II

Ce jour-là, le lundi, l'affluence fut énorme à la Grotte. C'était le

dernier jour que le pèlerinage national devait passer à Lourdes; et le

père Fourcade, dans son instruction du matin, avait dit qu'il fallait

faire un suprême effort d'amour et de foi, pour obtenir du ciel tout ce

qu'il voudrait bien donner de grâces, de guérisons prodigieuses. Aussi,

dès deux heures de l'après-midi, vingt mille pèlerins étaient là,

fiévreux, agités des plus ardents espoirs. De minute en minute, le flot

croissait toujours, à tel point que le baron Suire, effrayé, sortit de

la Grotte, pour répéter à Berthaud:

--Mon ami, nous allons être débordés, c'est certain... Doublez vos

équipes, rapprochez vos hommes.

L'Hospitalité de Notre-Dame de Salut se trouvait seule chargée du bon

ordre, car il n'y avait là ni gardiens ni policiers d'aucune sorte; et

c'était pourquoi le président de l'association s'inquiétait ainsi. Mais

Berthaud, dans les circonstances graves, était un chef écouté, d'une

énergie rassurante.

--Soyez sans crainte, je réponds de tout... Je ne bougerai pas d'ici,

tant que la procession de quatre heures n'aura pas défilé.

Cependant, il appela Gérard d'un signe.

--Donne à tes hommes la consigne la plus sévère. Qu'ils laissent passer

les seules personnes munies d'une carte... Et rapproche-les, dis-leur

de tenir la corde fortement.

Là-bas, sous les lierres qui drapaient le roc, la Grotte s'ouvrait, avec

l'éternel braisillement de ses cierges. De loin, elle apparaissait un

peu écrasée, irrégulière, bien étroite et modeste pour le souffle

d'infini qui en sortait, pâlissant et courbant toutes les têtes. La

statue de la Vierge n'était plus qu'une tache blanche, qui semblait

mouvante, dans le frisson de l'air, chauffé par les petites flammes

jaunes. Il fallait se hausser, on distinguait mal, derrière la grille,

l'autel d'argent, l'orgue-harmonium tiré de sa housse, le tas des

bouquets jetés, les ex-voto bariolant les parois fumeuses. Et la journée

était admirable, jamais encore un ciel plus pur ne s'était élargi

au-dessus de l'immense foule, la douceur de la brise surtout paraissait

délicieuse, après l'orage de la nuit, qui avait fait tomber la chaleur

trop pesante des deux premiers jours.

Gérard dut jouer des coudes pour répéter les ordres. Des poussées se

produisaient déjà.

--Encore deux hommes ici! Mettez-vous quatre, s'il le faut, et tendez

bien la corde!

C'était instinctif, invincible: les vingt mille personnes qui étaient

là, se trouvaient comme attirées par la Grotte, allaient à elle, par une

irrésistible attraction, où une brûlante curiosité se mêlait à la soif

du mystère. Tous les yeux convergeaient, toutes les bouches, toutes les

mains, tous les corps étaient emportés vers le flamboiement pâle des

cierges, vers la tache blanche, mouvante de la Vierge de marbre. Et,

pour que le large espace réservé aux malades, devant la grille, ne fût

pas envahi par la cohue croissante, il avait fallu l'entourer d'une

grosse corde, que les brancardiers tenaient des deux mains, à des

intervalles de deux ou trois mètres. Ceux-ci avaient l'ordre de ne

laisser passer que les malades, portant la carte qui les hospitalisait,

ou bien les quelques personnes munies d'une autorisation spéciale. Ils

se contentaient de soulever la corde, puis la tendaient de nouveau

derrière les élus, sans écouter aucune supplication. Même ils se

montraient un peu rudes, glissant au plaisir d'user de cette autorité,

dont ils étaient investis pour un jour. À la vérité, on les bousculait

fort, et ils devaient se soutenir les uns les autres, résister de toute

la solidité de leurs reins, pour ne pas être emportés.

Alors, pendant que les bancs, devant la Grotte, et le vaste espace

réservé se remplissaient de malades, de petites voitures, de brancards,

la foule, la foule immense roula aux alentours. Elle partait de la place

du Rosaire, elle se perdait au fond de la promenade, le long du Gave;

et, sur toute la longueur, le trottoir était noir de monde, une vague

humaine si dense, que la circulation s'y trouvait arrêtée. Sur le

parapet, une ligne interminable de femmes assises, quelques-unes même

debout, afin de mieux voir, faisaient miroiter au soleil la soie de

leurs ombrelles, des soies claires, d'une gaieté de fête. On avait voulu

conserver une allée libre, pour amener les malades; mais,

continuellement, elle était envahie, obstruée, de sorte que les voitures

et les brancards restaient en chemin, noyés, perdus, jusqu'à ce qu'un

brancardier les dégageât. C'était, cependant, un grand piétinement de

troupeau docile, une foule d'une innocence, d'une douceur d'agneaux,

dont on n'avait à combattre que l'involontaire poussée, l'aveugle masse

roulant vers la clarté des cierges. Jamais aucun accident n'était

arrivé, malgré l'excitation qui peu à peu montait et la jetait au délire

déréglé de la foi.

Mais, de nouveau, le baron Suire se fraya un passage.

--Berthaud! Berthaud! veillez donc à ce que le défilé soit plus lent!...

Il y a des femmes et des enfants qu'on étouffe.

Cette fois, Berthaud eut un geste d'impatience.

--Ah! dame, je ne puis pas être partout... Fermez la grille un instant,

s'il le faut.

Il s'agissait du défilé qu'on organisait dans la Grotte, pendant

l'après-midi entière. On laissait entrer les fidèles par la porte de

gauche, et ils sortaient par la porte de droite.

--Fermer la grille! s'écria le baron. Mais ce sera pis, tous viendront

s'y écraser!

Justement, Gérard était là, qui s'oubliait à causer un instant avec

Raymonde, debout de l'autre côté de la corde, tenant un bol de lait

qu'elle portait à une vieille femme paralytique. Et Berthaud commanda au

jeune homme de poster deux brancardiers à la porte d'entrée de la

grille, avec la consigne de ne plus laisser passer les pèlerins que dix

par dix. Puis, quand Gérard eut exécuté cet ordre, et qu'il revint, il

retrouva Berthaud avec Raymonde, riant, plaisantant. Elle s'éloigna, les

deux cousins la regardèrent, pendant qu'elle faisait boire la

paralytique.

--Elle est charmante, et c'est décidé, tu l'épouses, n'est-ce pas?

--Je ferai ce soir ma demande à la mère. Je compte que tu

m'accompagneras.

--Mais sans doute... Tu sais ce que je t'ai dit. Rien n'est plus

raisonnable. L'oncle te casera avant six mois.

Une poussée les sépara. Berthaud alla s'assurer par lui-même, à la

Grotte, si le défilé, maintenant, s'opérait avec méthode, sans

bousculade. C'était, pendant des heures, le même flot ininterrompu de

femmes, d'hommes, d'enfants, tous ceux qui voulaient, tous ceux qui

passaient, venus du monde entier. Aussi les classes se trouvaient-elles

singulièrement mêlées, des mendiants en loques à côté de bourgeois

cossus, des paysannes, des dames bien mises, des servantes en cheveux,

des fillettes pieds nus, des fillettes pommadées, le front ceint d'un

ruban. L'entrée était libre, le mystère s'ouvrait pour tous, aux

incroyants comme aux fidèles, à ceux que l'unique curiosité poussait

comme à ceux qui pénétraient là, le coeur défaillant d'amour. Et il

fallait les voir, tous presque aussi émus, dans l'odeur tiède de la

cire, un peu étouffés par cet air lourd de tabernacle qui s'amassait

sous la roche, regardant à leurs pieds, par crainte de glisser sur les

grilles de fonte. Beaucoup restaient ahuris, ne s'inclinaient même pas,

examinaient les choses, avec la sourde inquiétude des indifférents

égarés dans l'inconnu redoutable d'un sanctuaire. Mais les dévots se

signaient, jetaient parfois des lettres, déposaient des cierges et des

bouquets, baisaient le roc, au-dessous de la Vierge, ou bien frottaient

à cette place des chapelets, des médailles, les menus objets de piété,

que ce contact suffisait à bénir. Et le défilé continuait, continuait

sans fin, pendant des jours, pendant des mois, depuis des années; et il

semblait que toute la terre vînt passer là, au fond de ce coin de

rocher, toutes les misères et toutes les souffrances humaines à la file,

dans cette sorte de ronde hypnotisée et contagieuse, en quête du

bonheur.

Lorsque Berthaud eut constaté que les choses, partout, s'organisaient le

mieux du monde, il se promena en simple spectateur, surveillant ses

hommes. Son inquiétude unique restait la procession du Saint-Sacrement,

pendant laquelle une telle frénésie se déclarait, que des accidents

étaient toujours à craindre. Cette dernière journée s'annonçait

fervente, par le frisson de foi exaltée qu'il sentait déjà monter de la

foule. L'entraînement s'achevait, la fièvre du voyage, l'obsession des

mêmes cantiques répétés sans fin, la hantise entêtée des mêmes exercices

religieux, et toujours les conversations sur les miracles, et toujours

l'idée fixée sur le flamboiement divin de la Grotte. Beaucoup ne

dormaient pas depuis trois nuits, en arrivaient à un état de veille

hallucinée, marchant dans un rêve qui s'exaspérait. Aucun repos ne leur

était laissé, les continuelles prières étaient comme un fouet cinglant

leurs âmes. Jamais les appels à la sainte Vierge ne cessaient, des

prêtres se succédaient dans la chaire, criant la douleur universelle,

dirigeant les supplications désespérées de la foule, pendant tout le

temps que les malades demeuraient là, devant la pâle statue de marbre,

qui souriait, les mains jointes, les yeux au ciel.

À ce moment, la chaire de pierre blanche, à droite de la Grotte, contre

le roc, se trouvait occupée par un prêtre de Toulouse, que Berthaud

connaissait et qu'il écouta un instant, d'un air approbateur. C'était un

gros homme, à la parole grasse, célèbre par ses succès oratoires.

D'ailleurs, toute l'éloquence consistait ici en des poumons solides, en

une façon violente de lancer la phrase, le cri, que la foule entière

devait répéter; car ce n'était guère qu'une vocifération, coupée d'_Ave_

et de _Pater_.

Le prêtre, qui venait d'achever le chapelet, tâcha de se grandir sur ses

courtes jambes, jeta le premier appel des litanies qu'il inventait,

qu'il conduisait à sa guise, selon l'inspiration dont il était possédé.

--Marie, nous vous aimons!

Et la foule répéta, d'un souffle plus bas, confus et brisé:

--Marie, nous vous aimons!

Dès lors, cela ne s'arrêta plus. La voix du prêtre sonnait à toute

volée, la voix de la foule reprenait, dans un balbutiement de douleur:

--Marie, vous êtes notre seul espoir!

--Marie, vous êtes notre seul espoir!

--Vierge pure, faites-nous plus purs, parmi les purs!

--Vierge pure, faites-nous plus purs, parmi les purs!

--Vierge puissante, sauvez nos malades!

--Vierge puissante, sauvez nos malades!

Souvent, lorsque son imagination restait à court, ou lorsqu'il voulait

enfoncer davantage un cri, jusqu'à trois fois il le répétait; tandis que

la foule, docile, le répétait également trois fois, frémissante sous

l'énervement de cette lamentation obstinée, qui augmentait sa fièvre.

Les litanies continuèrent, et Berthaud retourna vers la Grotte. Ceux qui

défilaient à l'intérieur, avaient, en faisant face aux malades, un

spectacle extraordinaire. Tout le vaste espace, entre les cordes, était

empli par les mille à douze cents malades que le pèlerinage national

avait amenés; et c'était, sous le grand ciel pur, dans la journée

radieuse, le plus navrant pêle-mêle qu'on pût voir. Les trois hôpitaux

avaient vidé là leurs salles d'épouvante. Au plus loin, d'abord, sur les

bancs, on venait d'entasser les valides, ceux qui pouvaient encore se

tenir assis. Beaucoup étaient pourtant calés avec des coussins; d'autres

s'épaulaient entre eux, les forts soutenaient les faibles. Puis, en

avant, devant la Grotte même, les grands malades restaient allongés, les

dalles disparaissaient sous ce pitoyable flot, une mare d'horreur

élargie et stagnante. Il s'était produit un enchevêtrement de voitures,

de brancards, de matelas, inexprimable. Certains, dans des chariots, des

gouttières, des sortes de cercueils, se soulevaient, dominaient; tandis

que les plus nombreux, au ras de terre, semblaient couchés sur le sol.

Il y en avait de vêtus, étendus simplement sur les toiles à carreaux des

matelas. On avait apporté les autres avec leur literie, on ne voyait que

leur tête et leurs mains pâles, en dehors des draps. Peu de ces grabats

étaient propres. Seuls, quelques oreillers éblouissants de blancheur,

ornés d'une broderie par une coquetterie dernière, éclataient parmi la

misère crasseuse des autres, un déballage de loques, des couvertures

fripées, des linges éclaboussés de souillures. Cela poussé, serré,

empilé au petit bonheur de l'arrivée, des femmes, des hommes, des

enfants, des prêtres, les gens déshabillés avec les gens vêtus, sous le

plein jour aveuglant.

Et toutes les maladies y étaient, l'affreux défilé qui, deux fois par

jour, sortait des hôpitaux pour traverser Lourdes épouvanté. Des têtes

mangées par l'eczéma, des fronts couronnés de roséole, des nez et des

bouches dont l'éléphantiasis avait fait des groins informes. Puis, des

hydropiques, gonflées comme des outres, des rhumatisantes aux mains

tordues, aux pieds enflés, pareils à des sacs bourrés de chiffons, une

hydrocéphale dont le crâne énorme, trop lourd, se renversait en arrière.

Puis, des phtisiques, tremblant la fièvre, épuisées de dysenterie, la

peau livide, d'une maigreur de squelette. Puis, les difformités des

contractures, les tailles déjetées, les bras retournés, les cous plantés

de travers, les pauvres êtres cassés et broyés, immobilisés en des

postures de pantins tragiques. Puis, de tristes filles rachitiques

étalant leur teint de cire, leur nuque frêle, rongée d'humeurs froides;

des femmes jaunes, hébétées, dans la stupeur douloureuse des misérables

que le cancer dévore; d'autres blémissantes, n'osant bouger, redoutant

le choc des tumeurs, dont la pesante angoisse les étouffait. Sur les

bancs, des sourdes ahuries n'entendaient rien, chantaient quand même;

des aveugles, la tête haute et droite, restaient, pendant des heures,

tournées vers la statue de la Vierge, qu'elles ne pouvaient voir. Et il

y avait encore la folle, frappée d'imbécillité, le nez emporté par

quelque chancre, qui riait d'un rire terrifiant, avec sa bouche vide et

noire; et il y avait l'épileptique qu'une récente crise avait laissée

d'une pâleur de mort, l'écume aux coins des lèvres.

Mais la maladie, la souffrance n'importaient plus, depuis que tous

étaient là, assis ou couchés, les yeux fixés sur la Grotte. Les pauvres

visages décharnés, couleur de terre, se transfiguraient, se mettaient à

brûler d'espoir. Des mains ankylosées se joignaient, des paupières trop

lourdes trouvaient la force de se soulever, des voix éteintes se

ranimaient, aux appels du prêtre. D'abord, ce n'étaient que des

balbutiements indistincts, pareils à des petits souffles de vent qui se

levaient, épars au-dessus de la foule. Ensuite, le cri montait,

s'étendait, gagnait la foule elle-même, d'un bout à l'autre de l'immense

place.

--Marie conçue sans péché, priez pour nous! criait le prêtre de sa voix

tonnante.

Et les malades, et les pèlerins répétaient de plus en plus haut:

--Marie conçue sans péché, priez pour nous!

Ensuite, cela se dévidait, s'accélérait encore.

--Mère très pure, Mère très chaste, vos enfants sont à vos pieds!

--Mère très pure, Mère très chaste, vos enfants sont à vos pieds!

--Reine des Anges, dites un mot, et nos malades seront guéris!

--Reine des Anges, dites un mot, et nos malades seront guéris!

Cependant, du côté de la chaire, M. Sabathier se trouvait au second

rang. Il s'était fait amener de bonne heure, voulant choisir sa place,

en vieil habitué qui connaissait les bons coins. Puis, il lui semblait

qu'il y avait un intérêt capital à être le plus près possible, sous les

yeux mêmes de la Vierge, comme si elle avait eu besoin de voir ses

fidèles, pour ne pas les oublier. Depuis les sept années qu'il venait,

il ne nourrissait d'ailleurs que cet espoir: se faire remarquer d'elle

un jour, la toucher enfin, obtenir sa guérison, sinon au choix, du moins

à l'ancienneté. Cela ne lui demandait que de la patience, sans que la

solidité de sa foi en fût ébranlée le moins du monde. Seulement, en

pauvre homme résigné, un peu las d'être ajourné toujours, il se

permettait parfois des distractions. Il avait obtenu de garder près de

lui sa femme, assise sur un pliant, et il aimait à causer, à lui faire

part de ses réflexions.

--Chère amie, relève-moi un peu... Je glisse, je suis très mal.

Il était vêtu, en pantalon et en veston de grosse laine, assis sur son

matelas, le dos appuyé contre une chaise renversée.

--Es-tu mieux? demanda madame Sabathier.

--Oui, oui...

Puis, s'intéressant au frère Isidore, qu'on avait fini par amener quand

même, et qui occupait un matelas voisin, couché, le drap au menton, les

mains seules dehors, jointes sur la couverture:

--Ah! le pauvre homme... C'est bien imprudent, mais la sainte Vierge est

si puissante, quand elle veut bien!

Il reprenait son chapelet, lorsqu'il s'interrompit de nouveau, en

apercevant madame Maze qui venait de se glisser dans l'enceinte

réservée, si mince, si discrète, qu'elle avait sans doute passé

par-dessous les cordes, sans qu'on la remarquât. Elle s'était assise à

l'extrémité d'un banc, elle n'y tenait pas plus de place qu'une

fillette, bien sage, immobile. Et sa face longue aux traits lassés, ses

trente-deux ans de blonde flétrie, fanée avant l'âge, respiraient une

tristesse sans bornes, un abandon infini.

--Alors, reprit tout bas M. Sabathier, en s'adressant à sa femme, avec

un petit signe du menton, c'est pour la conversion de son mari qu'elle

prie, cette dame... Tu t'es rencontrée avec elle, ce matin, dans une

boutique.

--Oui, oui, répondit madame Sabathier. Et puis, j'ai causé d'elle avec

une autre dame qui la connaît... Son mari est voyageur de commerce. Il

la quitte pendant des six mois, s'en va avec des créatures. Oh! un

garçon très gai, très gentil, qui ne la laisse pas manquer d'argent.

Seulement, elle l'adore, elle ne peut se faire à son abandon et vient

demander à la sainte Vierge de le lui rendre... En ce moment, paraît-il,

il est justement à Luchon avec deux dames, les deux soeurs...

D'un geste, M. Sabathier interrompit sa femme. Il regardait la Grotte,

il redevenait l'intellectuel, l'ancien professeur que les questions

d'art avaient passionné autrefois.

--Vois-tu, ils ont gâté la Grotte, en voulant trop la faire belle. Je

suis certain qu'elle était beaucoup mieux, dans sa sauvagerie

d'autrefois. Elle a perdu de son caractère... Et quelle affreuse

boutique ils ont collée là, à gauche!

Mais il eut le brusque remords de sa distraction. Pendant ce temps-là,

la sainte Vierge ne distinguait-elle pas un de ses voisins, plus

fervent, d'une meilleure tenue que lui? Inquiet, il retomba dans sa

modestie, dans sa patience, l'oeil éteint et sans pensée, attendant le

bon plaisir du ciel.

D'ailleurs, l'éclat d'une voix nouvelle le ramenait à cet

anéantissement, à cette mort du raisonneur lettré qu'il avait jadis été.

C'était un autre prédicateur qui venait de monter en chaire, un capucin

cette fois, et dont le cri guttural, répété avec insistance, secouait la

foule d'un frisson.

--Sainte Vierge des vierges, soyez bénie!

--Sainte Vierge des vierges, soyez bénie!

--Sainte Vierge des vierges, ne détournez pas la face de vos enfants!

--Sainte Vierge des vierges, ne détournez pas la face de vos enfants!

--Sainte Vierge des vierges, soufflez sur nos plaies, et nos plaies

sécheront!

--Sainte Vierge des vierges, soufflez sur nos plaies, et nos plaies

sécheront!

Occupant le bout du premier banc, au bord de l'allée centrale qui

s'encombrait, la famille Vigneron avait réussi à se caser. Ils étaient

tous là: le petit Gustave, assis et affaissé, sa béquille entre les

jambes; la mère, à côté de lui, suivant les prières en bourgeoise

correcte; la tante, madame Chaise, de l'autre côté, gênée par la foule,

suffoquée; et M. Vigneron, silencieux, qui examinait depuis un moment

cette dernière avec attention.

--Qu'avez-vous donc, ma chère? Est-ce que vous vous trouvez mal?

Elle respirait avec peine.

--Mais je ne sais pas... Je ne sens plus mes membres, et l'air me manque

tout à fait.

À l'instant, il venait de songer que cette agitation, ces fièvres, ces

bousculades d'un pèlerinage ne devaient guère être bonnes pour une

maladie de coeur. Certes, il ne souhaitait la mort de personne, il

n'avait jamais demandé à la sainte Vierge une chose pareille. Si, déjà,

elle avait exaucé son voeu d'avancement, grâce à la mort subite de son

chef, c'était que celui-ci, certainement, devait être condamné, dans les

desseins du ciel. Et, de même, si madame Chaise mourait la première, en

laissant sa fortune à Gustave, il n'aurait qu'à s'incliner devant la

volonté de Dieu, qui veut d'ordinaire que les gens âgés partent avant

les jeunes. Son espoir, inconsciemment, n'en fut pas moins si vif, qu'il

ne put s'empêcher d'échanger un regard avec sa femme, envahie par la

même pensée involontaire.

--Gustave, recule-toi, s'écria-t-il. Tu gênes ta tante.

Et, comme Raymonde passait:

--Mademoiselle, vous n'auriez pas un verre d'eau? Nous avons là une de

nos parentes qui perd connaissance.

Mais madame Chaise refusa du geste. Elle se remettait, elle reprit

haleine avec effort.

--Non, rien, merci... Me voilà mieux... Ah! j'ai bien cru que, cette

fois, j'étouffais!

La peur la laissait tremblante, avec des yeux hagards, dans sa face

blême. Elle joignit de nouveau les mains, elle supplia la sainte Vierge

de la sauver des autres crises, de la guérir; tandis que les Vigneron,

l'homme et la femme, braves gens, retombaient au voeu sourd de bonheur

qu'ils venaient faire à Lourdes: une vieillesse heureuse, bien méritée

par vingt ans d'honnêteté, une fortune solide qu'ils iraient sur le tard

manger à la campagne, en cultivant les fleurs. Le petit Gustave, qui

avait tout vu, tout remarqué, de ses yeux vifs, avec son intelligence

affinée par la souffrance, ne priait pas, souriait au vide, de son

sourire perdu et énigmatique. À quoi bon prier? il savait que la sainte

Vierge ne le guérirait pas, et qu'il mourrait.

Mais M. Vigneron ne pouvait rester longtemps sans s'occuper de ses

voisins. Au milieu de l'allée centrale, encombrée, on avait déposé

madame Dieulafay, venue en retard; et il s'émerveillait de ce luxe, de

cette sorte de cercueil capitonné de soie blanche, où la jeune femme

gisait, vêtue elle-même d'un peignoir rose, garni de valenciennes. Le

mari, en redingote, et la soeur, en toilette noire, d'une simple et

merveilleuse élégance, restaient debout; tandis que l'abbé Judaine,

agenouillé près de la malade, achevait une fervente prière.

Lorsque le prêtre se releva, M. Vigneron lui fit une petite place sur le

banc, à côté de lui. Il se permit ensuite de l'interroger.

--Eh bien! monsieur le curé, cette pauvre jeune femme éprouve-t-elle un

peu de mieux?

L'abbé Judaine eut un geste d'infinie tristesse.

--Hélas! non... J'étais plein d'un si grand espoir! C'est moi qui ai

décidé la famille à venir. La sainte Vierge m'avait fait, il y a deux

ans, une grâce tellement extraordinaire en guérissant mes pauvres yeux

perdus, que je comptais obtenir d'elle encore une faveur...

Enfin, je ne veux pas désespérer. Nous avons jusqu'à demain.

M. Vigneron examinait ce visage de femme, dont on retrouvait l'ovale

pur, les yeux admirables, maintenant anéanti, couleur de plomb, pareil

au masque de la mort, parmi les dentelles.

--C'est vraiment bien triste, murmura-t-il.

--Et si vous l'aviez vue, l'été dernier! reprit le prêtre. Ils ont leur

château à Saligny, ma paroisse, et je dînais souvent chez eux... Je ne

puis regarder sans tristesse sa soeur aînée, madame Jousseur, cette dame

en noir qui est là; car elle lui ressemble beaucoup, et la malade était

plus jolie encore, une des beautés de Paris. Comparez, voyez cet éclat,

cette grâce souveraine, à côté de cette pauvre créature pitoyable...

Cela serre le coeur, quelle leçon affreuse!

Il se tut un instant. Le saint homme qu'il était si naturellement, sans

passions aucunes, sans intelligence vive qui le dérangeât dans sa foi,

montrait une admiration naïve pour la beauté, la richesse, la puissance,

qu'il n'avait jamais enviées. Cependant, il osa exprimer un doute, un

scrupule qui troublait sa sérénité habituelle.

--Moi, j'aurais voulu qu'elle vînt ici plus simplement, sans tout cet

appareil de luxe, parce que la sainte Vierge préfère les humbles... Mais

je comprends très bien qu'il y a des nécessités sociales. Et puis, son

mari et sa soeur l'aiment tant! Songez qu'ils se sont résignés à quitter,

lui ses affaires, elle ses plaisirs, si bouleversés à l'idée de la

perdre, qu'ils ont toujours ces yeux humides, cet air éperdu que vous

leur voyez. Aussi faut-il les excuser de lui donner la joie d'être belle

jusqu'à la dernière heure.

D'un hochement de tête, M. Vigneron approuvait. Ah! ce n'étaient pas les

gens riches qui avaient le plus de chance, à la Grotte! Des servantes,

des paysannes, des pauvresses guérissaient, lorsque les dames s'en

retournaient avec leurs maladies, sans soulagement, en dépit de leurs

cadeaux et des gros cierges qu'elles faisaient brûler. Et, malgré lui,

il regarda madame Chaise, qui, remise, se reposait d'un air béat.

Mais un souffle courut dans la foule, et l'abbé Judaine dit encore:

--Voici le père Massias qui monte en chaire. C'est un saint, écoutez-le.

On le connaissait, il ne pouvait paraître, sans que toutes les âmes

fussent agitées d'une soudaine espérance, car on racontait que sa grande

ferveur aidait aux miracles. Il passait pour avoir une voix de tendresse

et de force, aimée de la Vierge.

Toutes les têtes s'étaient levées, l'émotion grandit encore, lorsqu'on

aperçut le père Fourcade, venu jusqu'au pied de la chaire, en s'appuyant

sur l'épaule de son frère bien-aimé, préféré entre tous; et il restait

là, afin de l'entendre lui aussi. Son pied goutteux le faisait souffrir

davantage depuis le matin, il lui fallait un grand courage pour demeurer

ainsi debout, souriant. L'exaltation croissante de la foule le rendait

heureux, il prévoyait des prodiges, des guérisons éclatantes, à la

gloire de Marie et de Jésus.

Dans la chaire, le père Massias ne parla pas tout de suite. Il semblait

très grand, maigre et pâle, avec une face d'ascète, que sa barbe

décolorée allongeait encore. Ses yeux étincelaient, sa grande bouche

éloquente se gonflait passionnément.

--Seigneur, sauvez-nous, nous périssons!

Et la foule, emportée, répéta, dans une fièvre qui augmentait de minute

en minute:

--Seigneur, sauvez-nous, nous périssons!

Il ouvrait les bras, il lançait son cri de flamme, comme s'il l'eût

arraché de son coeur embrasé.

--Seigneur, si vous le voulez, vous pouvez me guérir!

--Seigneur, si vous le voulez, vous pouvez me guérir!

--Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez dans ma maison, mais

dites seulement une parole, et je serai guéri!

--Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez dans ma maison, mais

dites seulement une parole, et je serai guéri!

Marthe, la soeur du frère Isidore, s'était mise à causer tout bas avec

madame Sabathier, près de qui elle venait enfin de s'asseoir. Toutes

deux avaient fait connaissance à l'Hôpital; et, dans le rapprochement de

tant de souffrance, la servante disait familièrement à la bourgeoise

combien elle était inquiète de son frère; car, elle le voyait bien, il

n'avait plus qu'un souffle. La sainte Vierge pouvait se dépêcher, si

elle voulait le guérir. C'était déjà un miracle qu'on l'eût amené

vivant, jusqu'à la Grotte.

Dans sa résignation de pauvre créature simple, elle ne pleurait pas.

Mais elle avait le coeur si gros, que ses rares paroles s'étouffaient.

Puis, un flot du passé lui revint; et, la bouche empâtée de ses longs

silences, elle soulagea son coeur.

--Nous étions quatorze à la maison, à Saint-Jacut, près de Vannes...

Lui, tout grand qu'il était, a toujours été chétif; et c'est pour ça

qu'il est resté avec notre curé, lequel a fini par le mettre dans les

Écoles chrétiennes... Les aînés ont pris le bien, et moi, j'ai préféré

entrer en condition. Oui, c'est une dame qui m'a ramenée avec elle à

Paris, voici cinq ans déjà... Ah! que de peine dans la vie! Tout le

monde a tant de peine!

--Vous avez bien raison, ma fille, répondit madame Sabathier, en

regardant son mari, qui répétait avec dévotion chaque phrase du père

Massias.

--Alors, continua Marthe, voilà que j'ai su, le mois dernier,

qu'Isidore, revenu des pays chauds, où il était en mission, avait

rapporté de là-bas une mauvaise maladie... Alors, quand j'ai couru le

voir, il m'a dit qu'il allait mourir, s'il ne partait pas pour Lourdes,

mais que ça lui était impossible de faire le voyage, parce qu'il n'avait

personne pour l'accompagner... Alors, j'avais quatre-vingts francs

d'économies, et j'ai quitté ma place, et nous sommes partis ensemble...

Voyez-vous, madame, si je l'aime bien, c'est que, lorsque j'étais

petite, il m'apportait des groseilles de la cure, tandis que mes autres

frères me battaient.

Elle retomba dans son silence, le visage gonflé de chagrin, sans que les

larmes pussent couler de ses tristes yeux brûlés par les veilles. Et

elle ne bégaya plus que des mots sans suite.

--Regardez-le donc, madame... Ça fait pitié... Ah! mon Dieu, ses pauvres

joues, son pauvre menton, sa pauvre figure...

C'était, en effet, un spectacle lamentable. Madame Sabathier avait le

coeur retourné, à voir le frère Isidore si jaune, si terreux, glacé d'une

sueur d'agonie. Il ne montrait toujours hors du drap que ses mains

jointes et son visage encadré de cheveux rares; mais, si les mains de

cire semblaient mortes, si la longue face douloureuse n'avait plus un

trait qui remuât, les yeux vivaient encore, des yeux d'amour

inextinguible, dont la flamme suffisait à éclairer tout son visage

expirant de Christ en croix. Et jamais le contraste ne s'était accusé si

nettement, entre le front bas, l'air borné, bestial du paysan, et la

splendeur divine qui sortait de ce pauvre masque humain, dévasté,

sanctifié par la souffrance, devenu sublime à l'heure dernière, dans le

flamboiement passionné de la foi. La chair s'était comme fondue, il

n'était plus même un souffle, il n'était qu'un regard, une lumière.

Depuis qu'on l'avait déposé là, le frère Isidore ne quittait pas des

yeux la statue de la Vierge. Rien d'autre n'existait autour de lui. Il

ne voyait pas la foule énorme, il n'entendait même pas les cris éperdus

des prêtres, les cris incessants qui secouaient cette foule frémissante.

Ses yeux seuls lui restaient, ses yeux brûlants d'une infinie tendresse,

et ils s'étaient fixés sur la Vierge, pour ne jamais plus s'en

détourner. Ils la buvaient jusqu'à la mort, dans une volonté dernière de

disparaître, de s'éteindre en elle. Un instant, la bouche s'entr'ouvrit,

une expression de béatitude céleste détendit le visage. Puis, rien ne

bougea plus, les yeux demeuraient grands ouverts, obstinément fixés sur

la statue blanche.

Quelques secondes s'écoulèrent. Marthe avait senti un souffle froid, qui

lui glaçait la racine des cheveux.

--Dites donc, madame, regardez!

Anxieuse, madame Sabathier feignit de ne pas comprendre.

--Quoi donc? ma fille.

--Mon frère, regardez!.. Il ne bouge plus. Il a ouvert la bouche, et

puis il n'a plus bougé.

Alors, toutes deux frémirent, dans la certitude qu'il était mort. Il

venait de passer, sans un râle, sans un souffle, comme si la vie s'en

fût allée dans son regard, par ses grands yeux d'amour, dévorants de

passion. Il avait expiré en regardant la Vierge, et rien n'était d'une

douceur comparable, et il continuait à la regarder de ses yeux morts,

avec d'ineffables délices.

--Tâchez de lui fermer les yeux, murmura madame Sabathier. Nous saurons

bien.

Marthe s'était levée; et, se penchant, pour qu'on ne la vît pas, elle

s'efforça de fermer les yeux, d'un doigt qui tremblait. Mais, chaque

fois, les yeux se rouvraient, regardaient de nouveau la Vierge,

obstinément. Il était mort, et elle dut les laisser grands ouverts,

noyés d'une extase sans fin.

--Ah! c'est fini, c'est bien fini, madame! bégaya-t-elle.

Deux larmes crevèrent de ses paupières lourdes, coulèrent sur ses joues;

tandis que madame Sabathier lui saisissait la main, pour la faire taire.

Des chuchotements avaient couru, une inquiétude déjà se propageait. Mais

quel parti prendre? Au milieu d'une telle cohue, pendant les prières, on

ne pouvait emporter ce corps, sans courir le risque de produire un effet

désastreux. Le mieux était de le laisser là, en attendant un moment

favorable. Il ne scandalisait personne, il ne semblait pas plus mort que

dix minutes auparavant, et tout le monde pouvait croire que ses yeux de

flamme vivaient toujours, dans leur ardent appel à la divine tendresse

de la sainte Vierge.

Seules, parmi l'entourage, quelques personnes savaient. Effaré, M.

Sabathier avait questionné sa femme d'un petit signe; et, renseigné par

une muette et longue affirmation, il s'était remis sans révolte à prier,

pâlissant devant la mystérieuse toute-puissance qui envoyait la mort,

lorsqu'on lui demandait la vie. Les Vigneron, extraordinairement

intéressés, se penchaient, chuchotaient, comme à la suite d'un accident

de la rue, un de ces faits divers que le père, à Paris, rapportait

parfois de son bureau et qui occupaient toute la soirée. Madame Jousseur

s'était tournée, avait murmuré un simple mot à l'oreille de M.

Dieulafay; puis, ils étaient retombés l'un et l'autre dans la

contemplation navrée de leur chère malade; tandis que l'abbé Judaine,

averti par M. Vigneron, s'agenouillait, disait à voix basse, très ému,

les prières des morts. N'était-ce point un saint, ce missionnaire,

revenu des pays meurtriers avec sa blessure mortelle au flanc, pour

mourir là, sous le regard souriant de la sainte Vierge? Et madame Maze

était prise du goût de la mort, résolue à supplier le ciel de la

supprimer ainsi, discrètement, s'il ne l'exauçait pas en lui rendant son

mari.

Mais le cri du père Massias monta encore, éclata avec une force de

désespérance terrible, dans un déchirement de sanglot.

--Jésus, fils de David, je vais périr, sauvez-moi!

Et la foule sanglota après lui.

--Jésus, fils de David, je vais périr, sauvez-moi!

Puis, coup sur coup, les appels s'entêtèrent à crier de plus en plus

haut la misère exaspérée du monde.

--Jésus, fils de David, ayez pitié de vos enfants malades!

--Jésus, fils de David, ayez pitié de vos enfants malades!

--Jésus, fils de David, venez, guérissez-les, et qu'ils vivent!

--Jésus, fils de David; venez, guérissez-les, et qu'ils vivent!

C'était du délire. Le père Fourcade, au pied de la chaire, gagné par

l'extraordinaire passion qui débordait des coeurs, avait levé les bras,

criant lui aussi de sa voix de foudre, pour violenter le ciel. Et

l'exaltation croissait toujours, sous ce vent du désir, dont le souffle

courbait la foule, de proche en proche, jusqu'aux jeunes dames

simplement curieuses, assises là-bas sur le parapet du Gave,

blêmissantes, sous leurs ombrelles. La misérable humanité clamait du

fond de son abîme de souffrance, et la clameur passait en un frisson sur

toutes les nuques, et il n'y avait plus là qu'un peuple agonisant, se

refusant à la mort, voulant forcer Dieu à décréter l'éternelle vie. Ah!

la vie, la vie! tous ces malheureux, tous ces moribonds accourus de si

loin, parmi tant d'obstacles, ils ne voulaient qu'elle, ils ne

réclamaient qu'elle, dans un besoin désordonné de la vivre encore, de la

vivre toujours! Oh! Seigneur, quelle que soit notre misère, quel que

soit notre tourment de vivre, guérissez-nous, faites que nous

recommencions à vivre, pour souffrir de nouveau ce que nous avons

souffert. Si malheureux que nous soyons, nous voulons être. Ce n'est pas

le ciel que nous vous demandons, c'est la terre, c'est de la quitter le

plus tard possible, c'est de ne la quitter jamais, si votre pouvoir

daignait aller jusque-là. Et même, lorsque nous n'implorons plus une

guérison physique, mais une faveur morale, c'est encore le bonheur que

nous vous demandons, le bonheur dont la soif unique nous brûle. Oh!

Seigneur, faites que nous soyons heureux et bien portants, laissez-nous

vivre, laissez-nous vivre!

Ce cri fou, le cri du furieux désir de la vie, jeté par le père Massias,

se brisait, sortait en larmes de toutes les poitrines.

--Oh! Seigneur, fils de David, guérissez nos malades!

--Oh! Seigneur, fils de David, guérissez nos malades!

Deux fois, Berthaud avait dû se précipiter, pour empêcher que les cordes

ne fussent rompues, sous les poussées inconscientes de la foule.

Désespéré, submergé, le baron Suire faisait des gestes, suppliant qu'on

vînt à son secours; car la Grotte se trouvait envahie, le défilé n'était

plus qu'un piétinement de troupeau, se ruant à sa passion. Vainement,

Gérard quitta de nouveau Raymonde, alla se poster lui-même à la porte

d'entrée de la grille, afin de rétablir la consigne, dix personnes par

dix personnes. Il fut bousculé, balayé à l'écart. Tout le peuple

enfiévré, exalté, entrait, passait comme un torrent dans le flamboiement

des cierges, jetait des bouquets et des lettres à la sainte Vierge,

baisait la roche, que des millions de bouches enflammées avaient polie.

C'était la foi déchaînée, la grande force, que rien n'arrêtait plus.

Et Gérard, alors, écrasé contre la grille, entendit deux paysannes, que

le défilé charriait, s'exclamer sur le spectacle des malades, gisant

devant elles. L'une venait d'être frappée par la face si pâle du frère

Isidore, avec ses grands yeux, démesurément ouverts, fixés sur la statue

de la Vierge. Elle se signa, elle murmura, envahie d'une admiration

dévote:

--Oh! vois donc celui-là, comme il prie de tout son coeur, et comme il

regarde Notre-Dame de Lourdes!

L'autre paysanne répondit:

--Bien sûr qu'elle va le guérir, il est trop beau!

Dans l'acte d'amour et de foi qu'il continuait du fond de son néant, le

mort, avec la fixité infinie de son regard, touchait tous les coeurs,

faisait l'édification profonde de ce peuple, dont le défilé ne cessait

pas.

Lourdes(#24850) · 第 27 / 36 题