LA FORMATION DU PRÊTRE

Ce n’est pas l’habit qui fait le moine, ni le prêtre. C’est la fonction,

et l’on sait que la fonction du prêtre fait de lui un être à part,

séparé du train commun du monde. En quoi consiste la fonction

sacerdotale, qui s’appelle dans la langue ecclésiastique le _ministère_,

le métier par excellence? Quand tous les métiers nécessaires à la

subsistance et au bien de la société ont trouvé des bras et des

cerveaux, quand toutes les fonctions sociales de l’ordre temporel ont

trouvé chacune leur fonctionnaire, que reste-t-il encore à faire pour le

service de la société? Rien apparemment, si la vie est tout entière

enfermée dans le cycle du temps et des affaires du temps. Mais, s’il

existe pour les membres de la grande famille humaine une affaire qui

dépasse les limites de la vie, à savoir l’affaire de la destinée,

autrement dit l’affaire des relations de l’homme avec Dieu, ne faut-il

pas quelqu’un qui ait mission de traiter au nom de tous, en parlant à

Dieu de ce qui intéresse les hommes, et en parlant aux hommes de tout ce

que Dieu réclame de leur bonne volonté? Cette affaire transcendante, la

grande affaire, a cela de particulier qu’elle est commune à tous et

forme un lien qui s’étend non seulement aux individus, mais aux

familles, aux nations, à l’humanité tout entière. C’est proprement

l’essence de la religion de relier les esprits, et d’avoir besoin, pour

maintenir l’union, de certains hommes spécialement consacrés à cet

effet, ministres ou prêtres, chargés d’offrir la prière officielle et le

sacrifice officiel de l’assemblée des croyants, de son vrai nom

l’Église.

Chez tous les peuples et dans toutes les religions, le sacerdoce forme

une classe séparée, une tribu, une caste. La plus religieuse des

religions, la religion catholique, devait aller plus loin encore. La

discipline du célibat rendait plus sensible la ligne de démarcation.

D’autre part, le célibat empêchait la prêtrise de devenir un apanage

héréditaire et coupait court aux abus des castes sacerdotales.

On le comprend, du reste, une fonction qui est à la fois humaine et

divine et qui est à part et au-dessus des autres, devra exiger une

sélection préalable, un apprentissage privilégié.

L’état ecclésiastique, comme on dit, suppose une vocation. La vocation,

ce n’est pas seulement l’attrait intérieur qui est au début de certaines

carrières, telles que l’armée ou les lettres. L’élu se sent appelé de

plus haut et, en suivant le secret instinct qui l’agite, il croit obéir

à Dieu; mais, comme l’illusion est possible, ce n’est pas l’enfant ou le

jeune homme qui se désigne lui-même, c’est l’évêque qui le choisit ou du

moins qui confirme l’appel du dedans par un appel d’autorité.

Les circonstances fournissent, bien entendu, les indices révélateurs de

la vocation. Le plus souvent, l’enfant appartient à une famille

pratiquante: un sentiment tendre s’éveille de bonne heure en son âme à

l’égard des choses de la religion, des cérémonies et des dévotions. Il

est un autre Éliacin, élevé à l’ombre de l’autel, et il peut dire avec

lui, en bon enfant de chœur:

_Je présente au grand prêtre et l’encens et le sel._

Le curé de la paroisse connaît son petit monde, il a vite remarqué les

dispositions qui inclinent son servant de messe à une piété plus

consciente. Il songe à l’envoyer au petit Séminaire, où, tout en faisant

ses classes d’humanités, l’enfant aura tout le loisir de la réflexion.

Les parents sont peu aisés, mais qu’à cela ne tienne. La plupart des

prêtres furent des boursiers, non des boursiers du budget public, mais

du budget des œuvres catholiques. Le petit Séminaire est la pépinière au

premier degré des vocations sacerdotales. Naguère, sous le régime du

Concordat, les petits Séminaires n’étaient pas soumis aux conditions de

la loi Falloux, sur la liberté de l’enseignement. Privilège assez

onéreux, puisque l’État se réservait de régler le nombre des petits

Séminaires, un par diocèse, et même, comme sous Charles X, le nombre des

élèves ne devait pas dépasser vingt mille.

C’est principalement à la campagne et parmi les familles paysannes que

se recrute la grande majorité des séminaristes. Du moins, il en est

ainsi dans les régions agricoles. Ce serait manquer à la vérité que de

ne pas rendre aux populations maritimes l’honneur qui leur est dû de

fournir au Christ de nombreux «pêcheurs d’hommes». Telle petite ville du

Boulonnais n’est pas seulement célèbre par l’intrépidité de ses marins.

Elle est plus fière encore d’avoir donné au diocèse d’Arras, depuis un

demi-siècle, cinquante prêtres, dont une quarantaine sont vivants.

Cependant, le trouble causé par la séparation de 1905 dans les esprits a

eu sa répercussion sur le recrutement ecclésiastique. Inquiet pour le

pain quotidien du prêtre, dont le traitement n’était plus assuré, le

paysan regarda d’un œil moins satisfait le presbytère, où naguère il

avait rêvé de voir s’installer son fils et envisagé le repos de sa

propre vieillesse. Et puis, l’école primaire ayant cessé d’être

chrétienne, les élèves les mieux doués n’étaient plus dirigés vers le

sanctuaire, comme au temps où les instituteurs eux-mêmes étaient fiers

d’y destiner un de leurs enfants.

Les villes et les centres industriels sont moins universellement

religieux, mais les écoles libres, les patronages, les collèges

secondaires fournissent l’atmosphère favorable à l’éclosion des

vocations. Joseph de Maistre a écrit: «Si j’avais sous les yeux le

tableau des ordinations, je pourrais prédire de grandes choses.» Le

graphique avait beaucoup baissé depuis vingt-cinq ans; la guerre, en

décimant les rangs des jeunes clercs, avait encore aggravé le mal. Mais

le graphique commence à remonter, et de grandes choses sont possibles,

si Joseph de Maistre est bon prophète.

* * * * *

Quant aux sources auxquelles s’alimentent les vocations ecclésiastiques,

nous disions tout à l’heure qu’il en sort surtout du vieux terroir

populaire. Le peuple est toujours l’inépuisable réserve de l’énergie

sous toutes ses formes. Génie, courage, sainteté, tout ce qui fleurit au

sommet de l’arbre a pu s’élever plus ou moins lentement, mais c’est du

fond obscur où s’enchevêtrent les racines qu’il est monté à la vie, à la

lumière, à la gloire. Bourgeoisie, noblesse même ont leurs origines dans

le peuple et ne devraient pas oublier de rendre au peuple ce qu’elles

ont reçu de lui.

Quoi qu’il en soit, c’est du peuple principalement que vient le plus

grand nombre de prêtres. Il en a toujours été ainsi, mais, sous l’ancien

régime, les familles nobles destinaient leurs cadets à l’Église, alors

que l’Église pouvait leur offrir des «bénéfices» aussi lucratifs

qu’honorables.

Après le Concordat, le recrutement des prêtres se démocratisa. Les

sièges épiscopaux, naguère presque exclusivement occupés par la

noblesse, illustrèrent des noms roturiers. La noblesse, d’ailleurs,

s’était retirée et laissait le champ libre aux enfants de la classe

bourgeoise, paysanne et ouvrière. Il y eut de brillantes exceptions,

cela va sans dire, et, pour n’en nommer qu’un, l’abbé d’Hulst, même

avant d’être prélat et recteur de l’Institut catholique, pouvait passer

à bon droit pour le premier prêtre de France. Ainsi l’Église se

retrouvait dans son naturel avec l’avènement d’un régime fondé sur

l’égalité des droits et la disparition des privilèges. La richesse et

les honneurs n’étaient plus l’appât à capter des vocations. L’amour de

Dieu et le zèle du salut des âmes étaient les seuls attraits qui

pouvaient séduire les grands cœurs, et les grands cœurs ne manquèrent

pas. Le XIXe siècle fut un siècle de gloire pour le clergé de France qui

ne fut jamais plus digne, ni mieux instruit, ni plus apostolique.

Si l’on voulait, au point de vue social, caractériser d’un mot le siècle

qui vient de se terminer, on pourrait dire qu’il fut surtout l’ascension

du plus grand nombre aux emplois publics, à la richesse et aux honneurs.

Siècle de la démocratie naissante, le XIXe vit monter, grâce à

l’instruction, grâce à la prospérité de l’industrie, une foule de

talents qui trouvèrent la voie libre. Mais, en dépit des préjugés

contraires, c’est dans les rangs ecclésiastiques que se manifesta plus

sensiblement cette montée nouvelle. On ne prête pas assez d’attention à

ce phénomène social qui se renouvelle incessamment dans l’Église. La

vocation ecclésiastique choisissant ses élus surtout parmi les humbles

et les pauvres, par le seul effet de ce choix, voilà des jeunes gens qui

vont recevoir le bienfait d’une instruction étendue, qui vont devenir

une élite intellectuelle, autant qu’une élite religieuse et morale. Le

siècle n’en profite pas, dit-on. Erreur: toute lumière profite à tous,

et l’habit n’importe pas, si l’on a le flambeau en mains. D’ailleurs,

l’Église est une semeuse qui ne compte pas à quelques grains près. Sur

tant d’enfants qui viennent éprouver leurs vocations dans ses petits

séminaires, combien qui ne persévèrent pas, mais qui ont trouvé dans le

vestibule du sacerdoce, devant la porte qui ne devait pas s’ouvrir pour

eux, une culture littéraire qui devait être le premier degré de leur

ascension vers un rang social auquel ils ne pouvaient normalement

aspirer!

* * * * *

Le petit séminaire est le vestibule du grand séminaire, où se fait la

préparation définitive au sacerdoce. Le grand séminaire est une école

supérieure où le jeune clerc reçoit l’enseignement de la théologie,

pendant cinq années, et où il monte de degrés en degrés jusqu’à l’Ordre,

le sacrement qui fait le prêtre. Le grand séminaire est aussi une école

d’ascétisme. Par ce mot, l’Église entend les règles ou les exercices de

la vie spirituelle, laquelle consiste en trois choses principales. En

premier lieu, l’élévation de l’esprit, par la méditation assidue des

mystères de la Foi et des moyens surnaturels dont Dieu se sert pour

faire participer l’homme à sa divine essence. En second lieu, l’art de

discipliner les mouvements du cœur pour le soustraire à l’illusion des

attachements de la chair et du sang et pour le fixer dans le seul amour

qui demeure éternellement, l’amour de Dieu et de son Fils qu’il a

envoyé. Enfin, la méthode qui a pour but d’habituer la volonté à se

plier promptement, même s’il en coûte à la nature, à la règle, au

commandement, à la conscience, tout cela étant considéré comme la

volonté de Dieu, que cela vienne directement de Lui, ou de l’Église, ou

de la fonction.

Le grand séminaire est pour le futur prêtre ce qu’est le noviciat pour

le futur religieux. Certaines personnes ont vu là précisément, dans

cette similitude de préparation à deux genres de vie fort différents, le

point faible de la formation du clergé paroissial. Le clergé paroissial

étant destiné à vivre au milieu du monde et pour ainsi dire au grand air

de la vie du siècle, pourquoi lui faire subir cette épreuve en vase

clos, au sortir de laquelle il pourra être rompu aux exercices de la

spiritualité, mais aussi se trouver fort dépourvu devant la nouveauté

des choses et des personnes, quand il lui faudra passer aux réalités du

ministère pastoral? Le reproche est-il aussi fondé que spécieux? S’il

faut excéder en quelque chose, ne vaut-il pas mieux former le prêtre

d’abord, avant le pasteur, le prêtre devant d’autant mieux remplir son

pastorat qu’il sera prêtre plus profondément?

Sait-on que l’institution du grand séminaire est relativement récente?

Les décrets du Concile de Trente étaient restés lettre morte par suite

des guerres de religion. L’ère de la paix religieuse enfin ouverte avec

Henri IV, de zélés missionnaires parcoururent la France, mais ils

s’aperçurent bien vite que le fruit de leurs missions devait périr,

faute d’un clergé capable de le recueillir et de le conserver. Certains

prêtres dans les campagnes ignoraient même la formule de l’absolution.

La formation des ecclésiastiques était l’œuvre la plus pressante. Les

ordres religieux avaient leurs noviciats; le clergé séculier n’en avait

pas. L’évêque de Comminges, tout pieux qu’il était, ne demandait aux

clercs, pour les ordonner, que de venir la veille ouïr un sermon, et

d’éviter tout jeu ou toute débauche dans la maison où ils passeraient la

nuit. Saint Vincent de Paul, aidé des Pères de l’Oratoire, Condrin et

Eudes, institua la retraite de huit ou même de dix jours. Cela parut

alors une grande nouveauté. Le futur cardinal de Retz, Paul de Gondi, ne

subit pas d’autre épreuve, et, après une semaine de préparation, reçut

les ordres jusqu’à la prêtrise inclusivement. Les séminaires ne se

fondèrent que peu à peu, malgré la volonté expresse de Richelieu.

Quelques essais échouèrent. Ce ne fut que vers 1650 que M. Olier, qui

avait accepté la cure de Saint-Sulpice, fonda le séminaire devenu depuis

le modèle des autres. Oratoriens, Lazaristes, Jésuites même suivirent

son exemple. C’est un fait unique, écrit M. G. Goyau, que cet effort de

notre XVIIe siècle pour réorganiser l’éducation du clergé.

Faut-il laisser dire que, si la formation qui règne dans un grand

séminaire est tout à fait hors de pair au point de vue moral et

ascétique, elle est peut-être, au point de vue intellectuel et

scientifique, inférieure à celle dont bénéficient chez des peuples

voisins les étudiants ecclésiastiques qui suivent les cours des

Universités? Admettons que l’objection soit fondée. Il resterait encore

en faveur de l’internat ecclésiastique que la formation spirituelle y

court moins de risques, et que, s’il fallait opter entre plus de science

et moins de piété, d’une part, et, d’autre part, entre plus de piété et

moins de science, l’Église n’hésiterait pas, elle dirait: «Formez-moi de

saints prêtres d’abord, les prêtres savants viendront après.» Et le

peuple penserait là-dessus comme l’Église.

Mais, grâce à Dieu, la question ne se pose pas ainsi. Ce serait une

erreur de croire, en effet, que le séminariste français est placé devant

ce dilemme, ou l’indifférence pratique envers l’étude et l’effort

intellectuel, ou le souci exclusif de la perfection sacerdotale. Jetons

un simple coup d’œil sur l’emploi du temps dans une journée de

séminariste. Depuis cinq heures du matin jusqu’à neuf heures du soir,

tout est déterminé pour faire à la nature, à l’étude, à la piété leur

part respective, Toilette, repas, récréations occupent environ trois

heures et demie. Les exercices de piété, trois heures environ; ce qui

fait en tout, en prenant une marge, sept heures. Le reste, c’est-à-dire

neuf heures, est consacré aux cours et aux préparations de cours. Que

vaut ce travail? Ce que vaut l’intelligence des élèves, la compétence

des maîtres, la qualité des méthodes et des livres. On peut tout

contester, mais qui oserait dire que la tradition déjà trois fois

séculaire de l’enseignement théologique n’ait pas produit ce quelque

chose qui est supérieur même au génie, l’expérience, c’est-à-dire la

pierre de touche pour déterminer la dose raisonnable de science que peut

porter la moyenne des ecclésiastiques, eu égard aux nécessités du

ministère paroissial. C’est un des heureux effets de la fondation des

grands séminaires d’avoir mis à la portée des futurs prêtres un ensemble

de connaissances qui embrasse, avec la théologie dogmatique et morale,

toutes les sciences qui s’y rattachent, histoire ecclésiastique, droit

canon, exégèse, liturgie. Mais c’est tout autant une marque du prudent

réalisme de l’Église de France d’avoir maintenu le programme et les

méthodes dans les sages limites en deçà desquelles le travail de

l’esprit se tourne naturellement au service des âmes, et au delà

desquelles les recherches savantes peuvent devenir pour la plupart une

dépense stérile d’efforts et pour quelques-uns un dégoût de l’apostolat

commun. Qu’on se rassure d’ailleurs sur les résultats. Si le

recueillement de la vie est la meilleure garantie des progrès de

l’esprit, peut-on rêver une atmosphère plus favorable à l’étude que le

régime scolaire des séminaristes dont les journées s’écoulent

silencieuses et régulières, à l’égal des journées monastiques, à l’ombre

des cloîtres, en passant des cellules closes aux salles de cours et en

se ramifiant au centre de la vie morale, la chapelle.

Toutefois, les Universités auront leur place dans la hiérarchie de la

science sacrée. Elles sont d’origine ecclésiastique, et, dans le passé

elles ont contribué à l’essor de l’esprit humain, qui n’a pu sortir du

nid maternel que sur les ailes de la foi et de la raison alors

conjuguées.

Depuis les temps modernes, la philosophie ayant cessé d’être la servante

de la théologie, la théologie a dû se constituer à elle-même son domaine

et justifier ses droits. Les Universités catholiques ont rendu la vie et

l’éclat aux sciences religieuses, et les jeunes élèves, les mieux doués,

l’élite des grands séminaires, s’en va puiser aux sources du haut

enseignement la culture supérieure, aussi bien profane que sacrée, qui

permet au clergé de France de faire grande figure dans le monde

intellectuel de son temps.

* * * * *

Il n’est pas rare d’entendre dire que la formation du clergé a le tort

de s’attacher surtout à l’homme intérieur, en négligeant l’homme

extérieur, celui qui paraît d’abord aux regards et qui, selon

l’impression agréable ou non qu’il produit, attire ou repousse les laïcs

et les dispose favorablement ou non à l’égard de la religion.

Le prêtre catholique a été le plus souvent élevé à la campagne: il lui

faut beaucoup oublier et beaucoup apprendre pour se familiariser avec

les usages du monde. Les années d’études qu’il passe au petit séminaire

commencent à dégrossir la statue. Les directeurs donnent les conseils

nécessaires, et le contact des camarades plus favorisés fait le reste.

Le travail intellectuel, en affinant l’esprit, exerce un heureux

contre-coup sur la tenue extérieure. Et, surtout, les jeux et les sports

bien conduits ne tardent pas à marquer les gestes et les mouvements de

l’enfant du rythme de la vigueur, qui est le commencement de l’élégance

virile. Il y a plus, les exercices spirituels, comme on appelle

l’ensemble des actes qui sont destinés à former le prêtre, ne se bornent

pas à régler, selon l’idéal tracé par le Christ et l’Église, les pensées

et les sentiments de l’âme: ils réagissent sur les attitudes du corps

lui-même. Il est d’usage, dans les grands séminaires, de consacrer, à la

fin de la matinée, un quart d’heure à ce que l’on nomme l’examen

particulier.

Ainsi l’on se conforme au conseil des maîtres de la vie spirituelle,

lesquels ont eu des précurseurs parmi les moralistes anciens; on

s’examine sur les négligences qui se sont glissées dans la conduite

intérieure et extérieure. Le second supérieur de Saint-Sulpice, M.

Tronson, a donné le modèle de ces examens particuliers. Ils embrassent

toutes les actions, jusqu’aux plus simples, de la vie du séminariste.

Ils portent, bien entendu, sur l’esprit, sans lequel la vie spirituelle

n’est que grimace ou automatisme. C’est l’esprit qui anime tout, préside

à tout, sanctifie tout, en un mot spiritualise tout. Il faut voir avec

quelle minutie le bon M. Tronson rapporte à des vues de perfection

intérieure l’usage forcé des vêtements, de la nourriture, la manière de

voyager, de regarder la nature ou les belles choses, de converser avec

les personnes du monde, de se tenir en visite ou à l’église, de refuser

aux sens de l’ouïe et du toucher les satisfactions qui pourraient les

entraîner trop loin. Les séminaristes d’aujourd’hui ne peuvent

s’empêcher de sourire quand il est fait allusion aux coutumes du XVIIe

siècle, quand il est défendu aux clercs de regarder dans les carrosses

qui passent, de parler dans les récréations des affaires d’État, de

l’armée et des nouvelles du siècle, quand il est dit que les habits de

dessous doivent être de couleur brune, qu’il ne faut pas sortir sans

soutane et en habit court, etc. Mais tout n’est pas démodé dans ces

examens. C’est un véritable manuel de civilité, nullement puérile, mais

toujours chrétienne et particulièrement ecclésiastique. Qu’on en juge

par un exemple:

«Il est de la modestie de ne point marcher trop lentement, traînant les

pieds ou ne les levant qu’avec négligence. Il en est de même d’aller

d’un pas lourd et pesant, mais aussi il ne faut pas marcher avec tant

d’agilité et de délicatesse que de ne vouloir toucher la terre que du

bout des pieds, ce que saint Jérôme estime ne convenir nullement à des

clercs.»

La tradition sulpicienne a continué dans la même voie, en s’adaptant aux

mœurs nouvelles, et au XIXe siècle le livre de M. Branchereau, supérieur

du grand séminaire d’Orléans, sur la politesse du prêtre, est devenu

classique. La bonne éducation n’est pas indifférente au succès du

ministère pastoral. Le curé de campagne est exposé à se départir de la

surveillance sur soi que suppose la distinction, et, pour se rapprocher

de ses braves gens de paroissiens, il se laisse parfois aller à prendre

leur accent, leur abandon, leur démarche. Il croit se rendre populaire,

mais il se trompe. Les gens du peuple aiment qu’on leur parle comme à

des «messieurs», surtout quand il s’agit de leur parler de choses graves

et de leur ouvrir les perspectives de l’autre monde. Le curé sans gêne

peut devenir «Mon curé chez les riches», secouer l’apathie des

châtelains du pays par ses saillies et rayer leurs parquets avec ses

souliers à clous. C’est un genre qui expose à faire des «pas de clerc».

Il y avait une fois, dans une charmante paroisse normande, un curé qui

ne surveillait pas assez son langage. Il était reçu au château, et là il

tâchait de ne pas laisser échapper de gros mots. Un jour qu’il faisait

visite à la comtesse de X..., il lui arriva, en descendant l’escalier,

de glisser sur une marche et de tomber lourdement. Au bruit qu’il fit,

la comtesse, qui était en haut, demanda ce qui se passait. «Ce n’est

rien, madame la comtesse, répondit ingénument le curé, c’est moi qui me

f... bas.» Et il se servit d’un terme qui n’avait pas encore à cette

époque reçu dans la tranchée ses lettres de noblesse.

Le prêtre · 第 9 / 27 题