5 JUIN 1639, BOISPILLE A MONSEIGNEUR LE CARDINAL[421].

«Monseigneur, je puis avec vérité assurer votre Éminence qu'estant

ici de retour il y a aujourd'hui huit jours, j'y ai trouvé Mme de

Chevreuse m'y attendant avec de grandes impatiences pour donner

ordre à ses affaires, et y régler le jour de son départ. A l'heure

même que je fus arrivé, elle le fut dire à la Reyne de la

Grande-Bretagne pour demander congé; laquelle, pour conclusion,

lui dit qu'elle n'auroit point de vaisseau de quinze jours. Il

fallut promettre ces quinze jours, et son partement fut arrêté au

13 de ce mois pour aller à Douvres s'embarquer, avec résolution

même que nous avons prise ensemble, que s'il n'y avoit un vaisseau

du Roy de la Grande-Bretagne, d'en prendre un marchand. Le

lendemain Madame fit sa dépêche au Roy de la Grande-Bretagne, pour

ses remerciements et son adieu; laquelle dépêche j'ai vue et

estoit bien faite. Enfin, Monseigneur, tout est ainsi arrêté.

(Elle) a écrit à monseigneur son mari lui envoyer carrosse et

chevaux à Dieppe, et à M. Du Dorat l'y venir trouver. Nous sommes

donc en cet état, et moi j'ai trouvé que de vérité elle doit plus

que je ne croyois, ayant vécu toute cette année d'emprunt, n'ayant

voulu prendre l'argent qu'on lui a offert pour s'acquitter, et a

donné des pierreries en gage et nantissement. Elle vivoit contente

en cette résolution jusques à hier au soir, qu'elle reçut la

lettre de laquelle j'envoie copie à votre Éminence, la dite lettre

écrite et signée de la main de celui qui l'écrit (la lettre du duc

de Lorraine). Tout aussitôt elle me fit chercher pour me la

communiquer, et je la trouvai dans des peines extrêmes et des

appréhensions non imaginables. Je lui ai dit toutes les raisons

que je sçais et qu'elle même connoist parfaitement pour lui ôter

ces inquiétudes. Ce faisant elle m'a dit que je lui faisois

plaisir, et qu'elle même croyoit plutôt le bien que le mal.

Toutefois, Monseigneur, ce pauvre esprit travaille tant que cela

est pitoyable. A même temps que nous eûmes lu cette lettre

ensemble, il arriva compagnie, entr'autres M. Digby qui fut cause

qu'elle me laissa la lettre quelque temps entre les mains,

laquelle secretement je copiai promptement, et ai cru vous devoir

faire promptement cette dépêche secrète et sans son sçu par cet

homme exprès. Votre Éminence verra, comme celui qui écrit promet

que le sieur de Ville la doit, ce semble, voir; c'est pourquoi

elle a quelque opinion qu'il sera ici dans quatre ou cinq jours;

qui fait que je n'ai pas voulu quitter, ni faire semblant d'avoir

aucune alarme; car sans cela je fusse allé moi-même. Votre

Éminence aura, s'il lui plaist, pitié de cet esprit à qui on donne

tant de peines, lequel elle peut guérir et consoler si par charité

et bonté elle avoit agréable de lui faire un mot de sa main, ou à

moi me mander et commander ce qu'il lui plaira pour l'ôter de ces

peines et inquiétudes, pour partir avec contentement: car

quoiqu'elle soit entièrement résolue et assez courageusement pour

son retour en France, nonobstant tous les autres écrits et avis,

il lui est impossible de ne faire de grandes réflexions sur

celui-ci si positif, ainsi que votre Éminence le verra. Si ce

porteur est promptement dépêché, il sera ici bientôt de retour, et

au temps qu'elle croit que le sieur de Ville y sera. Je

détournerai plus facilement ces méchants et pernicieux conseils et

avis, et votre Éminence fera une œuvre grandement charitable et

officieux, et (elle) lui sera de plus en plus obligée.

[421] Man. de Colbert, fol. 28. L'original au _Suppl. franç._

«Pour les nouvelles d'ici, le Roy de la Grande-Bretagne est à

présent à Neufchastel (Newcastre) avec 20,000 hommes de pied et

3,000 chevaux et 10,000 volontaires qui se doivent rendre bientôt

auprès de lui. C'est ce que j'entendis dire hier au soir à la

Reyne à la promenade dans le parc de Saint-James, faisant ce

rapport sur des lettres qu'elle venoit de recevoir. Elle dit aussi

qu'elle prenoit bon augure, parce que quelqu'un s'étoit avancé

vers les Écossois avec dix hommes de cheval, et en avoit fait fuir

et battre trente, dont un fut tué; dit que M. le comte de Holland

estoit entré jusques à dix mille en Écosse, lui cinq ou six, et où

il n'y avoit point de gens de guerre, et avoit trouvé force peuple

à qui il avoit demandé s'ils vouloient estre rebelles à leur Roy,

qui dirent que non, lui disant qu'ils avoient ouï dire qu'il y

avoit une déclaration du Roy qui leur avoit esté envoyée, qui leur

estoit favorable, mais qu'ils ne l'avoient point vue et que leurs

généraux et principaux ne la leur faisoient voir, qui fit que le

dit sieur de Holland, qui en avoit des copies, leur en donna.

Ainsi je vis hier au soir qu'ils estoient en bonne espérance et

plus contents que de coutume. L'on avoit dit ici que le général

Leslie étoit tombé de cheval et fort blessé, mais j'ai appris

qu'il se porte fort bien. L'on désire fort l'accommodement avec

les Écossois.

«Au nom de Dieu, Monseigneur, que votre Éminence fasse quelque

chose pour assurer encore ce pauvre esprit qui est en grandes

peines; car elle est résolue à s'en aller; et lui est impossible

que dans cette résolution ces lettres et écrits ne l'inquiètent au

dernier point. Cela estant, je ne fais aucun doute qu'elle ne

parte le même jour qu'elle a résolu. Il se trouve encore des gens

assez qui nourrissent ce mal. Tout cela est pour étonner un plus

fort esprit que le sien, à quoi votre Éminence peut facilement

remédier par sa bonté et charité, laquelle je supplie très

humblement me faire l'honneur de me croire. Monseigneur, votre,

etc. BOISPILLE.--Londres, ce 5 juin 1639.»

Madame de Chevreuse Nouvelles études sur les femmes illustres et la société du 17e siècle · 第 47 / 119 题