«Despuis le mémoire donné il y a huit jours à Paris, j'ai fait
rencontre d'un gentilhomme appelé Mollière (?), qui avoit laissé
le duc d'Espernon (Bernard, le seul héritier subsistant du vieux
duc Jean Louis) en Gascogne..., et estoit venu de sa part, à ce
qu'il me dit, porter quelques despesches à leurs Majestés; et sur
ce que je lui demandai si son maistre arriveroit cet hiver en
cour, il me dit que non, et qu'il estoit plus utile en son
gouvernement pour le service du Roy, et que, bien que quelques
personnes désirassent son retour près de S. M., il s'estoit résolu
à ne point partir de son gouvernement. Ensuite je lui dis qu'il y
avoit à craindre que son refus ne fût expliqué à désobéissance; il
me fit response qu'il estoit appuyé d'une si puissante protection
qu'il ne craignoit point ses ennemis. Après divers langages, je le
conjurai par l'ancienne cognoissance et amitié que nous avons eue
de longtemps ensemble, de m'apprendre s'il y avoit quelque espoir
de la liberté du duc de Beaufort; il me dit que, pour me parler en
confidence, cette mesme liberté estoit désirée des (plus grands
seigneurs) de la cour, mais que l'on avoit remarqué si peu de
résolution en son Altesse Royale pour demander la grace du
prisonnier que l'on avoit peine à en bien esperer, que la Reyne
d'Angleterre en feroit priere pressante à sa dite Altesse à
l'insçu de la Reyne; de plus, qu'il y avoit aupres de la mesme
Altesse deux personnes qui agissoient puissamment près d'elle et
faisoient indirectement agir beaucoup d'autres... Ils espèrent
aussi que la gouvernante du Roy apuiera près S. M. pour lui faire
faire prière à S. A. à l'insçu de la Reyne pour la resoudre
d'autant plus à supplier la Reyne en faveur du prisonnier. Ils se
persuadent la mesme chose de Mademoiselle envers monsieur son pere
par la recommandation de sa gouvernante.
«Ensuite je feignis de demander où estoit le comte de Maillé,
autrement Beaupuy. Il m'a dit qu'il estoit exilé avec trois
autres. De plus je l'enquis s'il n'avoit point vu, depuis le
malheur du duc de Vendosme, les Campion, Brillet et Vaumorin, qui
estoient à lui. Il me dit qu'il n'y avoit lors près de son maistre
que le nommé Tierceville, et du despuis le nommé Vaumorin, mais
non Brillet ni les Campion, mais que le jeune Campion estoit
arrivé depuis trois jours à Paris en habit d'anglois qui venoit
chercher le nommé Craft qui estoit près la Reine d'Angleterre,
lequel ne voulut point qu'il fut vu de la dite Reyne ni cognu en
la cour. Il m'assura qu'il estoit logé à l'hostel de Nemours; et
dans l'estonnement que je feignis avoir de sa hardiesse, il me dit
qu'il ne sortoit point de ce mesme hostel que sur un cheval de
mille escus, et qu'un homme qui meprise sa vie est capable
d'entreprendre de grandes choses. Et lorsque je le voulus en
quelque façon forcer de s'expliquer en confidence, il me repliqua
de rechef en gascon, etc., etc.
«Il me temoigna aussi que le duc de Nemours estoit extremement
mécontent, et qu'il en avoit dit force particularités au comte de
Candale, où il estoit present; qu'ensuite le dit comte lui avoit
dit qu'estant allé visiter Monseigneur, les Suisses lui refusèrent
la porte, quoiqu'en sa présence ils laissèrent entrer à l'hostel
de son Eminence trois carrosses. Et comme je feignois avoir un
regret extrême de laisser partir de Paris le jeune Campion, il
m'assura qu'il lui avoit assuré d'être à Agen dans la fin
d'octobre, et que si je voulois venir me divertir quelques mois en
ces quartiers, il me feroit voir des esprits d'agreable
conversation. Je lui dis ensuite que j'avois dessein d'y aller
faire priere à M. l'archeveque de Bordeaux de donner à quelqu'un
de mes nepveux quelque benefice, et qu'ensuite je lui promettois
d'aller rendre mes debvoirs à son maistre et de faire quelque
sejour en sa cour. Il me dit de plus qu'en cette même cour et dans
le climat où elle fait sejour l'on pensoit que les affaires
changeroient de face dans le quartier d'hiver. Il m'a assuré que
l'un des Campion, mais il ne m'a pas voulu dire si c'estoit
Feuqueret, estoit venu avec lui trois journées, qu'il l'avoit
laissé sur les confins d'Allemagne en volonté de venir jusques à
Anet par la Flandre, et en sa maison qui est proche, ce qu'il eut
déjà fait s'il ne fut tombé malade...»
«Monsieur,... je suis demeuré à Bourdeaux jusques à l'arrivée du
comte de Candale qui fut le 17 de ce mesme mois, et le 20e j'en
suis parti pour m'en revenir chez moi en cette province de
Touraine dans laquelle j'ai trouvé la duchesse de Chevreuse fort
affligée et alarmée avec ceux de sa confidence, en telle sorte
qu'ils se tiennent plus sur leurs gardes que de coutume, et ne
parlent pas avec tant d'audace. Or ce que j'ai pu apprendre de
plus important en trois jours de séjour que j'ai fait en sa cour
est qu'ils ont employé un religieux jeune de 25 à 26 ans, ainsi
que l'on me l'a dépeint, qui est de l'ordre des Carmes mitigés,
lequel on dit estre fils d'un officier du parlement de Rennes, et
qu'on estime excellent medecin, pour conferer estant à Paris avec
le medecin qui fut pris à Tours de la maladie d'une dame de ces
quartiers, laquelle est femme du sieur de Sure et fille du sieur
de Pontcarré, qui est demeuré en ces quartiers malade d'une
hydropisie formée. Mais je puis assurer Monseigneur que ce n'est
qu'un pur pretexte, et que ce mesme religieux s'est chargé de
donner un billet estant dans la prison au dit medecin prisonier,
et de lui parler s'il peut en particulier pour l'assurer qu'il ne
doit point avoir peur, et que Mademoiselle devoit, par les prieres
pressantes de la comtesse de Fiesque, supplier son Altesse Royale
de ne permettre qu'on lui fasse son proces. A ce qu'il paroît,
l'on voudroit qu'une mort subite l'eut oté du monde. Ce qu'il
sçait fait craindre beaucoup de monde. Ce mesme religieux, auquel
on doit prendre garde, a sejourné quinze jours dans une maison
appelée la Gueritande proche de Montbazon, pendant lequel temps le
maistre de la dite maison, qui est un des confidents de la
duchesse, a conféré avec force personnes de sa part; puis, pour
avoir plus de moyens de faciliter leurs desseins, l'on l'a mené
chez le dit sieur de Sure pour ordonner sur la maladie de la dite
femme, sans lui donner, à ce qu'ils font voir, aucune cognoissance
de ce qu'ils prétendent faire ni de leur secret, hors que, dans
l'estime qu'ils lui font avoir de la capacité du prisonnier, ils
lui ont persuadé d'escrire au sieur de Pontcarré, son beau-pere,
pour lui faciliter par sa faveur le moyen de conférer de sa
doctrine de medecine avec le mesme prisonier. Il y a plus,
Monsieur, c'est que lorsqu'il passa à Amboise, une demoiselle, qui
est femme d'un officier de la forêt du dit lieu appelé Lussant,
lui fit donner dextrement par la servante de l'hostellerie un
petit papier écrit en arrivant de Chinon au dit Amboise sur les
huit heures du soir. Elle eut l'assurance de ce faire sur le
souvenir que lui fit avoir la dite demoiselle qu'il avoit
autrefois ordonné pour elle estant extremement malade il y a près
d'un an, et aussi qu'il lui fut donné une pistole et demie par la
dite demoiselle, selon l'instruction de son mari qui est le
mouchard de tous les mécontents, lequel reçoit toutes les années
des bienfaits de leurs Majestés par les entremises du duc de
Montbazon, comte de La Rochefoucauld et prince de Marsillac son
fils, qui l'ont protégé jusques ici de telle sorte que diverses
personnes qui avoient obtenu des commissions pour informer des
ruines qu'il a faites de la forêt d'Amboise, ont été puissamment
par ces seigneurs obstaclés[461]. J'en avois escrit quelque chose
par les premieres depesches que je commençai à faire; ensuitte
desquelles ces Messieurs n'ont laissé de lui faire toucher argent
de leurs Majestés; et s'il n'y eut eu aucune conséquence je
n'aurois pas réitéré, mais je croirois extrêmement manquer au
service que je dois à Monseigneur si je dissimulois les mauvaises
volontés qu'il a contre son service, pouvant assurer avec
certitude que de sa seule maison sont sortis les premiers bruits
qui ont couru en cette province parmi les peuples que l'on avoit
arreté de grandes sommes d'argent qu'on transportoit en Italie; et
il veut faire croire, quand il debite une nouvelle, qu'elle lui a
esté soigneusement escrite par les nommés Lucas, secrétaire du
Roy, et Lamy, qui l'a esté aussi du feu marechal d'Effiat,
lesquels sont parens de la femme du dit Lussant, que je ne
pretends neantmoins accuser d'aucune intelligence, n'en ayant
jusques ici entendu parler pour leur particulier, sinon que leur
estourdi de parent s'est prévalu beaucoup de fois d'eux dans les
services qu'il rend en cette cour et à tous les autres mécontents,
desquels il sçait des particularités fort importantes et qui
seroient faciles à tirer de lui, tant sur le sujet des voyages que
quelques personnes ont fait faire vers les ducs de Lorraine et de
Vendosme qu'ailleurs en ce royaume, qui causa le dit Lussant à
s'en vouloir fuir à La Rochefoucauld lorsqu'il sçut la prise du
medecin, sans qu'il fut rassuré. Il a bien sa mesme audace, mais
non pas sa resolution, car s'il estoit arresté la peur lui feroit
tout dire. L'on lui fait croire neantmoins que son malheur lui
sera avantageux, s'il estoit arresté, à cause qu'estant
extrêmement hai en cette province on lui persuade que s'il est
accusé tous ses temoings seront dignes de récusation. Mais s'il
estoit prisonier, son esprit ne seroit capable de demesler telle
fusée. Il ne peut aussi ignorer le pernicieux dessein qu'a
Feuqueret (Henri de Campion), que l'on croit, à Bourdeaux, estre
allé voir depuis peu de jours, avec le jeune Beaupuy, le comte de
Fiesque qu'il a mandé en Hollande. C'est un bruit qui court à la
cour du duc d'Espernon. A l'arrivée de son fils, ils furent deux
heures enfermés dans un cabinet, et dans leur conference ils
parlèrent fort, à ce que j'ai sçu de bonne part, du refus qui fut
fait, à ce qu'on dit en leur cour, au mois de septembre dernier, à
ce mesme fils de l'entrée de la maison de Monseigneur par un
suisse de son Éminence, avec beaucoup d'autres langages qui
seroient trop longs à déduire par escrit, et que je réserve à
exprimer de vive voix, me contentant par cette occasion de
supplier tres humblement Monseigneur de ne point mepriser ce que
j'ai mandé sur le sujet de l'abbé de la Riviere et du nommé De
Souches qui ont fait et font tout leur pouvoir pour faire agir
leur maistre autrement qu'il ne doit et qu'il n'a voulu jusques à
présent. Il y en a d'autres qui contribuent à ce mesme dessein,
mais non si adroits, si capables ni si pernicieux, ni même si
propres à esloigner les apparences de ce qu'ils ont projeté. Et
n'estant pas plus assuré de mourir que je le suis de leur mauvais
dessein, quoiqu'ils fassent paroistre le contraire, je
m'estimerois le plus infidele serviteur si je manquois par toutes
les nouvelles que j'en apprends d'en faire certain Monseigneur qui
y est autant interessé que leurs Majestés. C'est en ces deux
personnes que les factieux ont leur principal espoir, et qu'ils
savent estre parfaitement acquis à la maison de Guise, pas un
desquels, de la façon que j'en ai entendu parler confidemment, son
Eminence ne se peut assurer de leur affection, hors le comte
d'Harcourt; aussi les mesmes factieux ne l'aiment point, à ce
qu'il paroit. J'omets à dire que ces deux agents de son Altesse
font esperer aux mécontents qu'ils feront en sorte, lorsqu'il en
sera temps, de lui faire demander à la Reyne tout ce qui depend de
la duché d'Orléans et comté de Blois, ainsi qu'avoit feu M. le duc
d'Anjou par le traité qui en fut fait avec le Roy Henry. Ils en
souhaitent le refus. C'est, Monsieur, ce que je puis escrire par
cette occasion, vous suppliant tres humblement agréer que
j'aprenne de vous les commandemens de Monseigneur, et me faire
cette grace de faire souvenir son Eminence de ce que sa bonté me
fit l'honneur de m'assurer qu'en attendant qu'elle me fit donner
quelque chose de solide, elle me feroit payer par son authorité ma
pension, le brevet de laquelle j'ai laissé, ainsi que m'avez
ordonné, à vostre secretaire pour vous le representer, s'il en est
besoing, à la fin de cette année. Ce que je toucherai, je ne
l'espargnerai pas, et l'emploirai de tout mon cœur au service de
Monseigneur.»
[461] _Sic_, et plus loin, p. 520.