OEUVRES COMPLÈTES
DE
FRANÇOIS VILLON
SUIVIES D'UN CHOIX DES POÉSIES DE SES DISCIPLES
ÉDITION PRÉPARÉE PAR LA MONNOYE
MISE A JOUR, AVEC NOTES ET GLOSSAIRE
PAR M. PIERRE JANNET
[NOTE DU TRANSCRIPTEUR: Les numéros de pages du document
original ont été conservés pour faciliter l'identification
des nombreuses références qu'on trouve dans les Notes et le
Glossaire-Index, à la fin du texte.]
PRÉFACE [P. V]
On ne sait guère de la vie de François Villon que ce qu'il en
dit lui-même, et l'on en sait trop. J'aurais voulu me dispenser
de décrire, après tant d'autres[1], cette existence peu
édifiante, mais je n'ai pas cru pouvoir le faire. Le sujet des
poésies de Villon, c'est Villon lui-même, et sa biographie est
la clef de ses oeuvres.
[Footnote 1: Voir notamment la _Vie de François Villon_, par
Guillaume Colletet, en tête des oeuvres de Villon, édition
de M.P.L. Jacob, bibliophile (M. Paul Lacroix), Paris, 1854,
in-16;--le _Mémoire_ de M. Prompsault, en tête de son édition
de Villon, Paris, 1832, in-8;--_François Villon, Versuch einer
kritischen Darstellung seines Lebens nach seinen Gedichten_, von
Dr. S. Nagel. _Mulheim an der Ruhr_, 1856, in-4, le travail le
plus complet et le plus judicieux qu'on eût fait jusqu'alors sur
ce sujet, et la base de ceux qu'on a faits depuis;--_François
Villon, sa vie et ses oeuvres_, par Antoine Campeaux, _Paris,
Durand_, 1859, in-8, et la notice de M. Anatole de Montaiglon,
excellente pour le fond comme pour la forme, dans _les Poètes
Français_, recueil publié sous la direction de M. Eugène Crépet,
Paris, 1861-62, 4 vol. gr. in-8, t. I, p. 447-455.]
François Villon naquit à Paris en 1431. Sur la foi d'une pièce
que Fauchet, dans son traité _de l'Origine des chevaliers_,
imprimé en 1599, dit avoir trouvée dans un manuscrit de sa
bibliothèque [2], on [ p. VI] a mis en doute le lieu de la
naissance et jusqu'au nom du poète. On s'est livré à des
conjectures ingénieuses pour concilier les renseignements
fournis par lui-même avec les indications de Fauchet, pour
expliquer comment il pouvait s'appeler à la fois Corbueil et
Villon, être à la fois natif d'Auvers et de Paris. Pour moi, je
crois, avec le P. Du Cerceau, Daunou et beaucoup d'autres,
qu'on ne doit tenir aucun compte de ce huitain, amplification
maladroite de l'épitaphe en quatre vers [3]. Ce n'est pas sur
une pareille autorité qu'on peut substituer le nom de _Corbueil_
à celui de _Villon_, que notre poète se donne lui-même en vingt
endroits de ses oeuvres [4].
[Footnote 2: Voici cette pièce, que j'ai cru devoir rejeter des
oeuvres de Villon:
_Je suis Françoys, dont ce me poise, Nommé Corbueil en mon
surnom, Natif d'Auvers emprès Pontoise, Et du commun nommé
Villon. Or, d'une corde d'une toise Sauroit mon col que mon cul
poise, Se ne fut un joli appel. Le jeu ne me sembloit point
bel._
L'auteur de ce huitain n'a pas compris l'intention comique de ce
vers de Villon:
_Né de Paris emprès Pontoise;_
C'est pourquoi il le fait gravement naître à Auvers, qui est
en effet près de Pontoise. Mais une preuve certaine de la
composition tardive de cette pièce, c'est qu'on ne trouverait
probablement pas dans la seconde moitié du XVe siècle, et
certainement pas dans les oeuvres de Villon, un huitain dont
les rimes soient distribuées comme dans celui-là. Dans tous les
huitains de Villon, sans exception, le premier vers rime avec
le troisième, le second avec le quatrième, le cinquième et le
septième, et le sixième avec le huitième. Les faussaires ne
pensent jamais à tout.]
[Footnote 3: Voy. p. 101.]
[Footnote 4: Voy. le _Glossaire-Index_, au mot VILLON.]
Les parents de Villon étaient pauvres[5]. Sa mère était [P. VII]
illettrée[6]; son père était vraisemblablement un homme de
métier, et peut-être, ainsi que l'a conjecturé M. Campeaux, un
ouvrier en cuir, un _cordouennier_[7].
[Footnote 5: V. p. 31, huitain XXXV.]
[Footnote 6: «Oncques lettre ne leuz.» P. 55, v. 22.]
[Footnote 7: Voyez _Notes_, p. 224.]
Poussé par le désir de s'élever au-dessus de la triste condition
de ses parents, ou plutôt par ce besoin de savoir qui tourmente
les natures comme la sienne, Villon étudia. Il connut les
misères de l'état d'écolier pauvre. On n'a pas de renseignements
certains sur le genre d'études auquel il se livra ni sur les
progrès qu'il y fit. M. Nagel suppose qu'il obtint le grade de
maître ès arts, et se fonde surtout sur le legs qu'il fait plus
tard, de sa «nomination qu'il a de l'Université» (p. 15). Mais
ce legs pourrait bien n'être qu'une plaisanterie, comme tant
d'autres. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il n'obtint pas
le grade de maître en théologie, but suprême des études du
temps[8].
[Footnote 8: Voy. _Grand Testament_, huitains XXXVII (p. 32) et
LXXII (p. 52.)]
En ce temps-là, comme plus tard, les étudiants étaient exposés
à bien des tentations. Villon n'y sut pas résister. En contact
avec des jeunes gens sans préjugés d'aucune sorte et dépourvus
d'argent comme lui, il adopta leurs moeurs et façons de vivre.
Bientôt il devint leur chef et leur providence[9]. Les _Repues
franches_, singulier monument élevé à sa gloire par quelqu'un
de ses disciples, nous font connaître par quelles combinaisons
ingénieuses lui et ses compagnons se procuraient les moyens de
mener joyeuse vie. Leurs friponneries étaient tout à [P. VIII]
fait dans les moeurs du temps, et ne dépassaient sans doute pas
les proportions de ce qu'on serait volontiers tenté d'appeler
_des bons tours_; mais ils étaient sur une pente glissante, et
la justice n'entendait pas raillerie.
[Footnote 9: _C'estoit la mère nourricière De ceux qui n'avoient
point d'argent; A tromper devant et derrière Estoit un homme
diligent._ (P. 190.)]
Rien ne prouve cependant que Villon ait eu maille à partir avec
elle à cause de ses entreprises sur le bien d'autrui. On a parlé
de ses deux procès: il en eut au moins trois, bien constatés par
ses oeuvres, et le premier, qu'on n'avait pas fait ressortir
jusqu'à présent, est le seul dont le sujet soit indiqué d'une
manière certaine. C'est la suite d'une affaire d'amour.
Avant de tomber dans ces relations honteuses avec des femmes
perdues dont la _Ballade de la Grosse Margot_[10] nous donne
l'ignoble tableau, Villon fut amoureux. Il connut l'amour vrai,
l'amour naïf et timide[11]. Quel fut l'objet de cette passion,
c'est ce qu'il n'est pas facile de dire. Il l'appelle de divers
noms, Denise, Roze, Katherine de Vauzelles. Que ce fût une
femme de moeurs faciles, une gentille bourgeoise ou une noble
damoiselle, il paraît certain que c'était une coquette. Elle
l'écouta d'abord, l'encouragea[12] et finit par le rebuter. Il
s'en plaignit sans doute à ses compagnons, que les femmes qu'ils
fréquentaient n'avaient pas habitués à de pareilles rigueurs, et
qui se moquèrent de lui[13]. Villon s'emporta contre sa belle,
lui fit des avanies, lui dit des injures, composa [P. IX]
peut-être contre elle quelque ballade piquante, quelque rondeau
bien méchant. Or, bien que religieux au fond, il frondait
volontiers les choses sacrées[14]. La belle dame se plaignit; la
juridiction ecclésiastique s'en mêla[15], et Villon fut bel et
bien condamné au fouet[16].
[Footnote 10: Page 83.]
[Footnote 11: Le doux souvenir de cette passion se montre en
maints endroits des oeuvres de Villon, mêlé à ses regrets et aux
reproches qu'il adresse à sa maîtresse avide et cruelle. Voy.
les huitains III, IV, V et X du _Petit Testament_, LV à LIX du
_Grand Testament_, la ballade de la page 57, le rondeau p. 59,
etc.]
[Footnote 12: _Quoy que je luy voulsisse dire, Elle estoit
preste d'escouter, etc._ (P. 47.)]
[Footnote 13: _... qui partout m'appelle L'amant remys et
renié_. (P. 48.)]
[Footnote 14: Voir notamment les huitains CVI à CX du _Grand
Testament_.]
[Footnote 15: _Quant chicanner me feit Denise, Disant que je
l'avoye mauldite_. P. 69.]
[Footnote 16: La sentence fut exécutée. La _Double ballade_ de
la page 45 ne laisse aucun doute à cet égard: _J'en fus batu,
comme à ru telles, Tout nud..._ (P. 46, v. 24-25.)]
C'est à la suite de cette sentence que Villon, décidé à quitter
Paris, composa les _Lays_ ou legs auxquels on a donné depuis le
titre de _Petit Testament_.
Dans le huitain VI, page 9, il annonce qu'il s'en va à Angers.
Il est probable qu'il ne fit pas ce voyage. Ses habitudes, ses
relations, sa misère, le retinrent à Paris ou aux environs.
C'était en 1456. Flétri par le châtiment qu'il avait subi, aigri
par l'infortune, il ne connut plus de bornes. L'année qui suivit
sa condamnation fut assurément l'époque la plus honteuse de
sa vie. En 1457, il était dans les prisons du Châtelet, et
le Parlement, après lui avoir fait appliquer la question de
l'eau[17], le condamnait à mort. On ignore le motif de cette
condamnation; on a supposé qu'il s'agissait d'un crime commis à
Rueil par lui et plusieurs de ses compagnons, dont quelques-uns
furent pendus[18]. Cette supposition paraît fondée. Quant au
crime commis, il n'était peut-être pas d'une extrême [P. X]
gravité. Les lois étaient sévères, et les compagnons de Villon
devaient avoir, comme lui, des antécédents fâcheux.
[Footnote 17: C'est ce qu'indiquent clairement ces deux vers de
la page 104: _On ne m'eust, parmi ce drapel, Faict boyre à celle
escorcherie_.]
[Footnote 18: Voy. la _Belle leçon aux enfans perduz_, p. 86, et
le _Jargon_, p. 125.]
Quoi qu'il en soit, Villon ne partagea pas leur sort. Il est
vrai qu'il ne négligea rien pour se tirer d'affaire: il appela
de la sentence, ce qui lui valut quelque répit; puis, du
moins ceci paraît certain, à l'occasion de la naissance d'une
princesse qu'il appelle Marie, il implora la protection du
père de cette princesse. Cette démarche lui réussit: le prince
intercéda pour lui, et le Parlement commua sa peine en celle du
bannissement. Villon se montra pénétré de reconnaissance. Il
adressa une requête au Parlement, pour lui rendre grâces autant
que pour lui demander un délai de trois jours pour quitter
Paris, et il composa pour la princesse qui venait de naître
des vers pleins de sentiment. M. Prompsault a cru que cette
princesse était Marie de Bourgogne, fille de Charles le
Téméraire, née le 13 février 1457; mais c'était une erreur. M.
Auguste Vitu, qui prépare depuis nombre d'années une édition de
Villon, a reconnu qu'il s'agissait de Marie d'Orléans, fille du
poète Charles d'Orléans, née le 19 décembre 1457, et M. Campeaux
a clairement démontré que cette opinion était fondée.
A partir du moment où Villon quitte Paris, en exécution de
l'arrêt du Parlement, nous perdons sa trace jusqu'en 1461.
A cette époque nous le trouvons dans les prisons de
Meung-sur-Loire, où le détient Thibault d'Aussigny, évêque
d'Orléans. Quel nouveau méfait lui reprochait-on? Ceux qui
supposent qu'il avait fabriqué de la fausse monnaie n'ont pas
pris garde que la punition de ce crime était exclusivement du
ressort des juges séculiers. Dans le _Débat du coeur et du
corps de Villon_, composé dans sa prison, le poète attribue sa
détention à sa _folle plaisance_.
Ce qu'on lui reprochait, c'était peut-être quelque [P. XI]
propos ou quelque écrit peu orthodoxe, quelque _plaisanterie_
sentant le sacrilège, quelque aventure galante par trop
scandaleuse, toutes choses dont il était bien capable et dont la
répression regardait la justice ecclésiastique. Il y a lieu de
croire que le délit n'était pas en rapport avec la punition, car
Villon, qui n'a jamais protesté contre sa condamnation au fouet,
qui se contente d'indiquer vaguement que le Parlement l'avait
jugé _par fausserie_, fit preuve de la plus violente rancune
contre Thibault d'Aussigny. Il paraît même certain que cette
mauvaise affaire ne lui fit pas perdre la faveur de ses
protecteurs, Charles d'Orléans et le duc de Bourbon.
Quoi qu'il en soit, Villon languit longtemps dans la prison de
Meung, plongé dans un cul de basse-fosse, nourri au pain et à
l'eau. Rien n'indique qu'une sentence quelconque ait été rendue
contre lui mais le traitement qu'on lui faisait subir devait le
conduire lentement à une mort certaine. Heureusement Louis
XI, qui venait de succéder à Charles VII, alla à Meung dans
l'automne de 1461, et Villon lui dut sa délivrance. Fut-ce,
ainsi que le dit M. Campeaux, par suite «du don de joyeux
avènement qui remettait leur peine à tous les prisonniers d'une
ville où le roi entrait après son sacre?» Je serais plutôt
porté à croire, malgré l'absence de preuves, que Villon fut
personnellement l'objet d'une mesure de clémence de la part du
roi; la façon dont il en témoigne sa reconnaissance me paraît
justifier cette supposition [19].
[Footnote 19: On a dit récemment que le roi qui délivra Villon
était Charles VII. Je ne puis adopter cette opinion. Sans
examiner ici la valeur du document sur lequel elle est basée,
je me bornerai à faire remarquer que Charles VII mourut
à Mehun-sur-Yèvre, près de Bourges, le 22 juillet 1461,
précisément au moment où Villon était dans la prison de
Meung-sur-Loire, près d'Orléans, où il passa _tout un été_ (p.
21, v. 14), c'est-à-dire tout l'été de la même année 1461.]
En sortant des prisons de Meung, Villon composa, du moins
en partie, le _Grand Testament_, dans lequel sont [P. XII]
intercalées des pièces qui se rapportent à diverses époques de
sa vie, et dont quelques-unes ont dû être composées beaucoup
plus tard.
Il est probable, en effet, que Villon vécut encore longtemps;
mais on ne sait rien de précis à cet égard. Les conjectures sur
lesquelles on se fonde pour placer la date de sa mort entre 1480
et 1489 ne sont, en définitive, que des conjectures. Quant
aux voyages qu'on lui fait faire à Saint-Omer, Lille, Douai,
Salins, Angers, Saint-Genoux, et jusque dans le Roussillon,
rien ne prouve qu'ils ont eu lieu. Villon nomme ces localités
dans ses oeuvres, il est vrai, mais nulle part il ne dit
qu'il les a visitées. Son voyage à Bruxelles, son séjour en
Angleterre, avec la réponse hardie qu'il aurait faite au roi
Edouard V, ne me semblent pas beaucoup plus certains, malgré mon
respect pour celui qui s'en est fait l'historien [20]. Ce qui
me semble hors de doute, c'est sa retraite dans le centre de
la France, où semblait l'attirer quelque chose qui nous est
inconnu, peut-être quelque relation de famille. Dans le _Petit
Testament_, il annonce qu'il va à Angers [21]; il en revenait
peut-être lorsqu'il fut arrêté à Meung. Dans le _Grand Testament_,
il dit qu'il «parle un peu poictevin [22].» La _Ballade Villon_
(p. 109) et la _Double ballade_ (p. 107) prouvent qu'il séjourna
quelque temps à Blois, à la cour de Charles d'Orléans, et le vers
de la page 111: [P. XIII]
_Que fais-je plus? Quoi? Les gaiges ravoir._
autorise à penser qu'il avait obtenu auprès du prince une de ces
charges qu'on donnait aux poètes de cour. Ainsi, par le _Dit de
la naissance Marie_, Villon n'avait pas seulement échappé au
dernier supplice; il s'était de plus acquis la faveur de Charles
d'Orléans, et il sut la conserver, du moins pendant quelque
temps, et peut-être jusqu'à la mort du duc, arrivée en 1465.
[Footnote 20: Rabelais, livre IV, chap. LXVII. M. Nagel a relevé
deux erreurs dans ce passage de Rabelais. Villon n'aurait pu se
trouver à la cour d'Edouard V, qui ne monta sur le trône qu'en
1483, et le médecin Thomas Linacre, né vers 1460, ne fut célèbre
que sous les règnes de Henri VII et de Henri VIII.]
[Footnote 21: Page 9.--Le Franc archer de Bagnolet dit, p. 157,
v. 12: «Ma mère fut née d'Anjou;» mais cela ne prouverait rien,
même quand il serait démontré que ce monologue est de Villon.]
[Footnote 22: Page 62.]
Il eut un autre protecteur en la personne du duc de Bourbon, qui
lui faisait de «gracieux prêts [23].»
Enfin, Rabelais, livre IV, chapitre XIII, nous apprend que
«maistre François Villon, sus ses vieux jours, se retira à
Saint-Maixent en Poictou, sous la faveur d'un homme de bien,
abbé dudit lieu. Là, pour donner passe-temps au peuple,
entreprit faire jouer la Passion en gestes et langage poictevin
[24].» Ce témoignage n'est pas irrécusable; mais pourquoi
ne pas l'accepter? Après une vie aussi agitée, on aime à se
représenter le pauvre poète enfin tranquille, à l'abri du
besoin, s'occupant, pour son plaisir, de jeux dramatiques,
auxquels il avait dû probablement, dans d'autres temps, demander
son pain [25].
[Footnote 23: P. 115, v. 6.]
[Footnote 24: _oeuvres de Rabelais_, édition Burgaud des Marets
et Ratnery, t. II, p. 92. On voit ensuite un tour joué au
sacristain des cordeliers, Estienne Tapecoue, qui sent bien
son Villon, mais dont le dénoûment cruel a pu être inventé par
Rabelais, qui n'aimait pas les moines.]
[Footnote 25: On croit que Villon donna des représentations
dramatiques à Paris et ailleurs, et c'est comme directeur de
troupe qu'on lui fait parcourir une partie de la France et des
Pays-Bas.]
En pénétrant dans les mystères de cette existence misérable, on
est frappé de deux choses: D'abord, on remarque qu'elle n'exerça
pas sur le coeur de Villon toute l'action corruptrice qu'il y
avait lieu de redouter. Au milieu de son abjection, [P. XIV]
Villon conserve des sentiments élevés. Il est plein d'amour et
de respect pour sa mère [26], de reconnaissance pour quiconque
l'a secouru [27], de vénération pour ceux qui ont fait de
grandes choses; il aime son pays, chose d'autant plus honorable
qu'elle était rare en ce temps-là [28]; il regrette les erreurs
de sa jeunesse, et le temps qu'il a si mal employé [29]; voilà
qui doit lui faire pardonner bien des choses.
[Footnote 26: Voy. p. 32, huit. XXXVIII; p. 54, huit. LXXIX; p.
55, Ballade.]
[Footnote 27: Guillaume Villon, p. 9, 53; Jean Cotard, p. 22,
58; Louis XI, p. 23, 24; le Parlement, P. 103; Marie d'Orléans,
p. 105, 107; le duc de Bourbon, p. 114.]
[Footnote 28: Ces deux vers de la page 34:
_Et Jehanne, la bonne Lorraine,
Qu'Anglois brulèrent à Rouen_,
lui font d'autant plus d'honneur qu'à l'époque où il les écrivit
des gens éclairés regardaient Jeanne d'Arc comme sorcière, et
les Anglais avaient en France de nombreux partisans.]
[Footnote 29: _Grand Testament_, huitain XXVI et suiv.]
Puis, quelle influence n'eut-elle pas sur le talent du poète
[30]! Formé, comme on dit aujourd'hui, à l'école du malheur, il
vit les choses sous leur vrai jour, et il entra dans une voie
tout à fait nouvelle. Il rompit en visière à l'Allégorie, qui
régnait alors en souveraine, à toutes les afféteries de la
poésie rhétoricienne cultivée par les beaux esprits du temps.
Il fut le premier poète _réaliste_. Que l'on compare avec ses
autres oeuvres les quelques pièces qu'il a composées selon la
poétique de ses contemporains, la _Ballade Villon_ (p. 109), la
_Requeste au Parlement_ (p. 103), et d'autres, et l'on ne sera
point tenté de «regretter, avec Clément Marot, qu'il n'ait [P. XV]
pas été «nourry en la court des rois et princes, où les jugemens
s'amendent et les langaiges se pollissent,» car il y eût
certainement plus perdu que gagné.
[Footnote 30: _Travail mes lubres sentemens, Esguisez comme
une pelote, M'ouvrist plus que tous les Commens D'Averroys sur
Aristote._ (P. 25.)]
M. A. de Montaiglon a parfaitement caractérisé le rôle de Villon
dans la poésie française. Je ne puis mieux faire que de lui
emprunter ces quelques lignes:
«... Au moment où parut Villon, la littérature française en
était précisément à cette période de transformation; de la
poésie générale elle passait à la poésie personnelle; ses
contemporains, subissant à leur insu cette phase littéraire,
s'essayaient à l'individualité avec plus d'effort que de
bonheur; Villon l'atteignit du premier coup. Sa force est là,
et sa valeur s'augmente de l'intérêt que, sous ce rapport,
offraient ses oeuvres. Elle est tellement saisissante qu'elle a
été reconnue de tous, et le succès qui l'accueillit ne s'arrêta
pas. François Ier lui fit l'honneur d«faire faire une édition de
ses poésies par Clément Marot, qui le combla de ses louanges.
Un peu plus tard, il est vrai, l'école de Ronsard protesta.
Pasquier condamne Villon, et Du Verdier s'émerveille que Marot
ait osé «louer un si _goffe_ ouvrier et faire cas de ce qui ne
vaut rien.» Cela marque moins un manque de goût que la force
partiale du préjugé; la Pléiade, qui est en réalité aussi
aristocratique que savante, ne pouvait admirer Villon sans
se condamner elle-même; mais, ce moment passé, le charme
recommence: Regnier est un disciple de Villon; Patru le loue;
Boileau a senti quel était son rang; La Fontaine l'admire;
Voltaire l'imite; les érudits littéraires du XVIIe et du XVIIIe
siècle, Colletet, le P. Du Cerceau, l'abbé Massieu, l'abbé
Goujet, parlent de lui comme il convient, en même temps que
Coustelier et Formey le réimpriment, que La Monnoye l'annote, et
que Lenglet-Dufresnoy prépare une nouvelle édition. De [P. XVI]
nos jours, une justice encore plus éclatante lui a été rendue.
L'édition de Prompsault, à laquelle M. Lacroix est venu ajouter,
pourrait être acceptée comme définitive, au moins quant au
texte, si M. Vitu n'en promettait une, qui, en profitant des
précédentes, donnera sans doute le dernier mot. Tous ceux qui
ont parlé incidemment de Villon, MM. Sainte-Beuve, Saint-Marc
Girardin, Chasles, Nisard, Geruzez, Demogeot, Génin, et d'autres
encore, l'ont bien caractérisé. En même temps qu'eux, M. Daunou
a écrit sur notre poète une longue étude, insérée dans le
_Journal des Savants_, et M. Théophile Gautier, dans l'ancienne
_Revue française_, des pages vives, aussi justes que pleines de
verve, qui ont été recueillies dans ses _Grotesques_. Enfin, en
1850 M. Profillet, et en 1856 un professeur allemand, M. Nagel,
ont pris Villon pour sujet d'un travail spécial; l'année
dernière (1859), M. Campeaux lui a consacré un excellent
travail, auquel, pour être meilleur, il ne manque peut-être
qu'une plus ancienne et plus familière connaissance des
alentours. Tous sont, avec raison, unanimes à reconnaître
l'originalité, la valeur aisée et puissante, la force et
_l'humanité_ de la poésie de Villon. Pour eux tous, et ce
jugement est aujourd'hui sans appel, Villon n'est pas seulement
le poète supérieur du XVe siècle, mais il est aussi le premier
poète, dans le vrai sens du mot, qu'ait eu la France moderne, et
il s'est écoulé un long temps avant que d'autres fussent dignes
d'être mis à côté de lui. L'appréciation est maintenant juste et
complète; d'autres viendront qui le loueront avec plus ou moins
d'éclat et de talent, qui le jugeront avec une critique plus
ou moins solide ou brillante; mais désormais les traits de la
figure de Villon sont arrêtés de façon à ne plus changer, et
ceux qui entreprendront d'y revenir ne pourront rester dans
la vérité qu'à la condition de s'en tenir aux mêmes [P. XVII]
contours.»
Plus loin, M. A. de Montaiglon, passant légèrement sur le _Petit
Testament_, «qui n'est que spirituel, » et sur quelques pièces
qu'il regrette de trouver dans le _Grand Testament_, ajoute:
«Ce n'est pas là qu'il faut chercher Villon, mais dans la partie
populaire et humaine de son oeuvre. On ne dira jamais assez
à quel point le mérite de la pensée et de la forme y est
inestimable. Le sentiment en est étrange, et aussi touchant que
pittoresque dans sa sincérité; Villon peint presque sans le
savoir, et en peignant il ne pallie, il n'excuse rien; il a même
des regrets, et ses torts, qu'il reconnaît en se blâmant, mais
dont il ne peut se défendre, il ne les montre que pour en
détourner. Je connais même peu de leçons plus fortes que la
ballade: _Tout aux tavernes et aux filles_. La bouffonnerie,
dans ses vers, se mêle à la gravité, l'émotion à la raillerie,
la tristesse à la débauche; le trait piquant se termine avec
mélancolie; le sentiment du néant des choses et des êtres est
mêlé d'un burlesque soudain qui en augmente l'effet. Et tout
cela est si naturel, si net, si franc, si spirituel; le style
suit la pensée avec une justesse si vive, que vous n'avez pas le
temps d'admirer comment le corps qu'il revêt est habillé par le
vêtement. C'est bien mieux que l'esprit bourgeois, toujours un
peu mesquin, c'est l'esprit populaire que cet enfant des Halles,
qui écrivait: _Il n'est bon bec que de Paris_, a recueilli dans
les rues et qu'il épure en l'aiguisant. Il en a le sentiment, il
en prend les mots, mais il les encadre, il les incruste dans une
phrase si vive, si nette, si bien construite, si énergique ou si
légère, que cette langue colorée reçoit de son génie l'élégance
et même le goût, sans rien perdre de sa force. Il a tout: la
vigueur et le charme, la clarté et l'éclat, la variété et
l'unité, la gravité et l'esprit, la brièveté incisive du trait
et la plénitude du sens, la souplesse capricieuse [P. XVIII]
et la fougue violente, la qualité contemporaine et l'éternelle
humanité. Il faut aller jusqu'à Rabelais pour trouver un maître
qu'on puisse lui comparer, et qui écrive le français avec la
science et l'instinct, avec la pureté et la fantaisie, avec la
grâce délicate et la rudesse souveraine que l'on admire dans
Villon, et qu'il a seul parmi les gens de son temps...»
On ne connaît certainement pas la totalité des oeuvres de
Villon, du moins sous son nom. Il est évident que le _Petit
Testament_ n'est pas son coup d'essai. Lors de son second
procès, en 1457, il était probablement connu par d'autres
compositions. Sans cela, il est douteux que Charles d'Orléans
fût intervenu en sa faveur, et que le Parlement lui eût fait
grâce de la vie. Lorsqu'il composa le _Grand Testament_, il y fit
entrer quelques pièces qui n'en faisaient pas nécessairement
partie, mais qui s'y rattachaient assez naturellement. On n'y
trouve pas une ballade, pas un rondeau composés antérieurement
au _Petit Testament_. Villon ne paraît pas avoir été
très-soucieux de recueillir ses oeuvres. La plupart sont sans
doute perdues; d'autres sont disséminées dans des recueils
manuscrits ou imprimés où il n'est pas facile de les reconnaître,
soit parce qu'elles ne portent pas de nom d'auteur, soit
parce qu'elles sont attribuées à d'autres. On ne connaît
pas de manuscrit qui contienne tout ce qu'on sait positivement
lui appartenir. Les premières éditions, qui furent faites sans
son concours et probablement après sa mort, ne contiennent que
le _Grand_ et le _Petit Testament_, le _Jargon_, et un petit
nombre de pièces détachées. Jean de Calais, l'éditeur présumé du
_Jardin de plaisance_, dont la première édition est de 1499
ou de 1500, s'acquitta fort mal des fonctions d'exécuteur
testamentaire que Villon lui avait confiées, si tant est qu'on
doive prendre au sérieux les huitains CLX et CLXI du [P. XIX]
_Grand Testament_. Il fit entrer dans son recueil diverses
pièces connues comme étant de Villon et beaucoup d'autres qu'on
lui attribue avec plus ou moins de vraisemblance, mais sans dire
des unes ni des autres qu'elles étaient de lui.
M. Brunet a donné, dans la dernière édition du _Manuel du
Libraire_, une excellente notice des éditions de Villon. La
première avec date est de Paris (Pierre Levet), 1489, in-4°.
Il en parut plusieurs autres à la fin du XVe siècle et au
commencement du XVIe. Celle de Paris, Galiot Du Pré, 1532, in-8,
est la première à laquelle on ait joint les _Repues franches_,
le _Monologue du franc archier de Baignolet_ et le _Dialogue des
seigneurs de Mallepaye et de Baillevent_ [31].
[Footnote 31: Il avait été fait antérieurement plusieurs
éditions des _Repeues franches_, qui s'ajoutaient aux éditions
correspondantes des oeuvres de Villon, mais qui portaient des
signatures ou une pagination séparées.]
L'année suivante, le même Galiot Du Pré publia la première
édition des oeuvres de Villon revues par Clément Marot.
En 1723 il parut chez Coustelier une édition de Villon, avec les
remarques d'Eusèbe de Laurière et une lettre du P. Du Cerceau.
Les oeuvres de Villon furent réimprimées en 1742, à la Haye,
avec les remarques de Laurière, Le Duchat et Formey, des
mémoires de Prosper Marchand et une lettre critique extraite du
_Mercure_ de février 1724.
En 1832 parut l'édition de Prompsault, fruit de longues et
laborieuses recherches, et qui, sans être parfaite, ne méritait
pas le discrédit dont elle a été frappée pendant longtemps.
Dans l'édition de 1854, due aux soins de M.P.L. Jacob,
bibliophile (M. Paul Lacroix), le texte de Prompsault [P. XX]
a été revu, notablement amélioré, élucidé par des notes où
brillent l'érudition et la sagacité bien connues de leur auteur.
Enfin, tout récemment, M. Paul Lacroix a publié le texte des
deux _Testaments_ d'après un manuscrit de la bibliothèque
de l'Arsenal. Je n'ai pu faire usage de cette intéressante
publication, d'abord parce que l'impression de mon édition
était trop avancée, puis pour une autre raison: c'est que je ne
pouvais m'écarter du texte que j'avais adopté.
On savait depuis longtemps que La Monnoye avait eu l'intention
de faire une édition des oeuvres de Villon. A cet effet, il
avait annoté un exemplaire de l'édition de 1723. Cet exemplaire,
dont on avait perdu la trace depuis longtemps, a été retrouvé,
en 1858, au _British Museum_, par M. Gustave Masson, qui m'a
gracieusement offert une copie du travail de La Monnoye.
En tête de son exemplaire, La Monnoye avait inscrit d'abord ce
titre, qui nous fait connaître le plan d'une vaste collection
qu'il projetait:
_L'Histoire et les Chefs de la poésie françoise, avec la liste
des poètes provençaux et françois, accompagnée de remarques sur
le caractère de leurs ouvrages._
Puis vient ce titre particulier:
_Poésies de François Villon et de ses disciples, revues sur les
différentes éditions, corrigées et augmentées sur le manuscrit
de M. le duc de Coislin et sur plusieurs autres, et enrichies
d'un grand nombre de pièces, avec des notes historiques et
critiques._
La Monnoye n'eut pas le temps de mettre la dernière main à son
édition de Villon. Son travail ne porta que sur l'établissement
du texte. La comparaison des manuscrits et des anciennes
éditions, faite par un homme tel que La Monnoye, devait [P. XXI]
donner d'excellents résultats. J'ai reproduit scrupuleusement,
sauf deux ou trois exceptions indiquées dans les notes, le texte
tel qu'il a été arrêté par lui, et ce texte est assurément le
meilleur qu'on ait donné jusqu'à présent.
La Monnoye ne se contenta pas de revoir le texte de l'édition de
1723. Il y ajouta de sa main divers morceaux qui n'avaient pas
encore été publiés, et qui ont paru pour la première fois dans
l'édition Prompsault. Mais il ne put faire le choix des poésies
qu'il voulait joindre aux oeuvres de Villon. Pour répondre de
mon mieux à son plan, je donne à la fin du volume dix-sept
pièces tirées du _Jardin de plaisance_. M. Campeaux en avait
publié un plus grand nombre: j'ai fait un choix dans son choix,
et si les pièces que je donne ne sont pas de Villon, elles sont
au moins de son école, et souvent dignes de lui.
Pour toute la partie du texte établie par La Monnoye, je n'avais
qu'une chose à faire: suivre la leçon adoptée par lui. A
l'égard des pièces dont il ne s'était pas occupé, j'ai dû agir
autrement: je les ai revues sur les manuscrits et les éditions
originales.
A défaut des notes historiques et critiques promises par La
Monnoye, et sans avoir la prétention de les suppléer, je donne
à la suite du texte quelques renseignements qui m'ont paru
nécessaires, puis un _Glossaire-Index,_ dans lequel j'ai tenté
d'expliquer les mots vieillis, de donner des renseignements sur
les personnes et les choses. S'il n'a pas d'autre utilité, ce
travail servira du moins de table.
Une édition de Villon n'est pas facile à faire. J'ai largement
mis à profit les travaux de mes devanciers, et je me plais à le
reconnaître. J'aurais pu relever bien des erreurs: je me suis
contenté de les corriger. Je crois que cette édition [P. XXII]
vaut mieux que celles qui l'ont précédée. D'autres viendront
après moi qui feront mieux. J'ai cru prudent de leur donner
l'exemple de l'indulgence.
P. JANNET.
REMARQUES PHILOLOGIQUES. [P. XXIII]
La langue de Villon est encore la vieille et bonne langue
française, riche et simple, claire, naturelle, à l'allure vive
et franche. C'est encore la langue des fabliaux, assouplie,
mais presque entièrement préservée de l'invasion des mots
pédantesques forgés dans la seconde moitié du XVe siècle. Le
_Glossaire_, dont l'étendue est grande relativement à celle du
livre, n'offre qu'un petit nombre de ces mots. En revanche, il
en contient beaucoup d'autres dont la perte est regrettable.
Villon était très-sévère pour la rime. Aussi, lorsque nous
rencontrons à la fin de ses vers quelque chose qui nous paraît
anormal, nous devons nous garder de l'expliquer par une
négligence du poëte. Il faut chercher d'autres raisons; cela
peut amener des observations intéressantes.
Par exemple, lorsqu'il fait rimer _e_ avec _a_[32], cela prouve,
ainsi que Marot l'a remarqué, que Villon prononçait, à la
parisienne, _a_ pour _e_.
Lorsqu'il fait rimer _oi, oy_, avec _ai, ay, é_[33], cela prouve
que ce que nous appelons la diphtongue _oi_ se prononçait _é_ ou
_è_.
S'il fait rimer _Changon, Nygon, escourgon_, avec [P. XXIV]
_donjon_[34], c'est que, dans certains cas, le _g_ se prononçait
_j_.
[Footnote 32: _Robert, Haubert_, avec _pluspart, poupart_ (p.11
et 12); _La Barre, feurre_, avec _terre, guerre_ (p. 14);
_appert_ avec _part, despart_ (p. 44), etc.]
[Footnote 33: _Chollet_ avec _souloit_ (p. 14); _exploictz_ avec
_laiz_ (p. 17); _moyne, essoyne, royne_, avec _Seine_ (p. 34),
etc.]
[Footnote 34 Pages 12 et 13.]
S'il fait rimer _fuste_ avec _fusse, prophètes_ avec
_fesses_[35], c'est encore une affaire de prononciation
parisienne.
Il en est de même d'_ancien, Valérien, paroissien, rimant avec
_an_[36].
Lorsqu'il écrit _soullon_ pour rimer avec _Roussillon_[37], il
entend que les deux _ll_ seront mouillées, et prononcées comme
telles, sans être précédées d'un _i_ comme en espagnol.
Comment faut-il prononcer le nom de Villon?
La _Ballade_ de la page 99, l'_Epistre_ de la page 111, le
_Problème_ ou _Ballade_ de la page 120, etc., ne laissent aucun
doute à cet égard. On doit le prononcer comme les deux dernières
syllabes du mot _paVILLON_, c'est-à-dire comme on pourra. En
France, ce n'est guère que dans le Midi qu'on sait prononcer
les _ll mouillées_. Les Parisiens diront _Viyon_; les Picards,
_Vilion_....
_Mais bel est fol et lunaticque
Qui de ce fait sermon si long;
Peu nuit à la chose publicque
Se Brussiens disent_ Filon.
_Il ne m'en chaut gueres si l'on
Choisit de ces façons la pire,
Et bien veuil qu'on dise selon
Que dès pieça l'on souloit dire_.
[Footnote 35: Pages 26 et 52.]
[Footnote 36: P. 81.]
[Footnote 37: Voy. la Ballade de la page 99.]
CLÉMENT MAROT DE CAHORS [P.1]
Varlet de chambre du Roy
AUX LECTEURS.
_Entre tous les bons livres imprimez de la langue françoise ne
s'en veoit ung si incorrect ne si lourdement corrompu que celluy
de Villon, et m'esbahy (veu que c'est le meilleur Poète parisien
qui se trouve) comment les imprimeurs de Paris et les enfans de
la ville n'en ont eu plus grand soing. Je ne suis (certes) en
rien son voysin; mais, pour l'amour de son gentil entendement,
et en recompense de ce que je puys avoir aprins de luy en lisant
ses Oeuvres, j'ai faict à icelles ce que je vouldroys estre
faict aux miennes, si elles estaient tombées en semblable
inconvénient. Tant y ay trouvé de broillerie en l'ordre des
coupletz et des vers, en mesure, en langaige, en la ryme et en
la raison, que je ne sçay duquel je doy plus avoir pitié, ou de
l'oeuvre ainsi oultrement gastée, ou de l'ignorance de ceux
qui l'imprimèrent; et, pour en faire preuve, me suys advisé
(Lecteurs) de vous mettre icy ung des couplets incorrects du mal
imprimé Villon, qui vous fera exemple et tesmoing d'ung grand
nombre d'autres autant broillez et gastez que luy, lequel [P. 2]
est tel_:
Or est vray qu'après plainctz et pleurs
Et angoisseux gemissemens,
Apres tristesses et douleurs
Labeurs et griefz cheminemens
Travaille mes lubres sentemens
Aguysez ronds, comme une pelote
Monstrent plus que les commens
En sens moral de Aristote.
_Qui est celluy qui vouldroit nyer le sens n'en estre grandement
corrompu? Ainsi, pour vray, l'ay-je trouvé aux vieilles
impressions, et encores pis aux nouvelles. Or, voyez maintenant
comment il a esté r'abillé, et en jugez gratieusement_:
Or est vray qu'après plainctz et pleurs
Et angoisseux gemissemens,
Apres tristesses et douleurs,
Labeurs et griefz cheminemens,
Travail mes lubres sentements
Aguysa (ronds comme pelote),
Me monstrant plus que les comments
Sur le sens moral d'Aristote.
_Voylà comment il me semble que l'autheur l'entendoit; et vous
suffise ce petit amendement pour vous rendre advertiz de ce que
puys avoir amendé en mille autres passages, dont les aucuns me
ont esté aisez et les autres très difficiles. Toutesfoys, partie
avecques les vieulx imprimez, partie avecques l'ayde de bons
vieillards qui en sçavent par cueur, et partie par deviner
avecques jugement naturel, a esté reduict nostre Villon en
meilleure et plus entière forme qu'on ne l'a veu de nos aages,
et ce sans avoir touché à l'antiquité de son parler, à [P. 3]
sa façon de rimer, à ses meslées et longues parenthèses, à la
quantité de ses sillabes, ne à ses couppes, tant féminines que
masculines; esquelles choses il n'a suffisamment observé les
vrayes reigles de françoise poésie, et ne suys d'advis que en
cela les jeunes Poetes l'ensuyvent, mais bien qu'ilz cueillent
ses sentences comme belles fleurs, qu'ils contemplent l'esprit
qu'il avoit, que de luy apreignent à proprement descrire, et
qu'ils contrefacent sa veine, mesmement celle dont il use en ses
Ballades, qui est vrayment belle et héroïque, et ne fay double
qu'il n'eust emporté le chapeau de laurier devant tous les
Poètes de son temps, s'il eust esté nourry en la Court des Roys
et des Princes, là où les jugemens se amendent et les langaiges
se pollissent. Quant à l'industrie des lays qu'il feit en ses
Testamens, pour suffisamment la congnoistre et entendre il
fauldroit avoir esté de son temps à Paris, et avoir congneu
les lieux, les choses et les hommes dont il parle: la mémoire
desquelz tant plus se passera, tant moins se congnoistra icelle
industrie de ses lays dictz. Pour ceste cause, qui vouldra faire
une oeuvre de longue durée ne preigne son soubject sur telles
choses basses et particulières. Le reste des Oeuvres de nostre
Villon (hors cela) est de tel artifice, tant plain de bonne
doctrine et tellement painct de mille belles couleurs, que le
temps, qui tout efface, jusques icy ne l'a sceu effacer; et
moins encor l'effacera ores et d'icy en avant, que les bonnes
escriptures françoises sont et seront mieulx congneues et
recueillies que jamais.
Et pour ce (comme j'ay dit) que je n'ay touché à son antique
façon de parler, je vous ay exposé sur la marge, avecques les
annotations, ce qui m'a semblé le plus dur à entendre, laissant
le reste à vos promptes intelligences, comme_ ly Roys _pour_
le Roy, homs _pour homme_, compaing _pour_ compaignon; [P. 4]
_aussi force pluriers pour singuliers, et plusieurs autres
incongruitez dont estait plain le langaige mal lymé d'icelluy
temps.
Après, quand il s'est trouvé faulte de vers entiers, j'ay prins
peine de les refaire au plus près (selon mon possible) de
l'intention de l'autheur, et les trouverez expressément marquez
de cette marque_ +, _afin que ceulx qui les sçauront en la sorte
que Villon les fist effacent les nouveaulx pour faire place aux
vieulx.
Oultre plus, les termes et les vers qui estaient interposez,
trouverez reduictz en leurs places; les lignes trop courtes,
allongées; les trop longues acoursies; les mots obmys, remys;
les adjoutez ostez, et les tiltres myeulx attiltrez.
Finalement, j'ay changé l'ordre du livre, et m'a semblé plus
raisonnable de le faire commencer par le Petit Testament,
d'autant qu'il fut faict cinq ans avant l'autre.
Touchant le Jargon, je le laisse à corriger et exposer aux
successeurs de Villon en l'art de la pinse et du croq.
Et si quelqu'un d'adventure veult dire que tout ne soit
racoustré ainsi qu'il appartient, je luy respons dès maintenant
que, s'il estait autant navré en sa personne comme j'ay trouvé
Villon blessé en ses Oeuvres, il n'y a si expert chirurgien qui
le sceust panser sans apparence de cicatrice; et me suffira
que le labeur qu'en ce j'ay employé soit agréable au Roy mon
souverain, qui est cause et motif de ceste emprise et de
l'exécution d'icelle, pour l'avoir veu voulentiers escouter et
par très bon jugement estimer plusieurs passages des Oeuvres qui
s'ensuyvent._
MAROT [P. 5]
AU ROY FRANÇOIS Ier.
Si à Villon on treuve encor à dire,
S'il n'est reduict ainsi qu'ay prétendu,
A moy tout seul en soit le blasme (Sire),
Qui plus y ay travaillé qu'entendu;
Et s'il est mieux en son ordre estendu
Que paravant, de sorte qu'on l'en prise,
Le gré à vous en doyt estre rendu,
Qui fustes seul cause de l'entreprise.
[P. 7]
LE
PETIT TESTAMENT
DE MAISTRE
FRANÇOIS VILLON
FAIT L'AN 1456.
Mil quatre cens cinquante et six,
Je, François Villon, escollier,
Considérant, de sens rassis,
Le frain aux dents, franc au collier,
Qu'on doit ses oeuvres conseiller,
Comme Vegèce le racompte,
Saige Romain, grand conseiller,
Ou autrement on se mescompte.
II.
En ce temps que j'ay dit devant,
Sur le Noël, morte saison,
Lorsque les loups vivent de vent,
Et qu'on se tient en sa maison,
Pour le frimas, près du tison:
Cy me vint vouloir de briser
La très amoureuse prison
Qui souloit mon cueur desbriser.
III. [P.8]
Je le feis en telle façon,
Voyant Celle devant mes yeulx
Consentant à ma deffaçon,
Sans ce que jà luy en fust mieulx;
Dont je me deul et plains aux cieulx,
En requérant d'elle vengence
A tous les dieux venerieux,
Et du grief d'amours allégence.
IV.
Et, se je pense à ma faveur,
Ces doulx regrets et beaulx semblans
De très decepvante saveur,
Me trespercent jusques aux flancs:
Bien ilz ont vers moy les piez blancs
Et me faillent au grant besoing.
Planter me fault autre complant
Et frapper en un autre coing.
V.
Le regard de Celle m'a prins,
Qui m'a esté félonne et dure;
Sans ce qu'en riens aye mesprins,
Veult et ordonne que j'endure
La mort, et que plus je ne dure.
Si n'y voy secours que fouir.
Rompre veult la dure souldure,
Sans mes piteux regrets ouir!
VI.
Pour obvier à ses dangiers,
Mon mieulx est, ce croy, de partir.
Adieu! Je m'en voys à Angiers, [P. 9]
Puisqu'el ne me veult impartir
Sa grace, ne me departir.
Par elle meurs, les membres sains;
Au fort, je meurs amant martir,
Du nombre des amoureux saints!
VII.
Combien que le départ soit dur,
Si fault-il que je m'en esloingne.
Comme mon paouvre sens est dur!
Autre que moy est en queloingne,
Dont onc en forest de Bouloingne
Ne fut plus alteré d'humeur.
C'est pour moy piteuse besoingne:
Dieu en vueille ouïr ma clameur!
VIII.
Et puisque departir me fault,
Et du retour ne suis certain:
Je ne suis homme sans deffault,
Ne qu'autre d'assier ne d'estaing.
Vivre aux humains est incertain,
Et après mort n'y a relaiz:
Je m'en voys en pays loingtaing;
Si establiz ce présent laiz.
IX.
Premièrement, au nom du Père,
Du Filz et du Saint-Esperit,
Et de la glorieuse Mère
Par qui grace riens ne périt,
Je laisse, de par Dieu, mon bruit
A maistre Guillaume Villon,
Qui en l'honneur de son nom bruit, [P. 10]
Mes tentes et mon pavillon.
X.
A celle doncques que j'ay dict,
Qui si durement m'a chassé,
Que j'en suys de joye interdict
Et de tout plaisir déchassé,
Je laisse mon coeur enchassé,
Palle, piteux, mort et transy:
Elle m'a ce mal pourchassé,
Mais Dieu luy en face mercy!
XI.
Et à maistre Ythier, marchant,
Auquel je me sens très tenu,
Laisse mon branc d'acier tranchant,
Et à maistre Jehan le Cornu,
Qui est en gaige détenu
Pour ung escot six solz montant;
Je vueil, selon le contenu,
Qu'on luy livre, en le racheptant.
XII.
Item, je laisse à Sainct-Amant
Le Cheval Blanc avec la Mulle,
Et à Blaru, mon dyamant
Et l'Asne rayé qui reculle.
Et le décret qui articulle:
_Omnis utriusque sexus_,
Contre la Carmeliste bulle,
Laisse aux curez, pour mettre sus.
XIII. [P. 11]
Item, à Jehan Trouvé, bouchier,
Laisse le mouton franc et tendre,
Et ung tachon pour esmoucher
Le boeuf couronné qu'on veult vendre,
Et la vache qu'on ne peult prendre.
Le vilain qui la trousse au col,
S'il ne la rend, qu'on le puist pendre
Ou estrangler d'un bon licol!
XIV.
Et à maistre Robert Vallée,
Povre clergeon au Parlement,
Qui ne tient ne mont ne vallée,
J'ordonne principalement
Qu'on luy baille legerement
Mes brayes, estans aux trumellières,
Pour coeffer plus honestement
S'amye Jehanneton de Millières.
XV.
Pour ce qu'il est de lieu honeste,
Fault qu'il soit myeulx recompensé,
Car le Saint-Esprit l'admoneste.
Ce obstant qu'il est insensé.
Pour ce, je me suis pourpensé,
Puysqu'il n'a sens mais qu'une aulmoire,
De recouvrer sur Malpensé,
Qu'on lui baille, l'Art de mémoire.
XVI.
Item plus, je assigne la vie
Du dessusdict maistre Robert... [P. 12]
Pour Dieu! n'y ayez point d'envie!
Mes parens, vendez mon haubert,
Et que l'argent, ou la pluspart,
Soit employé, dedans ces Pasques,
Pour achepter à ce poupart
Une fenestre emprès Saint-Jacques.
XVII.
Derechief, je laisse en pur don
Mes gands et ma hucque de soye
A mon amy Jacques Cardon;
Le gland aussi d'une saulsoye,
Et tous les jours une grosse oye
Et ung chappon de haulte gresse;
Dix muys de vin blanc comme croye,
Et deux procès, que trop n'engresse.
XVIII.
Item, je laisse à ce jeune homme,
René de Montigny, troys chiens;
Aussi à Jehan Raguyer, la somme
De cent frans, prins sur tous mes biens;
Mais quoy! Je n'y comprens en riens
Ce que je pourray acquerir:
On ne doit trop prendre des siens,
Ne ses amis trop surquerir.
XIX.
Item, au seigneur de Grigny
Laisse la garde de Nygon,
Et six chiens plus qu'à Montigny,
Vicestre, chastel et donjon;
Et à ce malostru Changon,
Moutonnier qui tient en procès,
Laisse troys coups d'ung escourgon, [P. 13]
Et coucher, paix et aise, en ceps.
XX.
Et à maistre Jacques Raguyer,
Je laisse l'Abreuvoyr Popin,
Pour ses paouvres seurs grafignier;
Tousjours le choix d'ung bon lopin,
Le trou de la Pomme de pin,
Le doz aux rains, au feu la plante,
Emmailloté en jacopin;
Et qui vouldra planter, si plante.
XXI.
Item, à maistre Jehan Mautainct
Et maistre Pierre Basannier,
Le gré du Seigneur, qui attainct
Troubles, forfaits, sans espargnier;
Et à mon procureur Fournier,
Bonnetz courts, chausses semellées,
Taillées sur mon cordouennier,
Pour porter durant ces gellées.
XXII.
Item, au chevalier du guet,
Le heaulme luy establis;
Et aux pietons qui vont d'aguet
Tastonnant par ces establis,
Je leur laisse deux beaulx rubis,
La lenterne à la Pierre-au-Let.,
Voire-mais, j'auray les _Troys licts_,
S'ilz me meinent en Chastellet.
XXIII. [P. 14]
Item, à Perrenet Marchant,
Qu'on dit le Bastard de la Barre,
Pour ce qu'il est ung bon marchant,
Luy laisse trois gluyons de feurre
Pour estendre dessus la terre
A faire l'amoureux mestier,
Où il luy fauldra sa vie querre,
Car il ne scet autre mestier.
XXIV.
Item, au Loup et à Chollet,
Je laisse à la foys un canart,
Prins sous les murs, comme on souloit,
Envers les fossez, sur le tard;
Et à chascun un grand tabart
De cordelier, jusques aux pieds,
Busche, charbon et poys au lart,
Et mes housaulx sans avantpiedz.
XXV.
Derechief, je laisse en pitié,
A troys petitz enfans tous nudz,
Nommez en ce présent traictié,
Paouvres orphelins impourveuz,
Tous deschaussez, tous despourveus,
Et desnuez comme le ver;
J'ordonne qu'ils seront pourveuz,
Au moins pour passer cest yver.
XXVI.
Premièrement, Colin Laurens,
Girard Gossoyn et Jehan Marceau,
Desprins de biens et de parens, [P. 15]
Qui n'ont vaillant l'anse d'ung ceau,
Chascun de mes biens ung faisseau,
Ou quatre blancs, s'ilz l'ayment mieulx;
Ils mangeront maint bon morceau,
Ces enfans, quand je seray vieulx!
XXVII.
Item, ma nomination,
Que j'ay de l'Université,
Laisse par résignation,
Pour forclorre d'adversité
Paouvres clercs de ceste cité,
Soubz cest _intendit_ contenuz:
Charité m'y a incité,
Et Nature, les voyant nudz.
XXVIII.
C'est maistre Guillaume Cotin
Et maistre Thibault de Vitry,
Deux paouvres clercs, parlans latin,
Paisibles enfans, sans estry,
Humbles, bien chantans au lectry.
Je leur laisse cens recevoir
Sur la maison Guillot Gueuldry,
En attendant de mieulx avoir.
XXIX.
Item plus, je adjoinctz à la Crosse
Celle de la rue Sainct-Anthoine,
Et ung billart de quoy on crosse,
Et tous les jours plain pot de Seine,
Aux pigons qui sont en l'essoine,
Enserrez soubz trappe volière,
Et mon mirouer bel et ydoyne, [P. 16]
Et la grace de la geollière.