On nous reproche ce titre. «Pourquoi ne pas déguiser votre pensée!
nous dit-on. Les villes hésitent, les hommes pratiques sentent qu'il y
a _quelque chose à faire_. Vous les effrayez. N'osant aller à vous et
ne pouvant rester neutres, les voilà qui vont grossir les rangs de vos
adversaires.»
Quelques défections passagères ne nous feront pas déserter le drapeau
auquel nous avons mis notre confiance. Libre-échange! Ce mot fait
notre force. Il est notre épée et notre bouclier. Libre-échange! C'est
un de ces mots qui soulèvent des montagnes. Il n'y a pas de sophisme,
de préjugé, de ruse, de tyrannie qui lui résiste. Il porte en lui-même
et la démonstration d'une Vérité, et la déclaration d'un Droit, et la
puissance d'un Principe. Croyez-vous que nous nous sommes associés
pour réclamer tel ou tel changement partiel dans la _pondération_ des
tarifs! Non. Nous demandons que tous nos concitoyens, libres de
travailler, soient libres d'échanger le fruit de leur travail; et il y
a trop de justice dans cette demande pour que nous essayions de
l'arracher à la loi par lambeaux et à l'opinion par surprise.
Cependant, et pour éviter toute fausse interprétation, nous
répéterons ici qu'il est à la liberté d'échanger une limite qu'il
n'entre pas dans nos vues, en tant qu'association, de conseiller ou de
repousser. Échange, propriété, c'est la même chose à nos yeux, malgré
l'opinion contraire de M. Billault[3].
[Note 3: M. Billault, récemment ministre de l'intérieur, a plusieurs
fois émis comme avocat et comme représentant, des vues protectionnistes.
(V. tome IV, pages 511 et suiv.)--(_Note de l'éditeur._)]
Si donc l'État a besoin d'argent, qu'il le prélève sur la propriété ou
sur l'échange, nous ne voyons pas là la violation d'un principe.
Peut-être l'impôt sur l'échange a-t-il plus d'inconvénients que
l'impôt sur la propriété. On le croit en Suisse, on pense le contraire
aux États-Unis. Peut-être la France, avec son budget, n'est-elle pas
libre de choisir. En tout cas, l'association ne s'est pas formée pour
comparer entre elles les diverses natures de taxes; et ceux qui
l'accusent de ne point combattre l'octroi prouvent qu'elle sait se
renfermer dans sa mission.
Mais si un simple citoyen vient dire à un autre: «Tu as travaillé, tu
as touché ton salaire; je te défends de l'échanger d'une façon qui
t'arrange, mais qui me dérange,» nous disons que c'est là une
insupportable tyrannie.
Et si, au lieu de prononcer l'interdiction de sa pleine autorité, il a
assez de crédit pour la faire prononcer par la loi, nous disons que la
tyrannie n'en est que plus insupportable et plus scandaleuse.
Et si, de plus, il a pour lui l'opinion égarée, cela peut bien nous
forcer d'agir sur l'opinion pour arriver à la loi; mais non nous faire
reconnaître que l'acte en soit moins tyrannique dans sa nature et dans
ses effets.
Nous répétons encore que nous n'avons jamais demandé une réforme
brusque et instantanée; nous désirons qu'elle s'opère _avec le moins
de dommage possible_, en tenant compte de tous les intérêts. Sachons
une fois où nous allons, et nous verrons ensuite s'il convient
d'aller vite ou lentement. _La Presse_[4] nous disait ces jours-ci que
si elle croyait, comme nous, le régime protecteur injuste et funeste,
elle réclamerait la liberté immédiate. Nous l'engageons à faire
l'application de ce puritanisme à la question de l'esclavage.
[Note 4: À cette époque, le journal _la Presse_ n'était pas encore
converti au principe de la liberté.--(_Note de l'éditeur._)]
Partisans de l'affranchissement du commerce, si le sentiment de la
justice entre pour quelque chose dans vos convictions, levez
courageusement le drapeau du Libre-Échange. Ne cherchez pas de
détours; n'essayez pas de surprendre nos adversaires. Ne cherchez
point un succès partiel et éphémère par d'inconséquentes
transactions.--Ne vous privez pas de tout ce qu'il y a de force dans
un principe, qui trouvera tôt ou tard le chemin des intelligences et
des coeurs. On vous dira que le pays repousse les abstractions, les
généralités, qu'il veut de l'actuel et du positif, qu'il reste sourd à
toute idée qui ne s'exprime pas en chiffres. Ne vous rendez pas
complice de cette calomnie. La France se passionne pour les principes
et aime à les propager. C'est le privilége de sa langue, de sa
littérature et de son génie.
La lassitude même dont elle donne au monde le triste spectacle en est
la preuve; car si elle se montre fatiguée des luttes de parti, c'est
qu'elle sent bien qu'il n'y a rien derrière que des noms propres.
Plutôt que de renoncer aux idées générales, on la verrait s'engouer
des systèmes les plus bizarres. N'espérez pas qu'elle se réveille pour
une modification accidentelle du tarif. L'aliment qu'il faut à son
activité, c'est un principe qui renferme en lui-même tout ce qui,
depuis des siècles, a fait battre son coeur. La liberté du commerce,
les libres relations des peuples, la libre circulation des choses, des
hommes et des idées, la libre disposition pour chacun du fruit de son
travail, l'égalité de tous devant la loi, l'extinction des animosités
nationales, la paix des nations assurée par leur mutuelle solidarité,
toutes les réformes financières rendues possibles et faciles par la
paix, les affaires humaines arrachées aux dangereuses mains de la
diplomatie, la fusion des idées et par conséquent l'ascendant
progressif de l'idée démocratique, voilà ce qui passionnera notre
patrie, voilà ce qui est compris dans ce mot: Libre-Échange; et il ne
faut point être surpris si son apparition excite tant de clameurs. Ce
fut le sort du _libre examen_ et de toutes les autres libertés dont il
tire sa populaire origine.
Ce n'est pas que nous soyons assez fanatiques pour voir dans cette
question la solution de tous les problèmes sociaux et politiques.
Maison ne peut nier que la libre communication des peuples ne favorise
le mouvement de l'humanité vers le bien-être, l'égalité et la
concorde; et s'il est vrai que chaque peuple ait sa mission et chaque
génération sa tâche, la preuve que l'affranchissement de l'échange est
bien l'oeuvre dévolue à nos jours, c'est que c'est la seule où les
hommes de tous les partis trouvent un terrain neutre et peuvent
travailler de concert. Gardons-nous donc de compromettre ce principe
par des transactions inintelligentes, par le puéril attrait d'un
succès partiel et prématuré. Vit-on jamais le système des expédients
réaliser dans le monde quelque chose de grand[5]?
[Note 5: V. ci-après, nº 44, la fin du discours prononcé à la salle
Taranne, le 3 juillet 1847.--(_Note de l'éditeur._)]