les peuples.»
Écoutez, en effet, ce que disent les Députés des Ministres, les
Électeurs des Députés, les Prolétaires des Électeurs! Selon le
Commerce, le temple de Thémis est une forêt noire; suivant la
Magistrature, le Commerce n'est plus que l'art de la fraude. Si
l'esprit d'association ne se développe que lentement, le faiseur
d'entreprises s'en prend à la défiance qu'éprouve l'actionnaire, et
l'actionnaire à la défiance qu'inspire le faiseur d'entreprises. Le
paysan est un routinier; le soldat, un instrument passif prêt à faire
feu sur ses frères; l'artisan, un être anormal qui n'est plus retenu
par le frein des croyances sans l'être encore par celui de l'honneur.
Enfin, si la moitié ou le quart seulement de ces récriminations
étaient fondées, il faudrait en conclure que le misanthrope de Genève
nous a traités avec ménagement.
Ce qu'il y a de singulier, c'est que nous en usons d'une façon tout
opposée envers nos voisins d'outre-Manche. En masse, nous les
accablons de nos mépris. «Méfiez-vous de l'Angleterre, elle ne cherche
que des dupes, elle n'a ni foi ni loi; son Dieu est l'intérêt, son but
l'oppression universelle, ses moyens l'astuce, l'hypocrisie et l'abus
de la force.»--Mais, en détail, nous lui élevons un piédestal afin de
la mieux admirer. «Quelle profondeur de vues dans ses hommes d'État!
quel patriotisme dans ses représentants quelle habileté dans ses
manufacturiers! quelle audace dans ses négociants! Comment
l'association mettrait-elle en oeuvre dans ce pays trente milliards de
capitaux, si elle ne marchait pas dans la voie de la loyauté? Voyez
ses fermiers, ses ouvriers, ses mécaniciens, ses marins, ses cochers,
ses palefreniers, ses grooms, etc., etc.»
Mais cette admiration outrée se manifeste surtout par le plus sincère
de tous les hommages: _l'imitation_.
Les Anglais font-ils des conquêtes? Nous voulons faire des conquêtes,
sans examiner si nous avons, comme eux, des milliers de cadets de
famille à pourvoir. Ont-ils des colonies? nous voulons avoir des
colonies, sans nous demander si, pour eux comme pour nous, elles ne
coûtent pas plus qu'elles ne valent. Ont-ils des chevaux de course? nous
voulons des chevaux de course, sans prendre garde que ce qui peut être
recherché par une aristocratie amante de la chasse et du jeu est fort
inutile à une démocratie dont le sol fractionné n'admet guère la chasse,
même à pied. Voyons-nous enfin leur population déserter les campagnes
pour aller s'engloutir dans les mines, s'agglomérer dans les villes
manufacturières, se matérialiser dans de vastes usines? aussitôt notre
législation, sans égard à la situation, à l'aptitude, au génie de nos
concitoyens, se met en devoir de les attirer, par l'appât de faveurs
dont ils supportent, en définitive, tous les frais, vers les mines, les
grandes usines, et les villes manufacturières.--Qu'il me soit permis
d'insister sur cette observation, qui me conduit d'ailleurs au sujet que
j'ai à traiter.
Il est constaté que les deux tiers de la population habitent, en
Angleterre, les villes, et en France, la campagne.
Deux circonstances expliquent ce phénomène.
La première, c'est la présence d'une aristocratie territoriale. Au
delà du détroit, d'immenses domaines permettent d'appliquer à la
culture du sol des moyens mécaniques et paraissent même rendre plus
profitable l'extension du pâturage.
D'un autre côté, la situation géographique de l'Angleterre, placée
entre le Midi et le Nord de l'Europe, et sur la route des deux
hémisphères, la multitude et la profondeur de ses rades, le peu de
pente de ses rivières qui donne tant de puissance aux marées,
l'abondance de ses mines de fer et de houille, le génie patient,
ordonné, mécanicien de ses ouvriers, les habitudes maritimes qui
naissent d'une position insulaire, tout cela la rend éminemment propre
à remplir, pour son compte et souvent pour le compte des autres
peuples, à l'avantage de tous, deux grandes fonctions de l'industrie:
la fabrication et le voiturage des produits.
Lors donc que la Grande-Bretagne aurait été abandonnée par le génie de
ses hommes d'État au cours naturel des choses, lorsqu'elle n'aurait
pas cherché à étendre au loin sa domination, lorsqu'elle n'aurait
employé sa puissance qu'à faire régner la liberté du commerce et des
mers, il n'est pas douteux qu'elle ne fût parvenue à une grande
prospérité, et j'ajouterai, selon mes convictions profondes, à un
degré de bonheur et de solide gloire qu'on peut certainement lui
contester.
Mais, parce qu'ailleurs cette émigration de la campagne à la ville
s'est opérée naturellement, était-ce une raison pour que la France dût
chercher à la déterminer par des moyens artificiels?
À Dieu ne plaise que je veuille m'élever ici d'une manière générale
contre l'esprit d'imitation. C'est le plus puissant véhicule du
progrès. L'invention est au génie, l'imitation est à tous. C'est elle
qui multiplie à l'infini les bienfaits de l'invention. En matière
d'industrie surtout, l'imitation, _quand elle est libre_, a peu de
dangers. Si elle n'est pas toujours rationnelle, si elle se fourvoie
quelquefois, au bout de chaque expérience il y a une pierre de touche,
_le compte des profits et pertes_, qui est bien le plus franc, le plus
logique, le plus péremptoire des redresseurs de torts. Il ne se
contente pas de dire: «l'expérience est contre vous.» Il empêche de la
poursuivre, et cela forcément, sans appel, avec autorité; car la
raison ne fût-elle pas convertie, la bourse est à sec.
Mais quand l'_imitation_ est imposée à tout un peuple par mesure
administrative, quand la loi détermine la direction, la marche et le
but du travail, il ne reste plus qu'un souhait à faire: c'est que
cette loi soit infaillible; car si elle se trompe, au moment où elle
donne une impulsion déterminée à l'industrie, celle-ci doit suivre
toujours une voie funeste.
Or, je le demande, le sol, le soleil de la France, sa position
géographique, la constitution de son régime foncier, le génie de ses
habitants justifient-ils des mesures coercitives, par lesquelles on
pousserait la population des travaux agricoles aux travaux
manufacturiers et du champ à l'usine? Si la fabrication était plus
profitable, on n'avait pas besoin de ces mesures coercitives. Le
profit a assez d'attrait par lui-même. Si elle l'est moins,--en
déplaçant les capitaux et le travail, en faisant violence à la nature
physique et intellectuelle des hommes, on n'a fait qu'appauvrir la
nation.
Je ne m'attacherai pas à démontrer que la France est essentiellement
un pays agricole; aussi bien, je ne me rappelle pas avoir jamais
entendu mettre cette proposition en doute. Je n'entends pas dire que
toutes les fabriques, tous les arts doivent en être bannis. Qui
pourrait avoir une telle pensée? Je dis qu'abandonnée à ses instincts,
à sa pente, à son impulsion naturelle,--les capitaux, les bras, les
facultés se distribueraient entre tous les modes d'activité humaine,
agriculture, fabrication, arts libéraux, commerce, navigation,
_exertions_ intellectuelles et morales, dans des proportions toujours
harmoniques, toujours calculées pour faire sortir de chaque effort le
plus grand bien du plus grand nombre. J'ajoute, sans crainte d'être
contredit, que, dans cet ordre naturel de choses, l'agriculture et la
fabrication seraient entre elles dans le rapport du principal à
l'accessoire, quoiqu'il en puisse être tout différemment en
Angleterre.
On nous accuse, nous partisans du libre-échange, de copier servilement
un exemple venu d'Angleterre. Mais si jamais imitation a été servile,
maladroite, inintelligente, c'est assurément le régime que nous
combattons, le régime protecteur.
Examinons-en les effets sur l'agriculture française.
Tous les agronomes (je ne dis pas les _agronomanes_, ceux-ci décuplent
le revenu des terres avec une facilité sans égale), tous les
agronomes, dis-je, sont d'accord sur ce point, que ce qui manque à
notre agriculture, ce sont les capitaux. Sans doute, il lui manque
aussi des lumières; mais l'art arrive avec les moyens d'améliorer, et
il n'est paysan si routinier qui ne sût fort bien placer sur sa
métairie ses épargnes à bon intérêt, s'il en pouvait faire.
La plus petite amélioration de détail exige des avances; à plus forte
raison une amélioration d'ensemble. Voulez-vous perfectionner vos
voitures de transport? Vous êtes entraîné à élargir, niveler, et
graveler les chemins de la ferme. Voulez-vous défricher? Outre qu'il y
faut beaucoup de main-d'oeuvre, il faut songer à augmenter les frais
de semences, labours, cultures, moissons, transports, etc. Mais vous
vient-il dans l'idée de faire faire à votre exploitation ce pas plus
décisif, qui en change toutes les conditions, je veux dire de
substituer à la culture de deux céréales avec jachère, un assolement
où céréales, plantes sarclées, végétaux textiles et fourrages divers
viennent occuper tour à tour chaque division du sol, dans un ordre
régulier? Malheur à vous, si vous n'avez pas prévu la très-notable
augmentation de capital qui vous est nécessaire? Dès qu'un tel
changement s'introduit dans le domaine, une activité inaccoutumée se
manifeste. La terre ne _se repose_ plus, et ne laisse pas reposer les
têtes et les bras. La jachère, les prairies permanentes, les pâturages
sont soumis à l'action de la charrue. Les labours, les hersages, les
semailles, les sarclages, les moissons, les transports se multiplient;
et le temps est passé où l'on pouvait se contenter d'instruments
grossiers fabriqués en famille. Les semences de trèfle, de lin, de
colza, de betterave, de luzerne, etc., ne laissent pas que d'exiger de
gros débours. Mais c'est surtout le département des étables, soit
qu'on y entretienne des vaches laitières, des boeufs à l'engrais, ou
des moutons de races perfectionnées, qui devient un véritable atelier
industriel, fort lucratif quand il est bien conduit, mais plein de
déception si on le fonde avec un capital insuffisant. Dans ce système,
pour doubler le produit net, il faut, non pas doubler, mais sextupler
peut-être le produit brut, en sorte qu'une exploitation qui présentait
5,000 fr. de produit net, avec un compte de 15,000 fr. en entrée et
sortie,--pour être amenée à donner 10,000 fr. de profit, devra
présenter un compte de dépenses et de recettes de 60 à 80,000 francs.
Les avantages de la culture perfectionnée sont tellement clairs,
tellement palpables, ils ont été démontrés dans tant de livres
répandus à profusion, proclamés par tant d'agronomes dont l'expérience
est incontestable, confirmés par tant d'exemples, que, s'il n'a pas
été fait plus de progrès, il faut bien en chercher la cause ailleurs
que dans l'attachement aux vieilles coutumes et dans cette routine,
que, fort routinièrement, on accuse toujours de tout. Les
agriculteurs, croyez-le bien, sont un peu faits comme tout le monde;
et le bien-être ne leur répugne en aucune façon. D'ailleurs, il y a
partout des hommes disposés à combattre cette nature de résistance. Ce
qui a manqué, ce qui manque encore, c'est le capital. C'est là ce qui
a réduit les tentatives à un bien petit nombre, et, dans ce petit
nombre, c'est là ce qui a entraîné tant de revers.
Les agronomes les plus renommés, les Young, les Sinclair, les
Dombasle, les Pictet, les Thaër, ont recherché quel était le capital
qui serait nécessaire pour amener les pratiques au niveau des
connaissances agricoles. Leurs livres sont pleins de ces calculs. Je
ne les produirai pas ici. Je me bornerai à dire que ces avances
doivent être d'autant plus grandes que l'exploitation est plus petite,
et que, pour la France, ce ne serait peut-être pas trop d'un capital
égal en valeur à la valeur du sol lui-même.
Mais si un énorme supplément de capital est indispensable au
perfectionnement de l'agriculture, est-il permis d'espérer qu'elle le
tire de son propre sein?
Il faut bien que les publicistes ne le pensent pas, car on les voit
tous à la recherche de ce problème: _Faire refluer les capitaux vers
l'agriculture_. Tantôt on a songé à réformer notre _régime
hypothécaire_. On devrait supposer _à priori_, a-t-on dit avec raison,
que le prêteur sur hypothèque ne recherche pas un taux d'intérêt
supérieur à la rente de la terre, puisque celle-ci sert de gage au
prêt et qu'elle est même assujettie à des chances (ravages pour cause
d'inondation, insolvabilité des fermiers, etc.) dont le prêt est
exempt. Cependant un emprunt sur hypothèque revient à 6, 7 et 8 pour
100, tandis que la rente du sol ne dépasse pas 3 ou 4 pour 100; d'où
l'on a conclu que notre système hypothécaire doit être entaché de
nombreuses imperfections.
D'autres ont imaginé des banques agricoles, des institutions
financières qui auraient pour résultat de mobiliser le sol et de le
faire entrer, pour ainsi dire comme un billet au porteur, dans la
circulation.--Il y en a qui veulent que le prêt soit fait par l'État,
c'est-à-dire par l'impôt, cet éternel et commode point d'appui de
toutes les utopies. Des combinaisons plus excentriques sont aussi fort
en vogue sous les noms beaucoup moins clairs qu'imposants,
d'_organisation_ ou _réorganisation du travail_, _association du
travail et du capital_, _phalanstères_, etc., etc.
Ces moyens peuvent être fort bons, on peut en attendre d'excellents
effets; mais il en est un qu'ils ne parviendront jamais à produire,
c'est de _créer_ de nouveaux moyens de production. Déplacer les
capitaux, les détourner d'une voie pour les attirer dans une autre,
les pousser alternativement du champ à l'usine et de l'usine au champ,
voilà ce que la loi peut faire; mais il n'est pas en sa puissance d'en
augmenter la masse, à un moment donné; vérité bien simple et
constamment négligée.
Ainsi, si la réforme du régime hypothécaire parvenait à attirer une
plus grande portion du capital national vers l'agriculture, ce ne
pourrait être qu'en le détournant de l'industrie proprement dite, des
prêts à l'État, des chemins de fer, des canaux, de la colonisation
d'Alger, des hauts-fourneaux, des mines de houille, des grandes
filatures, en un mot des diverses issues ouvertes à son activité.
Avant donc d'imaginer des moyens artificiels pour lui faire faire
cette évolution, ne serait-il pas bien naturel de rechercher si une
cause, également artificielle, n'a pas déterminé en lui l'évolution
contraire?
Eh bien! oui, il y a une cause qui explique comment certaines
entreprises ont aspiré le capital agricole.
Cette cause, je l'ai déjà dit, c'est l'imitation mal entendue du
régime économique de l'Angleterre, c'est l'ambition, favorisée par la
loi, de devenir, avant le temps, un peuple éminemment manufacturier,
en un mot, c'est _le système protecteur_.
Si le travail, les capitaux, les facultés eussent été abandonnés à
leur pente naturelle, ils n'auraient pas déserté prématurément
l'agriculture, alors même que chaque Français eût été saisi de
l'anglomanie la plus outrée. Il n'y a pas d'anglomanie qui détermine,
d'une manière permanente, un homme à ne gagner qu'un franc au lieu de
deux, un capital à se placer à 10 pour 100 de perte, au lieu de 10
pour 100 de profit. Sous le régime de la liberté, le résultat est là
qui avertit à chaque instant si l'on fait ou non fausse route[13].
[Note 13: V. _Harmonies_, chap. XX.--(_Note de l'éditeur._)]
Mais quand l'État s'en mêle, c'est tout différent; car quoiqu'il ne
puisse pas changer le résultat général et faire que la perte soit
bénéfice, il peut fort bien altérer les résultats partiels et faire
que les pertes de l'un retombent sur l'autre. Il peut, par des taxes
plus ou moins déguisées, rendre une industrie lucrative aux dépens de
la communauté, attirer vers elle l'activité des citoyens, par un
déplorable déplacement du capital, et, les forçant à l'_imitation_,
réduire l'anglomanie en système.
L'État donc, voulant implanter en France, selon l'expression
consacrée, certaines industries manufacturières, a été conduit à
prendre les mesures suivantes:
1º Prohiber ou charger de forts droits les produits fabriqués au
dehors;
2º Donner de fortes subventions ou primes aux produits fabriqués au
dedans;
3º Avoir des colonies et les forcer à consommer nos produits, quelque
coûteux qu'ils soient, sauf à forcer le pays à consommer, bon gré mal
gré, les produits coloniaux.
Ces moyens sont différents, mais ils ont ceci de commun qu'ils
soutiennent des industries _qui donnent de la perte_, perte qu'une
cotisation nationale transforme en bénéfice.--Ce qui perpétue ce
régime, ce qui le rend populaire, c'est que le bénéfice crève les
yeux, tandis que la cotisation qui le constitue passe inaperçue[14].
[Note 14: V. le chap. VII de _Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas_,
tome V, page 363.--(_Note de l'éditeur._)]
Les publicistes, qui savent que l'intérêt du consommateur est
l'intérêt général, proscrivent de tels expédients. Mais ce n'est pas
sous ce point de vue que je les considère dans cet article; je me
borne à rechercher leur influence sur la direction du capital et du
travail.
L'erreur des personnes (et elles sont nombreuses) qui soutiennent de
bonne foi le régime protecteur, c'est de raisonner toujours comme si
cette portion d'industrie que ce système fait surgir était alimentée
par des capitaux tombés du ciel. Sans cette supposition toute
gratuite, il leur serait impossible d'attribuer à des mesures
restrictives aucune influence sur l'accroissement du _travail
national_.
Quelque onéreuse que soit sous un régime libre la production d'un
objet, dès qu'on le _prohibe_, elle peut devenir _une bonne affaire_.
Les capitaux sont sollicités vers ce genre d'entreprise par la hausse
artificielle du prix. Mais n'est-il pas évident qu'au moment où le
décret est rendu il y avait dans le pays un capital déterminé? Une
partie de ce capital était employée à produire la chose qui
s'échangeait contre l'objet exotique. Qu'arrive-t-il? Ce produit
national est moins demandé, son prix baisse, et le capital tend à
déserter cet emploi. Au contraire, le produit similaire à l'objet
exotique renchérit, et le capital se trouve poussé vers cette nouvelle
voie. Il y a évolution, mais non création de capital; évolution, et
non création de travail. L'un entraîne l'autre du champ à l'atelier,
du labour à l'usine, de France en Algérie. Entre les partisans de la
liberté et ceux de la protection, la question se réduit donc à ceci:
la direction artificielle, imprimée au capital et au travail,
vaut-elle mieux que leur direction naturelle?
Un agriculteur de mes amis, sur la foi d'un prospectus qui promettait
monts et merveilles, prit cinq actions dans une filature de lin à la
mécanique. Certes, on ne prétendra pas que ces 5,000 francs, il les
avait tirés du néant. Il les devait à ses sueurs et à ses épargnes. Il
aurait pu certainement les employer sur sa ferme, et, de quelque
manière qu'il l'eût fait, ils auraient, en définitive, payé de la
main-d'oeuvre; car je défie qu'on me prouve qu'une dépense quelconque
soit autre chose que le salaire d'un travail actuel ou antérieur.
Ce qui est arrivé à mon ami est arrivé à tous ceux qui se sont lancés
dans les industries privilégiées; et il me semble impossible qu'on se
refuse à reconnaître qu'il ne s'agit pas, en tout ceci, de création,
mais de direction de capital et de travail.
Or, en supposant (ce qui n'est pas) que la filature eût tenu ses
promesses, ces 5,000 francs ont-ils été plus productifs qu'ils ne
l'eussent été sur la ferme?
Oui, si l'on ne voit que le capitaliste; non, si l'on considère
l'ensemble des intérêts nationaux.
Car, si mon ami a tiré 10 pour 100 de ses avances, c'est que la force
est intervenue pour contraindre le consommateur à lui payer un tribut.
Ce tribut entre peut-être pour les deux tiers ou les trois quarts dans
ces 10 pour 100. Sans l'intervention de la force, ces 5,000 francs
auraient donné et _au delà_ de quoi payer à l'étranger le filage
exécuté en France. Et la preuve, c'est le fait même qu'il a fallu la
_force_ pour en déterminer la déviation.
Il me semble qu'on doit commencer à entrevoir comment le régime
protecteur a porté un coup funeste à notre agriculture.
Il lui a nui de trois manières:
1º En forçant les agriculteurs à surpayer les objets de consommation,
fer, instruments aratoires, vêtements, etc., et en empêchant ainsi la
formation de capitaux au sein même de l'industrie agricole;
2º En lui retirant ses avances pour les engager dans les industries
protégées;
3º En décourageant la production agricole dans la mesure de ce qu'elle
eût dû produire pour acquitter les services industriels que, sous le
régime de la liberté, la France eût demandés au dehors.
La première proposition est évidente de soi; je crois avoir insisté
assez sur la seconde; la troisième me paraît présenter le même degré
de certitude.
Lorsqu'un homme, un département, une province, une nation, un
continent, un hémisphère même, s'abstiennent de produire une chose
parce que les frais de création dépassent ceux d'acquisition, il ne
s'ensuit nullement, comme on le répète sans cesse, que le travail de
cet homme ou de cette circonscription territoriale diminue de tout ce
qu'eût exigé cette création; il s'ensuit seulement qu'une part de ce
travail est consacrée à produire les moyens d'acquisition, et une
autre, restée disponible, à satisfaire d'autres besoins. Cette
dernière est le profit net de l'échange[15].
[Note 15: V. le chap. _Échange_, tome VI.--(_Note de l'éditeur._)]
Un tailleur donne tout son temps à la confection des vêtements. Il
serait bien mauvais _praticien_, s'il en détachait trois heures pour
faire des souliers, et plus mauvais _théoricien_, s'il s'imaginait
avoir par là allongé sa journée.
Il en est de même d'un peuple. Quand le Portugal veut à toute force
faire des mouchoirs et des bonnets de coton, il se trompe assurément,
s'il ne s'aperçoit pas qu'il appauvrit la culture de la vigne et de
l'oranger, qu'il se prive des moyens d'améliorer le lit et de
défricher les rives du Tage. D'un autre côté, si l'Angleterre, par des
mesures coercitives, force les capitaux à élever la vigne et l'oranger
en serre chaude, elle amoindrit d'autant des ressources qui seraient
mieux employées dans ses fabriques. Encore une fois, il y a là
évolution, et non accroissement des moyens de production.
Ainsi, en même temps que le régime prohibitif a enlevé à l'agriculture
la faculté de s'améliorer, il lui en a ôté l'occasion; car à quoi bon
produire les objets, céréales, vins, fruits, soies, lins, etc., pour
acquitter des services étrangers qu'il n'est pas permis d'acheter?
Si le régime protecteur ne nous eût pas entraînés à imiter les
Anglais, il est possible que nous ne les égalerions pas dans ces
industries qui ont pour agents le fer et le feu; mais il est certain
que nous aurions développé, bien plus que nous ne l'avons fait, celles
qui ont pour agents la terre et l'eau. En ce moment nos montagnes
seraient reboisées, nos fleuves contenus, notre sol sillonné de
canaux et soumis à l'irrigation, la jachère aurait disparu, des
récoltes variées se succéderaient sans interruption sur toute la
surface du pays; les campagnes seraient animées, les villages
offriraient à l'oeil le doux aspect du contentement, de l'aisance et
du progrès. Le travail et l'intelligence auraient suivi le capital
dans la voie des améliorations agricoles; des hommes de mérite
auraient tourné vers les champs l'activité, les lumières et l'énergie
que d'injustes faveurs ont attirées vers les manufactures. Il y aurait
peut-être quelques ouvriers de moins au fond des galeries d'Anzin, ou
dans les vastes usines de l'Alsace, ou dans les caves de Lille. Mais
il y aurait de vigoureux paysans de plus dans nos plaines et sur nos
coteaux, et, sous quelque rapport que ce soit, pour la force
défensive, pour l'indépendance, pour la sécurité, pour le bien-être,
pour la dignité, pour la sécurité de notre population, je ne pense pas
que nous eussions rien à envier à nos voisins.
On objectera peut-être que, dans ce cas, la nation française eût été
purement agricole: je ne le crois pas; pas plus que la nation anglaise
n'eût été exclusivement manufacturière. Chez l'une, le grand
développement de la fabrication eût encouragé l'agriculture. Chez
l'autre, la prospérité de l'agriculture eût favorisé la fabrication;
car malgré la liberté la plus complète dans les relations des peuples,
il y a toujours des matières premières qu'il est avantageux de mettre
en oeuvre sur place. On peut même concevoir (et pour moi du moins
c'est un phénomène qui n'a rien d'étrange) que, produisant beaucoup
plus de matières premières, la France en envoyât une grande partie se
manufacturer en Angleterre, et en eût encore assez à fabriquer chez
elle pour que son industrie manufacturière dépassât l'activité que
nous lui voyons aujourd'hui; à peu près comme Orléans a probablement
plus d'industrie, malgré tout ce qui lui arrive de Paris, que si Paris
n'existait pas.
Mais ces manufactures, nées à l'air de la liberté, auraient le pied
sur un terrain solide, inébranlable, et elles ne seraient pas à la
merci d'un article d'un des cent tarifs de l'Europe.