19 Décembre 1846.

On nous reproche ce titre. «Pourquoi ne pas déguiser votre pensée!

nous dit-on. Les villes hésitent, les hommes pratiques sentent qu'il y

a _quelque chose à faire_. Vous les effrayez. N'osant aller à vous et

ne pouvant rester neutres, les voilà qui vont grossir les rangs de vos

adversaires.»

Quelques défections passagères ne nous feront pas déserter le drapeau

auquel nous avons mis notre confiance. Libre-échange! Ce mot fait

notre force. Il est notre épée et notre bouclier. Libre-échange! C'est

un de ces mots qui soulèvent des montagnes. Il n'y a pas de sophisme,

de préjugé, de ruse, de tyrannie qui lui résiste. Il porte en lui-même

et la démonstration d'une Vérité, et la déclaration d'un Droit, et la

puissance d'un Principe. Croyez-vous que nous nous sommes associés

pour réclamer tel ou tel changement partiel dans la _pondération_ des

tarifs! Non. Nous demandons que tous nos concitoyens, libres de

travailler, soient libres d'échanger le fruit de leur travail; et il y

a trop de justice dans cette demande pour que nous essayions de

l'arracher à la loi par lambeaux et à l'opinion par surprise.

Cependant, et pour éviter toute fausse interprétation, nous

répéterons ici qu'il est à la liberté d'échanger une limite qu'il

n'entre pas dans nos vues, en tant qu'association, de conseiller ou de

repousser. Échange, propriété, c'est la même chose à nos yeux, malgré

l'opinion contraire de M. Billault[3].

[Note 3: M. Billault, récemment ministre de l'intérieur, a plusieurs

fois émis comme avocat et comme représentant, des vues protectionnistes.

(V. tome IV, pages 511 et suiv.)--(_Note de l'éditeur._)]

Si donc l'État a besoin d'argent, qu'il le prélève sur la propriété ou

sur l'échange, nous ne voyons pas là la violation d'un principe.

Peut-être l'impôt sur l'échange a-t-il plus d'inconvénients que

l'impôt sur la propriété. On le croit en Suisse, on pense le contraire

aux États-Unis. Peut-être la France, avec son budget, n'est-elle pas

libre de choisir. En tout cas, l'association ne s'est pas formée pour

comparer entre elles les diverses natures de taxes; et ceux qui

l'accusent de ne point combattre l'octroi prouvent qu'elle sait se

renfermer dans sa mission.

Mais si un simple citoyen vient dire à un autre: «Tu as travaillé, tu

as touché ton salaire; je te défends de l'échanger d'une façon qui

t'arrange, mais qui me dérange,» nous disons que c'est là une

insupportable tyrannie.

Et si, au lieu de prononcer l'interdiction de sa pleine autorité, il a

assez de crédit pour la faire prononcer par la loi, nous disons que la

tyrannie n'en est que plus insupportable et plus scandaleuse.

Et si, de plus, il a pour lui l'opinion égarée, cela peut bien nous

forcer d'agir sur l'opinion pour arriver à la loi; mais non nous faire

reconnaître que l'acte en soit moins tyrannique dans sa nature et dans

ses effets.

Nous répétons encore que nous n'avons jamais demandé une réforme

brusque et instantanée; nous désirons qu'elle s'opère _avec le moins

de dommage possible_, en tenant compte de tous les intérêts. Sachons

une fois où nous allons, et nous verrons ensuite s'il convient

d'aller vite ou lentement. _La Presse_[4] nous disait ces jours-ci que

si elle croyait, comme nous, le régime protecteur injuste et funeste,

elle réclamerait la liberté immédiate. Nous l'engageons à faire

l'application de ce puritanisme à la question de l'esclavage.

[Note 4: À cette époque, le journal _la Presse_ n'était pas encore

converti au principe de la liberté.--(_Note de l'éditeur._)]

Partisans de l'affranchissement du commerce, si le sentiment de la

justice entre pour quelque chose dans vos convictions, levez

courageusement le drapeau du Libre-Échange. Ne cherchez pas de

détours; n'essayez pas de surprendre nos adversaires. Ne cherchez

point un succès partiel et éphémère par d'inconséquentes

transactions.--Ne vous privez pas de tout ce qu'il y a de force dans

un principe, qui trouvera tôt ou tard le chemin des intelligences et

des coeurs. On vous dira que le pays repousse les abstractions, les

généralités, qu'il veut de l'actuel et du positif, qu'il reste sourd à

toute idée qui ne s'exprime pas en chiffres. Ne vous rendez pas

complice de cette calomnie. La France se passionne pour les principes

et aime à les propager. C'est le privilége de sa langue, de sa

littérature et de son génie.

La lassitude même dont elle donne au monde le triste spectacle en est

la preuve; car si elle se montre fatiguée des luttes de parti, c'est

qu'elle sent bien qu'il n'y a rien derrière que des noms propres.

Plutôt que de renoncer aux idées générales, on la verrait s'engouer

des systèmes les plus bizarres. N'espérez pas qu'elle se réveille pour

une modification accidentelle du tarif. L'aliment qu'il faut à son

activité, c'est un principe qui renferme en lui-même tout ce qui,

depuis des siècles, a fait battre son coeur. La liberté du commerce,

les libres relations des peuples, la libre circulation des choses, des

hommes et des idées, la libre disposition pour chacun du fruit de son

travail, l'égalité de tous devant la loi, l'extinction des animosités

nationales, la paix des nations assurée par leur mutuelle solidarité,

toutes les réformes financières rendues possibles et faciles par la

paix, les affaires humaines arrachées aux dangereuses mains de la

diplomatie, la fusion des idées et par conséquent l'ascendant

progressif de l'idée démocratique, voilà ce qui passionnera notre

patrie, voilà ce qui est compris dans ce mot: Libre-Échange; et il ne

faut point être surpris si son apparition excite tant de clameurs. Ce

fut le sort du _libre examen_ et de toutes les autres libertés dont il

tire sa populaire origine.

Ce n'est pas que nous soyons assez fanatiques pour voir dans cette

question la solution de tous les problèmes sociaux et politiques.

Maison ne peut nier que la libre communication des peuples ne favorise

le mouvement de l'humanité vers le bien-être, l'égalité et la

concorde; et s'il est vrai que chaque peuple ait sa mission et chaque

génération sa tâche, la preuve que l'affranchissement de l'échange est

bien l'oeuvre dévolue à nos jours, c'est que c'est la seule où les

hommes de tous les partis trouvent un terrain neutre et peuvent

travailler de concert. Gardons-nous donc de compromettre ce principe

par des transactions inintelligentes, par le puéril attrait d'un

succès partiel et prématuré. Vit-on jamais le système des expédients

réaliser dans le monde quelque chose de grand[5]?

[Note 5: V. ci-après, nº 44, la fin du discours prononcé à la salle

Taranne, le 3 juillet 1847.--(_Note de l'éditeur._)]

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 2 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 21 / 170 题