10 mai 1846.

Au moment de s'unir pour la défense d'une grande cause, les soussignés

sentent le besoin d'exposer leur _croyance_; de proclamer le _but_, la

_limite_, les _moyens_ et l'_esprit_ de leur association.

L'ÉCHANGE est un droit naturel comme la PROPRIÉTÉ. Tout citoyen, qui a

créé ou acquis un produit, doit avoir l'option ou de l'appliquer

immédiatement à son usage, ou de le céder à quiconque, sur la surface

du globe, consent à lui donner en échange l'objet de ses désirs. Le

priver de cette faculté, quand il n'en fait aucun usage contraire à

l'ordre public et aux bonnes moeurs, et uniquement pour satisfaire la

convenance d'un autre citoyen, c'est légitimer une spoliation, c'est

blesser la loi de la justice.

C'est encore violer les conditions de l'ordre; car quel ordre peut

exister au sein d'une société où chaque industrie, aidée en cela par

la loi et la force publique, cherche ses succès dans l'oppression de

toutes les autres!

C'est méconnaître la pensée providentielle qui préside aux destinées

humaines, manifestée par l'infinie variété des climats, des saisons,

des forces naturelles et des aptitudes, biens que Dieu n'a si

inégalement répartis entre les hommes que pour les unir, par

l'échange, dans les liens d'une universelle fraternité.

C'est contrarier le développement de la prospérité publique; puisque

celui qui n'est pas libre d'_échanger_ ne l'est pas de choisir son

travail, et se voit contraint de donner une fausse direction à ses

efforts, à ses facultés, à ses capitaux, et aux agents que la nature

avait mis à sa disposition.

Enfin c'est compromettre la paix entre les peuples, car c'est briser

les relations qui les unissent et qui rendront les guerres

impossibles, à force de les rendre onéreuses.

L'Association a donc pour but la LIBERTÉ DES ÉCHANGES.

Les soussignés ne contestent pas à la société le droit d'établir, sur

les marchandises qui passent la frontière, des taxes destinées aux

dépenses communes, pourvu qu'elles soient déterminées par la seule

considération des besoins du Trésor.

Mais sitôt que la taxe, perdant son caractère fiscal, a pour but de

repousser le produit étranger, au détriment du fisc lui-même, afin

d'exhausser artificiellement le prix du produit national similaire et

de rançonner ainsi la communauté au profit d'une classe, dès cet

instant la Protection ou plutôt la Spoliation se manifeste; et c'est

là le principe que l'Association aspire à ruiner dans les esprits et à

effacer complétement de nos lois, indépendamment de toute réciprocité

et des systèmes qui prévalent ailleurs.

De ce que l'Association poursuit la destruction complète du régime

protecteur, il ne s'ensuit pas qu'elle demande qu'une telle réforme

s'accomplisse en un jour et sorte d'un seul scrutin. Même pour revenir

du mal au bien et d'un état de choses artificiel à une situation

naturelle, des précautions peuvent être commandées par la prudence.

Ces détails d'exécution appartiennent aux pouvoirs de l'État; la

mission de l'Association est de propager, de populariser le principe.

Quant aux moyens qu'elle entend mettre en oeuvre, jamais elle ne les

cherchera ailleurs que dans des voies constitutionnelles et légales.

Enfin l'Association se place en dehors de tous les partis

politiques[2]. Elle ne se met au service d'aucune industrie, d'aucune

classe, d'aucune portion du territoire. Elle embrasse la cause de

l'éternelle justice, de la paix, de l'union, de la libre

communication, de la fraternité entre tous les hommes; la cause de

l'intérêt général, qui se confond, partout et sous tous les aspects,

avec celle du _Public consommateur_.

[Note 2: L'année suivante, l'auteur commentait ainsi cette phrase:

«Est-il possible de penser de même sur la liberté commerciale et de

différer en politique?»

Il nous suffirait de citer des noms d'hommes et de peuples pour

prouver que cela est très-possible et très-fréquent.

Le problème politique, ce nous semble, est celui-ci:

«Quelles sont les formes de gouvernement qui garantissent le mieux et

au moindre sacrifice possible à chaque citoyen sa sûreté, sa liberté

et sa propriété?»

Certes, on peut ne pas être d'accord sur les formes gouvernementales

qui constituent le mieux cette garantie, et être d'accord sur les

choses mêmes qu'il s'agit de garantir.

Voilà pourquoi il y a des conservateurs et des hommes d'opposition

parmi les libre-échangistes. Mais, par cela seul qu'ils sont

libre-échangistes, ils s'accordent en ceci: que la liberté d'échanger

est une des choses qu'il s'agit de garantir.

Ils ne pensent pas que les gouvernements, n'importe leurs formes,

aient mission d'arracher ce droit aux uns pour satisfaire la cupidité

des autres, mais de le maintenir à tous.

Ils sont encore d'accord sur cet autre point qu'en ce moment

l'obstacle à la liberté commerciale n'est pas dans les formes du

gouvernement, mais dans l'opinion.

Voilà pourquoi l'Association du libre-échange n'agite pas les

questions purement politiques, quoique aucun de ses membres n'entende

aliéner à cet égard l'indépendance de ses opinions, de ses votes et de

ses actes.»

Extrait du _Libre-échange_, du 14 novembre 1847.--(_Note de

l'éditeur._)]

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 2 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 19 / 170 题