MÉMOIRE DE M. DE CANGÉ LA BRETONNIÈRE DU 18 SEPTEMBRE 1644.

«Despuis le mémoire donné il y a huit jours à Paris, j'ai fait

rencontre d'un gentilhomme appelé Mollière (?), qui avoit laissé

le duc d'Espernon (Bernard, le seul héritier subsistant du vieux

duc Jean Louis) en Gascogne..., et estoit venu de sa part, à ce

qu'il me dit, porter quelques despesches à leurs Majestés; et sur

ce que je lui demandai si son maistre arriveroit cet hiver en

cour, il me dit que non, et qu'il estoit plus utile en son

gouvernement pour le service du Roy, et que, bien que quelques

personnes désirassent son retour près de S. M., il s'estoit résolu

à ne point partir de son gouvernement. Ensuite je lui dis qu'il y

avoit à craindre que son refus ne fût expliqué à désobéissance; il

me fit response qu'il estoit appuyé d'une si puissante protection

qu'il ne craignoit point ses ennemis. Après divers langages, je le

conjurai par l'ancienne cognoissance et amitié que nous avons eue

de longtemps ensemble, de m'apprendre s'il y avoit quelque espoir

de la liberté du duc de Beaufort; il me dit que, pour me parler en

confidence, cette mesme liberté estoit désirée des (plus grands

seigneurs) de la cour, mais que l'on avoit remarqué si peu de

résolution en son Altesse Royale pour demander la grace du

prisonnier que l'on avoit peine à en bien esperer, que la Reyne

d'Angleterre en feroit priere pressante à sa dite Altesse à

l'insçu de la Reyne; de plus, qu'il y avoit aupres de la mesme

Altesse deux personnes qui agissoient puissamment près d'elle et

faisoient indirectement agir beaucoup d'autres... Ils espèrent

aussi que la gouvernante du Roy apuiera près S. M. pour lui faire

faire prière à S. A. à l'insçu de la Reyne pour la resoudre

d'autant plus à supplier la Reyne en faveur du prisonnier. Ils se

persuadent la mesme chose de Mademoiselle envers monsieur son pere

par la recommandation de sa gouvernante.

«Ensuite je feignis de demander où estoit le comte de Maillé,

autrement Beaupuy. Il m'a dit qu'il estoit exilé avec trois

autres. De plus je l'enquis s'il n'avoit point vu, depuis le

malheur du duc de Vendosme, les Campion, Brillet et Vaumorin, qui

estoient à lui. Il me dit qu'il n'y avoit lors près de son maistre

que le nommé Tierceville, et du despuis le nommé Vaumorin, mais

non Brillet ni les Campion, mais que le jeune Campion estoit

arrivé depuis trois jours à Paris en habit d'anglois qui venoit

chercher le nommé Craft qui estoit près la Reine d'Angleterre,

lequel ne voulut point qu'il fut vu de la dite Reyne ni cognu en

la cour. Il m'assura qu'il estoit logé à l'hostel de Nemours; et

dans l'estonnement que je feignis avoir de sa hardiesse, il me dit

qu'il ne sortoit point de ce mesme hostel que sur un cheval de

mille escus, et qu'un homme qui meprise sa vie est capable

d'entreprendre de grandes choses. Et lorsque je le voulus en

quelque façon forcer de s'expliquer en confidence, il me repliqua

de rechef en gascon, etc., etc.

«Il me temoigna aussi que le duc de Nemours estoit extremement

mécontent, et qu'il en avoit dit force particularités au comte de

Candale, où il estoit present; qu'ensuite le dit comte lui avoit

dit qu'estant allé visiter Monseigneur, les Suisses lui refusèrent

la porte, quoiqu'en sa présence ils laissèrent entrer à l'hostel

de son Eminence trois carrosses. Et comme je feignois avoir un

regret extrême de laisser partir de Paris le jeune Campion, il

m'assura qu'il lui avoit assuré d'être à Agen dans la fin

d'octobre, et que si je voulois venir me divertir quelques mois en

ces quartiers, il me feroit voir des esprits d'agreable

conversation. Je lui dis ensuite que j'avois dessein d'y aller

faire priere à M. l'archeveque de Bordeaux de donner à quelqu'un

de mes nepveux quelque benefice, et qu'ensuite je lui promettois

d'aller rendre mes debvoirs à son maistre et de faire quelque

sejour en sa cour. Il me dit de plus qu'en cette même cour et dans

le climat où elle fait sejour l'on pensoit que les affaires

changeroient de face dans le quartier d'hiver. Il m'a assuré que

l'un des Campion, mais il ne m'a pas voulu dire si c'estoit

Feuqueret, estoit venu avec lui trois journées, qu'il l'avoit

laissé sur les confins d'Allemagne en volonté de venir jusques à

Anet par la Flandre, et en sa maison qui est proche, ce qu'il eut

déjà fait s'il ne fut tombé malade...»

«Monsieur,... je suis demeuré à Bourdeaux jusques à l'arrivée du

comte de Candale qui fut le 17 de ce mesme mois, et le 20e j'en

suis parti pour m'en revenir chez moi en cette province de

Touraine dans laquelle j'ai trouvé la duchesse de Chevreuse fort

affligée et alarmée avec ceux de sa confidence, en telle sorte

qu'ils se tiennent plus sur leurs gardes que de coutume, et ne

parlent pas avec tant d'audace. Or ce que j'ai pu apprendre de

plus important en trois jours de séjour que j'ai fait en sa cour

est qu'ils ont employé un religieux jeune de 25 à 26 ans, ainsi

que l'on me l'a dépeint, qui est de l'ordre des Carmes mitigés,

lequel on dit estre fils d'un officier du parlement de Rennes, et

qu'on estime excellent medecin, pour conferer estant à Paris avec

le medecin qui fut pris à Tours de la maladie d'une dame de ces

quartiers, laquelle est femme du sieur de Sure et fille du sieur

de Pontcarré, qui est demeuré en ces quartiers malade d'une

hydropisie formée. Mais je puis assurer Monseigneur que ce n'est

qu'un pur pretexte, et que ce mesme religieux s'est chargé de

donner un billet estant dans la prison au dit medecin prisonier,

et de lui parler s'il peut en particulier pour l'assurer qu'il ne

doit point avoir peur, et que Mademoiselle devoit, par les prieres

pressantes de la comtesse de Fiesque, supplier son Altesse Royale

de ne permettre qu'on lui fasse son proces. A ce qu'il paroît,

l'on voudroit qu'une mort subite l'eut oté du monde. Ce qu'il

sçait fait craindre beaucoup de monde. Ce mesme religieux, auquel

on doit prendre garde, a sejourné quinze jours dans une maison

appelée la Gueritande proche de Montbazon, pendant lequel temps le

maistre de la dite maison, qui est un des confidents de la

duchesse, a conféré avec force personnes de sa part; puis, pour

avoir plus de moyens de faciliter leurs desseins, l'on l'a mené

chez le dit sieur de Sure pour ordonner sur la maladie de la dite

femme, sans lui donner, à ce qu'ils font voir, aucune cognoissance

de ce qu'ils prétendent faire ni de leur secret, hors que, dans

l'estime qu'ils lui font avoir de la capacité du prisonnier, ils

lui ont persuadé d'escrire au sieur de Pontcarré, son beau-pere,

pour lui faciliter par sa faveur le moyen de conférer de sa

doctrine de medecine avec le mesme prisonier. Il y a plus,

Monsieur, c'est que lorsqu'il passa à Amboise, une demoiselle, qui

est femme d'un officier de la forêt du dit lieu appelé Lussant,

lui fit donner dextrement par la servante de l'hostellerie un

petit papier écrit en arrivant de Chinon au dit Amboise sur les

huit heures du soir. Elle eut l'assurance de ce faire sur le

souvenir que lui fit avoir la dite demoiselle qu'il avoit

autrefois ordonné pour elle estant extremement malade il y a près

d'un an, et aussi qu'il lui fut donné une pistole et demie par la

dite demoiselle, selon l'instruction de son mari qui est le

mouchard de tous les mécontents, lequel reçoit toutes les années

des bienfaits de leurs Majestés par les entremises du duc de

Montbazon, comte de La Rochefoucauld et prince de Marsillac son

fils, qui l'ont protégé jusques ici de telle sorte que diverses

personnes qui avoient obtenu des commissions pour informer des

ruines qu'il a faites de la forêt d'Amboise, ont été puissamment

par ces seigneurs obstaclés[461]. J'en avois escrit quelque chose

par les premieres depesches que je commençai à faire; ensuitte

desquelles ces Messieurs n'ont laissé de lui faire toucher argent

de leurs Majestés; et s'il n'y eut eu aucune conséquence je

n'aurois pas réitéré, mais je croirois extrêmement manquer au

service que je dois à Monseigneur si je dissimulois les mauvaises

volontés qu'il a contre son service, pouvant assurer avec

certitude que de sa seule maison sont sortis les premiers bruits

qui ont couru en cette province parmi les peuples que l'on avoit

arreté de grandes sommes d'argent qu'on transportoit en Italie; et

il veut faire croire, quand il debite une nouvelle, qu'elle lui a

esté soigneusement escrite par les nommés Lucas, secrétaire du

Roy, et Lamy, qui l'a esté aussi du feu marechal d'Effiat,

lesquels sont parens de la femme du dit Lussant, que je ne

pretends neantmoins accuser d'aucune intelligence, n'en ayant

jusques ici entendu parler pour leur particulier, sinon que leur

estourdi de parent s'est prévalu beaucoup de fois d'eux dans les

services qu'il rend en cette cour et à tous les autres mécontents,

desquels il sçait des particularités fort importantes et qui

seroient faciles à tirer de lui, tant sur le sujet des voyages que

quelques personnes ont fait faire vers les ducs de Lorraine et de

Vendosme qu'ailleurs en ce royaume, qui causa le dit Lussant à

s'en vouloir fuir à La Rochefoucauld lorsqu'il sçut la prise du

medecin, sans qu'il fut rassuré. Il a bien sa mesme audace, mais

non pas sa resolution, car s'il estoit arresté la peur lui feroit

tout dire. L'on lui fait croire neantmoins que son malheur lui

sera avantageux, s'il estoit arresté, à cause qu'estant

extrêmement hai en cette province on lui persuade que s'il est

accusé tous ses temoings seront dignes de récusation. Mais s'il

estoit prisonier, son esprit ne seroit capable de demesler telle

fusée. Il ne peut aussi ignorer le pernicieux dessein qu'a

Feuqueret (Henri de Campion), que l'on croit, à Bourdeaux, estre

allé voir depuis peu de jours, avec le jeune Beaupuy, le comte de

Fiesque qu'il a mandé en Hollande. C'est un bruit qui court à la

cour du duc d'Espernon. A l'arrivée de son fils, ils furent deux

heures enfermés dans un cabinet, et dans leur conference ils

parlèrent fort, à ce que j'ai sçu de bonne part, du refus qui fut

fait, à ce qu'on dit en leur cour, au mois de septembre dernier, à

ce mesme fils de l'entrée de la maison de Monseigneur par un

suisse de son Éminence, avec beaucoup d'autres langages qui

seroient trop longs à déduire par escrit, et que je réserve à

exprimer de vive voix, me contentant par cette occasion de

supplier tres humblement Monseigneur de ne point mepriser ce que

j'ai mandé sur le sujet de l'abbé de la Riviere et du nommé De

Souches qui ont fait et font tout leur pouvoir pour faire agir

leur maistre autrement qu'il ne doit et qu'il n'a voulu jusques à

présent. Il y en a d'autres qui contribuent à ce mesme dessein,

mais non si adroits, si capables ni si pernicieux, ni même si

propres à esloigner les apparences de ce qu'ils ont projeté. Et

n'estant pas plus assuré de mourir que je le suis de leur mauvais

dessein, quoiqu'ils fassent paroistre le contraire, je

m'estimerois le plus infidele serviteur si je manquois par toutes

les nouvelles que j'en apprends d'en faire certain Monseigneur qui

y est autant interessé que leurs Majestés. C'est en ces deux

personnes que les factieux ont leur principal espoir, et qu'ils

savent estre parfaitement acquis à la maison de Guise, pas un

desquels, de la façon que j'en ai entendu parler confidemment, son

Eminence ne se peut assurer de leur affection, hors le comte

d'Harcourt; aussi les mesmes factieux ne l'aiment point, à ce

qu'il paroit. J'omets à dire que ces deux agents de son Altesse

font esperer aux mécontents qu'ils feront en sorte, lorsqu'il en

sera temps, de lui faire demander à la Reyne tout ce qui depend de

la duché d'Orléans et comté de Blois, ainsi qu'avoit feu M. le duc

d'Anjou par le traité qui en fut fait avec le Roy Henry. Ils en

souhaitent le refus. C'est, Monsieur, ce que je puis escrire par

cette occasion, vous suppliant tres humblement agréer que

j'aprenne de vous les commandemens de Monseigneur, et me faire

cette grace de faire souvenir son Eminence de ce que sa bonté me

fit l'honneur de m'assurer qu'en attendant qu'elle me fit donner

quelque chose de solide, elle me feroit payer par son authorité ma

pension, le brevet de laquelle j'ai laissé, ainsi que m'avez

ordonné, à vostre secretaire pour vous le representer, s'il en est

besoing, à la fin de cette année. Ce que je toucherai, je ne

l'espargnerai pas, et l'emploirai de tout mon cœur au service de

Monseigneur.»

[461] _Sic_, et plus loin, p. 520.

Madame de Chevreuse Nouvelles études sur les femmes illustres et la société du 17e siècle · 第 77 / 119 题