COSTUME ET USAGES ECCLÉSIASTIQUES

En dépit des révolutions, et même, ce qui est pis, des périodes

d’impopularité, le prêtre continue à porter la soutane. Il fait

exception à la règle des sociétés modernes, chez lesquelles l’uniforme

n’est plus admis que pour les militaires.

Jadis, la profession n’imprimait pas seulement un caractère, elle

imposait un costume. Le costume devait rappeler au médecin, à l’avocat,

comme au soldat et au prêtre, l’obligation de ne jamais se dépouiller du

sentiment de son devoir et de l’esprit de sa profession.

Contrairement aux professions libérales, qui se sont pour ainsi dire

sécularisées, en prenant l’habit de tout le monde, le prêtre a marqué de

plus en plus nettement la séparation que le costume mettait entre le

siècle et lui. Primitivement, la soutane n’était qu’une longue «lévite»

commune à beaucoup de personnes et que rappelle assez l’habit de

«clergyman» porté par les pasteurs et même par les curés catholiques,

dans les pays protestants. Comme si l’habit ne suffisait pas à le

distinguer, le prêtre a les cheveux rasés en forme de couronne au sommet

de la tête. La tonsure est le symbole du renoncement au monde: elle

caractérise l’homme d’Église.

Au surplus, d’autres signes dénonceraient l’ecclésiastique, même sous un

habit d’emprunt. Il a le visage rasé, les cheveux longs et la démarche

grave. Il est vrai que l’ancien type classique du prêtre devient rare:

le passage des séminaristes par la caserne l’a modifié: il a pris une

allure plus dégagée, un ton plus décidé. Mais l’empreinte de la

profession n’est pas effacée pour cela. Regardez de plus près: un air

sérieux et réservé, un regard modeste et candide, une attitude de

déférence envers les supérieurs, enfin le pli de l’âme marqué en relief

sur les traits austères ou sereins de la physionomie, le prêtre est

toujours prêtre, même au dehors.

Le costume ecclésiastique n’est pas soumis aux variations de la mode. La

soutane est plus ou moins élégamment coupée, plus ou moins longue,

suivant le goût de celui qui la porte. Le rabat était naguère encore le

signe particulier du clergé français: il est en train de disparaître. Le

rabat ecclésiastique était jadis blanc comme celui des avocats, n’étant

après tout qu’un simple col rabattu. On prétend qu’il devint noir

obligatoirement à la mort de Louis XIV. Au rabat a succédé le col

romain, symbole d’un nouvel état d’esprit, romain lui aussi. Il est

moins coûteux de changer de col que de rabat, et la propreté y gagne,

surtout si le prêtre a gardé l’habitude ancienne de priser. Sur le

rabat, les grains de tabac faisaient une tache que ne pouvaient

s’empêcher de remarquer les plus charitables dévotes.

L’élégance de l’ancien régime comportait les boucles de souliers. Les

boucles ont rejoint les tabatières dans les vitrines des antiquaires,

et, sauf de rares exceptions, surtout parisiennes, parmi les prêtres,

les évêques seuls ont gardé les boucles. C’est grand dommage, à mon

avis. Les boucles étaient un ornement qui convenait à la dignité des

cérémonies religieuses. J’admets que les obligations du ministère

paroissial à travers champs ou à travers rues imposent aux curés ou aux

vicaires les brodequins solides et les fortes semelles, mais, à

l’église, à l’autel, et même dans les réceptions, je regrette toujours

la boucle d’argent qui se mariait si bien avec le cadre liturgique et

les vêtements sacerdotaux.

L’avantage de la soutane est de draper l’homme tout entier à la manière

de la toge romaine. Elle est certainement plus noble que l’habit étriqué

de nos jours, auquel s’ajuste avec peine le pantalon, et qui a le tort

de suivre la nature de trop près.

La soutane, par contre, a l’inconvénient d’exiger de celui qui la porte

un soin extrême pour la conserver en état de propreté. C’est là un

problème dont tous les prêtres ne trouvent pas la solution. L’incurie,

sous ce rapport, devient plus apparente chez l’ecclésiastique que chez

l’homme du monde. Le curé de campagne est tenu à moins de frais de

toilette que le curé de ville. Le paysan en habit de travail n’y regarde

pas de si près: il lui suffit que son curé soit bien propre et bien rasé

le dimanche.

Le prêtre séculier ne porte pas la barbe. Ce privilège est réservé aux

missionnaires, lesquels perdraient tout prestige auprès des peuples

qu’ils évangélisent, s’ils avaient le visage glabre comme des femmes.

Les prêtres combattants avaient rapporté de l’armée l’habitude de

laisser pousser leur barbe. Ce fut un vrai sacrifice pour quelques-uns

de la raser. Certaine barbe, si je suis bien informé, avait pris une

telle ampleur et donnait à l’ecclésiastique un si bel air de moine de

vitrail, que l’évêque lui fit grâce et qu’elle continue à se répandre

«comme un ruisseau d’avril».

La nécessité de faire sa barbe lui-même expose parfois le prêtre à la

faire moins souvent qu’il ne le faudrait. Ceux qui poussent trop loin

sous ce rapport la négligence deviennent la cible des taquineries de

leurs confrères. Cela donne parfois lieu à de piquantes plaisanteries.

On cite en Artois le trait suivant: Il existe dans le diocèse d’Arras un

village du nom de Thérouanne. C’est tout ce qui reste de l’ancienne cité

épiscopale à qui Charles-Quint fit expier cruellement sa glorieuse

résistance, en la détruisant de fond en comble. Or, à la fin du dernier

siècle, la paroisse du Thérouanne actuel avait à sa tête un curé qui

passait pour ne faire sa barbe que rarement. Un jour que Mgr X..., en

tournée de confirmation, recevait les curés, on lui présenta le curé de

Thérouanne en ces termes: «Monseigneur, voici le curé de Thérouanne,

rasé sous Charles-Quint.» Et Monseigneur, apercevant la face ombreuse du

prêtre désigné, de répondre: «J’aurais cru sous Clovis.»

S’il y a un type ecclésiastique imposé par le costume et l’esprit de la

profession, le type n’en admet pas moins une certaine variété dans ses

représentants. Rien n’est plus intéressant que l’aspect d’une assemblée

de prêtres réunis, par exemple, pour les exercices de la retraite. En

dépit de l’uniformité de l’habit et des gestes, les différences sautent

aux yeux. Un visage maigre et pâle tranche auprès d’un visage plein et

pourpre; les cheveux en brosse sur une jeune tête narguent un crâne

d’ivoire tout voisin: des cheveux blancs, longs et bouclés, inspirent le

respect comme une chose antique qu’on ne reverra peut-être plus.

Celui-ci semble s’effacer avec sa silhouette qui remplit mal la soutane,

et, légèrement voûté, se penche en marchant, mais les lèvres sont fines,

prêtes au sourire ou bien au mot malicieux; les traits sont reposés, le

regard paisible et doux. Celui-là se drape dans une enveloppe plus

majestueuse. Il est haut de port et de couleur. Son ventre proéminent le

force à dresser le buste et la tête, et à rejeter les épaules en

arrière. Cela lui vaut, comme on dit, une belle prestance et

l’admiration du peuple, qui aime l’apparence de la force, même chez les

hommes adonnés aux choses de l’esprit. Peut-être plus d’un lecteur se

rappelle-t-il la pochade d’un peintre connu du dernier siècle, intitulée

_Une bonne histoire_? Deux abbés: l’un, corps fluet, regard pétillant,

l’autre, taille imposante et air dominateur, se regardent en riant,

après la bonne histoire que l’un des deux vient de raconter, sa

tabatière à la main. En somme, le type ecclésiastique oscille entre ces

deux portraits d’un Giton et d’un Phédon qui sont frères.

* * * * *

La bonne tenue du clergé français est un fait admis du monde entier. La

soutane est un porte-respect qui agit d’abord sur celui qui en est

revêtu. Le public est sévère pour le prêtre, en France plus qu’ailleurs.

D’aucuns poussent un peu loin l’application de la maxime: «Un prêtre

n’est pas un homme comme un autre.» Il n’y a pas bien des années que les

personnes dévotes se scandalisaient de voir un ecclésiastique fumer le

cigare, encore plus la pipe. Les statuts diocésains en faisaient la

défense. Aujourd’hui, le clergé français, surtout celui qui a fait la

guerre, fume à l’instar de tous les clergés du monde.

Les usages ecclésiastiques sont tenaces: ils deviennent facilement des

obligations. Naguère, le curé de campagne était inévitablement un

piéton, inséparable de son bâton, moins élégant que solide. Quand il

avait quelque aisance, il se payait cheval et voiture, et en faisait

profiter ses confrères moins bien partagés. Plus anciennement, les curés

qui le pouvaient possédaient un bidet, et faisaient leurs courses au

petit trot. L’usage en est perdu. La bicyclette a remplacé le cheval, et

non sans peine. Ce fut une affaire, une affaire d’État, de savoir si les

prêtres pouvaient enfourcher la bécane. Cela ne s’était jamais vu, et,

dans l’Église, ce qui ne s’est jamais vu rencontre toujours une

opposition sérieuse. Les évêques, pour la plupart, commencèrent par

jeter l’interdit sur le nouvel instrument, trop léger, trop sautillant,

trop rapide, pour la dignité de la robe ecclésiastique. Aucun prélat ne

poussa la rigueur jusqu’à jeter l’interdit sur le prêtre récalcitrant,

mais plus d’un fit peut-être le jeu de mots cruel dont je connais la

victime: «M. X... ne veut point renoncer à la bicyclette. Soit.

Dites-lui qu’il aura beau aller vite, il _n’avancera pas_!»

En certain diocèse où la bicyclette était également défendue, il se

trouva que, l’archevêque étant venu dans une paroisse de campagne pour

donner la confirmation, les «saintes huiles» avaient été oubliées au

chef-lieu de canton où logeait Monseigneur. Que faire? L’heure de la

cérémonie avait sonné. Envoyer une voiture? Oui, mais le trajet était

long et le retard le serait aussi. Or, il y avait, parmi les curés

présents, un habitué de la bicyclette, qui avait déjà reçu de l’autorité

diocésaine maint avertissement, d’ailleurs resté lettre morte.

Timidement, il s’avança, sa machine à la main, et s’offrit à _courir_ au

plus vite pour apporter le saint-chrême. Il fallut bien pour cette fois

lever la défense.

Les mœurs sont devenues plus fortes que les règlements, même

ecclésiastiques. Aujourd’hui, ce sont les évêques qui font cadeau aux

curés de la bicyclette dont ils ont besoin pour exercer leur ministère.

On commence déjà à offrir des motocyclettes et même de petites

automobiles à ceux qui ont de grands espaces à parcourir. L’Église a

toujours embarqué la vérité évangélique sur tous les véhicules qui

passaient à sa portée. Bientôt elle enverra, sans doute, ses

missionnaires par un service d’avions. Elle trouverait des aviateurs au

besoin parmi les prêtres anciens combattants.

Le prêtre · 第 7 / 27 题