On n’apprend rien à personne en disant que les débris du savoir antique,
après le désastre de la civilisation submergée par les Barbares, furent
sauvés, recueillis dans les monastères. La science fut alors le monopole
de l’Église et une des occupations des clercs. Science et clergie furent
synonymes. Même après que les arts libéraux furent sortis des cloîtres
pour se séculariser, le clergé ne cessa pas de tenir son rang dans la
recherche intellectuelle et dans l’enseignement. Tous les domaines du
savoir humain comptent des illustrations ecclésiastiques. Sans parler de
la théologie, qui suffirait à la gloire du clergé, et sans remonter
jusqu’au moine anglais Roger Bacon, un des pères de la physique et de la
chimie, l’Église de France a fourni des maîtres dans tous les genres.
Inutile de rappeler les noms des orateurs ou des écrivains qui, depuis
Bossuet et Fénelon jusqu’à Lacordaire et à Lamennais, sont l’honneur des
lettres françaises. La philosophie a le chanoine Gassendi et le Père
Malebranche, émules de Descartes: les mathématiques, le Père Mersenne;
la physique, l’abbé Mariotte et l’abbé Nollet; l’histoire, le Père
Daniel, jésuite, l’abbé Fleury, et de nos jours, avec d’autres méthodes,
Mgr Duchesne. Il serait injuste de ne parler que des célébrités, et de
passer sous silence ces prêtres érudits qui meurent souvent inconnus,
sauf dans la petite ville ou tout au plus dans la province où ils ont
travaillé. Tel curé de campagne s’est fait l’historien de sa paroisse;
tel autre a abordé la grande histoire, comme l’abbé Gorini, qui releva
les erreurs du célèbre historien Augustin Thierry. La création des
Universités catholiques a suscité des vocations scientifiques ou
littéraires qui s’ignoraient, par exemple celle du regretté abbé
Rousselot, l’inventeur de la phonétique expérimentale. Le plus grand
bienfait que l’esprit français doit au clergé est celui de la culture
humaniste. Le siècle de la Renaissance qui avait remis le monde à
l’école des Anciens se prolongea, dans les collèges des Jésuites en
particulier, jusqu’au milieu du XVIIIe siècle. Le latin surtout était
couramment parlé et élégamment écrit par les maîtres et par leurs
élèves. Santeuil dans ses hymnes faisait penser aux odes d’Horace. Le
cardinal de Polignac réfutait Lucrèce en vers latins, malgré la
difficulté du sujet, comme aurait pu le faire un contemporain du poète.
Le Père La Rue chantait les jardins dans la langue de Virgile, ce qui
supposait plus de talent que Delille n’en mettait à traduire l’auteur
des _Géorgiques_. Qu’on ne sourie pas: les vers latins de collège ont eu
leur influence sur la poésie française. Je ne serais pas surpris si les
chercheurs découvraient une parenté entre ces exercices scolaires, alors
si appréciés, et le renouveau romantique commencé avec André Chénier et
poursuivi avec Victor Hugo.
Quoi qu’il en soit, l’humanisme nous a été transmis par les maîtres du
XVIIe et du XVIIIe siècle, dont les plus célèbres étaient des Jésuites.
Le XIXe siècle dut faire dans les études secondaires une place plus
importante aux sciences mathématiques. L’Université napoléonienne adapta
ses méthodes aux besoins nouveaux, même au détriment de la vieille
culture. Le clergé, héritier des traditions de l’Église, sauva tout ce
qu’il put de la discipline classique. Ses collèges n’ont pas laissé
s’éteindre le flambeau des anciens.
La conquête de la liberté d’enseignement, en 1850, obligea les jeunes
prêtres à acquérir les grades universitaires, et ce fut un bienfait pour
leur formation intellectuelle. Une élite ecclésiastique se créa de la
sorte dans chaque diocèse, qui, après avoir passé quelques années dans
les collèges, se consacra ensuite au ministère pastoral avec un esprit
plus affiné et des connaissances plus étendues. On sait bien ce que les
générations élevées dans les établissements catholiques doivent à
l’éducation qu’elles y ont reçue; on ne pense peut-être pas assez à ce
que le clergé de France doit au stage que bon nombre de ses membres ont
fait dans l’enseignement. Un peu de statistique en dira plus long que
les considérations générales. La province ecclésiastique du Nord et du
Pas-de-Calais, composée des diocèses de Cambrai, d’Arras et de Lille,
compte, sur un total d’environ trois mille prêtres, 283 licenciés ès
lettres ou ès sciences, 18 docteurs ès lettres ou ès sciences, 38
docteurs en théologie, philosophie, droit canon, en tout 339
ecclésiastiques munis de diplômes d’études supérieures. Il est vrai que
Lille est le siège d’une Université catholique.
Le clergé français, en définitive, est redevable d’une partie du
prestige dont il jouit à sa fonction d’éducateur.
Éducateur, le prêtre l’est encore dans le sens le plus large du mot,
même quand il est voué aux fonctions sacerdotales proprement dites.
Qu’est-ce que la prédication, sinon une éducation prolongée, étendue à
toutes les classes et à tous les âges? Qu’est-ce que la confession, ou,
si l’on veut, la direction? Personne, j’imagine, ne prendrait plus au
sérieux les terreurs que Michelet feint d’éprouver à la vue d’un
confessionnal et à la pensée des prétendues scènes d’envoûtement moral
qui s’y déroulent. Le directeur selon la Bruyère, s’il a existé, n’est
plus qu’un mythe. Reste le confesseur qui entend les confessions et qui
absout. Ne ferait-il que cela, qu’il serait déjà l’homme le plus utile à
l’État, puisque l’État n’a guère à craindre du pécheur qui confesse son
péché et soumet ainsi sa conscience à la morale de l’Évangile. Mais le
confesseur n’est pas seulement l’homme qui absout indéfiniment; il est
le conseiller qui remet les coupables dans la voie droite, qui relève
les volontés chancelantes, qui rend l’espérance aux malheureux et donne
à tous le mot d’ordre du devoir. La confession est à la fois un frein et
un élan. Certes, une nation qui se confesse n’est pas pour cela exempte
de misères, car l’esprit est prompt et la chair est faible, mais je
n’ose pas me demander ce qu’il adviendrait d’un peuple qui ne se
confesserait plus. Le prêtre est en vérité un éducateur sans pareil; il
donne la leçon, il signale la faute, et il l’efface. Le pécheur, en
recouvrant l’innocence, retrouve la force perdue. Ce n’est pas tout.
L’homme n’est qu’ébauché par la parole et par l’absolution. Il faut
achever l’œuvre, et c’est dans la communion au corps et au sang, à l’âme
et à la divinité de Jésus-Christ dans l’Eucharistie que le chrétien
approche de la perfection. De l’aveu de Taine lui-même, et quelque
attitude que prenne la raison devant le mystère, la religion est une
admirable éducatrice de l’humanité. Ce que l’historien dit du
christianisme en général est encore plus vrai de la plus chrétienne des
religions, la religion catholique. «Elle est la grande paire d’ailes
indispensable pour soulever l’homme au-dessus de lui-même, au-dessus de
sa vie rampante et de ses horizons bornés, pour le conduire, à travers
la patience, la résignation et l’espérance, jusqu’à la sérénité, pour
l’emporter, par delà la tempérance, la pureté, et la bonté, jusqu’au
dévouement et au sacrifice!»
Mais qui donc instruit et élève, absout et purifie au nom de la
religion? Le prêtre, tout simplement. Si Platon l’eût connu, ce n’est
pas lui qui l’eût chassé de sa République.