S’il y a un esprit de corps, il doit être très vif dans la corporation
ecclésiastique. Elle a sa vie propre, en effet, ses fonctions séparées;
elle a derrière elle un long et glorieux passé. Elle a été et est encore
en butte à certaines hostilités. Rien d’étonnant qu’elle soit animée du
sentiment de la solidarité. L’esprit de corps n’est pas incompatible
avec les divergences intérieures, compétitions et querelles de
préséance. L’Église de l’ancien régime nous en offre des exemples
nombreux. Depuis que les privilèges sont supprimés, les charges priment
les honneurs, et donnent moins prise à la contestation et aux procès.
On a cru remarquer, entre prêtres séculiers et prêtres réguliers,
autrement dit entre curés et religieux, une certaine opposition plus ou
moins cachée. Les religieux, spécialisés, si j’ose dire, par vocation
dans un genre d’apostolat, enseignement, prédication, direction
spirituelle, semblaient à quelques-uns accaparer la renommée et la
faveur, surtout parmi les gens du monde. Ils prenaient la meilleure
part, et laissaient au clergé proprement dit les besognes communes.
Waldeck-Rousseau n’invoquait-il pas contre les congrégations des
arguments de cet ordre, en se disant autorisé par les plaintes de
certains curés des grandes villes? Quoi qu’il en soit, la loi
Waldeck-Rousseau eut pour conséquence, inattendue de son auteur, de
cimenter l’union cordiale entre séculiers et réguliers. La solidarité
entre les deux clergés n’a jamais été plus parfaite. L’histoire de
l’Église confirme la maxime connue de l’«utilité des ennemis».
D’ailleurs, l’esprit des ordres religieux n’est plus aussi exposé
qu’autrefois à l’inconvénient du particularisme. La collaboration est
devenue plus facile entre tous les membres du corps ecclésiastique. A
l’intérieur des diocèses, les missions, les œuvres de piété trouvent
chez les religieux des auxiliaires toujours prêts. S’agit-il
d’organisation interdiocésaine, de grandes associations, d’action
sociale, de documentation, les congréganistes ont le loisir, le
personnel, la continuité.
Un doute injurieux a été répandu. On s’est demandé si les ordres
religieux, détachés qu’ils sont du sol national, obligés souvent
d’exercer leur ministère hors de France, sous la dépendance d’un
supérieur qui peut être un étranger, ont gardé l’âme aussi française que
les membres du clergé résidant et soumis à la hiérarchie. On a pu
craindre que la persécution dont ils avaient souffert, jusqu’à se
résigner à l’exil, ne les poussât involontairement à devenir au dehors
les témoins à charge dans le procès que font sans cesse à la France les
nations jalouses ou ennemies. La guerre a répondu pour eux et les a
lavés de tout reproche. Les religieux sont venus de tous les points du
monde, où ils faisaient aimer la France. Ils ont offert comme les autres
leur sang pour la patrie quelque peu ingrate envers eux. Ils ont gagné
sur le champ de bataille ou dans les tranchées un brevet de patriotisme
que personne ne peut récuser. Naguère mourait en Océanie un missionnaire
du Sacré-Cœur d’Issoudun, le Père Bourjade, un des «as» de l’aviation,
dont le nom volera d’âge en âge près de celui de Guynemer. Ne parlons
donc plus de distinction à faire entre Français et Français, entre
moines et curés. La République les a tous appelés au moment du danger.
Comment pourrait-elle, à l’heure de la paix, garder les uns et repousser
les autres?
* * * * *
L’esprit ecclésiastique a marqué le prêtre d’une empreinte spéciale qui
le distingue des autres hommes. Pendant les journées révolutionnaires de
1848, le supérieur du grand séminaire de Saint-Sulpice, entendant parler
des discours trop excités de certains hommes politiques, disait
doucement à son entourage: «On voit bien que ces gens-là ne font pas
oraison.» Le prêtre est un homme qui fait oraison. De là, en général,
cet air méditatif qui ne le quitte pas d’ordinaire; de là cette prudence
dans les paroles et dans les actes; de là cette vigilance sur soi-même
qui le garde de tout excès, en un sens ou dans l’autre. Le prêtre est
l’homme de la règle. Une règle de vie est imposée à la plupart des
hommes par les exigences de leur profession; les heures de travail leur
sont commandées du dehors par la nécessité. Le prêtre a sans doute aussi
des occupations impérieuses qui règlent une partie de l’emploi de son
temps, mais le reste n’est pas livré au hasard, le reste est aussi bien
réparti par un règlement volontaire qui le partage entre l’étude et la
prière, la visite des malades et le confessionnal. Il est des existences
de prêtres qui sont admirables d’unité et d’harmonie, d’ordre et de
régularité. J’ai connu, parmi eux, des vieillards qui pouvaient se
flatter d’avoir mené à peu près sans exception, tous les jours, la vie
d’un séminariste, se levant à cinq heures, se couchant à neuf, et ayant
toujours accompli leurs exercices religieux, méditation, messe et
bréviaire, à la même heure. Et ceux-là n’étaient pas des religieux
soumis à la règle d’un couvent!
Ces vies tout d’une teneur deviennent rares. Les habitudes modernes ne
s’accommodent pas avec le calme de ces existences tracées d’avance et
tirées au cordeau. Mais il en est encore qui donnent l’impression
majestueuse de l’ordre, de la paix, de la possession de soi-même et d’un
service impeccablement ordonné.
La règle est une barre fixe; il n’y a rien de fixe sans quelque raideur.
C’est parfois le revers de la médaille dans le caractère de ces prêtres
tout d’une seule pièce, tout d’une seule ligne, tout d’un seul chemin.
Tout doit être pour eux simple et droit dans la vie. Le devoir ne peut
jamais plier. Point d’atténuation, point de complaisance. La religion
est un code qui a tout prévu, tout réglé, tout résolu. La miséricorde
elle-même, qui est la loi de l’Évangile, n’est pas abandonnée aux libres
inspirations du cœur. Elle est prisonnière, elle aussi, des formes et
des formules. Le pasteur est vigilant, le bercail est bien gardé, le
loup tenu à l’écart, le troupeau se sent en sûreté, mais il ne se sent
pas à l’aise. Il a plus de crainte que d’amour.
La formation théologique du prêtre le pénètre à fond du sens de
l’autorité, soit qu’il s’agisse d’énoncer les principes, soit qu’il
faille en poursuivre l’application. Quand on représente la vérité
absolue, il est naturel que l’on parle de haut et sur le ton de
l’infaillibilité. La religion s’impose plus encore qu’elle ne s’expose.
L’autorité, dans la parole et dans la conduite, c’est-à-dire dans le
gouvernement, voilà la maxime du curé selon la tradition. Rien
d’étonnant que le curé conserve l’accent de la chaire, même quand il en
est descendu. L’argument d’autorité reste l’arme principale de la
discussion entre ecclésiastiques. La coutume d’invoquer les auteurs,
depuis Aristote jusqu’à saint Thomas, persiste dans les entretiens. _Le
maître l’a dit_ dispense d’autres raisons. Et cela même est raisonnable,
plus raisonnable que la prétention--très moderne--de parler de tout, au
pied levé, et sans examen.
Les esprits intransigeants se rencontrent partout, même et surtout chez
ceux qui n’ont rien appris. Mais s’ils ont quelque part leur raison
d’être ou leur excuse, c’est dans le clergé, qui vit de principes
immuables et s’appuie à une tradition, laquelle semble pour jamais
fixée. Malheureusement, l’intransigeance des principes, admirable pour
conserver, est moins efficace pour conquérir. On n’agit pas sur ses
contemporains avec des idées qui leur sont étrangères. On doit prendre
les intelligences où elles en sont pour les amener où l’on veut qu’elles
arrivent. Saint Paul, parlant devant l’aréopage, commença par louer les
Athéniens de leur esprit religieux et s’empara d’une de leurs
superstitions pour les gagner à la croyance en Dieu. L’intransigeance
dans l’action ne réussit pas mieux. Il faut choisir un terrain commun
pour agir. La politique, qui est l’art de transiger pour aboutir, est
nécessaire même dans la vie quotidienne et dans les affaires
paroissiales. A plus forte raison est-elle indispensable dans les
affaires publiques. C’est aller à un échec certain que de combattre au
nom de principes qui ne sont pas reconnus par tout le monde. Le droit
commun n’est pas l’idéal catholique; mais mieux vaut le droit commun,
qui est à la portée de la main, que le droit privilégié qui a cessé
d’être et n’est pas près de ressusciter.
Il y a une disposition d’esprit qui, sans méconnaître la valeur
dogmatique des principes et leur importance historique, aime mieux
s’adapter aux circonstances et aux nécessités des temps et des lieux.
C’est la disposition du plus grand nombre des prêtres qui mettent la
main aux œuvres d’apostolat. L’homme est d’abord sympathique; il attire,
il semble deviner que l’on vient à lui. Il trouve toujours le temps de
vous recevoir. Il sait écouter, et c’est déjà comprendre et déjà
compatir. On dit de lui qu’il a l’esprit large, dites plus sûrement
encore qu’il a le cœur très bon. Les fidèles n’en sont pas moins
fidèles. Les autres, qui sont ou tièdes, ou indifférents, ou éloignés,
regardent du côté du bon pasteur et se disent: «Si j’ai besoin d’un
prêtre quelque jour, c’est celui-là que je veux.» Faut-il engager des
conversations avec le pouvoir civil à l’occasion d’une cérémonie
patriotique, d’un service funèbre officiel? Tout s’arrange au mieux:
l’accord est vite fait. La politique sévit-elle autour de l’église
paroissiale? Soyez certain qu’elle restera à la porte et que, du moins,
devant l’autel, elle ne troublera pas la paix.
Rarement les caractères sont aussi tranchés. Les nuances sont plus
ordinaires que les couleurs. Tant pis pour l’originalité, elle gâte
souvent les meilleurs dons. Cependant un trait plus marqué ne nuit pas.
La plus grande originalité du prêtre, c’est la sainteté. Le curé d’Ars
doit tout ce qu’il fut à la sainteté. Il n’était pas intelligent; le
manque de moyens lui avait fermé dans sa jeunesse l’entrée du séminaire.
Il ne savait pas prêcher comme on prêche d’habitude. Il n’avait rien,
humainement, de ce qui plaît et de ce qui attire. Mais il avait au cœur
une flamme, l’amour de Dieu et des âmes. Et cela à un degré qui emporte
tout. Chez tous les saints prêtres, il y a quelque chose de la
physionomie du curé d’Ars: c’est la charité toujours prompte à soulager
la misère, celle de l’esprit et celle du corps.
En général, le curé de paroisse est dévoué par pur zèle, sans retour sur
lui-même. Il n’est pas tourmenté du désir de l’avancement. On le voit à
la tête du même village, dans le même poste, vingt-cinq ans, quelque
fois cinquante. Il n’a amassé là ni honneurs ni argent, et le peu qu’il
ait mis de côté, il en réserve une part pour les œuvres du diocèse. Il
se souvient toujours de ce qu’il doit au séminaire, sa seconde famille.
Les curés les plus obscurs sont les plus admirables. Il en est de tous
les styles. L’onction n’est pas nécessaire au succès. Le curé de X...
est prêtre depuis un demi-siècle, ce qui suppose au moins
soixante-quatorze ans d’âge. Il est un peu rude d’allures et de formes.
«Ce n’est pas ma faute, dit-il, si je suis mal équarri.» Sous sa parole
inculte, où la vérité consiste parfois dans les vérités qu’elle dit aux
paroissiens, on sent tout de même le cœur d’un père. Tous les matins, il
se rend à son église à cinq heures et demie, l’hiver aussi bien que
l’été. Il sonne l’_Angelus_, appelant ainsi tout son monde à la prière
et au travail. Il reste à l’église jusqu’à l’heure de sa messe, à la
disposition de ses ouailles. Il est compris de tous. Il ne vit pas
confiné dans sa bibliothèque. Il prend son bâton, ce vieux compagnon de
route, et il s’en va à travers sa paroisse, à travers champs, visitant
les malades, et rendant service à ses confrères. Pèlerin à l’ancienne
mode, il fait ses pèlerinages, même lointains, à pied, et ne consent à
monter en voiture qu’au retour. Pendant la guerre, tout en desservant
trois paroisses, il faisait venir du charbon pour ses paroissiens, à la
gare voisine, il le déchargeait lui-même dans de grands sacs qu’il
portait, sur son dos, du wagon à la voiture, sans vergogne. La charité
prend tous les visages, même celui du charbonnier.
On aurait tort de croire que ce genre, plus réaliste que mystique, n’est
pas fait pour affiner le sentiment religieux dans les fidèles. La foi
est vive dans ces rudes âmes de prêtres. Le surnaturel et le miraculeux
leur sont très familiers. Leurs églises sont peuplées des images des
saints et animées par les «dévotions» les plus en faveur. Ils ne perdent
pas de vue toutefois que leurs paroissiens sont gens fort occupés et
qu’il ne faut pas les charger au delà de ce qu’ils peuvent porter. Les
bons curés sont des croyants éprouvés, mais ils ne sont pas aussi
crédules qu’on le dit en certains milieux. Ils admettent sans
difficultés les miracles que la science a authentiqués ou que l’Église a
canonisés. Mais ils n’acceptent pas sans réserve tout le merveilleux qui
pullule dans les imaginations. Ils redouteraient même, comme une cause
de trouble et de tracas, toute «apparition» qui aurait pour théâtre leur
propre village. Ils diraient volontiers la parole qui échappa jadis à un
vieux curé apprenant qu’une jeune fille de sa paroisse avait des
«stigmates»: «Qu’ai-je donc fait au bon Dieu pour qu’il accomplisse des
miracles chez moi!»
Le bon prêtre n’a pas nécessairement l’air un peu compassé que lui
prêtent volontiers ceux qui ne l’approchent pas de près. Il n’a, tout au
contraire, rien d’affecté dans l’attitude qui trahisse l’effort ou la
contrainte. Il a le regard droit et clair. Sa conversation est enjouée;
il évite les mondanités et les médisances. Il rappelle au besoin les
autres à la charité. Il s’intéresse aux choses dont on parle devant lui.
S’il juge les événements, il ne croit pas avoir tout dit, en les
ramenant aux desseins de la Providence; il en cherche les causes
immédiates et les effets humains. Quant aux hommes, il ne les blâme ni
ne les loue en vertu des croyances ou des opinions qu’ils professent.
S’agit-il d’un adversaire, il penche vers l’indulgence, c’est-à-dire
vers l’équité.
On a parfois relevé comme un signe particulier du monde ecclésiastique,
la gaieté. On avait raison. Le prêtre est gai, comme il convient, quand
on a la paix de la conscience, et quand on est exempt des soucis
qu’entraîne après elle la vie du siècle. Il n’est rien de moins triste
qu’une réunion ou un dîner de curés. Le repas est sobre, les plats ne
sont point compliqués. Mais l’esprit en est le meilleur assaisonnement.
Il y a toujours quelques conteurs dont les histoires provoquent des
rires bruyants. Elles ne sont pas jeunes, ces histoires, et renouent la
tradition du clergé national à la tradition du vieil esprit français,
parfois même gaulois.
L’esprit, en France, n’est le monopole d’aucune corporation, mais il a
dans certains milieux un ennemi, c’est le sans-gêne de la conversation
ou la licence de tout dire sans rien laisser à deviner. La réserve
sacerdotale est plus favorable à la finesse et aux sous-entendus du
langage. La loi chrétienne de la charité n’est pas étrangère à
l’heureuse contrainte qui oblige le prêtre à émousser le trait d’une
malicieuse repartie. Les «bons mots» ecclésiastiques abondent, et les
recueils en sont pleins. Tout le monde en pourrait citer quelques-uns.
Il en est encore plus d’inédits qui font la joie des presbytères. En
voici un qui est bien actuel. Le curé d’une cité industrielle et
ouvrière fait visite au maire. Ce maire est, bien entendu, cabaretier et
communiste. Brave homme, au demeurant, il cause poliment avec son curé,
et veut lui faire honneur en élevant l’entretien sur les hauteurs des
idées. «Votre doctrine, dit-il au prêtre, a un avantage sur la nôtre,
elle est plus ancienne.--Je le crois bien, répond celui-ci, en montrant
sur les étagères du cabaret les bouteilles alignées, je le crois bien,
monsieur le maire, la nôtre a deux mille ans de bouteille!»
La bonne humeur est la note dominante de l’esprit ecclésiastique. Dans
les circonstances où le prêtre, comme il arrive, est attaqué
publiquement, une réplique spirituelle et joviale met les rieurs de son
côté. Au reste, la camaraderie de la guerre a donné au jeune clergé une
assurance qu’il n’avait pas toujours auparavant. Le prêtre ancien soldat
a la riposte prompte et piquante. Le mot propre, qui peut être un peu
gros, n’exclut pas la cordialité. Le regard est ferme, le geste
vigoureux, mais la «poigne», qui tient l’insulteur en respect, se change
bien vite en poignée de main. Le cœur est le même, prêt à l’accueil et
au pardon: seulement, le silence ressemblant à la peur, il faut bien que
l’on sache que le prêtre n’a plus peur et qu’ayant été appelé comme les
autres à se faire tuer pour son pays, il entend se faire respecter comme
les autres. La bravoure de la parole n’est pas si banale qu’on pourrait
le croire, et elle n’est pas pour déplaire en France, où l’on applaudit
à tous les courages.