Au moment de s'unir pour la défense d'une grande cause, les soussignés
sentent le besoin d'exposer leur _croyance_; de proclamer le _but_, la
_limite_, les _moyens_ et l'_esprit_ de leur association.
L'ÉCHANGE est un droit naturel comme la PROPRIÉTÉ. Tout citoyen, qui a
créé ou acquis un produit, doit avoir l'option ou de l'appliquer
immédiatement à son usage, ou de le céder à quiconque, sur la surface
du globe, consent à lui donner en échange l'objet de ses désirs. Le
priver de cette faculté, quand il n'en fait aucun usage contraire à
l'ordre public et aux bonnes moeurs, et uniquement pour satisfaire la
convenance d'un autre citoyen, c'est légitimer une spoliation, c'est
blesser la loi de la justice.
C'est encore violer les conditions de l'ordre; car quel ordre peut
exister au sein d'une société où chaque industrie, aidée en cela par
la loi et la force publique, cherche ses succès dans l'oppression de
toutes les autres!
C'est méconnaître la pensée providentielle qui préside aux destinées
humaines, manifestée par l'infinie variété des climats, des saisons,
des forces naturelles et des aptitudes, biens que Dieu n'a si
inégalement répartis entre les hommes que pour les unir, par
l'échange, dans les liens d'une universelle fraternité.
C'est contrarier le développement de la prospérité publique; puisque
celui qui n'est pas libre d'_échanger_ ne l'est pas de choisir son
travail, et se voit contraint de donner une fausse direction à ses
efforts, à ses facultés, à ses capitaux, et aux agents que la nature
avait mis à sa disposition.
Enfin c'est compromettre la paix entre les peuples, car c'est briser
les relations qui les unissent et qui rendront les guerres
impossibles, à force de les rendre onéreuses.
L'Association a donc pour but la LIBERTÉ DES ÉCHANGES.
Les soussignés ne contestent pas à la société le droit d'établir, sur
les marchandises qui passent la frontière, des taxes destinées aux
dépenses communes, pourvu qu'elles soient déterminées par la seule
considération des besoins du Trésor.
Mais sitôt que la taxe, perdant son caractère fiscal, a pour but de
repousser le produit étranger, au détriment du fisc lui-même, afin
d'exhausser artificiellement le prix du produit national similaire et
de rançonner ainsi la communauté au profit d'une classe, dès cet
instant la Protection ou plutôt la Spoliation se manifeste; et c'est
là le principe que l'Association aspire à ruiner dans les esprits et à
effacer complétement de nos lois, indépendamment de toute réciprocité
et des systèmes qui prévalent ailleurs.
De ce que l'Association poursuit la destruction complète du régime
protecteur, il ne s'ensuit pas qu'elle demande qu'une telle réforme
s'accomplisse en un jour et sorte d'un seul scrutin. Même pour revenir
du mal au bien et d'un état de choses artificiel à une situation
naturelle, des précautions peuvent être commandées par la prudence.
Ces détails d'exécution appartiennent aux pouvoirs de l'État; la
mission de l'Association est de propager, de populariser le principe.
Quant aux moyens qu'elle entend mettre en oeuvre, jamais elle ne les
cherchera ailleurs que dans des voies constitutionnelles et légales.
Enfin l'Association se place en dehors de tous les partis
politiques[2]. Elle ne se met au service d'aucune industrie, d'aucune
classe, d'aucune portion du territoire. Elle embrasse la cause de
l'éternelle justice, de la paix, de l'union, de la libre
communication, de la fraternité entre tous les hommes; la cause de
l'intérêt général, qui se confond, partout et sous tous les aspects,
avec celle du _Public consommateur_.
[Note 2: L'année suivante, l'auteur commentait ainsi cette phrase:
«Est-il possible de penser de même sur la liberté commerciale et de
différer en politique?»
Il nous suffirait de citer des noms d'hommes et de peuples pour
prouver que cela est très-possible et très-fréquent.
Le problème politique, ce nous semble, est celui-ci:
«Quelles sont les formes de gouvernement qui garantissent le mieux et
au moindre sacrifice possible à chaque citoyen sa sûreté, sa liberté
et sa propriété?»
Certes, on peut ne pas être d'accord sur les formes gouvernementales
qui constituent le mieux cette garantie, et être d'accord sur les
choses mêmes qu'il s'agit de garantir.
Voilà pourquoi il y a des conservateurs et des hommes d'opposition
parmi les libre-échangistes. Mais, par cela seul qu'ils sont
libre-échangistes, ils s'accordent en ceci: que la liberté d'échanger
est une des choses qu'il s'agit de garantir.
Ils ne pensent pas que les gouvernements, n'importe leurs formes,
aient mission d'arracher ce droit aux uns pour satisfaire la cupidité
des autres, mais de le maintenir à tous.
Ils sont encore d'accord sur cet autre point qu'en ce moment
l'obstacle à la liberté commerciale n'est pas dans les formes du
gouvernement, mais dans l'opinion.
Voilà pourquoi l'Association du libre-échange n'agite pas les
questions purement politiques, quoique aucun de ses membres n'entende
aliéner à cet égard l'indépendance de ses opinions, de ses votes et de
ses actes.»
Extrait du _Libre-échange_, du 14 novembre 1847.--(_Note de
l'éditeur._)]