LA HIÉRARCHIE ECCLÉSIASTIQUE

Brunetière aimait à dire que l’Église est un gouvernement, et sans doute

voulait-il dire par là ce que le catéchisme apprend aux enfants, à

savoir que l’Église est la société des fidèles «_gouvernée_» par Notre

Saint Père le Pape et les évêques. Gouverner, dans l’Église, c’est

_conserver_ l’ordre établi par le fondateur et le législateur de

l’Église, l’Homme-Dieu. Gouverner, c’est maintenir le dogme tel qu’il a

été révélé, et combattre l’hérésie qui rompt l’unité de foi. Gouverner,

c’est maintenir la discipline, par l’observation des commandements de

Dieu et de l’Église, et par la docilité aux décrets des Conciles ou des

Pontifes. L’enseignement se donne au nom de l’infaillibilité du

magistère ecclésiastique. La vérité elle-même a force de loi; une fois

que le croyant est membre de la société des fidèles, il doit recevoir la

vérité toute faite et y soumettre son esprit et sa conduite, sous peine

d’entrer en rébellion contre le gouvernement de l’Église. Les

gouvernants dans l’Église sont le Pape et les évêques. Le Pape est le

chef qui a reçu mission de tenir la place de Jésus-Christ et de

concentrer en sa personne l’autorité sur le monde catholique. La

primauté du siège de Saint Pierre, reconnue en droit et en fait,

impliquait, pour le maintien de l’unité de foi dans l’Église, le

privilège de l’infaillibilité personnelle du Souverain Pontife dans la

définition des dogmes et dans les prescriptions de la discipline. Après

les gouvernants, les gouvernés. Ce sont les prêtres et les fidèles qui

doivent recevoir, comme venant de Dieu lui-même, tous les ordres se

rapportant aux vérités qu’il faut croire et aux directions qu’il faut

accepter, pour le salut de leurs âmes.

Ces fonctions ainsi superposées qui constituent la société de l’Église

seraient plus proprement appelées une hiérarchie qu’un gouvernement. La

hiérarchie, comme le mot l’indique, est la gradation sacrée des

pouvoirs. Contraste remarquable, les fonctions sont immuables dans

l’Église, étant d’origine surnaturelle, et les titulaires n’en forment

pas pour cela une caste ou une aristocratie. Le célibat ecclésiastique,

comme je l’ai dit ailleurs, a sauvé le sacerdoce de l’hérédité. A défaut

de l’hérédité, c’est l’élection qui est le principe de la hiérarchie

sacrée. Ainsi, le gouvernement le moins démocratique du monde est un

gouvernement électif. Le Pape est l’élu des cardinaux. Primitivement,

les évêques étaient les élus du peuple fidèle, des laïcs, selon le sens

étymologique du mot grec _laos_, lequel signifie peuple, et a pour

dérivé _laikos_. Tant que les communautés chrétiennes furent peu

nombreuses, les élections purent se faire avec ordre et gravité. Mais,

quand le peuple chrétien devint foule, les abus se glissèrent. Les

élections se faisaient alors sur la place publique, et, comme il arrive,

il suffisait d’un cri inattendu partant on ne sait d’où pour provoquer

par acclamations le succès des candidatures les plus extraordinaires. Il

en est qui tournèrent au bien de l’Église. On sait que le célèbre

Ambroise, préfet de Milan, fut désigné par des enfants qui crièrent tout

d’un coup: «Ambroise évêque»! Ambroise dut obéir à la voix du peuple: il

reçut en peu de jours tous les ordres sacrés et devint le grand homme,

le saint que l’on connaît.

Quelquefois, la fantaisie de la foule allait plus loin encore. C’était à

Comane, dans le Pont. L’élection ne se déclenchait pas. Voici que vient

à passer un charbonnier, à la face noire, honnête au demeurant, et sans

doute populaire. «Alexandre évêque», cria quelqu’un. Et Alexandre fut

élu. Dieu fit un miracle. Il plut à sa grâce de transformer si bien

l’élu du caprice électoral que son épiscopat fut fécond et lui valut

d’ailleurs le martyre.

Mais de tels abus finirent par rendre les élections épiscopales

impossibles. L’Église y pourvut. Le principe resta toutefois, et les

chefs d’État s’autorisèrent de leur qualité de «substituts» du peuple

pour se réserver la nomination des évêques dans leurs royaumes. Ce fut

la pratique des rois Mérovingiens, confirmée par les Concordats et

maintenue jusqu’à ces derniers temps.

* * * * *

Ce n’est pas ici le lieu de tracer l’évolution historique de l’épiscopat

du moyen âge. Il suffit de se rappeler que l’évêque entrait dans

l’organisation féodale au même plan que les seigneurs; il avait rang de

comte; grand propriétaire foncier, il jouissait des privilèges attachés

à la propriété. Il contribua à sauver les débris de la civilisation

gallo-romaine; il fut souvent encore, contre les invasions, le défenseur

de la cité. Autour de lui se rallient dans le malheur ou dans le péril

les populations atterrées. Héritier de l’organisation d’empire, il

impose d’abord aux barbares et puis aux féodaux qui n’ont pas dépouillé

la barbarie. Il est appelé dans les conseils des rois et il travaille

avec eux à la grandeur future de l’unité française.

On connaît le rôle des grands ministres mitrés qui honorèrent la

politique dans l’ancien régime. Tous les évêques ne furent pas également

bons Français aux époques troubles où la monarchie luttait contre les

grands vassaux, où les querelles entre Armagnacs et Bourguignons

livraient la France à l’Angleterre. Le procès de Jeanne d’Arc éclaire

d’un jour déplorable certaines consciences épiscopales. Un Regnault de

Chartres, archevêque de Reims, même après le sacre de Charles VII, avait

une politique en réserve, en cas de retour de mauvaise fortune. L’évêque

de Beauvais ne fut pas déshonoré de son vivant pour avoir fait condamner

la Pucelle. La patrie et la légitimité n’étaient pas encore ce qu’elles

seront après Louis XI, enserrées dans le même anneau. Le cardinal de la

Ballue s’apercevra que les temps étaient changés.

Au surplus, le rôle politique des évêques alla diminuant avec

l’accroissement de la puissance royale. Ce fut un cardinal, Richelieu,

qui consomma la ruine de l’aristocratie féodale. Les évêques se

rangèrent comme les grands seigneurs. Ils devinrent l’ornement de la

cour. La résidence en souffrit, mais il fallait plaire au roi, lequel

pouvait toujours exiler dans leur diocèse ceux qu’il punissait de sa

disgrâce. On y perdait un peu de l’indépendance que supposait la mission

épiscopale, en des matières qui ne devaient relever que de l’Église et

de ses chefs. On tenait beaucoup à conserver les libertés de l’Église

gallicane, et à les défendre contre les protestations de l’Église

romaine. Louis XIV chargea Bossuet de définir les droits respectifs du

Pape et des évêques, ou, mieux, du roi qui était ou voulait être

l’évêque temporel. Bossuet évita le schisme, mais n’échappa point à

l’erreur. Rome ne ratifia jamais la déclaration de 1682. Les

gouvernements qui succédèrent à l’ancien régime la reprirent à leur

profit. Elle reparut dans les articles organiques du Concordat et devint

un article de foi imposé aux évêques avant leur sacre et aux professeurs

ecclésiastiques de la Sorbonne. Pure formalité, d’ailleurs, que personne

ne prenait au sérieux.

Au reste, la papauté avait eu l’occasion de prendre une belle revanche

sur les libertés de l’Église gallicane, et cette occasion lui avait été

fournie précisément par l’auteur du Concordat. Napoléon, en effet, avait

exigé de Pie VII un coup d’État inouï dans les fastes du droit canon. Il

réclama la démission en bloc de tous les évêques survivants de l’ancien

régime, écarta les récalcitrants, et nomma les nouveaux titulaires qu’il

prit, partie parmi les anciens, et partie parmi des prêtres assermentés.

Ainsi fut détruite, par les mains de celui qui tenait à la maintenir, la

citadelle du gallicanisme. Grâce à Napoléon, il était démontré que le

Souverain Pontife est le véritable chef de l’Église, au-dessus des

évêques et des conciles, maître absolu dans le gouvernement du monde

catholique.

Tel qu’il fut, même dans les entraves gallicanes, l’épiscopat de

l’ancien régime fut une des gloires de la France. Des hommes tels que

Bossuet et Fénelon ont rendu au grand siècle autant d’éclat qu’ils en

ont reçu.

* * * * *

Le contraste est frappant entre les évêques d’ancien régime et les

évêques concordataires. Le revenu tomba de 100 000 livres à 10 000

francs pour les évêques, à 15 000 pour les archevêques. Seulement,

l’autorité épiscopale grandit. Autrefois, l’évêque avait autour de lui

des institutions rivales de la sienne. Les chapitres des cathédrales

étaient des puissances; ils avaient des droits sur lesquels l’évêque ne

pouvait rien. Grands propriétaires, eux aussi, ils nommaient des curés

dans les paroisses qui dépendaient d’eux. L’évêque d’Arras nommait à

quarante-sept cures et le chapitre à soixante-six. L’évêque de Boulogne,

sur cent quatre-vingts paroisses, ne disposait que de quatre-vingts.

L’évêque de Saint-Omer venait, sous ce rapport, au troisième rang, après

l’abbaye de Saint-Bertin et après le chapitre.

D’incessants procès se greffaient sur des compétitions inévitables. Dans

le grand naufrage de la Révolution, seule l’autorité des évêques

surnagea. Le nombre des curés inamovibles était tombé à moins de 4 000,

alors qu’en 1789 il y avait 36 000 curés inamovibles et 2 500 seulement

amovibles. La seule entrave aux libres choix de l’évêque fut

l’assentiment du gouvernement, en ce qui concerne les curés inamovibles.

La politique rentra dans l’Église par cette porte, et amena des conflits

qui ne cessèrent qu’avec la Séparation. En l’absence des lois canoniques

qui réglaient dans ses moindres détails l’administration des diocèses,

les évêques n’eurent plus d’autre règle de conduite que leur bon

plaisir, nécessairement tempéré par leur bonne volonté et l’intérêt de

leur diocèse.

L’esprit de paternité vint heureusement rendre de plus en plus rares les

abus de pouvoir. Cependant, le sentiment de leur autorité n’abandonnait

pas les évêques concordataires, surtout ceux-là qui avaient vécu sous

l’ancien régime ou qui en avaient gardé les traditions. D’ailleurs,

pendant la première moitié du XIXe siècle, beaucoup de prélats

appartenaient encore à la noblesse. Les gouvernements de Louis XVIII et

de Charles X les comblaient d’honneurs. Le prince de Croy, archevêque de

Rouen, était pair de France, grand aumônier de la Cour, et rappelait par

sa fortune et son train de vie les évêques grands seigneurs du XVIIIe

siècle. Même sous le second Empire, les cardinaux étaient sénateurs, et

c’est l’un d’eux, le cardinal de Bonnechose, archevêque de Rouen, qui

prononça un jour à la tribune du Sénat la parole dont abusèrent les

esprits malveillants, à savoir que son clergé marchait sous ses ordres

comme un régiment.

Cette extrême dépendance du clergé à l’égard du pouvoir immédiat des

évêques explique en partie l’entraînement qui le porta, sous l’impulsion

du Lamennais de la première heure, vers les idées ultramontaines. Quoi

qu’il en dût advenir, l’obéissance paraissait plus facile envers un chef

qui était trop loin pour être incommode. Au surplus, l’épiscopat

concordataire occupait encore une grande place dans la nation. Les

évêques s’entendaient appeler _monseigneur_, alors que, selon les

articles organiques, on devait leur dire simplement: _monsieur_ ou

_citoyen_. Ils logeaient encore leurs «Grandeurs» dans des «palais». Une

pauvreté relative, loin de leur nuire, leur attirait le vrai respect,

celui qui n’est pas de commande, mais vient du cœur. La générosité des

fidèles leur permettait de répandre autour d’eux les bonnes œuvres. Les

fondations renaissaient, après la disparition des biens d’Église, et

malgré les entraves de la loi des fabriques.

Le choix des évêques était, naturellement, réservé à l’État, qui nommait

les titulaires, laissant seulement au Pape le soin de donner

l’institution canonique. Au préalable, et pour éviter des différends

sans issue, la troisième République, à ses débuts, fit précéder la

nomination de l’évêque de pourparlers officieux entre les directeurs des

cultes et le nonce, de sorte que le candidat était déjà agréé par les

deux pouvoirs avant que son nom parût à l’_Officiel_.

Bien entendu, le gouvernement tâchait de choisir des hommes qu’il

croyait favorables à sa politique. Il se trompa souvent, parce qu’il fut

souvent trompé. Tel prêtre qui se montrait, avant la nomination, sous un

jour favorable au régime du moment, ne tardait pas, une fois sur son

siège, à donner au ministre des Cultes des raisons de se repentir de

l’avoir désigné. C’est ce genre de surprise que traduisait

Louis-Philippe, en un langage un peu irrévérencieux: «Quand les évêques

ont reçu le Saint-Esprit, on dirait qu’ils ont le diable au corps!»

Napoléon s’était laissé guider dans le choix des évêques par le désir de

donner satisfaction aux idées nouvelles d’égalité, tout en réservant une

part à la noblesse qu’il voulait rallier à l’Empire. La Restauration

favorisa les candidatures aristocratiques, si bien que la première

moitié du XIXe siècle, au point de vue de la hiérarchie, semble

continuer le XVIIIe. La Révolution de 1830 qui marqua l’avènement

définitif de la bourgeoisie, et plus encore celle de 1848, accentuèrent

la tendance démocratique, et peu à peu les particules devinrent moins

nombreuses dans les listes des évêques, si bien que l’annuaire

épiscopal, à cent ans d’intervalle, offre un renversement à peu près

complet. En 1789, sur 134 évêques ou archevêques, cinq seulement sont

roturiers. En 1889, sur 90 évêques ou archevêques, il n’y en a que

quatre qui appartiennent à la noblesse.

* * * * *

L’ancien régime n’avait pas à craindre chez les évêques un état d’esprit

qui ressemblât à ce qu’on a nommé depuis l’esprit d’opposition au

gouvernement. Il y avait entre la monarchie et l’ordre du clergé une

nécessité de s’entendre et de se prêter un mutuel soutien; la religion

catholique étant la religion de l’État, l’État en la personne du roi lui

accordait sa protection, et l’obéissance au roi était seulement un

devoir, mais un penchant naturel pour tous les membres du clergé.

Le Concordat ne rétablit l’ancienne Église gallicane ni dans ses

privilèges ni dans sa dépendance. L’État s’affranchit de sa fonction

traditionnelle d’évêque du dehors, et, en mettant sur le même pied les

divers cultes, il commença cette œuvre de sécularisation qui devait

aboutir à la neutralité et à la Séparation. De là, chez les évêques mal

résignés à voir l’Église moins protégée et souvent mal défendue contre

les attaques de la libre pensée ou de la politique, un juste

mécontentement qui se traduisait en protestations indignées, seulement

tempérées par le ton un peu conventionnel des lettres pastorales. Le

gouvernement de la Restauration, tout bienveillant qu’il était, dut

sacrifier les jésuites et fermer quelques petits séminaires, sous

prétexte de protéger le pouvoir civil contre les empiétements de la

Congrégation. Ce n’était pas le moyen de maintenir l’épiscopat dans la

soumission. Le gouvernement de Juillet alla plus loin dans l’offense,

mais du moins il libéra les évêques du sentiment de reconnaissance qui

les liait à la Restauration. L’opposition trouva des organes nouveaux,

moins gênés que l’épiscopat dans l’expression de leurs doléances. Les

jeunes rédacteurs de l’_Avenir_, Lamennais, Montalembert, Lacordaire et

Gerbet, ne ménagèrent pas le vieux gallicanisme. Ils se firent les

apôtres de la liberté religieuse, mais avec une telle fougue que les

évêques prirent peur et qu’ils préférèrent subir le joug qui attelait

l’Église et l’État au même char. Rome fut de leur avis: l’heure de la

liberté religieuse n’était pas encore arrivée.

Toutefois, un mouvement profond s’était dessiné qui emportait les chefs

de l’Église de France hors de son orbite traditionnelle. Molestée par

l’État, elle regardait de plus en plus vers la Papauté, d’où elle

attendait la force et la ligne de conduite. Peu à peu, les évêques, bien

que retenus par le lien concordataire et la réserve qu’il imposait,

s’accoutumaient à juger les actes du pouvoir et à les citer devant

l’opinion du pays et du monde. L’État se défendait par des moyens qui ne

portaient plus. Les appels comme d’abus ne réussissaient qu’à rendre

populaires les noms des évêques qui en étaient l’objet. Le second Empire

lui-même, qui pourtant avait rallié à son programme la plupart des

évêques de France, ne trouva pas grâce devant le haut clergé, du jour où

il découvrit son jeu dans la politique qui préparait l’unité italienne.

La critique épiscopale devint amère, et trancha même sur le ton

ordinaire de la presse. Mgr Pie osa s’écrier un jour dans sa chaire de

Poitiers: «Lave tes mains, Pilate!» et l’Empereur ne pouvait pas prendre

pour dites à un autre ces paroles qui le visaient évidemment. Les

brochures ardentes de Mgr Dupanloup, évêque d’Orléans, ressemblaient à

des Philippiques.

* * * * *

C’était un exemple qui devait avoir des imitateurs dans le dernier quart

du XIXe siècle, sous le régime anticlérical de la troisième République.

Les raisons de parler étaient plus justifiées encore. Et puis, l’audace

était moins méritoire d’élever la voix pour adresser un blâme à des

ministres ou à un président qui n’avaient pas le prestige des têtes

couronnées. Les lettres épiscopales ne laissaient passer aucune atteinte

aux droits de l’Église, et, collectives ou individuelles, elles

cherchaient à émouvoir l’opinion contre la politique des républicains.

L’opposition unanime de l’épiscopat n’était diverse que par le ton,

suivant le tempérament des opposants. Les sanctions frappaient

indistinctement les illustres et les autres. L’appel comme d’abus ne

suffisant plus, la République inaugura les suppressions de traitements.

Ce rôle public, pour ne pas dire politique, que les circonstances

imposèrent à l’épiscopat concordataire ne doit pas faire oublier l’œuvre

de réorganisation religieuse qu’il accomplit pendant plus d’un siècle.

Hippolyte Taine s’en est fait l’historien impartial. On a parfois blâmé

les habitudes trop administratives de l’autorité épiscopale, mais une

bonne administration n’est-elle pas la condition nécessaire d’un bon

gouvernement, même spirituel? Si les traditions d’ancien régime avaient

survécu jusqu’à laisser entre les prêtres et l’évêque une distance peu

en rapport avec la simplicité des mœurs modernes, cet apparat n’était

pas l’effet d’une vanité vulgaire, mais seulement la sauvegarde du

prestige dont devait être entouré le chef du diocèse. Au reste, les

honneurs que le protocole officiel assignait aux évêques entretenaient

dans l’esprit des fidèles le sentiment du respect religieux que leur

inspirait la dignité épiscopale.

Une des conséquences de la «Séparation» fut de simplifier le cadre

extérieur de la fonction de l’évêque, de le tenir lui-même plus près de

ses ouailles et d’enhardir prêtres et laïcs à se rapprocher de sa

personne. Le prélat concordataire ne prodiguait pas ses présences, en

dehors des tournées de confirmation, dans les églises de son diocèse.

Aujourd’hui, l’évêque se montre partout où l’on a besoin de lui pour

rehausser l’éclat d’une fête, pour présider un congrès de jeunesse

catholique, des journées d’œuvres, des bénédictions d’églises, des

baptêmes de cloches, des noces d’or sacerdotales. Le respect en a-t-il

été diminué? Je ne le pense pas, mais sûrement l’affection en a été

augmentée. L’administrateur est devenu le père de son peuple.

De là, un pouvoir nouveau, qui est d’un autre ordre que le pouvoir

proprement épiscopal. L’évêque est le chef incontesté de tout ce qui

fait profession de catholicisme; c’est de lui que l’on attend le mot

d’ordre et la consigne du moment. Naguère encore, les laïcs étaient

tenus à l’écart des affaires religieuses. Les conseils de fabrique

représentaient le vieil esprit qui avait inspiré la législation

concordataire. Les disciples de Lamennais, soldats d’avant-garde,

n’attendaient pas toujours, pour «tirer», le commandement des chefs

hiérarchiques. Le journalisme pénétra dans l’Église malgré les évêques,

et les conflits célèbres de l’_Univers_ avec Mgr Dupanloup prouvent que

l’épiscopat n’aimait pas ce nouveau «magistère», qui résolvait les

questions devant l’opinion avant même que les évêques en eussent été

saisis. L’évêque de Langres, Mgr Parisis, devenu plus tard évêque

d’Arras, comprit avant les autres que la hiérarchie avait intérêt à

s’appuyer sur les laïcs de bonne volonté. Les temps sont venus qui ont

donné raison aux vues de ce grand évêque, précurseur de notre temps sur

tant de points. Aujourd’hui, l’union est faite, en dépit des nuances

diverses d’opinion, entre laïcs et évêques. La politique antireligieuse

a toujours travaillé contre elle-même; elle a fait la cohésion des

forces catholiques, et il n’est pas de concordat qui soit comparable au

concordat spontané des fidèles et de la hiérarchie.

Le prêtre · 第 17 / 27 题