Le grand reproche qui nous arrive de divers quartiers, amis et
ennemis, c'est de rester dans les _généralités_. «Abordez donc la
_pratique_, nous dit-on, entrez dans les détails, descendez des nuages
et laissez-y en paix les principes. Qui les conteste? qui nie que
l'échange ne soit une bonne, une excellente chose, _in abstracto_?»
Il faut pourtant bien que nous ne nous soyons pas tout à fait
fourvoyés et que nos coups n'aient pas toujours porté à faux. Car,
s'il en était ainsi, comment expliquerait-on la fureur des
protectionnistes? Qu'on lise le placard qu'ils ont fait afficher dans
les fabriques, pour l'édification des ouvriers, et la lettre qu'ils
ont adressée aux ministres[7]. Croit-on que ce soit la _pure
abstraction_ qui les jette ainsi hors de toute mesure?
[Note 7: La lettre adressée au conseil des ministres, et signée de MM.
A. Odier, A. Mimerel, J. Périer et L. Lebeuf, finissait par cette
menace: «Ne faites jamais que vos ennemis soient armés par ceux qui
veulent toujours contribuer avec vous à la prospérité du pays.»
Quant au placard, en voici quelques phrases:
«Ils (les libre-échangistes) semblent ne pas s'apercevoir que, par là,
ils travaillent à ruiner leur pays et qu'ils appellent l'Anglais à
régner en France.....
«Celui qui veut une semblable chose n'aime pas son pays, n'aime pas
l'ouvrier.»--(_Note de l'éditeur._)]
Nous sommes dans les _généralités_!--Mais cela est forcé, car nous
défendons l'intérêt _général_.--N'avons-nous pas d'ailleurs à
combattre une généralité? Le système protecteur est-il autre chose?
Sur quoi s'appuie-t-il? sur des raisonnements subtils: _l'épuisement
du numéraire_, _l'intérêt du producteur_, _le travail national_,
_l'inondation_, _l'invasion_, _l'inégalité des conditions de
production_, etc., etc.--Charitables donneurs d'avis, faites-nous la
grâce de nous dire ce qu'on peut opposer à de faux arguments, si ce
n'est de bons arguments?
«Opposez-leur des faits, nous dit-on, citez des faits, de petits faits
bien simples, bien isolés, bien actuels, entremêlés de quelques
chiffres bien frappants.»
C'est à merveille; mais le fait et le chiffre n'apprennent rien par
eux-mêmes. Ils ont leurs causes et leurs conséquences, et comment les
démêler _sans raisonner_?
Le pain est cher, voilà un fait. Qui le vend s'en réjouit; qui le
mange s'en afflige. Mais comment ce fait affecte-t-il en définitive
l'intérêt général? Tâchez de me l'apprendre _sans raisonner_.
Le peuple souffre; voilà un autre fait. Souffrirait-il moins si un
plus vaste marché s'ouvrait à ses ventes et à ses achats? Essayez de
résoudre le problème _sans raisonner_.
La restriction élève le prix du fer; voilà un troisième fait. Et
remarquez qu'il n'y a pas contestation sur le fait lui-même. M. Decaze
ne le nie pas, ni sa clientèle non plus. Seulement l'un dit: _tant
mieux_; et l'autre: _tant pis_. Des deux côtés on raisonne pour
prouver qu'on a raison. Entreprenez donc de juger _sans raisonner_.
Nous dirons à nos amis: Vos intentions sont excellentes sans doute;
mais en nous interdisant les _généralités_, vous ne savez pas toute la
force que vous portez à nos communs adversaires; vous abondez dans
leur sens, allez au-devant de leurs désirs. Ils ne demandent pas mieux
que de voir bannir de la discussion les idées _générales_ de vérité,
liberté, égalité, justice; car ils savent bien que c'est avec ces
idées que nous les battrons.
Ils ne peuvent souffrir qu'on sorte du fait actuel et tout au plus de
son effet immédiat. Pourquoi? Parce que toute injustice a pour effet
immédiat un bien et un mal. Un bien, puisqu'elle profite à quelqu'un;
un mal, puisqu'elle nuit à quelque autre. Dans ce cercle étroit, le
problème serait insoluble et le _statu quo_ éternel. C'est ce qu'ils
veulent. Laissez-nous donc suivre les conséquences de la protection
jusqu'à l'effet définitif, qui est un mal général.
Et puis, ne faites-vous pas trop bon marché de l'intelligence du pays?
À vous entendre, on croirait nos concitoyens incapables de lier deux
idées. Nous avons d'eux une autre opinion, et c'est pourquoi nous
continuerons à nous adresser à leur raison.
Les prohibitionnistes aussi en veulent beaucoup aux _généralités_. Que
trouve-t-on dans leurs journaux, au rang desquels _le Constitutionnel_
vient de s'enrôler? d'interminables déclamations contre le
raisonnement. Il faut que ces messieurs en aient bien peur.
Vous voulez des faits, messieurs les prohibitionnistes, rien que des
faits; eh bien! en voici:
Le _fait_ est que nous sommes trente-cinq millions de Français à qui
_vous défendez_ d'acheter du drap en Belgique, parce que vous êtes
fabricants de drap.
Le _fait_ est que nous sommes trente-cinq millions de Français à qui
_vous défendez_ de faire les choses contre lesquelles nous pourrions
acheter du drap en Belgique.--Il est vrai que ceci sent un peu la
généralité, car il faut raisonner pour comprendre que cette seconde
prohibition est impliquée dans la première.--Revenons donc aux faits.
Le _fait_ est que vous avez introduit dans la loi dix-huit
prohibitions de ce genre.
Le _fait_ est que ces prohibitions sont bien votre oeuvre, car vous
les défendez avec acharnement.
Le _fait_ est que vous avez fait charger le fer et la houille, d'un
droit énorme, afin d'en élever le prix, parce que vous êtes marchands
de fer et de houille.
Le _fait_ est que, par suite de cette manoeuvre, les actions, de vos
mines ont acquis une valeur fabuleuse, à tel point qu'il est tel
d'entre vous qui ne les céderait pas pour dix fois le capital primitif.
Le _fait_ est que le salaire de vos ouvriers n'a pas haussé d'une
obole; d'où il est permis d'inférer, si vous voulez bien nous
permettre cette licence, que, sous prétexte de défendre le salaire des
ouvriers, vous défendez vos profits.
Or, ces faits, d'ailleurs incontestables, sont-ils conformes à la
justice? Vous aurez bien de la peine à le prouver sans raisonner... et
même en déraisonnant.