(Le frère de celui qui avait donné l'hospitalité à Mme de Chevreuse.)
«Monsieur, j'ai reçu par vostre gentilhomme la lettre que vous
avez pris la peine de m'escrire. Elle parle en termes si positifs
de l'attachement que vous voulez avoir à mes interests et de la
forte passion que vous avez de m'en donner des preuves, que si je
n'y respondois simplement que par des parolles, je croirois avoir
mal correspondu à des avances si obligeantes, et mal connu la
valeur de ce que vous m'avez donné. Je me tiens donc obligé à
passer à des effets qui vous fassent paroistre la sincérité de mon
affection et de mon estime; et comme je songerai de mon costé aux
moyens que j'en puis avoir, je vous prie aussi de me les suggerer
avec une entière liberté, afin que je puisse vous faire
connoistre que c'est du cœur que je parle, quand je vous asseure
que personne au monde n'a plus d'envie de vous servir que moi.
Cependant, je vous dirai que j'ai esté ravi de voir ce que vous me
mandez des sentiments de M. vostre frère, dont je n'avois jamais
douté; et la confiance avec laquelle je vous ai descouvert
quelques particularités que j'avois apprises sur son subjest, en
doit estre une marque bien certaine. Je suis asseuré que quand il
auroit eu des lettres de Mme de Chevreuse, et que mesme il y
auroit fait response, ce n'auroit esté qu'à dessein de lui
inspirer les bons sentiments qu'elle ne veut pas prendre de
soi-mesme. C'est sa coustume de relever extresmement les
intelligences qu'elle entretient en France, pour se rendre plus
considérable auprès des Espagnols, et je sçai qu'en la dernière
conférence qui s'est faite ces jours passés à Spa, entre elle,
Saint-Ibar, l'abbé de Mercy et le secrétaire Galareta, elle a
parlé fort librement du pouvoir absolu qu'elle dit avoir sur vous
et sur d'autres personnes de qualité du royaume, qui non plus que
vous n'en sçavent rien, et dont aussi vous ne devez point vous
soucier les uns ni les autres. Ce sont chimères et suppositions
qui ne laissent pas de lui estre utiles pour se tenir en
considération au pays où elle est. Le plus grand mal que j'y vois,
c'est que les Espagnols s'y amusent tousjours, quoiqu'ils n'en
ayent jamais tiré aucun fruit, et que ces fausses espérances leur
ostent les pensées de paix que le mauvais estat où sont leurs
affaires de tous costés leur conseilleroient autrement. Cependant,
je demeure avec une entière cordialité, etc., etc.»