Pierre roula le chariot de Marie devant la Grotte, et il l'installa le
plus près possible de la grille. Il était minuit passé, une centaine de
personnes se trouvaient encore là, quelques-unes assises sur les bancs,
la plupart agenouillées, comme anéanties dans la prière. Du dehors, la
Grotte flamboyait, braisillante de cierges, pareille à une chapelle
ardente, sans qu'on pût y distinguer autre chose que cette poussière
d'étoiles, d'où émergeait, dans sa niche, la statue de la Vierge, d'une
blancheur de rêve. Les verdures tombantes prenaient un éclat d'émeraude,
le millier de béquilles qui tapissaient la voûte ressemblaient à un
inextricable lacis de bois mort, près de refleurir. Et la nuit était
rendue plus noire par un si vif éclat, les alentours se noyaient d'une
ombre épaissie, où rien n'était plus, ni les murs, ni les arbres; tandis
que, seule, montait la voix grondante et continue du Gave, sous le grand
ciel ténébreux, alourdi d'une pesanteur d'orage.
--Êtes-vous bien, Marie? demanda doucement Pierre. N'avez-vous pas
froid?
Elle avait eu un frisson. Mais ce n'était que le petit vent de
l'au-delà, qui lui semblait souffler de la Grotte.
--Non, non, je suis si bien! Mettez seulement le châle sur mes genoux...
Et merci, Pierre, ne vous inquiétez pas de moi, je n'ai plus besoin de
personne, puisque me voici avec elle...
Sa voix défaillait, elle tombait déjà à l'extase, les mains jointes, les
yeux levés vers la statue blanche, dans une transfiguration béate de
tout son pauvre visage dévasté.
Pierre, pourtant, resta quelques minutes encore. Il aurait voulu
l'envelopper dans le châle, car il voyait trembler ses petites mains
amaigries. Mais il craignit de la contrarier, il se contenta de la
border comme une enfant; pendant que, les coudes aux deux bords du
chariot, à demi soulevée, elle ne le voyait plus.
Un banc était là, et il venait de s'y asseoir, pour se recueillir
lui-même, lorsque ses regards tombèrent sur une femme, agenouillée dans
l'ombre. Vêtue de noir, elle était si discrète, si effacée, qu'il ne
l'avait pas aperçue d'abord, tellement elle se confondait avec les
ténèbres. Puis, il devina madame Maze. L'idée de la lettre qu'elle avait
reçue, dans la journée, lui revint. Et elle l'apitoya, il sentit son
abandon, à cette solitaire, qui n'avait pas de plaie physique à guérir,
qui demandait seulement à la sainte Vierge de soulager le mal de son
coeur, en convertissant son mari infidèle. La lettre devait être quelque
réponse dure, car, la face baissée, elle semblait ne plus être, d'une
humilité de pauvre créature battue. Elle ne s'oubliait volontiers là que
la nuit, si heureuse de se perdre, de pouvoir pendant des heures
pleurer, souffrir son martyre, implorer le retour des tendresses
disparues, sans que personne soupçonnât son douloureux secret. Ses
lèvres ne remuaient même pas, c'était son coeur meurtri qui priait, qui
réclamait éperdument sa part d'amour et de bonheur.
Ah! cette soif inextinguible du bonheur qui les amenait tous là, ces
blessés du corps et de l'âme, Pierre la sentait aussi qui lui séchait la
gorge, dans l'ardent besoin de se satisfaire! Il aurait voulu se jeter à
genoux, demander l'aide divine, avec la foi humble de cette femme. Mais
ses membres étaient comme liés, il ne trouvait pas les paroles
nécessaires. Et ce fut un soulagement pour lui, lorsqu'une main le
toucha doucement à l'épaule.
--Monsieur l'abbé, venez donc avec moi, si vous ne connaissez pas la
Grotte. Je vous y installerai, on y est si bien, à cette heure-ci!
Il leva la tête, reconnut le baron Suire, directeur de l'Hospitalité de
Notre-Dame de Salut. Sans doute, cet homme bienveillant et simple
l'avait pris en affection. Il accepta, le suivit dans la Grotte, qui
était absolument vide. Même, le baron referma derrière eux la grille,
dont il avait une clef.
--Voyez-vous, monsieur l'abbé, c'est l'heure où l'on est vraiment bien.
Moi, lorsque je viens passer quelques jours à Lourdes, il est rare que
je me couche avant le jour, parce que j'ai l'habitude de finir ici ma
nuit... Il n'y a plus personne, on y est tout seul, et, n'est-ce pas?
comme c'est aimable, comme on se sent chez la sainte Vierge!
Il souriait d'un air de bonhomie, il faisait les honneurs de la Grotte,
en vieil habitué, un peu affaibli par l'âge, plein d'une véritable
tendresse pour ce coin charmant. Du reste, malgré sa grande dévotion, il
n'y était point gêné, il y causait, il y donnait des explications, avec
la familiarité d'un homme qui se savait l'ami du ciel.
--Ah! vous regardez les cierges... Il y en a près de deux cents qui
brûlent à la fois, nuit et jour, et cela finit tout de même par
chauffer... L'hiver, on a chaud.
Pierre, en effet, étouffait un peu, dans l'odeur tiède de la cire.
Ébloui par la clarté vive où il entrait, il regardait la grande herse
centrale, en forme de pyramide, toute hérissée de petits cierges,
pareille à un if flamboyant, constellé d'étoiles. Dans le fond, une
herse droite, au ras du sol, maintenait les gros cierges, qui
s'alignaient, d'inégale hauteur, ainsi que des tuyaux d'orgues, certains
de la grosseur de la cuisse. Et d'autres herses encore, semblables à de
lourds candélabres, étaient posées çà et là, sur les saillies du rocher.
La voûte de la Grotte s'abaissait vers la gauche, la pierre y était
comme cuite et noircie par ces éternelles flammes, qui la chauffaient
depuis des années. Continuellement, la cire pleuvait en une
imperceptible tombée de neige; les plateaux des herses en ruisselaient,
blancs d'une poussière sans cesse épaissie; toute la roche en était
enduite et grasse au toucher; et le sol surtout s'en trouvait tellement
recouvert, que des accidents s'étaient produits, et qu'il avait fallu
étaler des sortes de paillassons, pour éviter les chutes.
--Voyez-vous ces gros-là, continuait obligeamment le baron Suire, ce
sont les plus chers, on les paye soixante francs, et ils mettent un mois
à brûler... Les tout petits, qui coûtent cinq sous, ne durent que trois
heures... Oh! nous ne les économisons pas, nous n'en manquons jamais.
Tenez! voici encore deux paniers qu'on n'a pas eu le temps de porter au
magasin.
Ensuite, il détailla le mobilier: un orgue-harmonium, recouvert d'une
housse; un corps de buffet, à larges tiroirs, où l'on serrait les
vêtements sacrés; des bancs et des chaises, réservés au petit public
privilégié qu'on admettait là, pendant les cérémonies; et enfin un très
bel autel roulant, recouvert de plaques d'argent gravé, don d'une grande
dame, que l'on ne risquait d'ailleurs que pendant les pèlerinages
riches, de crainte que l'humidité ne l'abîmât.
Pierre était gêné par ce bavardage d'homme complaisant. Son émotion
religieuse y perdait de son charme. En entrant, malgré son manque de
foi, il avait éprouvé un trouble, une sorte de vacillement d'âme, comme
si le mystère allait lui être révélé. Cela était à la fois anxieux et
délicieux. Et il voyait des choses qui le touchaient infiniment, des
bouquets en tas déposés aux pieds de la Vierge, des ex-voto enfantins,
des petits souliers fanés, un petit corselet de fer, une béquille de
poupée, pareille à un joujou. En bas de l'ogive naturelle où
l'apparition s'était produite, à l'endroit où les pèlerins frottaient
les chapelets et les médailles qu'ils voulaient consacrer, la roche se
trouvait usée et polie. Des millions de lèvres ardentes s'étaient posées
là, avec une telle force d'amour, que la pierre s'était calcinée, veinée
de noir, d'un brillant de marbre.
Mais il s'arrêta, au fond, devant un creux, dans lequel était un amas
considérable de lettres, de papiers de toutes sortes.
--Ah! j'oubliais! reprit vivement le baron Suire, voici le plus
intéressant. Ce sont les lettres que, journellement, des fidèles jettent
dans la Grotte, à travers la grille. Nous les ramassons, nous les
mettons là; et, l'hiver, c'est moi qui m'amuse à les trier... Vous
comprenez, on ne peut les brûler sans les ouvrir, car elles contiennent
souvent de l'argent, des pièces de dix sous, des pièces de vingt sous,
et surtout des timbres-poste.
Il remuait les lettres, en prenait quelques-unes au hasard, montrait les
suscriptions, les décachetait pour les lire. Presque toutes étaient de
pauvres lettres d'illettrés, dont les adresses: À Notre-Dame de Lourdes,
étalaient de grosses écritures irrégulières. Beaucoup contenaient des
demandes ou des remerciements, en phrases incorrectes, d'une terrible
orthographe; et rien n'était plus touchant parfois que la nature de ces
demandes, un petit frère à sauver, un procès à gagner, un amant à
conserver, un mariage à conclure. D'autres lettres se fâchaient,
querellaient la sainte Vierge, qui n'avait pas eu la politesse de
répondre à une première lettre, en comblant les voeux du signataire.
Puis, il y en avait d'autres encore, d'écriture plus fine, de phrases
soignées, des confessions, des prières brûlantes, des âmes de femme
écrivant à la Reine du Ciel ce qu'elles n'osaient dire à un prêtre,
dans l'ombre du confessionnal. Enfin, une enveloppe, la dernière
ouverte, contenait simplement une photographie: une fillette envoyait
son portrait à Notre-Dame de Lourdes, avec cette dédicace: «À ma bonne
Mère». C'était, en somme, chaque jour, le courrier d'une Reine très
puissante, qui recevait des suppliques et des confidences, et qui devait
répondre en grâces, en bienfaits de toutes sortes. Les pièces de dix
sous, les pièces de vingt sous étaient, naïvement, un simple témoignage
d'amour, pour la fléchir; et, quant aux timbres-poste, ils ne devaient
être qu'une commodité, facilitant l'envoi d'argent; à moins qu'ils ne
fussent une pure innocence, comme dans la lettre d'une paysanne, qui
avait ajouté un post-scriptum, pour dire qu'elle ajoutait un timbre et
qu'elle attendait la réponse.
--Je vous assure, conclut le baron, il y en a de très gentilles, de
moins bêtes qu'on ne croirait... Pendant trois ans, j'ai trouvé les
lettres très intéressantes d'une dame qui ne faisait rien, sans le
raconter à la sainte Vierge. C'était une dame mariée, et elle éprouvait
la plus dangereuse passion pour un ami de son mari... Eh bien! monsieur
l'abbé, elle a triomphé, la sainte Vierge lui a répondu, en lui envoyant
l'armure de sa chasteté, la force toute divine de résister à son coeur...
Il s'interrompit, pour dire:
--Mais venez donc vous asseoir ici, monsieur l'abbé. Vous verrez comme
on est bien!
Pierre alla se mettre près de lui, sur le banc, à gauche, à l'endroit où
le rocher s'abaissait. Il y avait là, en effet, un coin de délicieux
repos. Et ni l'un ni l'autre ne parlait plus, un profond silence
régnait, lorsqu'il entendit, derrière son dos, un murmure indistinct,
une légère voix de cristal, qui semblait venir de l'invisible. Il eut un
mouvement, que le baron Suire comprit.
--C'est la source que vous entendez. Elle est dans le sol, derrière ce
grillage... Voulez-vous la voir?
Et, sans attendre que Pierre acceptât, il s'était déjà baissé, pour
ouvrir un des panneaux qui la protégeait, en faisant observer que, si on
la fermait ainsi, c'était de crainte que les libres penseurs ne vinssent
jeter du poison dedans. Cette imagination extraordinaire stupéfia un
instant le prêtre; mais il finit par la mettre au compte du baron, qui
avait en vérité beaucoup d'enfance.
Cependant, celui-ci se battait en vain avec le cadenas à lettres, qui ne
voulait pas céder.
--C'est singulier, murmurait-il, le mot est _Rome_, et je suis bien
certain qu'on ne l'a pas changé... L'humidité pourrit tout. Nous sommes
obligés de remplacer, au bout de deux ans, les béquilles, là-haut, qui
tombent en poussière... Apportez-moi donc un cierge.
Lorsque Pierre l'eut éclairé, avec un cierge, qu'il avait pris à une des
herses, il réussit enfin à ouvrir le cadenas de cuivre, mangé de
vert-de-gris. Et le panneau grillagé tourna, et la source apparut.
C'était, dans une faille de la roche, sur un fond de graviers boueux,
une eau lente, qui sortait limpide, sans bouillonnement; mais elle
paraissait venir sur une assez large étendue. Le baron expliquait que,
pour la conduire aux fontaines, on l'avait canalisée dans des tuyaux
recouverts de ciment. Même il avouait que, derrière les piscines, on
avait dû creuser un réservoir, afin d'amasser l'eau pendant la nuit, car
le faible débit de la source n'aurait pas suffi aux besoins journaliers.
--Voulez-vous la goûter? offrit-il brusquement. Elle est encore
meilleure, ici, à sa sortie de terre.
Pierre ne répondait pas, regardait cette eau tranquille, cette eau
innocente, qui se moirait de reflets d'or, sous la lumière vacillante du
cierge. Des gouttes de cire tombaient, l'animaient d'un frémissement. Et
il songeait à tout ce qu'elle apportait de mystère, du flanc lointain
des montagnes.
--Buvez-en donc un verre!
Le baron avait rempli, en le plongeant, un verre qui se trouvait
toujours là; et le prêtre dut le vider. C'était de la bonne eau pure, de
cette eau transparente et fraîche qui ruisselle de tous les hauts
plateaux des Pyrénées.
Le cadenas remis, tous deux reprirent leur place sur le banc de chêne.
Derrière lui, par moments, Pierre continuait à entendre la source, avec
son petit gazouillement d'oiseau caché. Et, maintenant, le baron lui
parlait de la Grotte, par toutes les saisons, par tous les temps, dans
un bavardage attendri, plein de détails puérils.
L'été, ce n'était que la saison brutale, les foules foraines des grands
pèlerinages, la ferveur bruyante des milliers de pèlerins accourus,
priant et criant à la fois. Mais, dès l'automne, tombaient les pluies,
les pluies diluviennes qui battaient le seuil de la Grotte, pendant de
longs jours; et, alors, venaient les pèlerinages lointains, des Indiens,
des Malais, jusqu'à des Chinois, de petites troupes silencieuses et
extatiques qui s'agenouillaient dans la boue, sur un signe des
Missionnaires. En France, de toutes les anciennes provinces, la Bretagne
envoyait les pèlerins les plus dévots, des paroisses entières où les
hommes étaient aussi nombreux que les femmes, et dont la bonne tenue
pieuse, la foi simple et décente étaient faites pour édifier le monde.
Puis, c'était l'hiver, décembre avec ses froids terribles, ses épaisses
tombées de neige barrant les montagnes. Des familles prenaient alors
leurs quartiers au fond des hôtels déserts, des fidèles se rendaient
quand même chaque matin à la Grotte, tous les amants du silence,
désireux de parler à la Vierge, dans la tendre intimité de la solitude.
Il en était ainsi quelques-uns que personne ne connaissait, qui se
montraient dès qu'ils étaient les seuls à se prosterner et à aimer,
comme des amants jaloux, puis qui repartaient, effarouchés, à la
première menace de foule. Et quelle douceur, par un mauvais temps
d'hiver! Par la pluie, par le vent, par la neige, la Grotte gardait son
flamboiement. Même, durant les nuits d'enragée tempête, lorsque pas une
âme n'était là, elle incendiait les ténèbres vides, elle brûlait comme
un brasier d'amour que rien ne pouvait éteindre. Le baron racontait que,
pendant les grandes neiges de l'hiver précédent, il y était venu passer
des après-midi entières, à cette place, sur ce banc où il était assis.
Il y régnait une chaleur douce, bien qu'elle fût tournée au nord et que
jamais le soleil n'y pénétrât. Sans doute la roche continuellement
chauffée par les cierges expliquait cette bonne tiédeur; mais ne
pouvait-on croire, en outre, à un bienfait charmant de la Vierge, qui
faisait régner là un avril éternel? Aussi les petits oiseaux ne s'y
trompaient pas, tous les pinsons du voisinage, quand la neige glaçait
leurs pattes, s'y réfugiaient, voletaient dans le lierre, autour de la
statue sainte. Et c'était, enfin, le réveil du printemps, le Gave
roulant avec un fracas de tonnerre les neiges fondues, les arbres
reverdissant sous la poussée de la sève, tandis que les foules de retour
envahissaient bruyamment la Grotte étincelante, dont elles chassaient
les petits oiseaux du ciel.
--Oui, oui, répétait le baron Suire, d'une voix ralentie, j'ai passé
ici, tout seul, des journées d'hiver adorables... Je ne voyais qu'une
femme, qui s'agenouillait là, contre la grille, pour ne pas mettre ses
genoux dans la neige. Elle était très jeune, vingt-cinq ans peut-être,
et très jolie, une brune avec des yeux bleus magnifiques. Elle ne disait
rien, elle ne paraissait même pas prier, elle restait ainsi pendant des
heures, d'un air infiniment triste... Je ne sais qui elle était, jamais
je ne l'ai revue.
Il cessa de parler; et, deux minutes plus tard, comme Pierre le
regardait, étonné de son silence, il s'aperçut qu'il s'était endormi.
Les mains jointes sur le ventre, le menton contre la poitrine, il
dormait avec un vague sourire, d'un bon sommeil d'enfant. Sans doute,
quand il disait qu'il passait la nuit là, il voulait dire qu'il venait y
faire un premier somme de vieil homme heureux, visité par les anges.
Et Pierre, alors, goûta la charmante solitude. C'était bien vrai, cette
douceur qui pénétrait l'âme, dans ce coin de roche. Elle était faite de
l'odeur un peu étouffante de la cire, de l'éblouissement d'extase où
l'on tombait, au milieu de la splendeur des cierges. Il ne distinguait
plus nettement ni les béquilles de la voûte, ni les ex-voto pendus aux
parois, ni l'autel d'argent gravé, ni l'orgue-harmonium dans sa housse.
Une ivresse lente le prenait, un anéantissement croissant de tout son
être. Et il avait surtout la sensation divine d'être loin du monde
vivant, au fond de l'incroyable et du surhumain, comme si la simple
grille de fer fût devenue la barrière même de l'infini.
Un petit bruit, à la gauche de Pierre, l'inquiéta. C'était la source qui
coulait, coulait toujours, avec son gazouillement d'oiseau. Ah! qu'il
aurait voulu tomber à genoux, et croire au miracle, et avoir la
certitude têtue que cette eau divine n'avait jailli de la roche que pour
la guérison de l'humanité souffrante! N'était-il pas venu pour se
prosterner, pour implorer la Vierge de lui rendre la foi des petits
enfants? Pourquoi donc ne priait-il pas, ne la suppliait-il pas de lui
faire le souverain cadeau de la grâce? Il étouffait davantage, les
cierges l'éblouissaient jusqu'au vertige. Et cette pensée le saisit que,
depuis deux jours, dans la grande liberté dont les prêtres jouissaient à
Lourdes, il avait négligé de dire sa messe. Il était en état de péché,
peut-être était-ce ce poids qui lui écrasait le coeur. Cela devint, en
lui, une telle souffrance, qu'il dut se lever et s'en aller. Il se
contenta de repousser doucement la grille, laissant le baron Suire
endormi sur le banc.
Dans son chariot, Marie n'avait pas bougé, soulevée à demi sur les
coudes, la face extasiée, levée vers la Vierge.
--Marie, êtes-vous bien? n'avez-vous pas froid?
Elle ne répondit point. Il lui tâta les mains, les trouva tièdes et
douces, agitées pourtant d'un petit tremblement.
--Ce n'est pas le froid qui vous fait trembler, n'est-ce pas, Marie?
Et elle dit alors, d'une voix légère comme un souffle:
--Non, non! laissez-moi, je suis si heureuse! Je vais la voir, je le
sens... Ah! quelles délices!
Alors, il remonta un peu le châle, et il s'éloigna, en pleine nuit,
saisi d'un trouble inexprimable. Au sortir des clartés vives de la
Grotte, c'était une nuit d'encre, un néant de ténèbres, dans lequel il
roulait au hasard. Puis, ses yeux s'habituèrent, il se retrouva près du
Gave, il en suivit le bord, une allée ombragée de grands arbres, où
l'obscurité fraîche recommençait. Cela le soulageait maintenant, cette
ombre, cette fraîcheur si calmantes. Et il n'éprouvait plus qu'une
surprise, celle de ne s'être pas agenouillé, de n'avoir pas prié, comme
Marie priait elle-même, avec tout l'abandon de son âme. Quel était donc
l'obstacle en lui? D'où venait l'irrésistible révolte qui l'empêchait de
se laisser glisser à la foi, même lorsque son être surmené, obsédé,
souhaitait l'abandon? Il entendait bien que sa raison seule protestait;
et il se trouvait dans une heure où il aurait voulu la tuer, cette
raison vorace qui mangeait sa vie, qui l'empêchait d'être heureux, du
bonheur des ignorants et des simples. Peut-être, s'il avait vu un
miracle, aurait-il eu la volonté de croire. Par exemple, si Marie
s'était levée tout d'un coup et avait marché devant lui, ne se serait-il
pas prosterné, vaincu enfin? Cette image qu'il se faisait de Marie
sauvée, de Marie guérie, l'émotionna à un tel point, qu'il s'arrêta,
les bras tremblants et levés vers le ciel criblé d'étoiles. Ah! grand
Dieu! quelle belle nuit profonde et mystérieuse, embaumée et légère, et
quelle joie pleuvait, dans cet espoir de l'éternelle santé revenue, de
l'éternel amour, renaissant à l'infini, comme le printemps! Puis, il
marcha encore, suivit l'allée jusqu'au bout. Mais ses doutes
recommençaient: quand on exige un miracle pour croire, c'est qu'on est
incapable de croire. Dieu n'a pas à faire la preuve de son existence. Il
était aussi repris de malaise, à la pensée que, tant qu'il n'aurait pas
fait son devoir de prêtre, en disant sa messe, Dieu ne l'écouterait
point. Pourquoi n'allait-il pas tout de suite à l'église du Rosaire,
dont les autels, de minuit à midi, restaient à la disposition des
prêtres de passage? Et il redescendit par une autre allée, se retrouva
sous les arbres, dans le coin de feuillages, d'où il avait vu, avec
Marie, passer la procession aux flambeaux. Plus une clarté, une mer
d'ombre, sans bornes.
Là, Pierre eut une nouvelle défaillance; et il entra machinalement à
l'Abri des pèlerins, comme s'il avait voulu gagner du temps. La porte
restait grande ouverte, sans aérer suffisamment la vaste salle, pleine
de monde. Dès les premiers pas, il fut frappé au visage par la lourde
chaleur des corps entassés, par l'odeur épaisse et gâtée des haleines et
des transpirations. Les lanternes fumeuses éclairaient si mal, qu'il dut
prendre garde de ne pas marcher sur des membres épars; car
l'encombrement était extraordinaire, beaucoup de gens qui n'avaient pu
trouver de place sur les bancs, s'étaient allongés sur les dalles
humides, souillées de crachats et de détritus, depuis le matin. Et il y
avait là une promiscuité sans nom, des hommes, des femmes, des prêtres,
couchés pêle-mêle, roulés au hasard, culbutés dans le coup de fatigue
qui les terrassait, la bouche ouverte, anéantis. Un grand nombre
ronflaient assis, le dos à la muraille, la tête ballante sur la
poitrine. D'autres étaient tombés, les jambes se mêlaient, une jeune
fille gisait en travers d'un vieux curé de campagne, dont le calme
sommeil d'enfant riait aux anges. C'était l'étable, les pauvres de la
route entrés et fêtant le logis de hasard, tous ceux qui n'avaient pas
de chez eux, par ce beau soir de fête, et qui étaient venus s'échouer
là, fraternellement endormis aux bras les uns des autres. Quelques-uns
pourtant ne trouvaient pas de repos, dans l'excitation de leur fièvre,
se retournaient, se relevaient pour achever les provisions de leur
panier. On en apercevait d'immobiles, les yeux grands ouverts, fixés sur
l'ombre. Parmi les ronflements, des cris de rêve, des plaintes de
souffrance éclataient. Et une grande pitié, une sourde pitié d'angoisse
montait de ce troupeau de misérables, écroulés en tas, dans le dégoût de
leurs guenilles, tandis que, sans doute, leurs petites âmes blanches
voyageaient ailleurs, au pays bleu de leur rêve mystique.
Pierre se retirait, le coeur soulevé, lorsqu'un gémissement faible et
continu l'arrêta. Il avait reconnu, à la même place, dans la même
position, madame Vincent, qui berçait la petite Rose sur ses genoux.
--Ah! monsieur l'abbé, murmura-t-elle, vous entendez, elle s'est
réveillée voici bientôt une heure, et depuis ce moment elle crie... Je
vous jure bien pourtant que je n'ai pas remué un doigt, tant ça me
rendait heureuse de la regarder dormir.
Le prêtre s'était penché, examinant la petite, qui n'avait pas même la
force de rouvrir les paupières. Sa plainte sortait de sa bouche comme
son souffle même; et elle était si blanche, qu'il frémit, car il sentit
venir la mort.
--Mon Dieu! qu'est-ce que je vais faire? continua la mère martyrisée, à
bout de force. Ça ne peut pas continuer comme ça, je ne peux plus
l'entendre crier... Si vous saviez tout ce que je lui dis: «Mon bijou,
mon trésor, mon ange, je t'en supplie, ne crie plus, sois mignonne, la
sainte Vierge va te guérir!» Et elle crie toujours...
Elle sanglotait, ses grosses larmes tombaient sur le visage de l'enfant,
dont le râle ne cessait pas.
--S'il faisait jour, je serais déjà partie de cette salle, d'autant plus
qu'elle incommode le monde. Il y a là une vieille dame qui s'est déjà
fâchée... Mais j'ai peur qu'il ne fasse froid; et puis, où aller, dans
la nuit?... Ah! sainte Vierge, sainte Vierge, prenez pitié de nous!
Pierre, gagné par les larmes, mit un baiser sur les petits cheveux
blonds de Rose; et il se sauva, pour ne pas éclater en sanglots avec
cette mère douloureuse, et il se rendit droit au Rosaire, comme décidé à
vaincre la mort.
Il avait déjà vu le Rosaire au plein jour, et elle lui avait déplu,
cette église que l'architecte, gêné par l'emplacement, acculé au roc,
avait dû faire ronde et trop basse, avec sa grande coupole soutenue par
des piliers carrés. Le pis était que, malgré son style byzantin
archaïque, elle manquait de sentiment religieux, sans mystère ni
recueillement aucun, pareille à une halle au blé toute neuve, que la
coupole et les larges portes vitrées éclairaient d'un jour cru. Elle
n'était point finie d'ailleurs, l'ornementation manquait, les pans de
mur nu où s'adossaient les autels n'avaient d'autre décoration que des
roses en papier de couleur et de maigres ex-voto; et cela achevait de
lui donner un air de vaste salle de passage, au sol dallé, qui, par les
temps de pluie, se trempait, comme le carreau d'une salle de chemin de
fer. Le maître autel provisoire était en bois peint. Des rangées de
bancs, innombrables, emplissaient la rotonde centrale, des bancs de
refuge public, où l'on pouvait venir s'asseoir à toute heure, car nuit
et jour le Rosaire restait grand ouvert à la foule des pèlerins. De même
que l'Abri, c'était l'étable, où Dieu recevait ses pauvres.
Et Pierre, en entrant, retrouva cette sensation de halle commune que la
rue traverse. Mais le jour trop vif n'inondait plus les murs blafards,
les cierges qui brûlaient sur tous les autels étoilaient seulement les
ombres vagues, endormies sous les voûtes. Il y avait eu, à minuit, une
grand'messe solennelle, célébrée avec une pompe extraordinaire, dans
l'éclat des lumières, des chants, des vêtements d'or, des encensoirs
balancés et fumants; et, de ce flamboiement glorieux, il n'était resté,
à chacun des quinze autels du pourtour, que les cierges réglementaires,
nécessaires à la célébration des messes. Dès minuit, les messes
commençaient, ne cessaient plus jusqu'à midi. Rien qu'au Rosaire, il
s'en disait près de quatre cents, pendant ces douze heures. Pour Lourdes
entier, où l'on comptait une cinquantaine d'autels, le nombre des messes
dites montait à plus de deux mille par jour. Et l'affluence des prêtres
était si grande, que beaucoup remplissaient difficilement leur devoir,
devaient faire queue durant des heures, avant de trouver un autel libre.
Cette nuit-là, ce qui étonna Pierre, ce fut de voir, dans les
demi-ténèbres, les autels assiégés, des files de prêtres qui attendaient
patiemment leur tour, en bas des marches, pendant que l'officiant
dépêchait les phrases latines, avec de grands signes de croix; et la
fatigue était si écrasante, que la plupart s'asseyaient par terre, que
certains s'endormaient sur les marches, en tas et vaincus, comptant que
le bedeau les réveillerait.
Un instant, il se promena, indécis. Allait-il attendre comme les autres?
Mais le spectacle le retenait. À tous les autels, à toutes les messes,
un flot de pèlerins se pressaient, communiaient en hâte, avec une sorte
de ferveur vorace. Les ciboires se remplissaient, se vidaient sans
cesse, les mains des prêtres se fatiguaient à distribuer le pain de vie;
et il s'étonnait de nouveau, jamais il n'avait vu un coin de terre
arrosé à ce point du sang divin, et d'où la foi s'exhalât en un tel
envolement des âmes. C'était comme un retour aux temps héroïques de
l'Église, lorsque les peuples s'agenouillaient sous le même vent de
crédulité, dans l'épouvante de leur ignorance, qui s'en remettait, pour
leur bonheur, aux mains du Dieu tout-puissant. Il pouvait se croire
transporté à huit ou neuf siècles en arrière, aux époques de grande
dévotion publique, quand on pensait la fin du monde prochaine. La foule
des simples, toute la cohue qui avait assistée à la grand'messe, était
restée sur les bancs, à l'aise chez Dieu comme chez elle. Beaucoup
n'avaient pas d'asile. L'église n'était-elle pas leur maison, le refuge
où jour et nuit la consolation les attendait? Ceux qui ne savaient où
coucher, qui n'avaient même pas trouvé une place à l'Abri, entraient au
Rosaire, finissaient par se caser sur un banc, ou bien s'allongeaient
sur les dalles. Et d'autres, que leur lit attendait, s'oubliaient pour
la joie de passer une nuit entière dans ce logis céleste, si pleine de
beaux rêves. Jusqu'au jour, l'amas, la promiscuité étaient
extraordinaires: toutes les rangées de bancs garnies, des dormeurs épars
dans tous les coins, derrière tous les piliers; des hommes, des femmes,
des enfants, adossés les uns aux autres, la tête tombée sur l'épaule du
voisin, mêlant leurs haleines, avec une tranquille inconscience; la
débâcle d'une sainte assistance que le sommeil a foudroyée, une église
transformée en une hospitalité de hasard, la porte grande ouverte à la
belle nuit d'août, laissant pénétrer tous les passants des ténèbres, les
bons et les mauvais, les las et les perdus. Et, de partout, à chacun des
quinze autels, les sonnettes de l'élévation tintaient sans relâche; et,
du pêle-mêle des dormeurs, à chaque instant, se levaient des bandes de
fidèles qui allaient communier, puis qui revenaient se perdre parmi le
troupeau sans nom et sans gardien, roulé dans la demi-obscurité comme
dans la décence d'un voile.
Pierre continuait à errer, d'un air d'indécision inquiète, au travers
de ces groupes vagues, lorsqu'un vieux prêtre, assis sur la marche d'un
autel, l'appela d'un signe. Depuis deux heures, il attendait là, et à
l'instant où son tour venait enfin, il se sentait pris d'une faiblesse
telle, que, par crainte de ne pouvoir achever sa messe, il préférait
céder sa place. Sans doute la vue de Pierre perdu, torturé dans l'ombre,
l'avait touché. Il lui indiqua la sacristie, attendit encore jusqu'à ce
qu'il revînt avec la chasuble et le calice, puis s'endormit profondément
sur un des bancs voisins. Pierre alors dit sa messe, comme il la disait
à Paris, en honnête homme qui remplit son devoir professionnel. Il
gardait l'apparence extérieure d'une foi sincère. Mais rien ne le
toucha, ne lui fondit le coeur, de ce qu'il croyait pouvoir attendre des
deux jours de fièvre qu'il venait de passer, du milieu extraordinaire et
bouleversant où il vivait depuis la veille. Il espérait, au moment de la
communion, lorsque le divin mystère s'accomplit, qu'une grande commotion
allait le terrasser, qu'il serait baigné de la grâce, devant le ciel
ouvert, face à face avec Dieu; et rien ne se produisit, son coeur glacé
ne battit même pas, il prononça jusqu'au bout les paroles habituelles,
fit les gestes réglementaires, avec la correction machinale du métier.
Malgré son effort de ferveur, une seule idée revenait, obstinée, celle
que la sacristie était bien trop petite, pour un nombre si énorme de
messes. Comment les sacristains pouvaient-ils arriver à fournir les
vêtements sacrés et les linges? Cela le confondait, occupait son esprit
avec une persistance imbécile.
Puis, étonné, Pierre se retrouva dehors. De nouveau, il marcha dans la
nuit, une nuit qui lui parut plus noire, plus muette, d'un vide immense.
La ville était morte, pas une lumière ne luisait. Il ne restait que le
grondement du Gave, que ses oreilles accoutumées cessaient d'entendre.
Et, tout d'un coup, la Grotte flamba devant lui, incendia les ténèbres
de son perpétuel brasier, brûlant tel qu'un amour inextinguible. Il y
était revenu inconsciemment, ramené sans doute par la pensée de Marie.
Trois heures allaient sonner, les bancs se vidaient, il n'y avait plus
là qu'une vingtaine de personnes, des formes noires et perdues, des
agenouillements vagues, des extases ensommeillées, tombées à un
engourdissement divin. On aurait dit que la nuit, en s'avançant, eût
épaissi les ombres, reculé la Grotte dans un lointain de rêve. Tout
sombrait au fond d'une lassitude délicieuse, il ne venait plus que du
sommeil de l'immense campagne obscure; tandis que la voix des eaux
invisibles était comme le souffle même de ce pur sommeil, où souriait la
sainte Vierge toute blanche, auréolée de cierges. Et, parmi les quelques
femmes évanouies, madame Maze était toujours à genoux, les mains
jointes, la tête basse, si effacée, qu'elle paraissait fondue dans son
ardente supplication.
Mais, tout de suite, Pierre s'était approché de Marie. Il grelottait, il
s'imaginait qu'elle devait être glacée, à l'approche du matin.
--Je vous en conjure, Marie, couvrez-vous! Voulez-vous donc souffrir
davantage?
Et il remonta le châle qui avait glissé, il s'efforça de le lui nouer au
menton.
--Vous avez froid, Marie. Vos mains sont glacées.
Elle ne répondait pas, elle avait la même attitude que deux heures plus
tôt, lorsqu'il s'en était allé. Les coudes appuyés aux bords du chariot,
elle se soulevait à demi, dans le même élan vers la sainte Vierge, la
face transfigurée, rayonnante d'une joie céleste. Ses lèvres remuaient,
sans qu'il en sortît aucun son. Peut-être continuait-elle un entretien
mystérieux, au pays de l'enchantement, dans le songe tout éveillé
qu'elle faisait, depuis qu'elle se trouvait là. Et il lui parla encore,
et elle ne lui répondit toujours pas. Puis, d'elle-même, elle murmura
enfin, d'une voix lointaine:
--Oh! Pierre, que je suis heureuse!... Je l'ai vue, je l'ai priée pour
vous, et elle m'a souri, elle m'a fait un petit signe de la tête, pour
me dire qu'elle m'entendait et qu'elle m'exauçait... Et elle ne m'a pas
parlé, Pierre, mais j'ai compris ce qu'elle me disait. C'est
aujourd'hui, à quatre heures du soir, que je serai guérie, lorsque le
Saint-Sacrement passera.
Il l'écoutait, bouleversé. Avait-elle dormi, les yeux ouverts?
N'était-ce pas en rêve qu'elle avait vu la sainte Vierge de marbre
incliner la tête et sourire? Il fut pris d'un grand frisson, à cette
pensée que cette pure enfant avait prié pour lui. Et il marcha jusqu'à
la grille, il tomba sur les deux genoux, en bégayant: «Ô Marie! ô
Marie!» sans savoir si ce cri de son coeur s'adressait à la Vierge ou à
l'amie adorée de son enfance. Puis, il resta là, anéanti, attendant la
grâce.
Des minutes interminables s'écoulèrent. Cette fois, c'était l'effort
surhumain, l'attente du miracle qu'il était venu chercher pour lui-même,
la brusque révélation, le coup de foudre emportant son doute, le rendant
à la foi des simples, rajeuni et triomphant. Il s'abandonnait, il aurait
voulu qu'une force souveraine ravageât son être et le transformât. Mais,
comme tout à l'heure, pendant sa messe, il n'entendait en lui qu'un
silence sans bornes, il ne sentait qu'un vide sans fond. Rien
n'intervenait, son coeur désespéré semblait cesser de battre. Et il avait
beau s'efforcer de prier, de fixer éperdument sa pensée sur cette Vierge
puissante, si douce aux pauvres hommes: malgré tout, sa pensée
s'échappait, était reconquise par le monde extérieur, s'occupait de
détails puérils. De l'autre côté de la grille, dans la Grotte, il venait
de revoir le baron Suire endormi, continuant son heureux somme, les
mains jointes sur le ventre. D'autres choses encore l'intéressaient, les
bouquets aux pieds de la Vierge, les lettres jetées là, comme à la poste
du ciel, la délicate dentelle de cire qui demeurait debout autour de la
flamme des gros cierges et qui l'entourait, pareille à une riche
orfèvrerie d'argent découpé. Ensuite, sans lien apparent, il rêva à son
enfance, la figure de son frère Guillaume s'évoqua, très distincte.
Depuis la mort de leur mère, il ne l'avait pas revu. Il savait seulement
qu'il vivait très à l'écart, s'occupant de science au fond de la petite
maison où il s'était comme cloîtré, avec une maîtresse et deux grands
chiens; et il n'aurait plus eu de ses nouvelles, s'il n'avait lu
dernièrement son nom dans un journal, à propos d'un attentat
révolutionnaire. On le disait pris passionnément par des études sur les
matières explosibles, fréquentant les chefs des partis les plus avancés.
Pourquoi donc lui apparaissait-il ainsi, dans ce lieu d'extase, au
milieu de la lumière mystique des cierges, et tel qu'il l'avait connu
autrefois, si bon, si tendre frère, avec une révolte de charité pour
toutes les souffrances? Il en fut hanté un instant, plein du regret
douloureux de cette bonne fraternité perdue. Puis, sans transition
encore, il eut un retour sur lui-même, il comprit qu'il s'entêterait là
pendant des heures, sans que la foi revînt. Pourtant, il sentait une
sorte de tremblement monter en lui, un dernier espoir, l'idée que, si la
sainte Vierge faisait le grand miracle de guérir Marie, il croirait sans
doute. C'était comme un dernier délai qu'il se donnait, un rendez-vous
avec la foi, le jour même, à quatre heures du soir, lorsque passerait le
Saint-Sacrement, ainsi qu'elle l'avait dit. Tout de suite, son angoisse
cessa, il resta agenouillé, brisé de fatigue, envahi d'une somnolence
invincible.
Les heures passaient, la Grotte projetait toujours dans la nuit son
resplendissement de chapelle ardente, dont le reflet allait, jusque sur
les coteaux voisins, blanchir les façades des couvents. Mais Pierre la
vit pâlir peu à peu, et il s'étonna, s'éveilla, avec un petit frisson
glacé: c'était le jour qui naissait, dans un ciel trouble, brouillé de
grands nuages livides. Il comprit qu'un de ces orages, si brusques dans
les pays de montagnes, montait rapidement du midi. Déjà, la foudre
lointaine grondait, tandis que des souffles de vent balayaient les
routes. Peut-être lui aussi avait-il dormi, car il ne retrouva plus le
baron Suire, qu'il ne se souvenait pas d'avoir vu s'éloigner. Il restait
à peine dix personnes devant la Grotte, parmi lesquelles il reconnut
encore madame Maze, la face entre les mains. Mais, quand elle remarqua
qu'il faisait grand jour et qu'on la voyait, elle se leva, disparut par
l'étroit sentier qui conduisait au couvent des Soeurs bleues.
Inquiet, Pierre vint dire à Marie qu'il ne fallait pas rester là
davantage, si elle ne voulait pas courir le risque d'être trempée.
--Je vais vous reconduire à l'Hôpital.
Elle refusa, elle supplia.
--Non, non! j'attends la messe, j'ai promis de communier ici... Ne vous
inquiétez pas de moi, rentrez vite à l'hôtel vous coucher, je vous en
conjure. Vous savez bien que des voitures fermées viennent chercher les
malades, quand il pleut.
Dès lors, elle s'obstina, pendant que lui-même répétait qu'il ne voulait
pas se coucher. Une messe, en effet, était dite de très grand matin, à
la Grotte, où c'était une joie divine, pour les pèlerins, que de pouvoir
ainsi communier, après une longue nuit d'extase, dans la gloire du
soleil levant. Et, comme de larges gouttes commençaient à tomber, un
prêtre parut en chasuble, accompagné de deux clercs, dont l'un tenait
au-dessus de l'officiant, afin de protéger le calice, un parapluie de
soie blanche, brodée d'or, grand ouvert.
Pierre, qui avait poussé le chariot contre la grille, pour abriter Marie
sous l'auvent de la roche, où s'étaient également réfugiés les quelques
assistants, venait de regarder la jeune fille recevoir l'hostie avec une
ferveur brûlante, lorsque son attention fut attirée par un spectacle
pitoyable, dont son coeur resta bouleversé.
Sous la pluie diluvienne, drue et lourde, il venait d'apercevoir madame
Vincent, les deux bras tendus, offrant à la sainte Vierge sa petite
Rose, dont elle portait toujours le cher et douloureux fardeau. N'ayant
pu rester à l'Abri, où des réclamations s'élevaient contre le continuel
gémissement de la fillette, elle l'avait emportée dans la nuit noire,
elle avait battu les ténèbres pendant plus de deux heures, éperdue,
folle, avec cette triste chair de sa chair qu'elle serrait sur sa
poitrine, sans pouvoir la soulager. Elle ignorait quelle route elle
avait suivie, sous quels arbres elle s'était égarée, toute à sa révolte
contre l'injuste souffrance qui frappait si durement un petit être si
faible, si pur, incapable encore d'avoir péché. N'était-ce pas une
abomination, ces tenailles de la maladie torturant sans relâche, depuis
des semaines, ce pauvre être, dont elle ne savait comment apaiser le
cri? Elle la promenait, la berçait au travers des chemins, d'une course
furieuse, dans l'espoir entêté qu'elle finirait par l'endormir, qu'elle
ferait taire ce cri qui lui arrachait le coeur. Et, brusquement,
exténuée, agonisant de l'agonie de sa fille, elle venait de déboucher
devant la Grotte, aux pieds de la Vierge du miracle, qui pardonnait et
guérissait.
--Ô Vierge, Mère admirable, guérissez-la!... Ô Vierge, Mère de la divine
grâce, guérissez-la!
Elle était tombée à genoux, elle tendait toujours sa fille expirante sur
ses deux bras frémissants, dans une exaltation de désir et d'espérance,
qui la soulevait toute. Et la pluie, qu'elle ne sentait pas sur ses
talons, battait derrière elle, d'un roulement de torrent débordé; tandis
que de violents coups de tonnerre ébranlaient les montagnes. Un moment,
elle crut qu'elle était exaucée, Rose venait d'avoir une légère
secousse, comme visitée par l'archange, les yeux ouverts, la bouche
ouverte, toute blanche; et elle avait eu un dernier petit souffle, elle
ne criait plus.
--Ô Vierge, Mère du Sauveur, guérissez-la!... Ô Vierge, Mère
toute-puissante, guérissez-la!
Mais elle sentit son enfant plus légère encore sur ses bras tendus. Et,
maintenant, elle s'effrayait de ne plus l'entendre se plaindre, de la
voir si blanche, avec ses yeux ouverts, sa bouche ouverte, sans un
souffle. Pourquoi ne souriait-elle pas, si elle était guérie? Tout d'un
coup, il y eut un grand cri déchirant, le cri de la mère, dominant la
foudre, dans l'orage qui redoublait. Sa fille était morte. Et elle se
leva toute droite, elle tourna le dos à cette Vierge sourde, qui
laissait mourir les enfants; et elle repartit comme une folle, sous
l'averse battante, allant devant elle sans savoir où, emportant et
berçant toujours le pauvre petit corps, qu'elle gardait sur les bras
depuis tant de jours et tant de nuits. Le tonnerre tomba, dut fendre un
des arbres voisins, d'un coup de cognée géant, dans un grand craquement
de branches tordues et brisées.
Pierre s'était élancé à la suite de madame Vincent, pour la guider et la
secourir. Mais il ne put la suivre, il la perdit tout de suite derrière
le rideau trouble de la pluie; et, quand il revint, la messe s'achevait,
l'eau tombait moins violemment, l'officiant finit par s'en aller sous le
parapluie de soie blanche, brodé d'or; pendant qu'une sorte d'omnibus
attendait les quelques malades, pour les reconduire à l'Hôpital.
Marie serra les deux mains de Pierre.
--Oh! que je suis heureuse!... Ne venez pas me chercher avant trois
heures, cette après-midi.
Resté seul, sous la pluie qui continuait plus fine et entêtée, Pierre
entra dans la Grotte, alla s'asseoir sur le banc, près de la source. Il
ne voulait pas se coucher, le sommeil l'inquiétait, malgré sa lassitude,
dans la surexcitation nerveuse où il était depuis la veille. La mort de
la petite Rose venait encore de l'enfiévrer davantage, il ne pouvait
chasser l'idée de cette mère crucifiée, errant par les chemins boueux,
avec le corps de son enfant. Quelles étaient donc les raisons qui
décidaient la Vierge? Cela le stupéfiait qu'elle pût choisir, il aurait
voulu savoir comment son coeur de Mère divine pouvait se résoudre à ne
guérir que dix malades sur cent, ce dix pour cent de miracles dont le
docteur Bonamy avait établi la statistique. Lui, déjà, la veille,
s'était demandé, s'il avait eu le pouvoir d'en sauver dix, lesquels il
aurait élus. Pouvoir terrible, choix redoutable, dont il ne se serait
pas senti le courage! Pourquoi celui-ci, pourquoi pas celui-là? Où était
la justice, où était la bonté? Être la puissance infinie et les guérir
tous, n'était-ce pas le cri qui sortait des coeurs? Et la Vierge lui
apparaissait cruelle, mal renseignée, aussi dure et indifférente que
l'impassible nature, distribuant la vie et la mort comme au hasard,
selon des lois ignorées de l'homme.
La pluie cessait, Pierre était là depuis deux heures, lorsqu'il se
sentit les pieds mouillés. Il regarda, il fut très surpris: c'était la
source qui débordait, à travers les grillages des panneaux. Déjà, le sol
de la Grotte se trouvait inondé, une nappe coulait au dehors, sous les
bancs, jusqu'au parapet du Gave. Les derniers orages avaient gonflé les
eaux d'alentour. Et il songeait que la source, toute miraculeuse qu'elle
fût, était soumise aux lois des autres sources, car elle communiquait
sûrement avec des réservoirs naturels, où les eaux de pluie pénétraient
et s'amassaient. Il s'en alla, pour ne pas avoir les chevilles
trempées.
V
Pierre marcha, dans un besoin d'air pur, la tête si lourde, qu'il
s'était découvert, pour rafraîchir son front brûlant. Malgré la fatigue
de cette terrible nuit de veille, il ne songeait point à dormir, tenu
debout par la révolte de tout son être, qui ne se calmait pas. Huit
heures sonnaient, et il allait au hasard sous le glorieux soleil
matinal, resplendissant dans un ciel sans tache, que l'orage semblait
avoir lavé des poussières du dimanche.
Mais, brusquement, il leva la tête, avec l'inquiétude de savoir où il
était; et il s'étonna, car il avait fait déjà du chemin, il se trouvait
en bas de la gare, près de l'Hospice municipal. Il hésitait, à la
bifurcation de deux routes, ne sachant laquelle prendre, lorsqu'une main
amie se posa sur son épaule.
--Où donc allez-vous, à cette heure?
C'était le docteur Chassaigne, redressant sa haute taille, serré dans sa
redingote, tout vêtu de noir.
--Êtes-vous donc perdu, avez-vous besoin de quelque renseignement?
--Non, non, merci, répondit Pierre troublé. J'ai passé la nuit à la
Grotte, avec cette jeune malade qui m'est chère, et je me suis senti le
coeur brouillé d'un tel malaise, que je me promène pour me remettre,
avant de rentrer me coucher un instant à l'hôtel.
Le docteur continuait à le regarder, lisait clairement en lui son
affreuse lutte, son désespoir de ne pouvoir s'endormir dans la foi,
toute la souffrance de son effort inutile.
--Ah! mon pauvre enfant! murmura-t-il.
Puis, paternellement:
--Eh bien! puisque vous vous promenez, voulez-vous que nous nous
promenions ensemble? Je descendais justement de ce côté, au bord du
Gave... Venez donc, et vous verrez, au retour, quel horizon merveilleux!
Lui, chaque matin, marchait ainsi pendant deux heures, toujours seul,
fatiguant son deuil. Il allait d'abord, dès son lever, s'agenouiller au
cimetière sur la tombe de sa femme et de sa fille, qu'il garnissait de
fleurs, en toutes saisons. Et il battait ensuite les chemins, emportait
ses larmes, ne rentrait déjeuner que brisé de fatigue.
D'un geste, Pierre avait accepté. Tous deux descendirent la route en
pente, côte à côte, sans une parole. Longtemps, ils se turent. Ce
matin-là, le docteur paraissait plus accablé que de coutume, comme si la
causerie avec ses chères mortes lui eût fait saigner le coeur davantage.
Dans son visage pâle, encadré de cheveux blancs, son nez d'aigle
s'abaissait, tandis que des larmes noyaient encore ses yeux. Et il
faisait si bon, si doux, au grand soleil, par cette admirable matinée!
Maintenant, la route suivait le bord du Gave, sur la rive droite, de
l'autre côté de la ville nouvelle. On apercevait les jardins, les
rampes, la Basilique. Puis, ce fut la Grotte qui apparut, en face, avec
le braisillement continu de ses cierges, que le grand jour pâlissait.
Le docteur Chassaigne, qui avait tourné la tête, fit un signe de croix.
Pierre ne comprit pas d'abord. Puis, quand il eut vu la Grotte à son
tour, il regarda avec surprise son vieil ami, il retomba à son
étonnement de l'avant-veille, devant cet homme de science, athée et
matérialiste, que la douleur avait foudroyé et qui croyait à présent,
pour l'unique joie de revoir dans une autre vie ses chères mortes tant
pleurées. Le coeur avait emporté la raison, l'homme vieux et seul ne
vivait plus que de l'illusion de revivre, au paradis, où l'on se
retrouve. Et le malaise du jeune prêtre en fut accru. Devrait-il donc
attendre de vieillir et d'endurer une souffrance égale, pour trouver
enfin un refuge dans la foi?
Ils continuèrent à marcher, à s'éloigner de la ville, le long du Gave.
Ils étaient comme bercés par ces eaux claires, roulant sur des cailloux,
entre des berges plantées d'arbres. Et ils se taisaient toujours, allant
d'un pas égal, perdu chacun dans sa tristesse.
--Et Bernadette, demanda tout d'un coup Pierre, l'avez-vous connue?
Le docteur leva le front.
--Bernadette... Oui, oui, je l'ai vue une fois, plus tard.
Il retomba un instant dans son silence, puis il causa.
--Vous comprenez, en 1858, au moment des apparitions, j'avais trente
ans, j'étais à Paris, jeune médecin, ennemi de tout surnaturel, et je ne
songeais guère à revenir dans mes montagnes, pour voir une hallucinée...
Mais, cinq ou six ans plus tard, vers 1864, j'ai passé par ici, et j'ai
eu la curiosité de rendre une visite à Bernadette, qui était encore à
l'Hospice, chez les soeurs de Nevers.
Pierre se rappela que son désir de compléter son enquête sur Bernadette,
était une des raisons de son voyage à Lourdes. Et qui savait si la grâce
ne lui viendrait pas de l'humble et adorable fille, le jour où il serait
convaincu de la mission de pardon divin qu'elle avait remplie sur la
terre? Il lui suffirait peut-être de la mieux connaître, de se persuader
qu'elle était bien la sainte et l'élue.
--Parlez-moi d'elle, je vous en prie. Dites-moi tout ce que vous savez.
Un faible sourire monta aux lèvres du docteur. Il comprenait, il aurait
voulu calmer cette âme de prêtre, torturée par le doute.
--Oh! bien volontiers, mon pauvre enfant. Je serais si heureux de vous
aider à faire la lumière en vous!... Vous avez raison d'aimer
Bernadette, cela peut vous sauver; car j'ai réfléchi, depuis ces choses
déjà anciennes, et je déclare que je n'ai jamais rencontré de créature
si bonne et si charmante.
Alors, au rythme lent de leur marche, par la belle route, ensoleillée,
et dans la fraîcheur exquise du matin, le docteur conta sa visite à
Bernadette, en 1864. Elle venait d'avoir vingt ans, il y avait six ans
déjà que les apparitions s'étaient produites; et elle le surprit par son
air simple et raisonnable, sa modestie parfaite. Les soeurs de Nevers,
qui lui avaient appris à lire, la gardaient avec elles à l'Hospice, pour
la défendre contre la curiosité publique. Elle s'y occupait, les aidait
dans des besognes infimes, était d'ailleurs si souvent malade, qu'elle
passait des semaines au lit. Ce qui le frappa surtout en elle, ce furent
ses yeux admirables, d'une pureté d'enfance, ingénus et francs. Le reste
du visage s'était un peu gâté, le teint se brouillait, les traits
avaient grossi; et, à la voir, elle n'était guère qu'une fille de
service comme les autres, petite, effacée et chétive. Sa dévotion
restait vive, mais elle ne lui avait pas paru l'extatique, l'exaltée
qu'on aurait pu croire; au contraire, elle montrait plutôt un esprit
positif, sans envolée aucune, ayant toujours à la main un petit travail,
un tricot, une broderie. En un mot, elle était dans la voie commune,
elle ne ressemblait en rien aux grandes passionnées du Christ. Jamais
plus elle n'avait eu de visions, et jamais, d'elle-même, elle ne causait
des dix-huit apparitions, qui avaient décidé de sa vie. Il fallait qu'on
l'interrogeât, qu'on lui posât une question précise. Brièvement, elle
répondait, tâchait ensuite de rompre l'entretien, n'aimant pas à parler
de ces choses. Lorsqu'on voulait pousser plus avant, qu'on lui demandait
la nature des trois secrets dont elle avait reçu la divine confidence,
elle se taisait, détournait les yeux. Et il était impossible de la
mettre en contradiction avec elle-même, toujours les détails qu'elle
donnait demeuraient conformes à sa version première, elle semblait en
être venue à répéter strictement les mêmes mots, avec les mêmes sons de
voix.
--Je l'ai tenue pendant toute une après-midi, continua le docteur, et
elle n'a pas varié d'une syllabe. C'était déconcertant... Je jure bien
qu'elle ne mentait pas, qu'elle n'a jamais menti, incapable de mensonge.
Pierre osa discuter.
--Mais, docteur, ne croyez-vous pas à une maladie possible de la
volonté? N'est-il pas acquis, aujourd'hui, que certaines dégénérées, les
enfantines, frappées d'un rêve, d'une hallucination, d'une imagination
quelconque, ne peuvent s'en dégager, surtout lorsqu'elles sont
maintenues dans le milieu où le phénomène s'est produit?... Bernadette
cloîtrée, Bernadette ne vivant qu'avec son idée fixe, s'y entêtait
naturellement.
Le docteur retrouva son faible sourire, et avec un grand geste vague:
--Ah! mon enfant, vous m'en demandez trop long! Vous savez que je ne
suis plus qu'un pauvre vieil homme, très peu fier de sa science, et qui
n'a plus la prétention de rien expliquer... Oui, je connais le fameux
exemple de clinique, la jeune fille qui se laissait mourir de faim chez
ses parents, en se croyant atteinte d'une grave maladie de l'estomac, et
qui mangea, lorsqu'on l'eut déplacée... Seulement, que voulez-vous? ce
n'est qu'un fait, et il y a tant d'autres faits contradictoires!
Un instant, ils se turent. On n'entendait, sur la route, que le bruit
cadencé de leurs pas. Puis, le docteur reprit:
--D'ailleurs, il est bien vrai que Bernadette fuyait le monde, n'était
heureuse que dans son petit coin de solitude. On ne lui a jamais connu
une amie intime, une tendresse humaine particulière. Elle était
également douce et bonne envers tous, ne montrait d'affection vive que
pour les enfants... Et, comme le médecin, quand même, n'est pas mort
complètement en moi, vous avouerai-je que je me suis parfois inquiété de
savoir si elle était restée vierge d'esprit, ainsi qu'elle l'a été
sûrement de corps? C'est fort possible, car remarquez qu'elle était d'un
tempérament lent et chétif, malade presque toujours; sans parler du
milieu innocent où elle a grandi, Bartrès d'abord, le couvent ensuite.
Pourtant, un doute m'est venu, lorsque j'ai appris le tendre intérêt
qu'elle portait à l'Orphelinat, bâti par les soeurs de Nevers sur cette
route même. On y reçoit les petites filles pauvres, on les y sauve des
périls de la rue. Et, si elle le voulait très grand, pouvant contenir
toutes les brebis en danger, n'était-ce pas qu'elle se souvenait d'avoir
battu les chemins pieds nus, tremblante encore à l'idée de ce qu'elle
aurait pu devenir, sans le secours de la sainte Vierge?
Il continua, il dit les foules accourues, qui venaient contempler et
vénérer Bernadette. C'était, pour elle, une fatigue considérable. Pas
une journée ne se passait sans qu'un flot de visiteurs se présentât. Il
en débarquait de tous les points de la France, de l'étranger même; et il
fallait bien écarter les simples curieux, on n'admettait près d'elle que
les vrais fidèles, les membres du clergé, les gens de marque, qu'on ne
pouvait décemment laisser à la porte. Une religieuse était toujours
présente, pour la protéger contre les indiscrétions trop vives, car les
questions pleuvaient, on l'épuisait à lui faire raconter son histoire.
Des grandes dames se jetaient à genoux, baisaient sa robe, auraient
voulu en emporter un lambeau, comme une relique. Elle devait défendre
son chapelet, que toutes, exaltées, la suppliaient de leur vendre, très
cher. Une marquise tenta de le conquérir, en lui en donnant un autre
qu'elle avait apporté, à la croix d'or, aux grains de perles fines.
Beaucoup espéraient qu'elle consentirait à faire devant elles un
miracle; et on lui amenait des enfants à toucher, on la consultait sur
des maladies, on tâchait d'acheter son influence certaine sur la sainte
Vierge. De grosses sommes lui furent offertes, on l'aurait comblée de
présents royaux, au moindre signe, si elle avait témoigné le désir
d'être une reine, ornée de pierreries et couronnée d'or. Les humbles
restaient à genoux sur le seuil, les grands de la terre se pressaient à
son entour, se seraient fait gloire de lui servir d'escorte. Même on
raconta qu'il y en eut un, le plus beau et le plus riche des princes,
qui vint, par un clair soleil d'avril, la demander en mariage.
--Mais, interrompit Pierre, ce qui m'a toujours frappé et déplu, c'est
ce départ de Lourdes, à vingt-deux ans, c'est cette disparition brusque,
cet emprisonnement dans le couvent de Saint-Gildard, à Nevers, d'où elle
n'est jamais ressortie... Cela ne donnait-il pas prise aux bruits de
folie qui ont faussement couru? Ne s'exposait-on pas à ce qu'on supposât
qu'on l'enfermait, qu'on la faisait disparaître, par crainte d'une
indiscrétion de sa part, d'une parole naïve qui aurait livré le secret
d'une longue supercherie?... Et, pour dire le mot brutal, vous
l'avouerai-je, moi-même je crois encore qu'on l'a escamotée.
Le docteur Chassaigne hocha la tête doucement.
--Non, non, en toute cette affaire, il n'y a jamais eu d'histoire
arrêtée à l'avance, de gros mélodrame réglé dans l'ombre, joué ensuite
par des acteurs plus ou moins conscients. Les choses se sont produites
d'elles-mêmes, par la seule force des faits; et elles ont toujours été
très complexes, d'une analyse fort délicate... Ainsi, il est certain que
Bernadette fut la première à désirer quitter Lourdes. Les continuelles
visites la fatiguaient, elle était mal à l'aise au milieu de ces
adorations bruyantes. Elle ne souhaitait qu'un coin d'ombre où elle pût
vivre en paix, et son désintéressement, parfois, devenait si farouche,
qu'elle jetait par terre l'argent qu'on lui remettait, dans le but pieux
d'une messe à dire ou simplement d'un cierge à faire brûler. Jamais elle
n'accepta rien pour elle, ni pour sa famille, qui resta pauvre. Avec une
telle fierté, une telle simplicité naturelle, si désireuse d'effacement,
on comprend très bien qu'elle ait voulu disparaître, se cloîtrer à
l'écart, afin de se préparer à une bonne mort... Son oeuvre était faite,
cet extraordinaire mouvement qu'elle avait mis en branle, sans trop
savoir pourquoi ni comment; et elle n'était vraiment plus utile,
d'autres allaient conduire l'affaire et assurer le triomphe de la
Grotte.
--Mettons qu'elle soit partie d'elle-même, dit Pierre. Mais quel
soulagement pour les gens dont vous parlez, ceux qui, dès lors, ont été
les seuls maîtres, sous la pluie des millions tombant du monde entier!
--Ah! certes, je ne prétends pas qu'on l'ait retenue! s'écria le
docteur. Franchement, je crois même qu'on l'a un peu poussée. Elle
finissait par être embarrassante; non pas qu'on redoutât de sa part des
confidences fâcheuses; mais songez qu'elle n'était guère décorative,
timide à l'excès, très souvent alitée. Et puis, si peu de place qu'elle
tînt à Lourdes, si obéissante qu'elle se montrât, elle était une
puissance, elle attirait les foules, ce qui faisait d'elle comme une
concurrence à la Grotte. Pour que la Grotte restât seule,
resplendissante dans sa gloire, il était bon que Bernadette s'effaçât,
ne fût plus qu'une légende... Telles furent sans doute les raisons qui
déterminèrent l'évêque de Tarbes, Mgr Laurence, à hâter le départ. On
eut seulement le tort de dire qu'il s'agissait de l'arracher aux
entreprises du monde, comme si l'on eût redouté qu'elle pût commettre
le péché d'orgueil, en s'abandonnant à la vanité de cette renommée
sainte dont la chrétienté entière retentissait. Et cela était lui faire
une grave injure, car elle était incapable d'orgueil, comme de mensonge,
jamais il n'y a eu d'enfant plus simple ni plus modeste.
Il se passionnait, s'exaltait. Brusquement, il se calma, eut de nouveau
son pâle sourire.
--C'est vrai, je l'aime; plus j'ai songé à elle, plus je l'ai aimée...
Mais voyez-vous, Pierre, il ne faut pas que vous me jugiez complètement
abêti par la croyance. Si je fais aujourd'hui la part de l'au-delà, si
j'ai le besoin de croire à une autre vie meilleure et plus juste, je
sais qu'il reste les hommes en ce bas monde; et, même lorsqu'ils portent
le froc ou la soutane, leur besogne y est parfois abominable.
Il y eut encore un silence. Chacun rêvait de son côté. Et il reprit:
--Je veux vous dire une imagination qui m'a hanté souvent... Admettez
que Bernadette ne fût pas cette enfant simple et farouche, donnez-lui un
esprit d'intrigue et de domination, faites d'elle une conquérante, une
directrice de peuples; et tâchez d'évoquer ce qui se serait passé
alors... Évidemment, la Grotte serait à elle, la Basilique serait à
elle. Nous la verrions trôner dans les cérémonies, sous un dais, avec
une mitre d'or. Ce serait elle qui distribuerait les miracles, dont la
petite main conduirait les foules au ciel, d'un geste souverain. Elle
rayonnerait, étant la sainte, l'élue, celle qui seule a contemplé la
divinité face à face. Et, en somme, rien ne paraîtrait plus juste, elle
serait au succès après avoir été à la peine, elle jouirait glorieusement
de son oeuvre... Tandis que, vous le voyez, elle est frustrée, dévalisée.
Les moissons merveilleuses qu'elle a semées, ce sont d'autres qui les
coupent. Pendant les douze années qu'elle a vécu à Saint-Gildard,
agenouillée dans l'ombre, il y avait ici des victorieux, des prêtres en
habits d'or, chantant des actions de grâce, bénissant des églises et des
monuments, bâtis à coups de millions. Elle seule a manqué au triomphe de
la foi nouvelle dont elle a été l'ouvrière... Vous dites qu'elle a rêvé.
Ah! quel beau rêve qui a remué tout un monde, et dont elle, la chère
créature, ne s'est éveillée jamais!
Ils s'arrêtèrent, ils s'assirent un instant sur une roche, au bord de la
route, avant de revenir vers la ville. Devant eux, le Gave, profond à
cet endroit, roulait des eaux bleues, moirées de reflets sombres; tandis
que, plus loin, coulant largement sur un lit de gros cailloux, il
n'était plus qu'une écume, une mousse blanche, d'une légèreté de neige.
Un air frais descendait des montagnes, dans la pluie d'or du soleil.
Pierre n'avait trouvé qu'un nouveau sujet de révolte, en écoutant cette
histoire de Bernadette, exploitée et supprimée; et, les yeux à terre, il
songeait à l'injuste nature, à cette loi qui veut que le fort mange le
faible.
Puis, relevant la tête:
--Et l'abbé Peyramale, vous l'avez connu aussi?
Les yeux du docteur se rallumèrent, il répondit vivement:
--Certes! un homme droit et fort, un saint, un apôtre! Il a été, avec
Bernadette, le grand ouvrier de Notre-Dame de Lourdes. Comme elle, il en
a souffert affreusement, et comme elle il en est mort... On ne sait
rien, on ne comprend rien au drame qui s'est passé ici, si l'on ne
connaît pas cette histoire.
Longuement, alors, il la conta. L'abbé Peyramale était curé de Lourdes,
au moment des apparitions. C'était un homme grand, aux fortes épaules, à
la puissante tête léonine, un enfant du pays d'une intelligence vive,
très honnête, très bon, mais violent parfois et dominateur. Il semblait
fait pour la lutte, ennemi de toute exagération dévote, remplissant son
ministère en esprit large. Aussi se méfia-t-il d'abord: il refusa de
croire aux récits de Bernadette, la questionna, exigea des preuves. Ce
fut plus tard seulement, lorsque le vent de la foi devint irrésistible,
bouleversant les plus rebelles, emportant les foules, qu'il finit par
s'incliner; et encore fut-il surtout conquis par son amour des humbles
et des opprimés, le jour où il vit Bernadette menacée d'être conduite en
prison: les autorités civiles persécutaient une de ses ouailles, son
coeur de pasteur s'éveilla, il mit à la défendre son ardente passion de
la justice. Puis, le charme de l'enfant avait opéré sur lui, il la
sentait si ingénue, si véridique, qu'il se prit à croire aveuglément en
elle, à l'aimer, comme tout le monde l'aimait. Pourquoi écarter le
miracle, quand il est partout dans les livres saints? Ce n'était pas à
un ministre de la religion, si prudent fût-il, qu'il appartenait de
faire l'esprit fort, lorsque des populations entières s'agenouillaient
et que l'Église semblait à la veille d'un nouveau et grand triomphe.
Sans compter que le conducteur d'hommes qui était en lui, le remueur de
foules et le bâtisseur, avait enfin trouvé sa voie, le vaste champ où il
pourrait agir, la grande cause à laquelle il se donnerait tout entier,
avec sa fougue et son besoin de victoire.
Dès ce moment, l'abbé Peyramale n'eut plus qu'une pensée, exécuter les
ordres que la Vierge avait chargé Bernadette de lui transmettre. Il
veilla à l'aménagement de la Grotte: une grille fut posée, on canalisa
l'eau de la source, on fit des travaux de terrassement pour dégager les
abords. Mais, surtout, la Vierge avait demandé qu'on construisît une
chapelle; et lui voulut une église, toute une basilique triomphale. Il
voyait grand, bousculant les architectes, exigeant d'eux des palais
dignes de la Reine du ciel, plein d'une sereine confiance dans l'aide
enthousiaste de la chrétienté entière. D'ailleurs, les dons affluaient,
l'or pleuvait des diocèses les plus lointains, une pluie d'or qui devait
grandir et ne jamais cesser. Ce furent alors ses années heureuses, on le
rencontrait à chaque heure parmi les ouvriers, qu'il activait en brave
homme aimant à rire, toujours sur le point de prendre lui-même le pic et
la truelle, dans sa hâte à voir se réaliser son rêve. Mais les temps
d'épreuves allaient venir, il tomba malade, il était en grand danger de
mort, le 4 avril 1864, lorsque la première procession partit de son
église paroissiale pour se rendre à la Grotte, une procession de
soixante mille pèlerins, qui se déroulait au milieu d'un concours de
foule immense.
Le jour où l'abbé Peyramale, sauvé une première fois de la mort, se
releva, il était dépossédé. Déjà, pour le suppléer dans sa lourde tâche,
l'évêque, Mgr Laurence, lui avait donné un aide, un de ses anciens
secrétaires, le père Sempé, dont il avait fait le directeur des
missionnaires de Garaison, une maison fondée par lui. Le père Sempé
était un petit homme maigre et fin, d'une apparence désintéressée, très
humble, brûlé au fond de toutes les soifs de l'ambition. D'abord, il
s'était tenu à son rang, servant le curé de Lourdes en subordonné
fidèle, s'occupant de tout pour le soulager, se mettant au courant de
tout, dans le désir de se rendre indispensable. Immédiatement, il dut
comprendre quelle riche ferme allait devenir la Grotte, quel revenu
colossal on en pourrait tirer, avec un peu d'adresse. Il ne quittait
plus l'évêché, il s'était emparé de l'évêque, très froid, très pratique,
qui avait de grands besoins d'aumônes. Et ce fut ainsi qu'il réussit,
lorsque l'abbé Peyramale tomba malade, à faire définitivement séparer de
la cure de Lourdes le domaine entier de la Grotte, qu'il fut chargé
d'administrer, à la tête de quelques pères de l'Immaculée-Conception,
dont l'évêque le nomma supérieur.
La lutte bientôt commença, une de ces luttes sourdes, acharnées,
mortelles, comme il y en a sous la discipline ecclésiastique. Une cause
de rupture était là, un champ de bataille où l'on allait se battre à
coups de millions: la construction d'une nouvelle église paroissiale,
plus grande et plus digne que la vieille église existante, dont
l'insuffisance était reconnue, depuis l'affluence sans cesse accrue des
fidèles. C'était, d'ailleurs, une idée ancienne de l'abbé Peyramale, qui
voulait être le strict exécuteur des ordres de la Vierge. Elle avait
dit, en parlant de la Grotte: «On y viendra en procession.» Et il avait
toujours vu les pèlerins partir en procession de la ville, où ils
devaient rentrer de même le soir, comme, du reste, cela s'était fait
d'abord. Il fallait donc un centre, un point de ralliement, et il rêvait
une église magnifique, une cathédrale aux proportions géantes, pouvant
contenir tout un peuple. Avec son tempérament de constructeur, d'ouvrier
passionné du ciel, il la voyait déjà monter du sol, dresser au grand
soleil son clocher, bourdonnant de cloches. C'était aussi sa maison
qu'il voulait bâtir, son acte de foi et d'adoration, le temple dont il
serait le pontife, où il triompherait avec le doux souvenir de
Bernadette, en face de l'oeuvre dont on l'avait dépossédé. Naturellement,
dans la profonde amertume qu'il en ressentait, cette nouvelle église
paroissiale était un peu une revanche, sa part de gloire à lui, une
façon encore d'occuper son activité militante, la fièvre qui le
consumait, depuis que, le coeur meurtri, il avait même cessé de descendre
à la Grotte.
Au début, ce fut de nouveau une flambée d'enthousiasme. L'ancienne ville
qui se sentait mise à l'écart, fit cause commune avec son curé, devant
la menace de voir tout l'argent, toute la vie aller à la cité nouvelle,
poussant de terre, autour de la Basilique. Le conseil municipal vota une
somme de cent mille francs, qui, fâcheusement, ne devait être versée
que lorsque l'église serait couverte. Déjà, l'abbé Peyramale avait
accepté les plans de l'architecte, un projet qu'il avait voulu
grandiose, et traité avec un entrepreneur de Chartres, lequel
s'engageait à finir l'église en trois ou quatre ans, si les versements
promis se faisaient avec régularité. Les dons allaient sûrement
continuer à pleuvoir de partout, l'abbé se lançait dans cette grosse
affaire sans inquiétude, débordant d'une vaillance insoucieuse, comptant
bien que le ciel ne l'abandonnerait pas en route. Il se crut même
certain de l'appui du nouvel évêque, Mgr Jourdan, qui, après avoir
bénit la première pierre, prononça une allocution, où il reconnut la
nécessité et le mérite de l'oeuvre. Et il semblait que le père Sempé,
avec son humilité habituelle, se fût incliné, acceptant cette
concurrence désastreuse, qui devait le forcer à partager; car il
affectait de se donner entièrement à l'administration de la Grotte, il
avait même laissé mettre, dans la Basilique, un tronc pour la nouvelle
église paroissiale en construction.
Puis, la lutte sourde, la lutte enragée recommença. L'abbé Peyramale,
qui était un détestable administrateur, exultait en voyant son église
grandir rapidement. Les travaux étaient menés bon train, il ne demandait
rien autre chose, toujours convaincu que la sainte Vierge payerait. Ce
fut, chez lui, une stupeur, lorsqu'il s'aperçut enfin que les aumônes se
tarissaient, que l'argent des fidèles ne lui arrivait plus, comme si
quelqu'un, dans l'ombre, en avait détourné la source. Et le jour vint où
il lui fut impossible de faire les payements promis. Il y avait eu là
tout un étranglement savant, dont il ne se rendit compte que plus tard.
De nouveau, le père Sempé devait avoir ramené sur la Grotte la faveur
exclusive de l'évêque. On parla même de circulaires confidentielles
distribuées dans les diocèses, pour que les envois d'argent ne fussent
plus adressés à la paroisse. La Grotte vorace, la Grotte insatiable
voulait tout, dévorait tout; et les choses allèrent à ce point, que des
billets de cinq cents francs mis dans le tronc, à la Basilique, furent
gardés: on dépouillait le tronc, on volait la paroisse. Mais le curé,
dans sa passion pour l'église grandissante, qui était sa fille,
résistait avec violence, aurait donné son sang. Il avait d'abord traité
au nom de la fabrique; puis, quand il ne sut comment payer, il traita en
son nom personnel. Sa vie n'était plus que là, il s'épuisa en efforts
héroïques. Sur les quatre cent mille francs promis, il n'avait pu en
donner que deux cent mille; et le conseil municipal s'entêtait à ne pas
verser les cent mille francs votés, avant que l'église fût couverte.
C'était aller contre les intérêts évidents de la ville. Le père Sempé, à
ce qu'on racontait, agissait secrètement auprès de l'entrepreneur.
Brusquement, il triompha, les travaux furent arrêtés.
Dès lors, ce fut l'agonie. Le curé Peyramale, ce montagnard aux épaules
larges, à la face léonine, frappé au coeur, chancela et s'abattit, ainsi
qu'un chêne foudroyé. Il s'alita, il ne se releva plus. Des histoires
couraient, on disait que le père Sempé avait tâché de s'introduire à la
cure, sous un pieux prétexte, pour être certain que son adversaire
redouté était bien blessé mortellement; et on ajoutait qu'on avait dû le
chasser de cette chambre douloureuse, où sa présence était un scandale.
Puis, quand le curé fut mort, abreuvé d'amertume, vaincu, on put voir le
père Sempé triomphant aux obsèques, dont on n'avait point osé l'écarter.
On prétendit qu'il y afficha une joie abominable, le visage rayonnant de
son triomphe. Enfin, il était donc débarrassé du seul homme qui lui
faisait obstacle, dont il craignait la légitime autorité! Il ne serait
plus forcé de partager avec personne, maintenant que les deux ouvriers
de Notre-Dame de Lourdes se trouvaient supprimés, Bernadette au couvent,
l'abbé Peyramale dans la terre. La Grotte n'était plus qu'à lui, les
aumônes ne viendraient plus qu'à lui, il emploierait à son gré le budget
de huit cent mille francs environ, dont il disposait chaque année. Il
achèverait les travaux gigantesques qui feraient de la Basilique tout un
monde se suffisant à lui-même, il aiderait à l'éclat de la ville
nouvelle pour isoler davantage l'ancienne ville, la reléguer derrière
son rocher, ainsi qu'une paroisse infime, noyée dans la splendeur de sa
voisine toute-puissante. C'était la royauté définitive, tout l'argent et
toute la domination.
Pourtant, la nouvelle église paroissiale, bien que les travaux fussent
abandonnés et qu'elle dormît dans son enclos de planches, était plus d'à
moitié construite, jusqu'aux voûtes des bas côtés. Et il restait là une
menace, si quelque jour la ville tentait de la finir. Il fallait achever
de la tuer, elle aussi, en faire une ruine irréparable. Le sourd travail
continua donc, une merveille de cruauté, de destruction lente. D'abord,
le nouveau curé, une simple créature, fut conquis, à ce point qu'il ne
décachetait même plus les envois d'argent adressés à la paroisse: toutes
les lettres chargées étaient portées directement chez les pères.
Ensuite, on critiqua l'emplacement choisi pour la nouvelle église, on
fit rédiger, par l'architecte diocésain, un rapport qui déclarait
l'église ancienne très solide et suffisant aux besoins du culte. Mais,
surtout, on pesa sur l'évêque, on dut lui représenter le côté fâcheux
des difficultés d'argent survenues avec l'entrepreneur. Ce Peyramale
n'était plus qu'un homme violent, entêté, une sorte de fou dont le zèle
indiscipliné avait failli compromettre la religion. Et l'évêque,
oubliant qu'il avait bénit la première pierre, lança une lettre pour
mettre l'église en interdit, avec défense d'y célébrer tout service
religieux, ce qui fut le coup suprême. Des procès interminables
s'étaient engagés, l'entrepreneur qui n'avait reçu que deux cent mille
francs sur les cinq cent mille francs de travaux exécutés, venait
d'attaquer l'héritier du curé, la fabrique et la ville, cette dernière
se refusant toujours à verser les cent mille francs votés par elle.
D'abord, le Conseil de Préfecture se déclara incompétent; puis, le
Conseil d'État lui ayant renvoyé l'affaire, il condamna la ville à
donner les cent mille francs et l'héritier à terminer l'église, tout en
mettant la fabrique hors de cause. Mais il y eut un nouveau pourvoi
devant le Conseil d'État, qui cassa l'arrêt; et, cette fois, retenant
l'affaire, il condamna la fabrique, ou à son défaut l'héritier, à payer
l'entrepreneur. Ni l'une ni l'autre n'était solvable, la situation en
resta là. Ces procès avaient duré quinze années. La ville s'étant
résignée à donner ses cent mille francs, on ne devait plus à
l'entrepreneur que deux cent mille francs. Seulement, les frais de
toutes sortes, les intérêts accumulés avaient grossi cette somme à un
tel point, qu'elle atteignait désormais le chiffre de six cent mille
francs; et, comme, d'autre part, on estimait à quatre cent mille francs
l'argent nécessaire à l'achèvement de l'église, c'était donc un million
qu'il fallait pour en sauver la jeune ruine d'une destruction certaine.
Dès ce jour, les pères de la Grotte purent dormir tranquilles: ils
l'avaient assassinée, l'église à son tour était morte.
Les cloches de la Basilique sonnèrent à toute volée, le père Sempé régna
victorieux, au sortir de cette lutte gigantesque, cette guerre au
couteau, où l'on avait tué des pierres, après avoir tué un homme, dans
l'ombre discrète des sacristies. Et le vieux Lourdes, têtu et
inintelligent, porta durement la peine de ne pas avoir mieux soutenu son
curé, qui était mort à la peine, pour l'amour de sa paroisse; car, dès
lors, la ville nouvelle ne cessa de grandir et de prospérer, aux dépens
de l'ancienne ville. Tout l'argent allait à la première, les pères de la
Grotte battaient monnaie, commanditaient des hôtelleries et des
boutiques de cierges, vendaient l'eau de la source, bien qu'il leur fût
défendu de se livrer à aucun négoce, d'après une clause formelle de leur
contrat avec la commune. Le pays entier se pourrissait, le triomphe de
la Grotte avait amené une telle rage de lucre, une fièvre si brûlante de
posséder et de jouir, que, sous la pluie battante des millions, une
perversion extraordinaire s'aggravait de jour en jour, changeait en
Gomorrhe et en Sodome le Bethléem de Bernadette. Le père Sempé venait
d'achever le triomphe de Dieu, dans l'abomination humaine, au milieu du
désastre des âmes. Des constructions géantes poussaient du sol, cinq ou
six millions étaient déjà dépensés, on avait sacrifié tout à cette
volonté absolue de tenir la paroisse à l'écart, afin de garder la proie
entière. Les rampes colossales, si coûteuses, n'étaient là que pour
éluder le voeu de la Vierge, demandant qu'on vînt à la Grotte en
procession. Ce n'était pas y aller en procession que de descendre de la
Basilique par la rampe de gauche, puis d'y remonter par la rampe de
droite: c'était tourner sur place. Mais les pères avaient réussi à ce
qu'on partît de chez eux pour revenir chez eux, de façon à être les
uniques propriétaires, les fermiers magnifiques engrangeant toute la
moisson. Le curé Peyramale était enterré dans la crypte de son église,
inachevée et en ruine; et Bernadette avait longtemps agonisé au loin, au
fond d'un couvent, où elle dormait aussi à cette heure, sous la dalle
d'une chapelle.
Un grand silence tomba, lorsque le docteur Chassaigne eut terminé ce
long récit. Puis, il se leva péniblement.
--Mon cher enfant, il va être dix heures, et je veux que vous vous
reposiez un peu... Retournons.
Pierre, silencieux, le suivit. Ils revinrent vers la ville, d'un pas
plus rapide.
--Ah! oui, reprit le docteur, il y a eu là de grandes iniquités et de
grandes douleurs. Que voulez-vous! l'homme gâte les oeuvres les plus
belles... Et vous ne pouvez vous imaginer encore l'affreuse tristesse
des choses que je viens de vous conter. Il faut voir, il faut toucher du
doigt... Désirez-vous que je vous fasse visiter, ce soir, la chambre de
Bernadette et l'église inachevée du curé Peyramale?
--Certes, très volontiers!
--Eh bien! après la procession de quatre heures, je vous retrouverai
devant la Basilique, vous viendrez avec moi.
Et ils ne parlèrent plus, perdus chacun dans sa rêverie.
Sur leur droite maintenant, le Gave coulait dans une gorge profonde, une
sorte d'entaille où il s'engouffrait, comme disparu, parmi des arbustes.
Mais, parfois, on en revoyait une coulée claire, pareille à de l'argent
mat. Plus loin, après un brusque détour, on le retrouvait élargi au
travers d'une plaine, s'étalant en nappes vives qui devaient changer
souvent de lit, car le sol de sable et de cailloux était raviné de
toutes parts. Le soleil commençait à être brûlant, déjà haut dans le
vaste ciel dont le bleu limpide se fonçait, d'un bord à l'autre de
l'immense cirque des montagnes.
Ce fut à ce détour de la route que Lourdes reparut, lointain encore, aux
yeux de Pierre et du docteur Chassaigne. Sous la splendide matinée, la
ville blanchissait à l'horizon, dans une poussière volante d'or et de
pourpre, avec ses maisons, ses monuments de plus en plus distincts, à
chaque pas qui les en rapprochait. Et le docteur, sans parler, finit par
montrer à son compagnon cette ville grandissante, d'un geste large et
triste, comme pour la prendre à témoin des histoires qu'il avait dites.
C'était l'exemple, s'évoquant dans l'éclatante lumière du jour.
Déjà, l'on apercevait le braisillement de la Grotte, affaibli à cette
heure, parmi les verdures. Puis, les travaux gigantesques s'étendaient,
le quai en pierres de taille, tout le long du Gave, dont on avait dû
détourner le cours, le pont neuf qui reliait les nouveaux jardins au
boulevard récemment ouvert, et les rampes colossales, et l'église
massive du Rosaire, et la Basilique élancée, d'une grâce fière, dominant
tout. Aux alentours, on ne voyait de la ville neuve, à cette distance,
qu'un pullulement de façades blanches, qu'un miroitement d'ardoises
neuves, les grands couvents, les grands hôtels, la cité riche poussée
comme par miracle de l'antique sol pauvre; tandis que, derrière la masse
rocheuse où se profilaient les murs croulants du Château,
apparaissaient, confuses et perdues, les toitures humbles de l'ancienne
ville, un pêle-mêle de petits toits mangés par l'âge, serrés
peureusement les uns contre les autres. Et, comme fond à cette évocation
de la vie d'hier et d'aujourd'hui, sous la gloire de l'éternel soleil,
le petit Gers et le grand Gers montaient, barraient l'horizon de leurs
flancs nus, que les rayons obliques sabraient de jaune et de rose.
Le docteur Chassaigne voulut accompagner Pierre jusqu'à l'hôtel des
Apparitions; et là seulement il le quitta, en lui rappelant le
rendez-vous qu'il lui avait donné pour le soir. Il n'était pas onze
heures encore. Pierre, que la fatigue, tout d'un coup, venait
d'anéantir, s'efforça de manger, avant de se mettre au lit; car il
sentait bien que le besoin était pour beaucoup dans sa défaillance. Il
trouva heureusement une place libre à la table d'hôte, mangea en
dormant, les yeux ouverts, sans savoir ce qu'on lui servait; puis, il
monta et se jeta sur son lit, après avoir eu le soin de dire à la
servante de le réveiller à trois heures.
Mais, dès qu'il fut allongé, la fièvre où il était l'empêcha d'abord de
fermer les yeux. Une paire de gants, oubliée dans la chambre voisine,
lui avait rappelé M. de Guersaint, parti avant le jour pour Gavarnie, et
qui devait n'être de retour que le soir. Quel heureux don que
l'insouciance! Lui, maintenant, les membres morts de lassitude, l'esprit
éperdu, était triste à mourir. Tout semblait tourner contre sa bonne
volonté à reconquérir la foi de son enfance. L'aventure tragique du curé
Peyramale venait encore d'aggraver la révolte que lui avait laissée
l'histoire de Bernadette, élue et martyre. La vérité qu'il était venu
chercher à Lourdes, au lieu de lui rendre la foi, allait-elle donc
aboutir à une haine plus grande de l'ignorance et de la crédulité, à
cette amère certitude que l'homme est seul en ce monde, avec sa raison?
Enfin, il s'endormit. Mais des images continuaient à flotter dans son
pénible sommeil. C'était Lourdes gâté par l'argent, devenu un lieu
d'abomination et de perdition, transformé en un vaste bazar, où tout se
vendait, les messes et les âmes. C'était le curé Peyramale mort et
couché au milieu des ruines de son église, parmi les orties que
l'ingratitude avait semées. Et il ne se calma, il ne goûta la douceur du
néant que lorsqu'une dernière vision, pâle et pitoyable, se fut effacée,
celle de Bernadette à Nevers, agenouillée dans un coin d'ombre, rêvant à
son oeuvre, là-bas, qu'elle ne devait jamais voir.