Existe-t-il dans la vocation et les fonctions ecclésiastiques une
certaine prédisposition à la politique, dans le sens élevé du mot?
L’Église est-elle une école de gouvernement? D’aucuns l’ont soutenu, qui
ont surtout envisagé la cour de Rome et la grande politique des Papes à
travers les âges. Tout le monde connaît d’ailleurs l’influence
qu’exercèrent auprès de nos rois des hommes d’église, célèbres par leur
sainteté ou par leur génie: un saint Éloi auprès de Dagobert, un Suger
auprès de Louis VI et de Louis VII, et surtout un Richelieu auprès de
Louis XIII, et un Mazarin auprès de Louis XIV. Nul doute que l’habitude
de manier des affaires délicates, la connaissance des âmes et par
conséquent du cœur humain, l’étude de la théologie et des sciences qui
s’y rattachent, métaphysique, logique et psychologie, ne soient une
préparation lointaine, mais profonde, à l’art de gouverner. Naguère, en
passant à Vienne, au moment où le chancelier, Mgr Seipel, était encore,
du fait de l’attentat que l’on sait, entre la vie et la mort, quelqu’un
nous disait: «Si notre chancelier est un des premiers hommes d’État de
l’Europe, cela tient à son éducation théologique.» Richelieu, aussi,
était un éminent théologien. Et ce n’est un mystère pour personne que,
sous l’ancien régime, les études libérales se terminaient par des cours
de théologie, sans lesquels on n’était pas un «honnête homme»,
c’est-à-dire un homme bien élevé. Ne dit-on pas que le prince de Condé,
qui assistait à la soutenance de la thèse de doctorat du jeune Bossuet,
fut tenté de rétorquer ses arguments?
De là toutefois à prétendre que la théologie suffit pour faire un grand
général ou un grand politique, il y a loin. Certes, la logique apprend à
raisonner juste, le dogme et la morale catholiques accoutument l’esprit
à mettre à leur place respective les droits de Dieu, de la conscience et
des peuples. Mais les principes sont une chose, et l’application une
autre chose. La politique est l’art de concilier les contingences avec
l’absolu, et l’art tient plus de l’intuition que de la science, de la
finesse de l’esprit que de l’habileté scolastique. Frédéric II, l’ami de
Voltaire et des philosophes, n’en disait pas moins que, s’il voulait
punir une province, il chargerait un philosophe de la gouverner.
Quoi qu’il en soit, les théologiens catholiques ne se sont jamais
désintéressés de la politique, ne fût-ce que pour exposer les principes
et les règles du gouvernement. Saint Thomas, Suarez et leurs disciples
ont défini avec précision les divers systèmes politiques fondés sur la
nature des choses et sur la pratique des siècles passés. Ils ont tenu,
haute et claire, au sommet de leurs thèses, la distinction entre les
deux pouvoirs, le spirituel et le temporel, tout en affirmant, au nom de
l’Évangile, la suprématie de l’ordre surnaturel sur l’ordre naturel, et
la nécessité qui s’impose aux États chrétiens de subordonner aux lois
divines, et par conséquent aux lois de l’Église qui en est la gardienne,
tout ce qui relève, dans les choses du gouvernement, de la morale et du
salut des âmes.
* * * * *
Ce que le moyen âge accepta, tant bien que mal, pour la paix relative de
la chrétienté, devint un joug insupportable pour les États modernes, qui
se modelèrent peu à peu, sous l’influence des légistes nourris de droit
romain, sur la conception antique de l’État, dans lequel se résumait le
bien public, le droit et même la religion. De là des conflits qui se
résolurent en Concordats. De là surtout des nationalismes religieux, qui
tous tendaient au schisme, si tous n’y aboutissaient pas. Le
gallicanisme royal suscita le gallicanisme épiscopal, dont Bossuet fut
chez nous le docteur et le défenseur. Il faut dire à sa décharge que le
dogme de l’infaillibilité pontificale n’était pas encore défini. Et,
d’ailleurs, Bossuet n’avait garde de mettre l’État au-dessus ou en
dehors de la souveraineté divine. Il tirait de l’Écriture Sainte une
politique qui investissait, il est vrai, Louis XIV d’un pouvoir absolu,
mais aussi d’une sorte de pontificat qui le liait à la religion et
imposait des limites à son bon plaisir. Le roi gallican était en quelque
sorte l’_évêque du dehors_, protecteur né de la religion d’État et
nécessairement intolérant, jusqu’au point de révoquer l’Édit de Nantes.
Tout aussi royaliste--politiquement--que son rival de génie et de
gloire, Fénelon ne mettait pas si haut l’absolutisme religieux de la
monarchie. Il redoutait d’empiéter en faveur de César sur ce qui
n’appartenait qu’à Dieu et à son représentant sur la terre, le chef
visible de l’Église. Pendant que Bossuet déduisait de l’histoire du
peuple juif des maximes capables de former le roi idéal, sans qu’aucune
l’obligeât à rendre compte de son gouvernement, Fénelon était plus
frappé par les inconvénients de l’irresponsabilité royale et plaidait la
cause du peuple opprimé, soit dans les transparentes rêveries du
_Télémaque_, soit dans les fameuses remontrances qui lui valurent la
disgrâce du roi et l’exil dans son diocèse.
En dehors des grands protagonistes de la politique ecclésiastique, le
clergé dans son ensemble n’avait pas, sous l’ancien régime, d’autre
parti que le parti du roi considéré comme le chef de la nation, ou
plutôt la nation incarnée.
On peut dire que le clergé français, au cours de l’histoire, soutint de
son influence la politique des rois de France, comprenant que la France
ne pouvait être grande et forte au dehors et vraiment aimée au dedans
que sous l’autorité d’une dynastie héréditaire, qui devait confondre son
intérêt propre avec l’intérêt du pays lui-même. C’était là un sentiment
profondément religieux, que notre Jeanne d’Arc avait porté jusqu’au
sublime, élevant le monarque à la dignité de représentant et de vassal
du souverain des souverains, Notre Seigneur Jésus-Christ. Il se formait
ainsi dans le patriotisme de l’ancienne France un lien indissoluble
entre la royauté française et le règne du Sauveur et la mission de son
Église. Le roi très chrétien ne pouvait être que catholique.
Les guerres de religion furent aussi bien des guerres civiles. On le vit
trop quand Henri de Navarre, élevé dans la religion protestante, essaya
de conquérir par les armes le royaume qui lui revenait par droit de
naissance. La France récusa le droit de l’hérédité pour sauvegarder le
droit de la nation qui voulait demeurer catholique. Henri de Navarre dut
se soumettre à la volonté nationale pour devenir le bon roi Henri IV. On
a pu blâmer les excès de zèle des moines ligueurs, mais quel est le bon
Français, même un peu sceptique en matière de religion, qui ne soit
reconnaissant à la Ligue d’avoir sauvé la tradition et préparé le siècle
de Louis XIV?
C’est encore l’esprit nationaliste, si l’on peut dire, qui inspira les
doléances du clergé à la veille de la Révolution. Le clergé, qui vivait
de la vie du peuple, entra joyeusement dans l’immense perspective des
réformes et donna sa confiance au tiers état. Ce n’est pas sa faute si
l’inexpérience des assemblées et la faiblesse du roi livrèrent le
mouvement national à la violence des clubs et au sectarisme des
Jacobins. Le roi tomba avec la chute de l’ancienne Église gallicane et
le clergé fut entraîné dans la ruine de la monarchie et de la religion.
Ceux qui prêtèrent serment à la grande erreur de la «constitution
civile» croyaient sauver la foi catholique; ils la perdaient en la
remettant aux mains des philosophes. Ceux-là au contraire se tinrent
plus près du cœur de la nation qui semblaient s’en éloigner en restant
fidèles au Saint-Siège et plus fidèles au roi que le roi lui-même. C’est
avec leur sang que fut écrit le Concordat, qui nous valut cent ans de
paix religieuse.
Napoléon n’ayant pas tardé à porter atteinte à la dignité et aux droits
du bon et doux Pie VII, la plupart des prêtres de France se réjouirent
de sa chute et pensèrent retrouver dans le gouvernement de la
Restauration tout ce qu’ils avaient cru perdre et chérissaient toujours,
leur foi monarchique inséparable de leur foi religieuse. Dans son
ensemble, le clergé français était demeuré royaliste et gallican. Il
faudra encore beaucoup d’années et plusieurs révolutions pour séparer
dans l’esprit des curés la cause du roi et celle de l’église de France.
Ce sera l’œuvre d’un siècle, le XIXe.
Il y a des épisodes qui valent toutes les dissertations. Voici une
histoire vraie, qui a une valeur de fait crucial.
A la veille de La Révolution, la paroisse de Montreuil-sur-Mer, en
Ponthieu--aujourd’hui rattachée au département du Pas-de-Calais--avait
pour curé un certain abbé Godefroy. Fort opposé aux idées nouvelles,
l’abbé Godefroy refusa le serment et, pour échapper aux sanctions qui le
menaçaient, émigra. Il s’en fut à Coblence où vivaient en grand nombre
les membres du haut clergé et de la noblesse. L’armée de Condé s’était
formée là et s’apprêtait à marcher avec les Allemands contre les troupes
de la France révolutionnaire. Ces bons alliés commencèrent par piller le
petit bagage du curé. Il ne se rebuta point. Il suivit l’armée. Il était
à Valmy, en spectateur d’abord, mais, emporté par son ardeur royaliste,
et voyant les émigrés en mauvaise posture, il enfourche un cheval sans
cavalier, met le sabre à la main et charge comme s’il n’avait fait autre
chose toute sa vie. Il fonçait sur un cavalier français de l’armée
révolutionnaire, quand celui-ci lui cria: «Monsieur le curé, grâce! ne
me tuez pas! je suis Roussel, votre paroissien de Montreuil!--Ah! c’est
toi, dit l’abbé Godefroy, qui le reconnut, va-t’en, je te fais grâce!»
Le feu du combat tombé, le curé de Montreuil a des remords, non pas
d’avoir bataillé contre son pays, mais d’avoir contrevenu aux canons de
l’Église qui défend aux clercs de verser le sang. Il faut qu’il aille
chercher l’absolution à Rome, et le voilà parti, pauvre pélerin, oui,
très pauvre, car il doit mendier son pain sur la route. Arrivé à Rome il
est tout étonné d’en être quitte à si bon marché. Il ne se croit pas
assez puni et il revient en France, toujours pauvre et courant le risque
d’être reconnu et traité moins doucement qu’à Rome, en prêtre
réfractaire. Il vit caché, mais il vit, pendant la Terreur. Le Concordat
le rétablit dans son bénéfice de curé de Montreuil; il a pour concurrent
un prêtre assermenté, mais celui-ci doit se contenter d’être chanoine.
L’Empire écroulé, l’avènement de Louis XVIII console l’abbé Godefroy de
ses malheurs. Entre temps, voici qu’il est appelé en hâte auprès d’un
paroissien malade à toute extrémité. Ce malade, c’est Roussel, le
trembleur de Valmy, qui passe pour un esprit fort et inabordable à la
religion. «Comment, lui dit le curé, tu ne veux pas te réconcilier avec
Dieu?--Ah! dit l’autre, tout ce que vous voudrez, vous m’avez sauvé la
vie, confessez-moi!»
Tout alla bien jusqu’à la Révolution de juillet 1830. L’abbé Godefroy,
dans le presbytère occupé encore aujourd’hui par l’archiprêtre de
Montreuil, et qui regarde sur la place de l’Église, donnait ce jour-là à
dîner à quelques notabilités de la paroisse.
Tout à coup, au milieu du repas, on entend les cloches sonner, et dans
la rue passent des jeunes gens portant des drapeaux tricolores et
chantant. C’était la Révolution. Le vieux curé put à grand’peine achever
le dîner. Il dut s’aliter, sous le coup d’une congestion, et mourut
quelques jours après.
Tous les curés de France ne moururent pas de la surprise de «Juillet»,
mais tous en furent frappés de stupeur et de regret. Détachés de la
royauté qui n’était plus la royauté catholique, ils suivirent peu à peu
le mouvement mennaisien qui les poussait vers Rome et les détournait de
l’esprit gallican, par la faute d’un gouvernement qui faisait déjà de
l’anticléricalisme avant la lettre.
A partir du règne de Louis-Philippe, la politique du clergé de France
fut en fonction de l’attitude religieuse des gouvernants. Les retours de
faveur facilitaient les ralliements politiques aux régimes existants. La
République de 1848 faillit rendre les curés républicains, mais
l’anarchie menaçante les rejeta vers l’Empire qui «ne sortait,
disait-il, de la légalité que pour rentrer dans le droit».
La troisième République, en laïcisant les écoles, en expulsant les
congrégations, en séparant l’Église de l’État, rendit plus difficile et
plus méritoire au clergé français le loyalisme envers les nouvelles
institutions. Il y a longtemps que tous les prêtres français auraient
fait leur deuil de la monarchie, si la République n’avait mis
cruellement à l’épreuve leur conscience civique. Leur patriotisme n’en a
pas été entamé, la guerre l’a bien fait voir.
* * * * *
Les curés ont beau être pacifiques par vocation, il ne leur est pas
toujours facile de le rester dans la mêlée des opinions. L’un des plus
grands journalistes du dernier siècle, Louis Veuillot, a contribué pour
sa bonne part à élever la polémique à la hauteur d’un genre littéraire,
très proche de la satire. Il a paru, dès lors, à plusieurs, qu’on
pouvait être chrétien et manquer de charité chrétienne envers les
adversaires de la foi. Le zèle de la vérité parut justifier la colère.
Tant pis pour les personnes qui se mettaient en travers! Ce genre
«impétueux» ne s’imposa pas sans quelque scandale. Beaucoup parmi les
membres du clergé ne s’y accoutumèrent jamais. Ceux que le style à
emporte-pièce du directeur de l’_Univers_ choquait comme un non-sens
évangélique, se retranchaient dans la sereine et apaisante correction du
journal _le Monde_.
Plus tard, pour ne parler que des morts, les outrances de Paul de
Cassagnac dans l’_Autorité_ et celles de Drumont dans la _Libre Parole_,
ont retenti dans un bon nombre de presbytères. On ne peut pas s’étonner
si les curés de France ont pris un malin plaisir à voir fustiger tous
les matins des hommes qu’ils considéraient comme les ennemis jurés de
l’Église. La situation du clergé français était, alors, si elle ne l’est
plus tout à fait autant, fort embarrassante au point de vue de la
politique. Sous le régime concordataire, l’État voulait voir dans les
membres du clergé paroissial de simples fonctionnaires. Se
permettaient-ils en chaire une allusion malveillante envers le
gouvernement, soutenaient-ils ostensiblement le candidat de
l’opposition, ils se voyaient privés de leur maigre traitement. Il leur
fallait supporter en silence ce qu’ils regardaient comme des vexations.
Aussi était-il le bienvenu, l’article de journal qui libérait pour
quelques instants leurs pensées de la tyrannie des faits et empêchait la
tyrannie des hommes de jouir en paix de son triomphe. Affranchi par la
Séparation, le clergé n’a plus à contraindre ses sentiments politiques.
Il a gardé, dans son ensemble, le sens de la mesure. Il ne s’agit pas,
pour la plupart des curés, de choisir entre la République et la
Monarchie. Ils n’ont pas le choix. Il s’agit seulement de demander à la
République la paix avec la liberté.
Au surplus, le clergé français vit trop près du peuple pour ne pas
partager les sentiments du peuple. La République a pour elle l’avantage
de favoriser l’esprit démocratique cher aux Français d’aujourd’hui.
L’esprit démocratique consiste dans un minimum de dépendance à l’égard
des personnes et un maximum de liberté dans l’élargissement des cadres
sociaux. Il comporte également le souci de rendre de plus en plus
équitable le partage des commodités de la vie au profit des travailleurs
manuels. Ce sont là des aspirations qui n’ont rien de contraire à la foi
catholique et dont la source remonte à l’Évangile. Et puis les prêtres,
venant en si grand nombre de familles bourgeoises, ouvrières ou
paysannes, ne sauraient oublier ce qu’ils doivent au régime moderne de
l’égalité politique qui ouvre l’accès des charges au mérite, et non pas
à la naissance; ils ne pourraient tenir pour un faux progrès
l’augmentation du bien-être populaire. Il faut déplorer les excès de la
Révolution et s’attaquer aux erreurs qui l’ont entraînée hors de la voie
des justes réformes, mais le clergé de France pécherait par ingratitude
s’il ne reconnaissait, lui aussi, tout ce qu’il doit à ce qu’il y a
d’évangélique dans les principes de 89.