MAI, JUIN ET JUILLET 1643

RETOUR DE MME DE CHEVREUSE A PARIS ET A LA COUR.--NOUVELLES

DISPOSITIONS DE LA REINE. ANNE D'AUTRICHE ET MAZARIN.--EFFORTS DE

MME DE CHEVREUSE CONTRE LE SYSTÈME ET LES CRÉATURES DE RICHELIEU,

ET EN FAVEUR DE L'ANCIEN PARTI DE LA REINE. SES SOLLICITATIONS

POUR CHATEAUNEUF.--POUR LES VENDÔME.--POUR LA ROCHEFOUCAULD.--SA

POLITIQUE INTÉRIEURE ET EXTÉRIEURE.--ELLE EST LE VRAI CHEF DU

PARTI DES IMPORTANTS.--VAINCUE DANS TOUTES SES DÉMARCHES AUPRÈS DE

LA REINE, ELLE SONGE A RECOURIR A D'AUTRES MOYENS.--LA CRISE

DEVENUE INÉVITABLE ÉCLATE A L'OCCASION DE LA QUERELLE DE MME DE

MONTBAZON ET DE MME DE LONGUEVILLE.

_La Gazette_ de Renaudot, le Moniteur du temps[219], contenait, le 20

juin 1643, l'article suivant:

«Leurs Majestés ayant envoyé à Bruxelles le sieur de Boispille,

intendant de la maison du duc de Chevreuse, pour haster le retour de la

duchesse sa femme, elle en partit le 6 de ce mois accompagnée de vingt

carrosses des seigneurs et dames les plus qualifiés de cette cour-là,

qui l'ayant conduite jusques à Notre-Dame-de-Hau, elle vint le lendemain

coucher à Mons en Hainault, passant au travers de l'armée espagnole

campée dans la vallée dudit Mons, et de là par Condé arriva le 9 à

Cambrai, estant partout bien dignement reçue des chefs et gouverneurs

du païs, et par chacun en leur gouvernement accompagnée jusques à une

lieue au delà dudit Cambrai, où le sieur d'Hocquincourt[220] l'alla

recevoir sur la frontière de France, et l'ayant conduite à Péronne dont

il était gouverneur, lui fit faire une réception magnifique. Elle y fut

aussi complimentée par la duchesse de Chaulne, et de là conduite le

douzième jour par le duc de Chaulne (son beau-frère, le second frère du

connétable de Luynes) en sa maison où ils la traitèrent splendidement.

Et estant partie de Chaulne le mesme jour, elle alla coucher à Roye; le

13 à la Versine, maison du sieur de Saint-Simon, frère du duc du mesme

nom, où elle fust aussi très bien reçue et traitée de mesme, et où le

duc de Chevreuse l'attendoit. Enfin le 14 de ce mois, elle arriva à

Paris dix ans après en estre sortie; dans laquelle absence cette

princesse a fait voir ce que peut un excellent esprit comme le sien,

malgré tous les traits de la fortune que sa constance a surmontés. Elle

alla saluer à l'instant Leurs Majestés, en laquelle visite elle reçut

tant de témoignages de l'affection de la reine, et lui rendit aussi tant

de preuves de son zèle à tout ce qui regarde son service et tant de

résignation à ses volontés, qu'il parut bien que la longueur du temps,

ni la distance des lieux, ni les espines des affaires, ne peuvent rien

que sur les âmes vulgaires. Aussi le grand cortége de cette cour qui la

visite incessamment, et qui rend trop petit le grand espace de son

hostel[221], ne ravit point tant un chacun en admiration comme la

remarque qu'on a faite que les fatigues de ses longs voyages, ni les

efforts de cette rigoureuse fortune n'ont apporté aucun changement à sa

magnanimité naturelle, ni, ce qui est le plus extraordinaire, à sa

beauté.»

[219] Dans son no 77, p. 519.

[220] Le futur maréchal d'Hocquincourt, homme de guerre et de

plaisir, politique incertain, qui, dans la Fronde, erra de Mazarin à

Condé, et écrivit à Mme de Montbazon: _Péronne est à la belle des

belles._

[221] Non pas le petit hôtel de Luynes, sur le quai des

Grands-Augustins, au coin de la rue Gît-le-Cœur, demeure du fils du

connétable, dont Perelle a donné une charmante petite gravure, et où

le chancelier Séguier se réfugia pendant la Fronde, quand la

populace l'attaqua sur le pont Neuf allant au Parlement, mais

l'hôtel de la rue Saint-Thomas-du-Louvre, qui, comme nous l'avons

déjà dit, devint depuis l'hôtel d'Épernon, et plus tard, en 1663,

l'hôtel de Longueville. Mme de Chevreuse fit bâtir alors,

par le célèbre architecte Lemuet, le bel hôtel de la rue

Saint-Dominique-Saint-Germain, que Perelle a aussi représenté, et

qu'habite encore aujourd'hui M. le duc de Luynes.

Voilà l'apparence; voici maintenant la vérité.

Mme de Chevreuse avait alors quarante-trois ans. Sa beauté, éprouvée par

les fatigues, se soutenait encore, mais commençait à décliner. Le goût

de la galanterie subsistait, mais amorti, et celui des affaires prenait

le dessus. Elle avait vu les hommes d'État les plus célèbres de

l'Europe; elle connaissait presque toutes les cours, le fort et le

faible des divers gouvernements, et elle avait acquis une grande

expérience. Elle espérait retrouver la reine Anne telle qu'elle l'avait

laissée, n'aimant pas les affaires et très-disposée à se laisser

conduire à ceux pour qui elle avait une affection particulière; et comme

Mme de Chevreuse se croyait la première affection de la reine, elle

pensait bien exercer sur elle le double ascendant de l'amitié et de la

capacité. Plus ambitieuse pour ses amis que pour elle-même, elle les

voyait déjà récompensés de leurs longs sacrifices, remplaçant partout

les créatures de Richelieu, et à leur tête, comme premier ministre,

celui qui, pour elle, s'était séparé du cardinal triomphant, et avait

supporté un emprisonnement de dix années. Elle ne faisait pas grand état

de Mazarin qu'elle ne connaissait point, qu'elle n'avait jamais vu, et

qui lui paraissait sans appui à la cour et en France, tandis qu'elle se

sentait portée par tout ce qu'il y avait d'illustre, de puissant,

d'accrédité. Elle se croyait sûre de Monsieur, son ancien complice en

tant de conspirations, et que devait aisément gouverner sa femme, la

belle Marguerite, sœur de Charles IV. Elle disposait à peu près de la

maison de Rohan et de la maison de Lorraine, particulièrement du duc de

Guise et du duc d'Elbeuf, comme elle tout récemment revenus de Flandre.

Elle comptait sur les Vendôme, le père et ses deux fils, le duc de

Mercœur et le duc de Beaufort, sur le duc de La Valette et sur La

Vieuville, ses anciens compagnons d'exil en Angleterre, sur le duc de

Bouillon, si maltraité dans la même cause, sur La Rochefoucauld dont

l'esprit et les prétentions lui étaient connus, sur milord Montaigu, qui

possédait alors toute la confiance d'Anne d'Autriche, sur La Châtre, ami

des Vendôme et colonel général des Suisses, sur Tréville, sur Beringhen,

sur Jars, sur La Porte, et sur tant d'autres qui sortaient d'exil, de

prison ou de disgrâce. Parmi les femmes, sa belle-mère et sa belle-sœur

lui semblaient tout acquises, Mme de Montbazon et Mme de Guymené, les

deux grandes beautés du jour, qui traînaient après elles une cour

nombreuse d'adorateurs anciens et nouveaux. Elle savait aussi qu'un des

premiers actes de la régente avait été de rappeler auprès de sa personne

deux nobles victimes de Richelieu, Mme de Senecé et Mme de Hautefort,

dont la piété et la vertu conspireraient utilement avec d'autres

influences et leur donneraient un précieux appui dans l'intérieur le

plus particulier d'Anne d'Autriche. Tous ces calculs semblaient

certains, toutes ces espérances parfaitement fondées, et Mme de

Chevreuse quitta Bruxelles dans la ferme persuasion qu'elle allait

rentrer au Louvre en conquérante. Elle se trompait: la reine était

changée ou bien près de l'être.

Le temps est venu de remettre Anne d'Autriche à la place qui lui

appartient dans l'histoire. Ce n'était pas une personne ordinaire.

Belle, ayant besoin d'être aimée, et en même temps vaine et fière, elle

avait été blessée des froideurs et des négligences de son mari, et, par

esprit de vengeance et aussi de coquetterie, elle s'était complu à faire

autour d'elle plus d'une passion, sans franchir jamais, même avec

Buckingham, les bornes d'une galanterie espagnole plus ou moins vive.

Elle avait supporté impatiemment d'être traitée sans conséquence, privée

de tout crédit et tenue en une sorte de disgrâce permanente par le roi

et par Richelieu; de là une opposition sourde, mais constante, au

gouvernement du cardinal. Elle s'était même engagée dans diverses

entreprises qui, comme nous l'avons vu, lui avaient fort mal réussi et

l'avaient jetée en d'assez grands dangers. Elle appelait alors à son

aide une autre de ses qualités de femme et d'Espagnole, la

dissimulation. Le malheur lui avait enseigné vite «cette laide, mais

nécessaire vertu,» comme dit Mme de Motteville[222], et on a pu

reconnaître qu'elle y avait fait de rapides progrès. Naturellement

paresseuse, elle n'aimait pas les affaires, mais elle était sensée, même

courageuse, capable d'entendre et de suivre la raison. Jusque-là elle

avait joué un double jeu: se faire en secret des partisans, encourager

et pousser les mécontents, tâcher d'échapper au joug du cardinal,

et cependant lui faire bonne mine, l'endormir par de fausses

démonstrations, s'humilier au besoin, gagner du temps et attendre.

Depuis la mort de Richelieu, se sentant plus forte et de ses deux

enfants et de la maladie irrémédiable de Louis XIII, elle n'avait eu

qu'un seul but, auquel elle avait tout sacrifié: être régente, et elle y

était parvenue, grâce à une rare patience, à des ménagements infinis, à

une conduite habile et soutenue, grâce aussi au service inespéré que lui

rendit Mazarin, qui jouissait alors d'un grand crédit auprès du roi.

Anne n'avait rien négligé pour désarmer les ressentiments de son mari;

elle n'avait cessé de l'entourer de soins, passant les jours et les

nuits auprès de lui; elle lui avait protesté avec larmes qu'elle ne lui

avait jamais manqué, et que toutes les accusations dont on l'avait

chargée dans l'affaire de Chalais, étaient sans fondement. Elle avait

fort peu gagné sur l'esprit du roi; il s'était contenté de répondre,

ainsi que nous l'avons dit:

«Dans l'état où je suis, je dois lui pardonner, mais je ne suis pas

obligé de la croire[223].» Il voulait l'exclure de la régence, avec son

frère, le duc d'Orléans, qu'il n'estimait ni n'aimait. Mazarin eut

grand'peine à lui faire comprendre qu'il était impossible de priver le

reine du titre de régente, et que tout ce qu'on pouvait faire était de

lui ôter toute influence, à l'aide d'un conseil fortement constitué dont

elle serait obligée de suivre les avis en se conformant à la majorité

des voix. Anne subit sans murmure ces dures et humiliantes conditions;

elle reconnut la déclaration royale du 21 avril, qui resserrait son

autorité dans des bornes fort étroites et consacrait l'exil de

Châteauneuf et de Mme de Chevreuse; elle la signa et s'engagea à la

maintenir. Après tout, elle était en possession de la régence, et comme

elle la devait à la combinaison même qui limitait son pouvoir, loin de

savoir mauvais gré de cette combinaison à celui qui en était l'auteur,

elle la regarda comme un premier service qui méritait quelque

reconnaissance. Voilà ce que n'ont pas vu la plupart des historiens,

mais ce qui n'a pas échappé à la pénétration de La Rochefoucauld, mêlé à

toutes les intrigues de ce moment. «Le cardinal Mazarin, dit-il,

justifia en quelque sorte cette déclaration injurieuse; il la fit passer

comme un service important qu'il rendoit à la reine, et comme le seul

moyen qui pouvoit faire consentir le roi à la régence. Il lui fit voir

qu'il lui importoit peu à quelles conditions elle la reçût, pourvu que

ce fût du consentement du roi, et qu'elle ne manqueroit pas de moyens

dans la suite pour affermir son pouvoir et pour gouverner seule. Ces

raisons, appuyées de quelques apparences et de toute l'industrie du

cardinal, étoient reçues de la reine avec d'autant plus de facilité que

celui qui les disoit commençoit à ne lui être pas désagréable[224].»

[222] Tome Ier, p. 186.

[223] La Rochefoucauld, _Mémoires_, p. 369.

[224] La Rochefoucauld, _ibid._

Mazarin, en effet, n'avait jamais été pour rien dans les déplaisirs que

la reine avait essuyés: elle n'avait donc aucune raison d'être contre

lui, sinon qu'il avait été un des amis particuliers de Richelieu; mais

il n'avait aucune des manières du cardinal, il avait pris part au rappel

de bien des exilés, et défendu la régence de la reine contre les

ombrages du roi. Sa capacité était éprouvée, et Anne, avec sa paresse et

son inexpérience, au début d'un règne qu'environnaient de toutes parts,

au dedans et au dehors, les plus grandes difficultés, avait besoin de

quelqu'un qui lui laissât l'honneur de l'autorité suprême, mais qui se

chargeât du poids des affaires; et en regardant parmi ses amis, elle

n'en voyait aucun dont les talents fussent assez certains pour emporter

sa confiance. Elle faisait grand cas de l'esprit de La Rochefoucauld,

mais elle ne pouvait songer à un aussi jeune ministre. Les deux hommes

qui, avec lui, étaient le plus près d'elle, le duc de Beaufort, le plus

jeune fils du duc de Vendôme, et son grand aumônier, Potier, évêque de

Beauvais, lui paraissaient des serviteurs dévoués pour qui elle se

proposait de faire beaucoup un jour, mais sans oser leur remettre encore

le gouvernement. Attendre un peu lui semblait donc le parti le plus

sage. Mazarin eut avec la reine plus d'une entrevue secrète. Il s'y

montra empressé à la servir, ne répugnant pas à lui sacrifier

quelques-uns des anciens ministres de Richelieu qui lui déplaisaient le

plus, et à s'entendre avec ceux de ses amis envers lesquels elle se

croyait des obligations indispensables. Il eut l'art de se mettre assez

bien avec l'évêque de Beauvais, qui gouvernait la conscience de la

reine. Il le trompa, il trompa le duc de Beaufort et tout le monde, en

affectant un grand désintéressement et en faisant mine d'être tout prêt

à s'en aller jouir à Rome, au sein de sa famille et des arts, des

avantages et des honneurs du cardinalat[225].

[225] Voyez sur ces commencements de Mazarin, La Rochefoucauld,

Mme de Motteville, La Châtre, l'un et l'autre Brienne.

Enfin, il est un point délicat que La Rochefoucauld touche à peine, mais

que l'histoire ne peut laisser dans l'ombre, à moins de négliger ce qui

fit d'abord la force de Mazarin et devint bientôt le nœud et la clef de

la situation: Anne d'Autriche était femme, et Mazarin ne lui déplut pas.

Nous l'avons dit ailleurs[226]: «Après avoir été longtemps opprimée,

l'autorité royale souriait à Anne d'Autriche, et son âme espagnole avait

besoin de respects et d'hommages. Mazarin les lui prodigua. Il se mit à

ses pieds pour arriver jusqu'à son cœur. Au fond, elle n'était guère

touchée de la grande accusation qu'on élevait déjà contre lui, qu'il

était étranger, car elle aussi elle était étrangère; peut-être même lui

était-ce là un attrait mystérieux, et trouvait-elle un charme

particulier à s'entretenir avec son premier ministre dans sa langue

maternelle, comme avec un compatriote et un ami. Ajoutez à tout cela les

manières et l'esprit de Mazarin: il était souple et insinuant, toujours

maître de lui-même, d'une sérénité inaltérable dans les circonstances

les plus graves, plein de confiance en sa bonne étoile, et répandant

cette confiance autour de lui. Il faut dire aussi que, tout cardinal

qu'il était, Mazarin n'était pas prêtre; qu'Anne d'Autriche avait à

peine quarante et un ans et qu'elle était belle encore; que son ministre

avait le même âge, qu'il était fort bien fait et de la figure la plus

agréable, où la finesse s'unissait à une certaine grandeur. Il avait

promptement reconnu que sans famille, sans établissement, sans appui en

France, environné de rivaux et d'ennemis, toute sa force était dans la

reine. Il s'appliqua donc, par-dessus toutes choses, à pénétrer dans son

cœur, comme aussi l'avait tenté Richelieu; mais il possédait bien

d'autres moyens pour y réussir. Le beau et doux cardinal réussit donc.

Une fois maître du cœur[227] il dirigea aisément l'esprit d'Anne

d'Autriche, et lui enseigna l'art difficile de poursuivre toujours le

même but à l'aide des conduites les plus diverses, selon la diversité

des circonstances.»

[226] LA JEUNESSE DE MME DE LONGUEVILLE, 4e édit., ch. III, p. 223,

etc.

[227] Voyez l'examen de cette question aussi importante qu'obscure

dans Mme DE HAUTEFORT, chap. IV; voyez surtout les lettres jusqu'ici

inédites d'Anne d'Autriche, citées dans l'APPENDICE de cet ouvrage.

Mais combien ne fallut-il pas à Mazarin de temps et de soins pour amener

là Anne d'Autriche et triompher peu à peu de ses scrupules de toute

sorte! L'histoire des progrès de Mazarin dans le cœur de la reine est

l'histoire véritable des trois premiers mois de la régence. Anne

commença par se résoudre sans répugnance, le 18 mai 1643, à garder, pour

quelque temps au moins, le ministre que lui laissait et lui recommandait

Louis XIII. On verra où elle en était arrivée le 2 septembre de la même

année.

Il lui était impossible de conserver la disposition de la déclaration

royale qui établissait Mazarin premier ministre, chef du conseil sous M.

le Prince, puisqu'elle voulait faire casser par le parlement toute cette

partie du testament du feu roi, comme limitant, contre tous les usages,

l'autorité de la régente. Il fut donc convenu, dans des conciliabules

préliminaires, que Mazarin renoncerait à l'espèce de droit que lui

donnait la déclaration royale, mais qu'en même temps la régente, dégagée

de toute entrave, lui offrirait spontanément à peu près le même rang, en

sorte qu'il tiendrait son pouvoir, non de la volonté du roi défunt, mais

de la libre faveur de la reine. Tout cela fut arrêté entre eux dans un

tel secret que la surprise fut fort grande et générale lorsque, le 18

mai, on vit le parlement investir la régente de l'autorité souveraine,

et le même jour, le cardinal Mazarin mis à la tête du cabinet. Il y

avait eu là une trame habilement ourdie que la reine avait cachée à tous

ceux de ses amis qui étaient opposés à Mazarin. Et dès ce jour aussi, le

cardinal put reconnaître qu'il avait trouvé, dans la reine Anne, en fait

de dissimulation et de conduite politique, une écolière digne de lui et

déjà très-avancée.

Mazarin s'établit de bonne heure auprès d'Anne d'Autriche par le double

talent d'homme d'État laborieux et infatigable et de courtisan consommé.

Il prit sur lui tous les soucis du gouvernement, et lui renvoya

l'honneur des succès qui ne se firent pas attendre. Il mit une adresse

et une constance merveilleuses à l'éclairer sans jamais la blesser. Son

grand art fut de lui persuader qu'il ne voulait du pouvoir que pour la

mieux servir; qu'étranger, sans famille et sans amis, il dépendait

entièrement d'elle et voulait tirer d'elle seule tout son appui. Un

pareil langage, soutenu d'une capacité de premier ordre, ne pouvait

manquer de plaire, et on peut dire avec vérité que la veuve de Louis

XIII avait déjà auprès d'elle un autre Richelieu dans les premiers jours

de juin 1643, lorsque Mme de Chevreuse quitta Bruxelles.

Disciple et confident de Richelieu et de Louis XIII, Mazarin avait

hérité de leur opinion et de leurs sentiments sur Mme de Chevreuse. Sans

l'avoir jamais vue, il la connaissait, et il la redoutait profondément,

ainsi que son ami Châteauneuf. Une favorite d'un tel esprit, d'un tel

caractère, pleine de séduction et de courage, ayant dans sa main un

homme ambitieux et capable, et en secret attachée au duc de Lorraine, à

l'Autriche et à l'Espagne, était absolument incompatible avec la faveur

à laquelle il aspirait et avec tous ses desseins diplomatiques et

militaires. Il sentit qu'il n'y avait pas place à la fois pour elle et

pour lui dans le cœur d'Anne d'Autriche, et il s'apprêta à la

combattre, mais à sa manière, doucement et par degrés, selon les

occasions.

Mazarin avait un secret et puissant allié contre Mme de Chevreuse dans le

goût nouveau et toujours croissant de la reine pour le repos et la vie

tranquille. Elle s'était autrefois un peu agitée parce qu'elle souffrait

de plus d'une manière; maintenant, parvenue au pouvoir suprême, heureuse

et commençant à s'attacher, elle avait peur des troubles et des

aventures, et elle craignait Mme de Chevreuse presque autant qu'elle

l'aimait. L'habile cardinal s'appliqua à nourrir ces inquiétudes. Il

s'appuya sur la princesse de Condé, alors très en crédit auprès de la

reine par son propre mérite, par celui de son mari, M. le Prince, par les

éclatants exploits de son fils, le duc d'Enghien, par les services de son

gendre, le duc de Longueville, qui avait honorablement commandé les

armées en Italie et en Allemagne, et par sa fille Mme de Longueville,

récemment mariée et déjà les délices des salons et de la cour. Mme la

Princesse, Charlotte-Marguerite de Montmorency, si célèbre autrefois par

sa beauté, avait aussi, comme la reine Anne, aimé les hommages; mais,

quoique belle encore, elle était devenue sérieuse et d'une piété assez

vive. Elle n'aimait pas Mme de Chevreuse, et elle détestait Châteauneuf

qui, en 1632, à Toulouse, avait présidé au jugement et à la condamnation

de son frère Henri. Elle avait donc travaillé, de concert avec Mazarin, à

détruire ou du moins à affaiblir Mme de Chevreuse auprès de la reine. On

s'était armé de la dernière volonté de Louis XIII, et on était parvenu à

faire presque un scrupule à la reine d'y manquer si vite. On lui avait

fait entendre que les anciens jours ne pouvaient revenir, que les

amusements et les passions de la première jeunesse étaient «de mauvais

accompagnements[228]» d'un autre âge, qu'elle était avant tout mère et

reine, que Mme de Chevreuse, emportée et dissipée, ne lui convenait plus,

qu'elle n'avait porté bonheur à personne, et qu'en la comblant de biens

et d'honneurs on acquitterait suffisamment envers elle la dette de la

reconnaissance.

[228] Ce sont les paroles mêmes de Mme de Motteville, t. Ier, p.

162. Ce passage est si important qu'il nous faut le donner ici tout

entier: «On en fit autant et plus (de visites et de compliments) à

Mme de Chevreuse comme à celle qui avoit régné dans le cœur de la

reine, et qui dans toutes ses disgrâces avoit toujours conservé des

intelligences avec elle et avoit paru posséder entièrement son

amitié. On y pouvoit ajouter les obligations de ses souffrances qui

l'avoient menée promener par toute l'Europe; et quoique ses voyages

eussent servi à sa gloire et à lui donner le moyen de triompher de

mille cœurs, ils étoient tous à l'égard de la reine des chaînes qui

la devoient lier à elle plus étroitement que par le passé. Mais les

choses de ce monde ne peuvent pas toujours demeurer en même état;

cette vicissitude naturelle à l'homme fit que la duchesse de

Chevreuse, qui étoit appréhendée et mal servie par ceux qui

prétendoient au ministère, ne trouva plus en la reine ce qu'elle y

avoit laissé, et ce changement fit aussi que la reine de son côté ne

trouva plus en elle les mêmes agréments qui l'avoient autrefois

charmée. La souveraine étoit devenue plus sérieuse et plus dévote,

et la favorite étoit demeurée dans les mêmes sentiments de

galanterie et de vanité qui sont de mauvais accompagnements pour un

âge avancé. Ses rivaux et ses rivales dans la faveur avoient dit à

la reine qu'elle vouloit la gouverner; et la reine étoit tellement

prévenue de cette crainte qu'elle eut quelque peine à se résoudre à

la faire revenir si vite, vu les défenses que le roi lui en avoit

faites, ce qui en effet étoit louable en la reine et lui devoit être

d'une grande considération. Mme la Princesse, qui haissoit Mme de

Chevreuse et qui étoit d'humeur approchante de celle de la reine,

avoit travaillé de tout son pouvoir à la dégoûter d'elle. L'absence

en quelque façon avoit servi à détruire l'ancienne favorite dans

l'esprit de la reine, et la présence avoit beaucoup contribué à

l'amitié ou plutôt à l'habitude qu'elle avoit prise avec Mme la

Princesse. Quand cette importante exilée arriva, la reine néantmoins

parut avoir beaucoup de joie de la revoir, et la traita assez bien.

J'étois revenue à la cour depuis peu de jours. Aussitôt que j'eus

l'honneur d'approcher de la reine j'en vis les sentiments sur Mme de

Chevreuse, et je connus que le nouveau ministre avoit travaillé

autant qu'il lui avoit été possible à lui faire voir ses défauts...»

Pour rendre ce qu'elle devait à son rang et à leur ancienne amitié, la

reine envoya La Rochefoucauld au-devant de la duchesse, en le chargeant

aussi de l'avertir des nouvelles dispositions où elle la trouverait.

Avant son départ, La Rochefoucauld eut avec Anne d'Autriche un sérieux

entretien où il fit tout pour la regagner à Mme de Chevreuse. «Je lui

parlai, dit-il, avec plus de liberté peut-être que je ne devois. Je lui

remis devant les yeux la fidélité de Mme de Chevreuse pour elle, ses

longs services, et la dureté des malheurs qu'elle lui avoit attirés. Je

la suppliai de considérer de quelle légèreté on la croiroit capable,

quelle interprétation on donneroit à cette légèreté, si elle préféroit

le cardinal Mazarin à Mme de Chevreuse. Cette conversation fut longue et

agitée; je vis bien que je l'aigrissois[229].» Cependant il alla

au-devant de Mme de Chevreuse sur la route de Bruxelles; il la

rencontra à Roye. Montaigu l'y avait devancé. La Rochefoucauld venait au

nom de la reine, et Montaigu au nom de Mazarin. Ce n'était plus le

brillant et ardent Montaigu, l'ami de Holland et de Buckingham, l'un des

chevaliers de la séduisante duchesse; l'âge aussi l'avait changé: il

était devenu dévot, et à quelques années de là il entra dans l'Église.

Il appartenait par dessus tout à la reine et par conséquent il était

résigné à Mazarin[230]. Il venait donc s'efforcer d'unir l'ancienne

favorite et le favori nouveau. La Rochefoucauld, toujours appliqué à se

donner le beau rôle et un air de grand politique, assure qu'il supplia

Mme de Chevreuse de ne pas prétendre d'abord à gouverner la reine, de

songer uniquement à reprendre dans son esprit et dans son cœur la place

qu'on avait essayé de lui ôter, et de se mettre en état de protéger ou

de détruire un jour le cardinal, selon les circonstances et selon la

conduite qu'il tiendrait lui-même. Mme de Chevreuse avait voulu entendre

aussi un autre de ses amis, moins illustre, mais plus dévoué, cet

Alexandre de Campion quelle avait connu à Bruxelles deux ans auparavant,

et qui après la mort du comte de Soissons était passé au service des

Vendôme avec son frère Henri, officier d'une bravoure éprouvée. Elle

avait invité Alexandre de Campion à venir à sa rencontre à Péronne, et

il paraît que celui-ci lui parla comme La Rochefoucauld, si on en juge

par le billet qu'il lui écrivit à la fin de mai, avant de quitter Paris

pour aller la rejoindre[231]: «Je ne sais, lui dit-il, ce que M. de

Montaigu aura négocié avec vous, mais je suis certain qu'il vous offrira

de l'argent de la part de M. le cardinal Mazarin pour payer vos dettes,

et qu'il a fait espérer qu'il noueroit une étroite amitié entre vous et

lui. Je crois qu'il n'aura pas trouvé votre esprit trop disposé à faire

cette liaison, tant parce que vos principaux amis de France ne sont pas

fort bien avec lui qu'à cause qu'il paroît uni avec la famille de feu M.

le cardinal. Pour moi, le conseil que je prends la liberté de vous

donner sur ce sujet est que vous ne preniez aucune résolution à fond que

vous n'ayez vu la reine, sur les sentiments de qui vous aurez joie de

régler votre conduite, à cause du zèle que je sais que vous avez pour

elle et de l'amitié qu'elle a pour vous. Je sens bien, de l'humeur dont

je vous connois, que j'aurai plus de peine à vous retenir qu'à vous

pousser, vu l'amitié que vous m'avez fait l'honneur de me témoigner pour

une certaine personne (évidemment Châteauneuf); car hors cette

considération et celle de beaucoup de gens d'honneur engagés dans le

même vaisseau, je ne vois pas qu'il soit nécessaire de perpétuer une

haine et de la faire aller par delà la mort de nos ennemis. Je n'aimois

pas M. le cardinal, mais je ne veux mal à aucun de sa race. Après tout,

Madame, ce que je pourrois vous mander n'est pas la vingtième partie de

ce que j'aurai à vous dire, et j'ose vous assurer que dès Péronne vous

serez aussi instruite des sentiments de la plupart du monde que si vous

étiez à Paris.» Mme de Chevreuse écouta tour à tour ses trois amis,

promit de suivre leurs conseils et les suivit en effet, mais dans la

mesure de son caractère et dans celle de l'intérêt du parti qu'elle

servait depuis longtemps et qu'elle ne pouvait abandonner. Comme la

reine montra beaucoup de joie de la revoir, elle ne remarqua pas de

différence dans les sentiments d'Anne d'Autriche, et elle se persuada

que sa présence assidue lui rendrait bientôt son ancien empire.

[229] _Mémoires_, _ibid._, p. 378.

[230] Il avait été pour Mazarin dans les conciliabules qui avaient

précédé la régence, et nous trouvons dans les Archives des affaires

étrangères, FRANCE, CIV, un fragment d'une lettre de Montaigu à la

reine, sans date, mais à peu près de ce temps-là, où dans un langage

mystique il l'engage à fermer l'oreille aux mécontents et à rester

unie à son ministre.

[231] _Recueil_, etc.

* * * * *

La première chose que se proposa Mme de Chevreuse fut le retour de

Châteauneuf. La Rochefoucauld nous fait ici de l'ancien garde des sceaux

un portrait justement avantageux, où il laisse entrevoir quel

gouvernement ses amis les Importants[232] voulaient donner à la France:

c'est celui que rêvèrent plus tard les premiers Frondeurs, et plus tard

encore les amis du duc de Bourgogne, les derniers Importants du XVIIe

siècle. «Le bon sens et la longue expérience dans les affaires de M. de

Châteauneuf, dit La Rochefoucauld[233], étoient connus de la reine. Il

avoit souffert une rigoureuse prison pour avoir été dans ses intérêts;

il étoit ferme, décisif, il aimoit l'État, et il étoit plus capable que

nul autre de rétablir l'ancienne forme du gouvernement que le cardinal

de Richelieu avoit commencé à détruire. Il étoit de plus intimement

attaché à Mme de Chevreuse, et elle savoit assez les voies les plus

certaines de le gouverner. Elle pressa donc son retour avec beaucoup

d'instance.» Déjà Châteauneuf avait obtenu que la dure prison où il

avait gémi dix ans fût changée en une sorte de retraite dans quelqu'une

de ses maisons[234]: Mme de Chevreuse demanda la fin de cet exil adouci,

et qu'elle pût revoir celui qui avait tant souffert pour la reine et

pour elle. Mazarin comprit qu'il fallait céder, mais il ne le fit que

lentement, n'ayant jamais l'air de repousser lui-même Châteauneuf, et

mettant toujours en avant la nécessité de ménager les Condé, surtout

Mme la Princesse, qui, comme nous l'avons dit, haïssait en lui le juge

de son frère. Châteauneuf fut donc rappelé, mais avec cette réserve

accordée aux dernières volontés du roi, qu'il ne paraîtrait pas à la

cour, et se tiendrait à sa maison de Montrouge, près de Paris, où ses

amis pourraient le visiter.

[232] Voyez plus bas, p. 233, les motifs de cette dénomination;

voyez aussi LA JEUNESSE DE MME DE LONGUEVILLE, chap. III, p. 224:

«On appelait ainsi les chefs des mécontents, à cause des airs

d'importance qu'ils se donnaient, blâmant à tort et à travers toutes

les mesures du gouvernement, affectant une sorte de profondeur et de

subtilité quintessenciée qui les séparait des autres hommes.»

[233] _Mémoires_, _ibid._, p. 380.

[234] Archives des affaires étrangères, FRANCE, t. C, p. 135, lettre

autographe de Châteauneuf à Chavigny, du 23 mars 1643, encore du

vivant de Louis XIII, où il le remercie de l'assistance qu'il a

prêtée à sa sœur, Mme de Vaucelas pour tenter de «le sortir de la

rude et misérable condition où il est détenu depuis dix ans, dedans

un âge fort avancé, et plein de maladies qui le travaillent

continuellement.» Il ne fut élargi que dans les premiers jours de la

régence. _Ibid._, p. 404: «Angoulesme, 25 may 1643. Sire, je rends

très humbles grâces à Votre Majesté de celle qu'il lui a plu me

faire après une si longue détention, en me permettant de me retirer

dans une de mes maisons. Ce sera pour y employer si peu qu'il me

reste de jours à prier Dieu pour qu'il lui plaise donner à Vostre

Majesté de longues et heureuses années. Ce sont les supplications

les plus dévotes que lui faict, Sire, de Votre Majesté, le très

humble et très obéissant subject et serviteur, CHÂTEAUNEUF.

Il s'agissait de le porter de là au ministère. Châteauneuf était vieux,

mais ni son énergie ni son ambition ne l'avaient abandonné, et Mme de

Chevreuse se faisait un point d'honneur de le replacer dans ce poste de

garde des sceaux qu'il avait occupé autrefois et perdu pour elle, et que

tous les anciens amis de la reine voyaient avec indignation entre les

mains d'une des créatures les plus compromises de Richelieu, Pierre

Séguier. C'était un très-habile homme, laborieux, instruit, plein de

ressources, sans aucun caractère, que sa souplesse, jointe à sa

capacité, rendait fort commode et utile à un premier ministre. Sa

conduite sévère dans le procès de de Thou lui avait attiré la haine des

Importants, et même de beaucoup d'honnêtes gens mal instruits de la part

réelle et certaine[235] que de Thou avait prise au complot du grand

écuyer. Dans cette même affaire, le garde des sceaux avait fait subir un

interrogatoire à Monsieur, et auparavant, en 1637, il n'avait pas

respecté l'asile de la reine au Val-de-Grâce. Il s'était beaucoup

enrichi, et sa fortune avait fait faire à ses filles d'illustres

mariages. Un cri s'élevait contre lui, et de divers côtés on demandait

son renvoi. Deux choses le sauvèrent. D'abord on ne s'entendait pas sur

son successeur: Châteauneuf était le candidat des Importants et de Mme

de Chevreuse, mais le président Bailleul, surintendant des finances,

convoitait la place pour lui-même; l'évêque de Beauvais craignait dans

le cabinet un collègue tel que Châteauneuf, et les Condé le

repoussaient. Puis, Séguier avait une sœur qui était très-chère à la

reine, la mère Jeanne, supérieure du couvent des Carmélites de Pontoise.

Les vertus de la sœur plaidaient en faveur du frère, et Montaigu, tout

dévoué à la mère Jeanne, défendit le garde des sceaux que soutenait sous

main le cardinal.

[235] Voyez dans les _Mémoires de M. de Montrésor_, Leyde, 1665,

2 vol. in-12, la pièce intitulée _Rapport du procès_, t. Ier, p.

228.

Mme de Chevreuse, reconnaissant qu'il était à peu près impossible de

surmonter une si forte opposition, prit un autre chemin pour arriver au

même but: elle se contenta de demander pour son ami le moindre siége

dans le cabinet, sachant bien qu'une fois là, Châteauneuf saurait bien

faire le reste et agrandir sa situation. Le président Bailleul,

surintendant des finances, n'ayant pas montré dans cette charge une

grande capacité, il fallut lui donner un nouvel auxiliaire quand le

comte d'Avaux, avec lequel il partageait les finances, s'en alla au

congrès de Münster. Mme de Chevreuse insinua à la reine qu'elle pouvait

bien introduire Châteauneuf dans le conseil en lui donnant la succession

de d'Avaux, emploi modeste qui ne pouvait faire ombrage à Mazarin; mais

celui-ci comprit la manœuvre et la déjoua[236]. Il persuada assez

aisément à la reine de maintenir Bailleul, qui était chancelier de sa

maison et qu'elle aimait, en mettant auprès de lui, comme contrôleur

général, l'habile d'Hemery, qui plus tard le remplaça entièrement.

[236] CARNETS AUTOGRAPHES DE MAZARIN, IIe carnet, p. 10: «Non faccia

sua Maestà sopraintendente Chatonof, se non vuol restabilirlo

intieramente.»

En même temps qu'elle travaillait à tirer de disgrâce l'homme sur qui

reposaient toutes ses espérances politiques, Mme de Chevreuse, n'osant

pas attaquer directement Mazarin, minait insensiblement le terrain

autour de lui et préparait sa ruine. Son œil exercé lui fit reconnaître

quel était le point d'attaque le plus favorable dans l'assaut qu'il

s'agissait de livrer à la reine, et le mot d'ordre qu'elle donna fut

d'entretenir et de porter à son comble le sentiment général de

réprobation que tous les proscrits, en rentrant en France, soulevaient

et répandaient contre la mémoire de Richelieu. Ce sentiment était

partout, dans les grandes familles décimées ou dépouillées, dans

l'Église trop fermement conduite pour ne s'être pas crue opprimée, dans

les parlements réduits à leur rôle judiciaire et qui aspiraient à en

sortir; il était vivant encore dans le cœur de la reine, qui ne pouvait

avoir oublié les profondes humiliations que Richelieu lui avait fait

subir et le sort que peut-être il lui réservait. Cette tactique réussit,

et de toutes parts il s'éleva sur les violences, la tyrannie et par

contre-coup sur les créatures de Richelieu, une tempête que Mazarin eut

bien de la peine à conjurer[237].

[237] Voyez dans la JEUNESSE DE MME DE LONGUEVILLE, chap. III, p.

222, la lettre que Mazarin écrit sur ce sujet au duc de Brézé, le 28

mai 1643.

Mme de Chevreuse supplia la reine de réparer les longs malheurs des

Vendôme en leur donnant ou l'amirauté, à laquelle était attaché un

pouvoir immense, ou le gouvernement de Bretagne, que le chef de la

famille, César de Vendôme, avait autrefois occupé, mais qu'il avait

justement perdu dans les tristes affaires de 1626, où son frère le

grand-prieur avait laissé la vie et lui-même subi un long

emprisonnement[238]. Par là, Mme de Chevreuse se proposait un double but:

l'élévation d'une maison amie et la ruine des deux familles qui avaient

le plus servi Richelieu et pouvaient le mieux soutenir Mazarin. Le

maréchal de La Meilleraie, parent de Richelieu, grand-maître de

l'artillerie et nouvellement investi du gouvernement de Bretagne, était

un homme de guerre plein d'autorité et en possession de plusieurs

régiments. Le duc Maillé de Brézé, beau-frère du cardinal, était aussi

maréchal, gouverneur d'une grande province, l'Anjou, et son fils, Armand

de Brézé, alors à la tête de l'amirauté, passait déjà, malgré sa

jeunesse, pour le premier homme de mer de son temps. Mazarin para le coup

que lui portait la duchesse à force d'adresse et de patience, ne refusant

jamais, éludant toujours, et appelant à son aide le temps, son grand

allié, comme il l'appelait. Lui-même, avant le retour de Mme de

Chevreuse, il s'était efforcé de gagner le duc de Vendôme et de le mettre

dans ses intérêts. A la mort de Richelieu, il avait fort contribué à son

rappel, et depuis il lui avait fait toutes sortes d'avances; mais il

avait reconnu assez vite qu'il ne pouvait le satisfaire qu'en se

perdant. Le duc César de Vendôme, fils de Henri IV et de la duchesse de

Beaufort, avait de bonne heure porté très-haut ses prétentions, et

s'était montré aussi remuant, aussi factieux qu'un prince légitime. Il

avait passé sa vie dans les révoltes et les conspirations. Sa longue

prison de 1626 à 1630 ne l'avait pas éclairé, et en 1641 il avait été

forcé de s'enfuir en Angleterre sur l'accusation d'avoir tenté

d'assassiner Richelieu. Il n'était rentré en France qu'après la mort du

cardinal, et, comme on se l'imagine bien, il ne respirait que vengeance.

«Il avoit beaucoup d'esprit, dit Mme de Motteville, et c'étoit tout le

bien qu'on en disoit[239].» Contre l'ambition des Vendôme, Mazarin

suscita habilement celle des Condé, qui ne souhaitaient pas

l'agrandissement d'une maison trop voisine de la leur. Ils se devaient

aussi à eux-mêmes de soutenir les Brézé, devenus leurs parents par le

mariage de Claire-Clémence Maillé de Brézé, fille du duc et sœur du

jeune et vaillant amiral, avec le duc d'Enghien; en sorte que Mazarin

n'eut pas trop de peine à retenir entre des mains fidèles le commandement

de la flotte et celui des grandes places maritimes de France. Mais il

était bien difficile de conserver la Bretagne à La Meilleraie devant les

réclamations d'un fils de Henri IV qui l'avait eue autrefois et la

redemandait comme une sorte de propriété de famille, puisqu'il la tenait

de son beau-père, le duc de Mercœur. Mazarin se résigna donc à sacrifier

La Meilleraie, mais il le fit le moins possible. Il persuada à la reine

de s'attribuer à elle-même le gouvernement de Bretagne, et de n'y avoir

qu'un lieutenant-général, charge évidemment au-dessous de Vendôme, et qui

demeura à La Meilleraie. Celui-ci ne se pouvait offenser d'être le second

de la reine, et pour tout arranger et satisfaire entièrement un

personnage de cette importance, Mazarin demanda bientôt pour lui le titre

de duc que le feu roi lui avait promis, et la survivance de la grande

maîtrise de l'artillerie pour son fils, ce même fils auquel un jour il

donnera, avec son nom, sa propre nièce, la belle Hortense.

[238] Plus haut, chap. II.

[239] _Mémoires_, t. Ier, p. 126.

Mazarin était d'autant moins porté à favoriser le duc de Vendôme, qu'il

avait alors un rival dangereux auprès de la reine dans son fils cadet,

le duc de Beaufort, jeune, brave, ayant tous les dehors de la loyauté et

de la chevalerie, et affectant pour Anne d'Autriche un dévouement

passionné qui n'était pas fait pour déplaire. Quelques jours avant la

mort du roi, elle avait remis ses enfants à la garde du jeune duc. Cette

marque de confiance lui avait enflé le cœur; il conçut des espérances

qu'il laissa trop paraître et qui finirent par offenser la reine; et,

pour comble d'inconséquence, il se mit à porter publiquement les chaînes

de la belle et décriée duchesse de Montbazon. D'ailleurs, Beaufort

n'avait pas même l'ombre d'un homme d'État: peu d'esprit, nul secret,

incapable d'application et d'affaires, et capable seulement de quelque

action hardie et violente. La Rochefoucauld nous le peint ainsi[240]:

«Le duc de Beaufort étoit celui qui avoit conçu de plus grandes

espérances. Il avoit été depuis longtemps particulièrement attaché à la

reine. Elle venoit de lui donner une marque publique de son estime en

lui confiant M. le dauphin et M. le duc d'Anjou un jour que le roi avoit

reçu l'extrême-onction. Le duc de Beaufort, de son côté, se servoit

utilement de cette distinction et de ses autres avantages pour établir

sa faveur par l'opinion qu'il affectoit de donner qu'elle étoit déjà

tout établie. Il étoit bien fait de sa personne, grand, adroit aux

exercices et infatigable; il avoit de l'audace et de l'élévation, mais

il étoit artificieux en tout et peu véritable; son esprit étoit pesant

et mal poli; il alloit néanmoins assez habilement à ses fins par ses

manières grossières; il avoit beaucoup d'envie et de malignité; sa

valeur étoit grande, mais inégale.» Retz n'accuse point Beaufort

d'artifices comme La Rochefoucauld, mais il le représente comme un

présomptueux de la dernière incapacité[241]: «M. de Beaufort n'en étoit

pas jusqu'à l'idée des grandes affaires, il n'en avoit que l'intention;

il en avoit ouï parler aux Importants, et il avoit un peu retenu de leur

jargon, et cela, mêlé avec les expressions qu'il avoit très-fidèlement

tirées de Mme de Vendôme[242], formoit une langue qui auroit déparé le

bon sens de Caton. Le sien étoit court et lourd, et d'autant plus qu'il

étoit obscurci par la présomption. Il se croyoit habile, et c'est ce qui

le faisoit paroître artificieux, parce que l'on connoissoit d'abord

qu'il n'avoit pas assez d'esprit pour cette fin. Il étoit brave de sa

personne et plus qu'il n'appartenoit à un fanfaron.» Ces deux portraits

sont vrais sans doute, mais au début de la régence, en 1643, les défauts

du duc de Beaufort n'étaient pas aussi déclarés et paraissaient moins

que ses qualités. La reine ne perdit que peu à peu le goût qu'elle avait

pour lui. Dans le commencement, elle lui avait proposé la place de grand

écuyer, vacante depuis la mort de Cinq-Mars, qui l'aurait chaque jour

approché de sa personne[243]. Beaufort eut la folie de refuser cette

place, espérant davantage; puis, se ravisant trop tard, il l'avait

redemandée, mais alors inutilement. Plus sa faveur diminuait, plus

croissait son irritation, et bientôt il se mit à la tête des ennemis de

Mazarin.

[240] _Mémoires_, t. Ier, p. 372.

[241] Tome Ier, p. 216.

[242] Sa mère, Mme de Vendôme, était une personne de la plus

haute dévotion et qui en avait le langage.

[243] C'est Mazarin lui-même qui nous donne ce renseignement

jusqu'ici ignoré, IIe carnet, p. 72 et 73.

Mme de Chevreuse espéra être plus heureuse en demandant le gouvernement

du Havre pour un tout autre personnage, d'un dévouement éprouvé et de

l'esprit le plus fin et le plus rare, La Rochefoucauld. Elle eût ainsi

récompensé des services rendus à la reine et à elle-même, fortifié et

agrandi un des chefs du parti des Importants, et diminué Mazarin en

enlevant un commandement considérable à une personne dont il était sûr,

la nièce de Richelieu, la duchesse d'Aiguillon. Le cardinal réussit à

la sauver sans paraître s'en mêler. «Cette dame, dit Mme de

Motteville[244], qui, par ses belles qualités, surpassoit en beaucoup de

choses les femmes ordinaires, sut si bien défendre sa cause, qu'elle

persuada à la reine qu'il étoit nécessaire pour son service qu'elle lui

laissât cette importante place, lui disant que n'ayant plus en France

que des ennemis, elle ne pouvoit trouver de sûreté ni de refuge que dans

la protection de Sa Majesté, qui en seroit toujours la maîtresse; qu'au

contraire, celui auquel elle vouloit donner ce gouvernement avoit trop

d'esprit, qu'il étoit capable de desseins ambitieux, et pourroit, sur le

moindre dégoût, se mettre de quelque parti, et qu'ainsi il étoit

important, pour le bien de son service, qu'elle gardât cette place pour

le roi. Les larmes d'une femme qui avoit été autrefois si fière

arrêtèrent d'abord la reine, qui, après avoir fait réflexion sur ses

raisons, trouva à propos de laisser les choses en l'état où elles

étoient.» C'est sans doute Mazarin qui suggéra à la duchesse d'Aiguillon

les solides et politiques raisons qui persuadèrent la reine, tant elles

s'accordent avec le langage qu'il tient sans cesse à la reine dans ses

carnets. Mme de Motteville dit qu'il «la confirma dans l'inclination

qu'elle avoit de conserver le Havre à la duchesse d'Aiguillon.» Ici,

comme en bien d'autres choses, l'art de Mazarin fut d'avoir l'air de

confirmer seulement la reine dans les résolutions qu'il lui inspirait.

[244] _Mémoires_, t. Ier, p. 136.

Remarquez que ce n'est pas nous qui prêtons ces divers desseins et

cette conduite bien liée à Mme de Chevreuse, mais La Rochefoucauld, qui

devait être parfaitement informé: il la lui attribue[245] et dans sa

propre affaire et dans celle des Vendôme. Mazarin ne s'y trompe pas, et

plus d'une fois, dans ses notes secrètes, on lit ces mots: «Mes plus

grands ennemis sont les Vendôme et Mme de Chevreuse qui les anime.» Il

nous apprend aussi qu'elle avait formé le projet de marier sa fille, la

belle Charlotte, qui avait déjà seize ans[246], avec le fils aîné du duc

de Vendôme, le duc de Mercœur, tandis que son frère, Beaufort, aurait

épousé cette aimable et noble Mlle d'Épernon qui, déjouant ces projets

et de bien plus grands, se jeta à vingt-quatre ans dans un couvent de

Carmélites[247]. Ces mariages, qui auraient rapproché, uni, fortifié

tant de grandes maisons médiocrement attachées à la reine et à son

ministre, effrayèrent le successeur de Richelieu; il engagea la reine à

les faire échouer en secret, trouvant que c'était déjà bien assez du

mariage de la belle Mlle de Vendôme avec le brillant et inquiet duc de

Nemours[248].

[245] _Mémoires_, t. Ier, p. 380-384.

[246] Charlotte-Marie de Lorraine était née en 1627.

[247] LA JEUNESSE DE MME DE LONGUEVILLE, chap. Ier, p. 101-106.

[248] Ier carnet, p. 112.

Quand on suit avec attention le détail des intrigues contraires de Mme

de Chevreuse et de Mazarin, on ne sait trop à qui des deux donner le

prix de l'habileté, de la sagacité, de l'adresse. Mazarin sut faire

assez de sacrifices pour avoir le droit de n'en pas faire trop,

ménageant tout le monde, ne désespérant personne, promettant beaucoup,

tenant le moins possible, et entourant Mme de Chevreuse elle-même de

soins et d'hommages, sans se faire aucune illusion sur ses sentiments.

Elle, de son côté, le payait de la même monnaie. La Rochefoucauld dit

que dans ces premiers temps Mme de Chevreuse et Mazarin étaient en

coquetterie l'un avec l'autre. Mme de Chevreuse, qui avait toujours mêlé

la galanterie à la politique, essaya, à ce qu'il paraît, le pouvoir de

ses charmes sur le cardinal. Celui-ci ne manquait pas de lui prodiguer

les paroles galantes, et «essayoit même quelquefois de lui faire croire

qu'elle lui donnoit de l'amour.» Ce sont les propres termes de La

Rochefoucauld[249]. D'autres femmes aussi n'auraient pas été fâchées de

plaire un peu au premier ministre, entre autres la princesse de Guymené,

une des plus grandes beautés de la cour de France, et qui n'était pas

d'une humeur farouche. Elle et son mari étaient favorables à Mazarin,

malgré tous les efforts de Mme de Montbazon, sa belle-mère, et de Mme de

Chevreuse, sa belle-sœur. On pense bien que Mazarin soignait fort Mme

de Guymené et ne se faisait pas faute de lui adresser mille compliments

comme à Mme de Chevreuse, mais il n'allait pas plus loin, et les deux

belles dames ne savaient trop que penser de tant de compliments et de

tant de réserve. En badinant, elles se demandaient quelquefois à qui des

deux il en voulait, et comme il n'avançait pas, tout en continuant ses

protestations galantes, «ces dames, dit Mazarin, en concluent que je

suis impuissant[250].»

[249] _Mémoires_, t. Ier, p. 383.

[250] IIIe carnet, p. 39: «Si esamina la mia vita e si conclude che

io sia impotente.»

Ce jeu dura quelque temps, mais le naturel finit par l'emporter sur la

politique. Mme de Chevreuse s'impatienta de n'obtenir que des paroles et

presque rien de sérieux et d'effectif. Elle avait eu quelque argent pour

elle-même, soit en remboursement de celui qu'autrefois elle avait prêté

à la reine, ainsi que nous l'avons vu[251], soit pour l'acquittement des

dettes qu'elle avait contractées pendant son exil dans l'intérêt d'Anne

d'Autriche. Dès les premiers jours, elle avait tiré son ami et protégé

Alexandre de Campion du service des Vendôme, pour le placer dans la

maison de la reine en un rang convenable[252]. On avait remis

Châteauneuf dans sa place de chancelier des ordres du roi, et plus tard

même on lui rendit son ancien gouvernement de Touraine[253], après la

mort du marquis de Gèvres, tué au mois d'août, devant Thionville. Mais

Mme de Chevreuse trouvait que c'était faire bien peu pour un homme du

mérite de Châteauneuf, qui pour la reine avait joué sa fortune et sa vie

et souffert un emprisonnement de dix années. Elle reconnut aisément que

les perpétuels retardements des grâces toujours promises et toujours

différées pour les Vendôme et pour La Rochefoucauld étaient autant

d'artifices du cardinal, et qu'elle était sa dupe; elle se plaignit et

commença à se permettre des mots piquants et moqueurs. C'étaient des

armes qu'elle fournissait à Mazarin contre elle-même. Il fit sentir à la

reine que Mme de Chevreuse la voulait gouverner, qu'elle avait changé de

masque et non de caractère, qu'elle était toujours la personne

passionnée et remuante qui, avec tout son esprit et son dévouement,

n'avait jamais fait que du mal à la reine, et n'était capable que de

perdre les autres et de se perdre elle-même. Peu à peu, de sourde et

cachée qu'elle était, la guerre entre eux se déclara de plus en plus. La

Rochefoucauld a peint admirablement le commencement et les progrès de

cette lutte curieuse. Les carnets de Mazarin l'éclairent d'un jour

nouveau, et relèvent infiniment Mme de Chevreuse en faisant voir à quel

point Mazarin la redoutait.

[251] Voyez le chapitre IV, p. 147.

[252] _Recueil_, etc., lettre du 12 juin 1643: «Je suis à la reine

qui me fait l'honneur de me bien traiter. J'ai toutes les entrées

libres, et même elle m'a accordé un don dont on me fait espérer que

je tirerai près de cent mille écus. Mme de Chevreuse qui est bien

avec elle me continue la confiance qu'elle a toujours témoigné avoir

en moi.»

[253] IIe carnet, p. 22, et parmi les _Lettres françaises_ de

Mazarin conservées à la bibliothèque Mazarine, celle du 13 août 1643

où le cardinal annonce à Châteauneuf que la reine lui rend le

gouvernement de Touraine. Une autre lettre du 2 janvier 1644 le

qualifie en effet de _conseiller du roi en ses conseils, chancelier

de ses ordres, et gouverneur de Touraine_.

Partout il la considère comme le véritable chef du parti des Importants:

«C'est Mme de Chevreuse, dit-il sans cesse, qui les anime tous.»--«Elle

s'applique à fortifier les Vendôme; elle tâche d'acquérir toute la

maison de Lorraine; elle a déjà gagné le duc de Guise, et par lui elle

s'efforce de m'enlever le duc d'Elbeuf.»--«Elle voit très-clair en

toutes choses; elle a fort bien deviné que c'est moi qui, en secret,

agis auprès de la reine pour l'empêcher de rendre au duc de Vendôme le

gouvernement de Bretagne. Elle l'a dit à son père, le duc de Montbazon,

et à Montaigu.»--«Elle se brouille avec Montaigu lui-même, parce qu'il

fait obstacle à Châteauneuf en soutenant le garde des sceaux

Séguier.»--«Mme de Chevreuse ne se décourage pas. Elle dit que les

affaires de Châteauneuf ne sont pas du tout désespérées, et elle ne

demande que trois mois pour faire voir ce qu'elle peut. Elle supplie les

Vendôme de prendre patience, et les soutient en leur promettant bientôt

un changement de scène.»--«Mme de Chevreuse espère toujours me faire

renvoyer. La raison qu'elle en donne, c'est que, quand la reine lui a

refusé de mettre Châteauneuf à la tête du gouvernement, elle a dit

qu'elle ne pouvait le faire présentement et qu'il fallait avoir égard à

moi, d'où Mme de Chevreuse a conclu que la reine avait beaucoup d'estime

et d'affection pour Châteauneuf, et que, quand je ne serai plus là, la

place est assurée à son ami. De là leurs espérances et les illusions

dont ils se nourrissent.»--«L'art de Mme de Chevreuse et des Importants

est de faire en sorte que la reine n'entende que des discours favorables

à leur parti et dirigés contre moi, et de lui rendre suspect quiconque

ne leur appartient pas et me témoigne quelque affection.»--«Mme de

Chevreuse et ses amis publient que bientôt la reine appellera

Châteauneuf, et par là ils abusent tout le monde et portent ceux qui

songent à leur avenir à l'aller voir et à rechercher son amitié. On

excuse la reine du retard qu'elle met à lui donner ma place, en disant

qu'elle a encore besoin de moi pendant quelque temps.»--«On me dit que

Mme de Chevreuse dirige en secret Mme de Vendôme (sainte personne qui

avait un grand crédit sur le clergé[254]), et lui donne des

instructions, afin qu'elle ne se trompe pas, et que toutes les machines

employées contre moi aillent bien à leur but[255].»

[254] Voyez plus haut, p. 222.

[255] IIe carnet, p. 65, 68, 75; IIIe carnet, p. 11, 19, 25, 29, 44.

Ce dernier passage prouve que Mme de Chevreuse, sans être dévote le

moins du monde, savait fort bien se servir du parti dévot, qui était

très puissant sur l'esprit d'Anne d'Autriche et donnait à Mazarin de

grands soucis.

La principale difficulté du premier ministre était de faire comprendre à

la reine Anne, sœur du roi d'Espagne, et d'une piété tout espagnole,

qu'il fallait, malgré les engagements qu'elle avait tant de fois

contractés, malgré les instances de la cour de Rome et malgré celles des

chefs de l'épiscopat, continuer l'alliance avec les protestants

d'Allemagne et avec la Hollande, et persister à ne vouloir qu'une paix

générale où nos alliés trouveraient leur compte aussi bien que nous,

tandis qu'on répétait continuellement à la reine qu'on pouvait faire une

paix particulière, et traiter séparément avec l'Espagne à des conditions

très convenables, que par là on ferait cesser le scandale d'une guerre

impie entre le roi très chrétien et le roi catholique, et qu'on

procurerait à la France un soulagement dont elle avait grand besoin.

C'était là la politique de l'ancien parti de la reine. Elle était au

moins spécieuse, et comptait de nombreux appuis parmi les hommes les

plus éclairés et les plus attachés à l'intérêt de leur pays. Mazarin,

disciple et héritier de Richelieu, avait des pensées plus hautes, mais

qu'il n'était pas aisé de faire entrer dans l'esprit d'Anne d'Autriche.

Il y parvint peu à peu, grâce à des efforts sans cesse renouvelés et

ménagés avec un art infini, grâce surtout aux victoires du duc

d'Enghien, car en toutes choses c'est un avocat bien éloquent et bien

persuasif que le succès. Cependant la reine demeura assez longtemps

indécise, et on voit, dans les carnets de Mazarin, pendant la fin de

mai, tout le mois de juin et celui de juillet, que le plus grand effort

du cardinal est de porter la régente à ne point abandonner ses alliés et

à soutenir fermement la guerre. Mme de Chevreuse, avec Châteauneuf,

défendait la vieille politique du parti, et travaillait à y ramener Anne

d'Autriche: «Mme de Chevreuse, dit Mazarin, fait dire de tous côtés à la

reine que je ne veux pas la paix, que j'ai les mêmes maximes que le

cardinal de Richelieu, qu'il est nécessaire et qu'il est facile de faire

une paix particulière.» Il s'élève plusieurs fois contre les dangers

d'un pareil arrangement, qui eût rendu inutiles les sacrifices de la

France pendant tant d'années: «Mme de Chevreuse, s'écrie-t-il, veut

ruiner la France!» Il savait que, liée intimement avec Monsieur, son

ancien complice dans toutes les conspirations ourdies contre Richelieu,

elle l'avait séduit à l'idée d'une paix particulière en lui faisant

espérer pour sa fille, Mlle de Montpensier, un mariage avec l'archiduc,

qui lui aurait apporté le gouvernement des Pays-Bas. Il savait qu'elle

avait gardé tout son crédit sur Charles IV, et le maréchal de L'Hôpital,

qui commandait du côté de la Lorraine, lui faisait dire de se défier de

toutes les protestations du duc Charles, parce qu'il appartenait

entièrement à Mme de Chevreuse. Il savait enfin qu'elle se vantait de

pouvoir faire promptement la paix au moyen de la reine d'Espagne, dont

elle disposait. Aussi supplie-t-il la reine Anne de repousser toutes les

propositions de Mme de Chevreuse, et de lui dire nettement qu'elle ne

veut entendre à aucun arrangement particulier, qu'elle est décidée à ne

pas se séparer de ses alliés, qu'elle souhaite une paix générale, que

c'est pour cela qu'elle a envoyé à Münster des ministres qui traitent

cette grande affaire, et qu'il est superflu de lui en parler

davantage[256].

[256] IIIe carnet, p. 27, 43 et 55.

* * * * *

Battue sur ces différents points, Mme de Chevreuse ne se tint pas pour

vaincue. Voyant qu'elle avait inutilement employé l'insinuation, la

flatterie, la ruse, toutes les intrigues ordinaires des cours, cette âme

hardie ne recula pas devant l'idée de recourir à d'autres moyens de

succès. Elle continua de faire agir les dévots et les évêques, elle

suivit ses trames politiques avec les chefs des Importants, et en même

temps elle se rapprocha de cette petite cabale qui formait en quelque

sorte l'avant-garde du parti, composée d'hommes nourris dans les anciens

complots, habitués et toujours prêts à des coups de main, qui jadis

s'étaient embarqués dans plus d'une entreprise désespérée contre

Richelieu, et que, dans un cas extrême, on pouvait lancer aussi contre

Mazarin. Les mémoires du temps, et particulièrement ceux de Retz et de

La Rochefoucauld, les font assez connaître. C'étaient le comte de

Montrésor, le comte de Fontrailles, le comte de Fiesque, le comte

d'Aubijoux, le comte de Beaupuis, le comte de Saint-Ybar, Barrière,

Varicarville, bien d'autres encore, esprits absurdes, cœurs intrépides,

professant les maximes les plus outrées et une sorte de culte pour de

Thou, parce qu'il était mort pour son ami, invoquant sans cesse la

vieille Rome et Brutus, mêlant à tout cela des intrigues galantes, et

s'exaltant dans leurs chimères par le désir de plaire aux dames.

C'étaient eux surtout qui s'étaient fait donner le nom d'Importants par

leurs airs d'importance, par leur affectation de capacité et de

profondeur et par leurs discours ténébreux[257]. Leur chef favori était

le duc de Beaufort, que nous connaissons, personnage à peu près de la

même étoffe, composé à la fois d'extravagant et d'artificieux, mais

d'une grande apparence de loyauté et de bravoure, et se donnant pour un

homme d'exécution, d'ailleurs absolument gouverné par Mme de Montbazon,

la jeune belle-mère de Mme de Chevreuse. L'ancienne maîtresse de Chalais

n'eut pas de peine à acquérir cette petite faction; elle la caressa

habilement, et, avec l'art d'une conspiratrice exercée, elle fomenta

tout ce qu'il y avait en eux de faux honneur, de dévouement

quintessencié et de courage chevaleresque. Mazarin, qui, comme

Richelieu, avait une admirable police, averti des démarches de Mme de

Chevreuse, comprit le danger qu'il allait courir. Il savait bien qu'elle

ne se liait pas sans dessein avec des hommes comme ceux-là. Il était

parfaitement instruit de tout ce qui se passait et se disait dans leurs

conciliabules: «Ils ne parlent entre eux, dit-il dans les notes qu'il

écrit pour la reine et pour lui-même, que de générosité et de

dévouement; ils répètent sans cesse qu'il faut savoir se perdre,[258] et

c'est Mme de Chevreuse qui les entretient et les unit dans ces maximes

si funestes à l'État.»--«Saint-Ybar (un de ceux qui, avec Montrésor,

avaient proposé à Monsieur et au comte de Soissons, à Amiens, en 1636,

de les défaire de Richelieu) est vanté par Mme de Chevreuse comme un

héros[259].»--«Visite de Campion, serviteur dévoué de la dame.»--«Mme de

Chevreuse veut acheter une des îles de la Loire pour y établir les deux

Campion et aller de temps en temps y voir en secret l'agent espagnol,

Sarmiento[260].»--«Mme de Chevreuse les anime tous. Elle dit que, si on

ne prend pas la résolution de se défaire de moi, les affaires n'iront

pas bien, que les grands seigneurs seront tout aussi asservis

qu'auparavant, que mon pouvoir auprès de la reine s'accroîtra toujours,

et qu'il faut se hâter avant que le duc d'Enghien ne revienne de

l'armée[261].»

[257] Aux portraits si connus que La Rochefoucauld et Retz nous ont

laissés des Importants on peut ajouter les lignes suivantes

d'Alexandre de Campion, _Recueil_: «J'ai des amis qui n'ont pas

toute la prudence qui seroit à désirer; ils se font un honneur à

leur mode, et donnent des habits si extraordinaires à la vertu

qu'elle me semble déguisée, de sorte qu'en cas qu'ils aient

toutes les qualités essentielles ils s'en servent si mal que

l'applaudissement qu'ils se sont attiré ne servira peut-être qu'à

leur destruction.»

[258] IIe carnet, p. 70: «...Si predica siempre que es menester

perdierse.»

[259] _Ibid._, p. 83: «Saint-Ibar portato dalla dama come un eroe.»

[260] Était-ce par pure politique, ou n'y avait-il pas là quelque

mélange de galanterie? Ailleurs Mazarin prétend qu'à Bruxelles don

Antonio Sarmiento était bien avec la duchesse; mais il ne faut pas

oublier qu'il ne dit cela qu'après coup, au milieu de la Fronde,

dans le dernier emportement de l'inimitié, et que nulle part nous

n'avons rencontré la moindre trace de cette liaison. Voyez les

_Lettres du cardinal Mazarin_, etc., par M. Ravenel, Paris, 1836, p.

15.

[261] IIIe carnet, p. 5, 24 et 25: «Que los majores enemigos que yo

tenia eran los Vandomos et la dama que li anima todos, diciendo que

se no si teneria luogo la resolucion de deshacerce de my, los

negotios (no) irian bien, los grandes serian tan sujetos come antes,

y yo siempre mas poderia con la reyna, y que era menester darse

prima antes que Anghien concluviesse.»

On ne pouvait être mieux informé, et le plan de Mme de Chevreuse et des

chefs des Importants se dessinait clairement aux yeux de Mazarin: ou

bien, par leurs intrigues incessantes et habilement concertées auprès de

la reine, lui faire abandonner un ministre pour lequel elle ne s'était

pas encore hautement déclarée, ou traiter ce ministre comme Luynes avait

fait le maréchal d'Ancre, comme le grand prieur et Chalais, et ensuite

Montrésor et Saint-Ybar, avaient voulu traiter Richelieu. La première

partie du plan ne réussissant pas, on commençait à penser sérieusement à

la seconde, et Mme de Chevreuse, la forte tête du parti, proposait avec

raison d'agir avant le retour du duc d'Enghien, car le duc à Paris

couvrait Mazarin: il fallait donc profiter de son absence pour frapper

le coup décisif. Le succès paraissait certain et même assez facile. On

était sûr d'avoir pour soi le peuple, qui, épuisé par une longue guerre

et gémissant sous le poids des impôts, devait accueillir avec joie

l'espérance de la paix. On comptait sur l'appui déclaré des parlements,

brûlant de reprendre dans l'État l'importance que Richelieu leur avait

enlevée et que leur disputait Mazarin. On avait toutes les sympathies

secrètes et même publiques de l'épiscopat, qui, avec Rome, détestait

l'alliance protestante et réclamait l'alliance espagnole. On ne pouvait

douter du concours empressé de l'aristocratie, qui regrettait toujours

sa vieille et turbulente indépendance, et dont les représentants les

plus illustres, les Vendôme, les Guise, les Bouillon, les La

Rochefoucauld, étaient ouvertement contraires à la domination d'un

favori étranger, sans fortune, sans famille, et encore sans gloire. Les

princes du sang eux-mêmes se résignaient à Mazarin plutôt qu'ils ne

l'aimaient. Monsieur ne se piquait pas d'une grande fidélité à ses amis,

et le politique prince de Condé y regarderait à deux fois avant de se

brouiller avec les victorieux. Il caressait tous les partis et n'était

attaché qu'à ses intérêts. Son fils ferait comme son père, et on le

gagnerait en le comblant d'honneurs. Le lendemain, nulle résistance, et

le jour même presque aucun obstacle. Les régiments italiens de Mazarin

étaient à l'armée; il n'y avait guère de troupes à Paris que les

régiments des gardes, dont presque tous les chefs, Chandenier, Tréville,

La Châtre, étaient dévoués au parti. La reine elle-même n'avait pas

encore renoncé à ses anciennes amitiés. Sa prudence même était mal

interprétée. Comme elle voulait tout ménager et tout adoucir, elle

donnait de bonnes paroles à tout le monde, et ces bonnes paroles étaient

prises comme des encouragements tacites. Elle n'avait pas jusque-là

montré une grande fermeté de caractère; on lui croyait bien quelque goût

pour le cardinal; on ne se doutait pas de la force toujours croissante

d'un attachement de quelques mois.

De son côté, Mazarin ne se faisait aucune illusion. Il n'était donc pas

maître encore du cœur d'Anne d'Autriche, puisqu'à ce moment,

c'est-à-dire pendant le mois de juillet 1643, dans ses notes les plus

intimes, il montre une extrême inquiétude. La dissimulation dont tout le

monde accusait la reine l'effraie lui-même, et on le voit passer par

toutes les alternatives de la crainte et de l'espérance. Il est curieux

de saisir et de suivre les mouvements contraires de son âme. Dans ses

lettres officielles aux ambassadeurs et aux généraux[262] il affecte une

sécurité qu'il n'a point: avec ses amis particuliers, il laisse échapper

quelque chose de ses perplexités, elles paraissent à nu dans les

carnets. On y voit ses troubles intérieurs et ses instances passionnées

pour que la reine se déclare. Il feint avec elle le plus entier

désintéressement: il ne demande qu'à faire place à Châteauneuf, si elle

a pour Châteauneuf quelque secrète préférence. La conduite ambiguë

d'Anne d'Autriche le désole, et il la conjure ou de lui permettre de se

retirer, ou de se prononcer pour lui.

[262] Voyez la précieuse collection déjà citée de lettres italiennes

et françaises de Mazarin, 5 vol. in-fol. provenant de Colbert, qui

sont aujourd'hui à la bibliothèque Mazarine: Lettres de 1642 à 1645.

«Tout le monde dit que Sa Majesté a des engagements envers Châteauneuf.

S'il en est ainsi, que Sa Majesté me le dise. Si elle veut lui confier

ses affaires, je me retirerai quand elle voudra[263].»--«Ils disent que

Sa Majesté est la personne du monde la plus dissimulée, qu'on ne doit

pas s'y fier, et que, si elle témoigne faire cas de moi, c'est par pure

nécessité, et que toute sa confiance réelle est en eux[264].»--«Si Sa

Majesté veut me conserver et tirer parti de moi, il faut qu'elle quitte

le masque, et qu'elle montre par des effets le cas qu'elle fait de ma

personne[265].»--«Je ne cherche que le goût et la satisfaction de Sa

Majesté; mais la vérité me force de lui dire qu'il est impossible de la

bien servir avec ces perpétuelles incertitudes, tandis que je travaille

jour et nuit pour remplir mes devoirs[266].»--«Il est certain que les

Importants continuent à se rassembler au jardin des Tuileries, que ceux

qui se disent les plus grands serviteurs de la reine crient contre son

gouvernement, qu'ils sont contre moi plus que jamais, et concluent

toujours en disant que, s'ils ne peuvent me détruire par l'intrigue, ils

tenteront d'autres moyens[267].»--«Je reçois mille avis de prendre garde

à moi[268].»--«Ils crient contre la reine plus que jamais. Ils sont

furieux contre Beringhen et Montaigu. Ils disent que le premier fait un

très vilain métier, et qu'ils donneront au second mille coups de bâton;

qu'il est absolument nécessaire de perdre tous ceux qui sont pour

moi[269].»--«On me dit que beaucoup de gens sont si fort animés contre

moi, qu'il est impossible qu'il ne m'arrive pas quelque grand

malheur[270].»

[263] IIe carnet, p. 21 et 22.

[264] _Ibid._, p. 42.

[265] _Ibid._, p. 65: «Sy S. M. quiere conservar me de manera que

puede ser de provechio a su servitio, es menester quitarse la

masqhera, y azer obras que declarase la proteccion que quiere tener

de mi persona.»

[266] _Ibid._, p. 77: «Es imposible servir con estos sobresaltos,

mientras travajo di dia y de noche per complir a mis obligationes.»

[267] IIe carnet, p. 76: «Es sierto que continuan juntarse al jardin

de Tullieri, que ablan contra el gobierno de la reyna los que se

dicen sus majores serbidores, y que son contra my mas que nunca,

hasta concluir siempre que sy per cabalas no podrano destruirme,

intentaran otros modos.»

[268] _Ibid._, p. 93: «Ricevo mille avvisi di guardarmi.»

[269] IIIe carnet, p. 18: «Los Importantes ablan contra la reyna mas

que nunca. Estan desperados contra Belingan y Montagu; dicen que el

primero es un alcahuete (maquereau), y que all'otro daran mil palos;

que es menester perder todos los que fueran de mi parte.»

[270] _Ibid._, p. 24: «Que muchas personas eran de manera animadas

contra my que era imposibile que no me succediesse algun gran mal.»

Il déclare qu'il se retirerait bien volontiers si, en se retirant, il

croyait faire cesser l'orage. «Ah! s'écrie-t-il, si la mer pouvait

s'apaiser par mon sacrifice, je m'y précipiterais comme Jonas s'est

précipité dans la bouche de la baleine[271].» Il fait de tristes

réflexions sur l'extrême difficulté de gouverner les hommes, et surtout

les Français, par la raison et par le sentiment du bien public. Il se

rend à lui-même cette justice qu'il n'a pas mal servi la France. Dans

les premiers jours de son ministère, le 23 mai, il avait dit à la

reine[272]: «Que votre Majesté me croie pendant trois mois, et ensuite

qu'elle fasse ce qu'elle voudra.» Trois mois n'étaient pas écoulés, et

la France, victorieuse à Rocroi, était sur le point d'enlever à

l'Autriche la place qui gardait le passage du Rhin. Au delà des Alpes,

elle était l'arbitre des différends des princes italiens; le pape

lui-même reconnaissait sa médiation en dépit de l'opposition de

l'Espagne, et en Angleterre le roi et le parlement s'adressaient

également à la France pour obtenir son appui[273]. Et le principal

auteur de cette prospérité était calomnié, outragé, menacé; il ne savait

pas si quelque officier des gardes, ou quelqu'un des insensés que tenait

dans sa main Mme de Chevreuse, ne lui réservait pas le sort du maréchal

d'Ancre. A la fin du mois de juin, dans une lettre à son ami le cardinal

Bichi, il lui parle comme il se parle à lui-même dans les carnets.

«Chacun voit, dit-il, que je n'épargne aucune fatigue, et que cette

couronne n'a pas de serviteur plus zélé, plus fidèle, plus

désintéressé; et pourtant je songe toujours à retourner dans mon pays,

quand je pourrai le faire sans me manquer à moi-même, à mes devoirs et à

la France; car, bien que tous mes desseins soient bons, bien que je me

rende ce témoignage que je n'en ai pas un qui n'ait pour objet la gloire

de Sa Majesté, je ne laisse pas de rencontrer mille oppositions et d'en

prévoir de plus grandes encore dans l'avenir, les Français n'ayant point

de sérieux attachement à l'intérêt de l'État, et prenant en aversion

tous ceux qui le mettent au-dessus des intérêts particuliers. Aussi, je

le confie à Votre Éminence, je passe la vie la plus malheureuse, et sans

la bonté de la reine, qui me donne mille preuves d'affection, je n'y

tiendrois pas[274].»

[271] IIe carnet, p. 76: «Sy la mar puede sosegarse con echarmi

como Jonas en la bocca de la balena!»

[272] Ier carnet, p. 108.

[273] IIIe carnet, p. 65: «La riputazione della Francia non è in

cattivo stato, poiche, oltre li progressi che dà per tutto fanno le

armi sue, è arbitra S. M. delle differenze dei principi d'Italia, e

di quelle del re d'Inghilterra con il parlamento, non ostante che li

Spagnuoli faccino il possibile e combattino per ogni verso questa

qualità, sino a minacciare il papa se adherisce alli sentimenti ed

alla mediazione di Francia.»

[274] Bibliothèque Mazarine, _Lettres italiennes de Mazarin_, 30

juin 1643, fol. 181.

Rien n'était changé à la fin de juillet et dans les premiers jours du

mois d'août 1643, ou plutôt tout s'était aggravé; la violence des

Importants croissait chaque jour; la reine défendait son ministre, mais

elle ménageait aussi ses ennemis; elle hésitait à prendre l'attitude

décidée que lui demandait Mazarin, non-seulement dans son intérêt

particulier, mais dans celui du gouvernement. Tout à coup un incident,

fort insignifiant en apparence, mais qui grandit peu à peu, fit éclater

la crise inévitable, força la reine à se déclarer et Mme de Chevreuse à

s'enfoncer davantage dans l'entreprise funeste qui déjà était entrée

dans sa pensée: nous voulons parler de la querelle de Mme de Montbazon

et de Mme de Longueville.

Nous avons ailleurs raconté en détail[275] cette querelle, et l'on

connaît l'une et l'autre dame. Rappelons seulement que la duchesse de

Montbazon, par son mariage avec le père de Mme de Chevreuse, se trouvait

la belle-mère de Marie de Rohan, quoiqu'elle fût plus jeune qu'elle, que

le duc de Beaufort lui était publiquement une sorte de cavalier servant,

que le duc de Guise lui faisait une cour très-bien accueillie, et

qu'ainsi de tous côtés elle appartenait aux Importants. Parmi ses

nombreux amants, elle avait compté le duc de Longueville, qu'elle aurait

bien voulu retenir, et qui venait de lui échapper en épousant Mlle de

Bourbon. Ce mariage avait fort irrité la vaine et intéressée duchesse;

elle détestait Mme de Longueville, et saisit avec une ardeur aveugle

l'occasion qui se présenta de porter le trouble dans le nouveau ménage.

Un soir, dans son salon de la rue de Béthizy ou de la rue Barbette[276],

elle ramassa des lettres écrites par une femme, qu'un imprudent venait

de laisser tomber. Elle en amusa toute la compagnie. Ces lettres

n'étaient que trop claires. On chercha de qui elles pouvaient venir. La

duchesse de Montbazon osa les attribuer à Mme de Longueville. Ce bruit

injurieux se répandit vite. On comprend quelle fut l'indignation de

l'hôtel de Condé. Mme la Princesse vint demander hautement justice à la

reine: une réparation fut exigée et convenue. La duchesse de Montbazon,

forcée d'y consentir, s'exécuta d'assez mauvaise grâce. Quelques jours

après, la reine s'étant rendue avec Mme la Princesse au jardin de

Renard, à une collation que lui donnait Mme de Chevreuse, Mme de

Montbazon s'y était trouvée, et, quand la reine l'avait fait prier de

prendre quelque prétexte pour se retirer et éviter de se rencontrer avec

Mme la Princesse, l'insolente duchesse avait refusé d'obéir. Cette

offense, faite à la reine elle-même, ne pouvait demeurer impunie, et le

lendemain Mme de Montbazon recevait l'ordre de quitter la cour et de

s'en aller dans une de ses terres près de Rochefort. Les amis et amants

de la dame jetèrent les hauts cris; tout le parti des Importants s'émut,

et l'affaire changea de face; de particulière qu'elle était, elle devint

générale, comme souvent à la guerre un engagement particulier, une

manœuvre précipitée, entraîne toute l'armée et détermine une bataille.

[275] Voyez LA JEUNESSE DE MME DE LONGUEVILLE, chap. III, etc.

[276] Sur l'hôtel Montbazon, voyez Sauval, t. II, p. 124.

Il était difficile de se mettre sur un plus mauvais terrain. D'abord la

duchesse de Montbazon était aussi décriée pour ses mœurs et son

caractère que célèbre par sa beauté, et elle attaquait une jeune femme

qui commençait à peine à paraître et déjà était l'objet de l'admiration

universelle, d'une beauté à la fois éblouissante et gracieuse qui la

faisait comparer à un ange, d'un esprit merveilleux, du cœur le plus

noble, et la personne du monde que les Importants auraient dû le plus

ménager, car sa générosité naturelle ne la portait pas du côté de la

cour et donnait même quelque ombrage au premier ministre. Mme de

Longueville n'était alors occupée que de bel esprit, d'innocente

galanterie, et surtout de la gloire de son frère le duc d'Enghien. Il y

avait même en elle, il faut l'avouer, quelques germes d'une Importante,

que plus tard sut trop bien développer La Rochefoucauld[277]. L'injure

qui lui était faite, et dont les honteux motifs étaient visibles,

révolta tous les cœurs honnêtes. L'emportement de Beaufort en cette

occasion avait été aussi très-blâmé. Il avait autrefois adressé ses

vœux à Mlle de Bourbon, qui ne les avait pas accueillis, de sorte que

sa conduite avait un air de vengeance odieuse[278]. D'ailleurs l'effort

de Mme de Chevreuse était d'ôter à Mazarin ses appuis: elle excitait

contre lui et faisait agir auprès de la reine les dévots et les dévotes;

or Mme de Longueville n'était pas moins l'idole des Carmélites et du

parti des saints que de l'hôtel de Rambouillet. Enfin le duc d'Enghien,

déjà couvert des lauriers de Rocroy et tout prêt d'y ajouter ceux de

Thionville, était si évidemment l'arbitre de la situation que Mme de

Chevreuse insistait avec force pour qu'on se défît de Mazarin, pendant

que le jeune duc était occupé au loin, et avant qu'il ne revînt de

l'armée. Le blesser dans une sœur qu'il adorait, le mettre contre soi

sans aucune nécessité et hâter son retour, était une vraie

extravagance: aussi tout ce qu'il y avait de sensé parmi les

Importants, La Rochefoucauld, La Châtre, Alexandre de Campion,

s'étaient-ils empressés d'apaiser et de terminer cette déplorable

affaire; et Mme de Chevreuse, attentive à faire sa cour à la reine, en

même temps qu'elle ourdissait une trame ténébreuse contre son ministre,

lui avait préparé chez Renard une petite fête, destinée à dissiper les

derniers effets de ce qui s'était passé. Mais toute sa politique avait

échoué devant la sotte fierté d'une femme sans esprit comme sans

cœur[279].

[277] A peu près vers ce temps, ou du moins encore dans l'année

1644, Mazarin trace un portrait sévère de Mme de Longueville où il

ne la calomnie pas, mais où il ne lui passe rien, et met le doigt

sur tous ses défauts sans relever ses qualités, comme si déjà il

pressentait en elle sa plus redoutable ennemie. LA JEUNESSE DE MME

DE LONGUEVILLE, chap. IV, p. 271 et 272.

[278] _Ibid._, chap. II, p. 199.

[279] Alexandre de Campion, dans le _Recueil_ plusieurs fois cité,

lettre à Mme de Montbazon: «Si mon avis eût été suivi chez Renard,

vous seriez sortie pour obéir à la reine, vous n'habiteriez pas la

maison de Rochefort, et nous ne serions pas dans le péril dont nous

sommes menacés.»

Cependant Mazarin avait mis à profit les fautes de ses adversaires.

D'assez bonne heure il avait vu avec joie et il avait accru avec art

l'inimitié des maisons de Condé et de Vendôme. A mesure que les Vendôme

se déclaraient plus ouvertement contre lui, il ménageait d'autant plus

les Condé. Il s'était posé à lui-même cette question: Que faudra-t-il

faire si les Vendôme et les Condé en viennent à un éclat, bien entendu

en supposant que l'intérêt de l'État ne soit pas engagé dans leur

querelle[280]? La question avait été fort aisément résolue, car

l'intérêt de l'État et celui du cardinal s'étaient réunis pour le jeter

du côté des Condé. Pendant que Mme de Montbazon et Beaufort faisaient

cette insulte à Mme de Longueville, on apprenait à Paris que le

vainqueur de Rocroy venait de terminer le siége difficile de Thionville

et d'ouvrir à la France une des portes de l'Allemagne. L'épée du jeune

duc semblait porter partout la victoire avec elle. Le marquis de Gêvres,

qui donnait de si grandes espérances, avait été tué; Gassion était

grièvement blessé; Turenne et Praslin étaient occupés en Italie;

Guébriant, serré de près par Mercy, venait de repasser le Rhin. Le duc

d'Enghien, avec son audace et sa popularité toujours croissante, pouvait

seul exercer assez d'ascendant sur l'armée pour la ramener en Allemagne,

et dissiper l'épouvante qu'avait laissée le souvenir de la défaite de

Nortlingen. Dans le conseil, M. le Prince prêtait à Mazarin un appui

intéressé et incertain, mais nécessaire et utile. Mme la Princesse était

la meilleure amie de la reine, elle était déclarée pour le cardinal et

contre son rival Châteauneuf. Servir les Condé, c'était donc servir

l'État et se servir lui-même. Le choix de Mazarin ne pouvait pas être

douteux, et l'on dit que, loin d'apaiser la reine, il l'anima[281].

[280] IIIe carnet, p. 100: «Come dovrei governarmi se nascesse

querela trà il duca d'Enghien e la casa di Vendomo, senza che vi

fosse intrigato il servitio della regina?»

[281] Mme de Motteville, t. Ier, p. 83.

Dans cette critique circonstance que restait-il à faire à Mme de

Chevreuse? Elle s'était efforcée de contenir Mme de Montbazon, mais elle

ne pouvait l'abandonner ni s'abandonner elle-même. Elle résolut donc de

suivre avec énergie le tragique projet devenu la dernière espérance, la

suprême ressource du parti. Déjà elle avait ouvert l'avis de se défaire

de Mazarin. Par Mme de Montbazon, elle avait entraîné Beaufort. Celui-ci

avait rassemblé les hommes d'action dont nous avons parlé et qui lui

étaient entièrement dévoués. Un complot avait été formé et toutes les

mesures concertées pour surprendre et tuer le cardinal.

Madame de Chevreuse Nouvelles études sur les femmes illustres et la société du 17e siècle · 第 13 / 119 题