«Monseigneur, je puis avec vérité assurer votre Éminence qu'estant
ici de retour il y a aujourd'hui huit jours, j'y ai trouvé Mme de
Chevreuse m'y attendant avec de grandes impatiences pour donner
ordre à ses affaires, et y régler le jour de son départ. A l'heure
même que je fus arrivé, elle le fut dire à la Reyne de la
Grande-Bretagne pour demander congé; laquelle, pour conclusion,
lui dit qu'elle n'auroit point de vaisseau de quinze jours. Il
fallut promettre ces quinze jours, et son partement fut arrêté au
13 de ce mois pour aller à Douvres s'embarquer, avec résolution
même que nous avons prise ensemble, que s'il n'y avoit un vaisseau
du Roy de la Grande-Bretagne, d'en prendre un marchand. Le
lendemain Madame fit sa dépêche au Roy de la Grande-Bretagne, pour
ses remerciements et son adieu; laquelle dépêche j'ai vue et
estoit bien faite. Enfin, Monseigneur, tout est ainsi arrêté.
(Elle) a écrit à monseigneur son mari lui envoyer carrosse et
chevaux à Dieppe, et à M. Du Dorat l'y venir trouver. Nous sommes
donc en cet état, et moi j'ai trouvé que de vérité elle doit plus
que je ne croyois, ayant vécu toute cette année d'emprunt, n'ayant
voulu prendre l'argent qu'on lui a offert pour s'acquitter, et a
donné des pierreries en gage et nantissement. Elle vivoit contente
en cette résolution jusques à hier au soir, qu'elle reçut la
lettre de laquelle j'envoie copie à votre Éminence, la dite lettre
écrite et signée de la main de celui qui l'écrit (la lettre du duc
de Lorraine). Tout aussitôt elle me fit chercher pour me la
communiquer, et je la trouvai dans des peines extrêmes et des
appréhensions non imaginables. Je lui ai dit toutes les raisons
que je sçais et qu'elle même connoist parfaitement pour lui ôter
ces inquiétudes. Ce faisant elle m'a dit que je lui faisois
plaisir, et qu'elle même croyoit plutôt le bien que le mal.
Toutefois, Monseigneur, ce pauvre esprit travaille tant que cela
est pitoyable. A même temps que nous eûmes lu cette lettre
ensemble, il arriva compagnie, entr'autres M. Digby qui fut cause
qu'elle me laissa la lettre quelque temps entre les mains,
laquelle secretement je copiai promptement, et ai cru vous devoir
faire promptement cette dépêche secrète et sans son sçu par cet
homme exprès. Votre Éminence verra, comme celui qui écrit promet
que le sieur de Ville la doit, ce semble, voir; c'est pourquoi
elle a quelque opinion qu'il sera ici dans quatre ou cinq jours;
qui fait que je n'ai pas voulu quitter, ni faire semblant d'avoir
aucune alarme; car sans cela je fusse allé moi-même. Votre
Éminence aura, s'il lui plaist, pitié de cet esprit à qui on donne
tant de peines, lequel elle peut guérir et consoler si par charité
et bonté elle avoit agréable de lui faire un mot de sa main, ou à
moi me mander et commander ce qu'il lui plaira pour l'ôter de ces
peines et inquiétudes, pour partir avec contentement: car
quoiqu'elle soit entièrement résolue et assez courageusement pour
son retour en France, nonobstant tous les autres écrits et avis,
il lui est impossible de ne faire de grandes réflexions sur
celui-ci si positif, ainsi que votre Éminence le verra. Si ce
porteur est promptement dépêché, il sera ici bientôt de retour, et
au temps qu'elle croit que le sieur de Ville y sera. Je
détournerai plus facilement ces méchants et pernicieux conseils et
avis, et votre Éminence fera une œuvre grandement charitable et
officieux, et (elle) lui sera de plus en plus obligée.
[421] Man. de Colbert, fol. 28. L'original au _Suppl. franç._
«Pour les nouvelles d'ici, le Roy de la Grande-Bretagne est à
présent à Neufchastel (Newcastre) avec 20,000 hommes de pied et
3,000 chevaux et 10,000 volontaires qui se doivent rendre bientôt
auprès de lui. C'est ce que j'entendis dire hier au soir à la
Reyne à la promenade dans le parc de Saint-James, faisant ce
rapport sur des lettres qu'elle venoit de recevoir. Elle dit aussi
qu'elle prenoit bon augure, parce que quelqu'un s'étoit avancé
vers les Écossois avec dix hommes de cheval, et en avoit fait fuir
et battre trente, dont un fut tué; dit que M. le comte de Holland
estoit entré jusques à dix mille en Écosse, lui cinq ou six, et où
il n'y avoit point de gens de guerre, et avoit trouvé force peuple
à qui il avoit demandé s'ils vouloient estre rebelles à leur Roy,
qui dirent que non, lui disant qu'ils avoient ouï dire qu'il y
avoit une déclaration du Roy qui leur avoit esté envoyée, qui leur
estoit favorable, mais qu'ils ne l'avoient point vue et que leurs
généraux et principaux ne la leur faisoient voir, qui fit que le
dit sieur de Holland, qui en avoit des copies, leur en donna.
Ainsi je vis hier au soir qu'ils estoient en bonne espérance et
plus contents que de coutume. L'on avoit dit ici que le général
Leslie étoit tombé de cheval et fort blessé, mais j'ai appris
qu'il se porte fort bien. L'on désire fort l'accommodement avec
les Écossois.
«Au nom de Dieu, Monseigneur, que votre Éminence fasse quelque
chose pour assurer encore ce pauvre esprit qui est en grandes
peines; car elle est résolue à s'en aller; et lui est impossible
que dans cette résolution ces lettres et écrits ne l'inquiètent au
dernier point. Cela estant, je ne fais aucun doute qu'elle ne
parte le même jour qu'elle a résolu. Il se trouve encore des gens
assez qui nourrissent ce mal. Tout cela est pour étonner un plus
fort esprit que le sien, à quoi votre Éminence peut facilement
remédier par sa bonté et charité, laquelle je supplie très
humblement me faire l'honneur de me croire. Monseigneur, votre,
etc. BOISPILLE.--Londres, ce 5 juin 1639.»