Quelques-uns de nos amis, dans un but louable, nous avertissent que,
selon eux, nous manquons de tactique et de savoir-faire.
«Nous pensons comme vous, disent-ils, que _les produits s'échangent
contre des produits; qu'on ne doit d'impôt qu'à l'État, etc., etc._»
Mais, en poursuivant ces idées générales, pourquoi provoquer à la fois
toutes les résistances et la coalition de tous les abus? Que ne
profitez-vous du grand exemple de la Ligue anglaise? Elle s'est bien
gardée de sonner l'alarme et d'ameuter contre elle tous les intérêts,
en menaçant le principe même de la protection; elle a sagement fait un
choix et appelé au combat un seul champion, clef de voûte du système,
et, cette pièce une fois tombée, l'édifice a été ébranlé.
Voilà bien, ce nous semble, ce que répétait dernièrement encore, dans
une occasion solennelle, l'honorable président de la chambre de
commerce du Havre. Peut-être aussi est-ce la pensée de quelques hommes
d'État, gémissant en secret dans leur servitude, dont ils ne seraient
pas fâchés d'être affranchis par une concentration des forces de notre
association contre un des monopoles les plus décriés.
Il vaut donc la peine de répondre.
Que nous conseille-t-on?
Selon la chambre de commerce du Havre, nous eussions dû attaquer
_corps à corps la seule industrie des producteurs de fer_.
Eh bien, plaçons-nous dans cette hypothèse. Nous voilà associés dans
un but spécial; nous voilà essayant de démontrer aux consommateurs de
fer qu'il serait de leur avantage d'avoir du fer à bon marché.
Nul ne contesterait cela, et les consommateurs de fer moins que
personne. Ils font souvent des pétitions dans ce but; mais les
chambres, dominées par les intérêts coalisés, passent à l'ordre du
jour motivé sur la nécessité de _protéger le travail national_; à quoi
le gouvernement ne manque jamais d'ajouter que _le travail national
doit être protégé_.
Nous voilà, dès le début, amenés à discuter cette théorie du _travail
national_; à prouver qu'il ne peut jamais être compromis par
l'échange, parce que celui-ci implique autant d'exportations que
d'importations. Nous voilà alarmant, par notre argumentation contre le
monopole des fers, tous les monopoles qui vivent du même sophisme. Nos
honorables conseillers voudraient-ils bien nous enseigner les moyens
d'éviter cet écueil?
Est-ce qu'on peut tromper ainsi la sagacité de l'égoïsme? Est-ce que
les privilégiés n'étaient pas coalisés longtemps avant notre
association? Est-ce qu'ils n'étaient pas bien convenus entre eux de se
soutenir mutuellement, de ne pas permettre qu'on touchât une pierre de
l'édifice, de ne se laisser entamer par aucun côté? Est-ce que
d'ailleurs le système tout entier, aussi bien que chacune de ses
parties, n'a pas sa base dans une opinion publique égarée? N'est-ce
pas là qu'il faut l'attaquer, et peut-on l'attaquer là autrement que
par des raisonnements qui s'appliquent à chaque partie comme à
l'ensemble?
Mais, dit-on, la Ligue anglaise a bien fait ce que nous conseillons.
La réponse est simple: c'est qu'il n'en est rien.
Il est bien vrai que l'_anti-corn-law-league_, comme son titre
l'indique, a d'abord concentré ses efforts contre la loi céréale. Mais
pourquoi?
Parce que le monopole des blés était, dans le régime restrictif de la
Grande-Bretagne, la part des mille législateurs anglais.
Dès lors, les Ligueurs disaient avec raison: Si nous parvenons à
soustraire à nos mille législateurs leur part de monopole, ils feront
bon marché du monopole d'autrui. Voilà pourquoi, quand la loi-céréale
a été vaincue, M. Cobden a quitté le champ de bataille; et quand on
lui disait: Il reste encore bien des monopoles à abattre, il
répondait: _The landlords will do that_, les landlords feront cela.
Y a-t-il rien de semblable en France? Les maîtres de forges sont-ils
seuls législateurs et le sont-ils par droit de naissance? Ont-ils, en
cette qualité, accordé quelques bribes de priviléges aux autres
industries pour justifier les priviléges énormes qu'ils se seraient
votés eux-mêmes?
Si cela est, la tactique est tout indiquée. Forçons ceux qui font la
loi de ne pas la faire à leur profit, et rapportons-nous-en à eux pour
ne pas la faire à leur préjudice.
Mais puisque notre position n'est pas celle de la Ligue, qu'on nous
permette, tout en admirant ses procédés, de ne pas les prendre pour
modèle.
Qu'on ne perde pas de vue d'ailleurs qu'il est arrivé aux
manufacturiers anglais précisément ce qui nous arriverait,
disons-nous, à nous-mêmes, si nous appelions à notre aide toutes les
classes de monopoleurs, hors une, pour attaquer celle-là.
L'aristocratie anglaise n'a pas manqué de dire aux manufacturiers:
Vous attaquez nos monopoles, mais vous avez aussi des monopoles; et
les arguments que vous dirigez contre nos priviléges se tournent
contre les vôtres.
Qu'ont fait alors les manufacturiers? Sur la motion de M. Cobden, la
chambre de commerce de Manchester a déclaré qu'avant d'attaquer la
protection à l'agriculture, elle renonçait solennellement à toute
protection en faveur des manufactures.
En mai 1843, le grand conseil de la Ligue formula ainsi son programme:
«Abolition totale, immédiate et sans attendre de réciprocité, de tous
droits protecteurs quelconques en faveur de l'agriculture, des
manufactures, du commerce et de la navigation[8].»
[Note 8: V. tome III, pages 30 et suiv.--(_Note de l'éditeur._)]
Maintenant, nous le demandons, pour suivre la même stratégie,
sommes-nous dans la même situation? Les industriels privilégiés; qu'on
nous conseille d'enrôler dans une campagne contre les maîtres de
forges, sont-ils préparés, dès la première objection, à faire le
sacrifice de leurs propres priviléges? Les fabricants de drap, les
éleveurs de bestiaux, les armateurs eux-mêmes sont-ils prêts à dire:
Nous voulons soumettre les maîtres de forges à la liberté; mais il est
bien entendu que nous nous y soumettons nous-mêmes.--Si ce langage
leur convient, qu'ils viennent, nos rangs leur sont ouverts[9]. Hors
de là comment pourraient-ils être nos auxiliaires?--En ayant l'air de
les ménager, vous les amènerez à se fourvoyer, dit-on. Mais, encore
une fois, la ruse ne trompe pas des intérêts aussi bien éveillés sur
la question, des intérêts qui étaient éveillés, associés et coalisés
avant notre existence.
[Note 9: C'est l'exemple qu'ont donné M. Nicolas Koechlin, M. Bosson
de Boulogne,--M. Dufrayer, M. Duchevelard, agriculteurs, ainsi que les
armateurs de Bordeaux et de Marseille.]
Nous ne pouvons donc accepter de tels conseils. Notre arme n'est pas
l'_habileté_, mais la raison et la bonne foi. Nous attaquons le
principe protecteur, parce que c'est lui qui soutient tout l'édifice;
et nous l'attaquons dans l'opinion publique, parce que c'est là qu'il
a sa racine et sa force.--La lutte sera longue, dit-on; cela ne prouve
autre chose, sinon que ce principe est fortement enraciné. En ce cas,
la lutte serait bien plus longue encore, et même interminable, si nous
évitions de le toucher.
_Hommes pratiques_ qui nous offrez ce beau plan de campagne, qui nous
conseillez d'appeler à notre aide les monopoleurs eux-mêmes,
dites-nous donc comment libre-échangistes et protectionnistes
pourraient s'entendre et marcher ensemble seulement pendant
vingt-quatre heures? Ne voyez-vous pas qu'à la première parole, au
premier argument, l'association serait rompue? Ne voyez-vous pas que
les concessions de principe, par lesquelles nous aurions dû
nécessairement passer pour maintenir un moment cette monstrueuse
alliance, nous feraient bientôt tomber, aux yeux de tous, au rang des
hommes sans consistance et sans dignité? Qui resterait alors pour
défendre la liberté? D'autres hommes, direz-vous.--Oui, d'autres
hommes, qui auraient appris par notre exemple le danger des alliances
impossibles, et qui feraient précisément ce que vous nous reprochez de
faire.
On voudrait encore que nous indiquassions, dans les moindres détails,
la manière dont il faut opérer la réforme, le temps qu'il y faut
consacrer, les articles par lesquels il faut commencer.
Véritablement ce n'est pas notre mission.
Nous ne sommes pas législateurs.
Nous ne sommes pas le gouvernement.
Notre déclaration de principes n'est pas un projet de loi, et notre
programme se borne à montrer, en vue d'éclairer l'opinion publique, le
but auquel nous aspirons, parce que sans le concours de l'opinion
publique il n'y a pas de réforme possible, ni même désirable[10]. Or
ce but est bien défini:
Ramener la douane au but légitime de son institution; ne pas tolérer
qu'elle soit, aux mains d'une classe de travailleurs, un instrument
d'oppression et de spoliation à l'égard de toutes les autres classes.
[Note 10: V. les chapitres _Responsabilité_, _Solidarité_, dans les
_Harmonies_.--(_Note de l'éditeur._)]
Quant au choix et à la détermination des réformes, nous attendrons
que le gouvernement, à qui appartient l'action, prenne l'initiative;
et alors nous discuterons ses projets, et, autant qu'il est en nous,
nous nous efforcerons d'éclairer sa marche, toujours en vue du
principe dont nous sommes les défenseurs.
Et quand nous disons à nos amis qu'il ne nous appartient pas d'isoler
un monopole pour le combattre corps à corps, il est bon d'observer que
la chambre du Havre, qui n'est pourtant pas une association enchaînée
à un principe, mais qui, dans son caractère officiel, est un des
rouages du gouvernement du pays, a été entraînée, à son insu
peut-être, à agir comme nous; car elle réclame à la fois, et tout
d'abord, la réforme des tarifs sur les céréales, sur le fer, la fonte,
la houille, le sucre, le café, le bois d'ébénisterie, et jusque sur
les bois de construction équarris à la hache, etc., etc.--Sans doute,
elle n'entend pas nous conseiller une autre conduite que la sienne; et
pourtant, loin de concentrer ses efforts sur un seul point, elle se
montre disposée à n'en exclure guère qu'un seul, celui qui a été déjà
réduit à si peu de chose par nos traités de réciprocité.
Nous avons appris sans étonnement l'accueil que la chambre de
commerce du Havre a fait aux avances du comité Odier-Mimerel[11]. En
fait de liberté commerciale, elle avait fait ses preuves longtemps
avant la naissance de notre Association. Nous ne renions certes pas
nos parrains; si nous allons plus loin qu'eux, dans le sens des mêmes
principes, sur _la question des sucres_ ou sur celle _des lois de
navigation_, nous n'en resterons pas moins unis de vues générales
ainsi que de coeur avec nos honorables devanciers.
[Note 11: Naturellement, la chambre de commerce avait repoussé de
telles avances.--(_Note de l'éditeur._)]