3 Janvier 1847.

Nous appelons l'impartiale et sérieuse attention du lecteur sur les

limites que nous déclarons très-hautement imposer à notre action.

Certes, si nous courions après un succès de vogue, nous nous

bornerions à crier: liberté! liberté! sans nous embarrasser dans des

distinctions subtiles et risquer de consumer de longues veilles à nous

faire comprendre. Mais ces subtilités, nous les avons regardées en

face; nous nous sommes assurés qu'elles sont dans la nature des choses

et non dans notre esprit. Dès lors, aucune considération ne nous

induira à rejeter la difficile tâche qu'elles nous imposent.

Croit-on que nous ne sentions pas tout ce que, _en commençant_, nous

aurions de force si nous nous présentions devant le public avec un

programme d'un seul mot: Liberté? Si nous demandions l'abolition pure

et simple de la douane, ou si du moins, ainsi que cela a eu lieu en

Angleterre, nous posions comme _ultimatum_ la radiation totale et

immédiate d'un article bien impopulaire du tarif?

Nous ne le faisons pas néanmoins. Et pourquoi? Parce que nous mettons

nos devoirs avant nos succès. Parce que nous sacrifions,

volontairement, et les yeux bien ouverts, un moyen certain de

popularité à ce que la raison signale comme juste et légitime,

acceptant d'avance toutes les lenteurs, tous les travaux auxquels

cette résolution nous expose.

La première limite que nous reconnaissons à la liberté des

transactions, c'est l'honnêteté. Est-il nécessaire de le dire? et ces

hommes ne se découvrent-ils pas, ne laissent-ils pas voir qu'ils nous

cherchent des torts imaginaires, ne pouvant nous en trouver de réels,

qui nous accusent d'entendre par liberté le droit de tout faire, le

mal comme le bien,--de tromper, frelater, frauder et violenter?

Le mot liberté implique de lui-même absence de fraude et de violence;

car la fraude et la violence sont des atteintes à la liberté.

En matière d'échanges, nous ne croyons pas que le gouvernement puisse

se substituer complétement à l'action individuelle, dispenser chacun

de vigilance, de surveillance, avoir des yeux et des oreilles pour

tous. Mais nous reconnaissons que sa mission principale est

précisément de prévenir et réprimer la fraude et la violence; et nous

croyons même qu'il la remplirait d'autant mieux, qu'on ne mettrait pas

à sa charge d'autres soins qui, au fait, ne le regardent pas. Comment

voulez-vous qu'il perfectionne l'art de rechercher et punir les

transactions déshonnêtes, quand vous le chargez de la tâche difficile

et, nous le croyons, impossible, de _pondérer_ les transactions

innocentes, d'équilibrer la production et la consommation[6]?

[Note 6: V. au tome IV, pages 327 et 342, les pamphlets _l'État, la

Loi_; et dans les _Harmonies_, le chap. XVII.--(_Note de l'éditeur._)]

Une autre limite à la liberté des échanges, c'est l'IMPÔT. Voilà une

distinction, ou si l'on veut une subtilité à laquelle nous ne

chercherons pas à échapper.

Il est évident pour tous que la douane peut être appliquée à deux

objets fort différents, si différents que presque toujours ils se

contrarient l'un l'autre. Napoléon a dit: La douane ne doit pas être

un instrument fiscal, mais un moyen de protection.--Renversez la

phrase, et vous avez tout notre programme.

Ce qui caractérise le droit _protecteur_, c'est qu'il a pour mission

d'_empêcher_ l'échange entre le produit national et le produit

étranger.

Ce qui caractérise le droit fiscal, c'est qu'il n'a d'existence que

par cet échange.

Moins le produit étranger entre, plus le droit protecteur atteint son

but.

Plus le produit étranger entre, plus le droit fiscal atteint le sien.

Le droit protecteur pèse sur tous et profite à quelques-uns.

Le droit fiscal pèse sur tous et profite à tous.

La distinction n'est donc point arbitraire. Ce n'est pas nous qui

l'avons imaginée. En l'acceptant nous ne faisons pas une concession,

un pas rétrograde. Dès le premier jour, nous avons dit dans notre

manifeste: «Les soussignés ne contestent pas à la société le droit

d'établir, sur les marchandises qui passent la frontière, des taxes

destinées aux dépenses communes, pourvu qu'elles soient déterminées

par la seule considération des besoins du trésor.»

Pour rendre notre pensée plus claire, nous comparerons la douane à

l'octroi.

Le tarif de l'octroi peut être plus ou moins bien conçu. Mais enfin

chacun comprend qu'il a pour but _exclusif_ l'impôt. Si un

propriétaire parisien, qui aurait des arbres dans l'enclos de son

hôtel, venait dire au conseil municipal: «Quadruplez, décuplez,

centuplez le droit d'entrée sur les bûches, prohibez-les même, afin

que je tire un meilleur parti de mon bois; et si, les bûches

n'arrivant plus du dehors, vous perdez une partie de vos recettes,

frappez un impôt sur le peuple pour combler le vide.» N'est-il pas

clair que cet homme voudrait enter sur l'octroi un nouveau principe,

une nouvelle pensée;--qu'il chercherait à le faire dévier de son but;

et ne serait-il pas naturel qu'une société se formât dans Paris pour

combattre cette prétention, sans pour cela s'élever contre le tarif

fiscal de l'octroi, sans le juger, sans même s'en occuper.

Cet exemple montre quelle est l'attitude que la Société du

libre-échange entend garder à l'égard des impôts.

Cette attitude est celle de la _neutralité_.

Ainsi que nous l'avons dit dans notre manifeste, nous aspirons à

ruiner la protection dans les esprits, afin qu'elle disparaisse de nos

lois.

Vouloir en outre détruire la douane fiscale, ce serait nous donner

une seconde mission toute différente de la première. Ce serait nous

charger de juger les impôts, dire ceux qu'il faut supprimer, par quoi

il faut les remplacer.

Certes aucun de nous ne renonce au droit sacré de scruter et combattre

au besoin telle ou telle taxe. Nous trouvons même naturel que des

associations se forment dans ce but. Mais ce n'est pas le nôtre. En

tant qu'association, nous n'avons qu'un adversaire, c'est le principe

restrictif qui s'est enté sur la douane et s'en est fait un

instrument.

On nous demande: Pourquoi, dans ce cas, demander le libre-échange et

non l'abolition du régime des douanes?

Parce que nous ne regardons pas l'impôt _en lui-même_ comme une

atteinte à la liberté.

Nous demandons la liberté de l'échange comme on demandait la liberté

de la presse, sans exclure qu'une patente dût être payée par

l'imprimeur.

Nous demandons la liberté de l'échange comme on demande le respect de

la propriété, sans refuser d'admettre l'impôt foncier.

On nous dit: Quand la douane, à vos yeux, cesse-t-elle d'être fiscale

pour commencer à être protectrice?

Quand le droit est tel que, s'il était diminué, il donnerait autant de

revenu.

On insiste et l'on dit: Comment reconnaître dans la pratique ce point

insaisissable?

Eh! mon Dieu, c'est bien simple, avec de la bonne volonté. Que

l'opinion soit amenée à comprendre, c'est-à-dire à repousser la

protection, et le problème sera bientôt résolu. Il n'y a pas de

ministre des finances qui n'y donne la main. La difficulté, la seule

difficulté est de faire qu'il soit soutenu par l'opinion publique.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 2 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 23 / 170 题