(Suite)
Ces noms de Paraguay et de Francia en rappellent un autre qui résume en
lui toutes les vertus et tous les mérites compatibles avec l'humanité,
celui d'Amédée de Bonpland (2).
Note 2: Aimé Bonpland, né à la Rochelle en 1773, mort en 1858 Son
histoire est racontée plus loin. Outre le Voyage en Amérique de de
Humboldt dont il rédigea la partie botanique, on lui doit:
_Description des plantes rares de la Malmaison_ (1813), et _Vues
des Cordillères et des Monuments indigènes de l'Amérique_ (1813).
J'espère que peu d'entre mes lecteurs auront besoin qu'on leur dise qui
était Amédée de Bonpland, ou plutôt Aimé Bonpland, nom qu'on lui donnait
souvent et qui convenait mieux à cet excellent homme.
Chacun le connaît comme l'ami et le compagnon de voyage de de Humboldt,
comme l'auxiliaire de cet homme illustre dans ses recherches
scientifiques si étendues et si exactes, comme le patient investigateur
qui recueillit une grande part de cette savante moisson, comme l'homme
dont la modestie sans égale a laissé souvent attribuer le mérite de ses
propres découvertes à son compagnon, beaucoup plus amoureux de la gloire
qu'il ne l'était lui-même. Pour moi, aucun nom ne sonne plus doucement à
mes oreilles que celui d'Amédée de Bonpland.
Je n'ai pas l'intention d'écrire sa biographie; ses ossements dorment
aujourd'hui presque obscurément sur les rives du Parana, au milieu des
scènes qu'il aimait tant. Mais l'histoire impartiale l'associera
toujours à la réputation, aux honneurs qui ont été amoncelés sur la tête
de de Humboldt.
Il s'était retiré du monde et avait fixé sa résidence sur les bords du
Parana, non sur le territoire du Paraguay, mais sur celui de la
confédération Argentine, sur l'autre rive du fleuve.
Là, dans sa modeste retraite, tout en poursuivant ses études d'histoire
naturelle, il s'occupa plus particulièrement à cultiver l'herbe du
Paraguay, la _yerba_, qui sert à composer le breuvage si connu sous le
nom de maté (3).
Note 3: _Maté_ est le nom du vase dans lequel est infusé le thé du
Paraguay. La plante qui donne ce produit est la «Yerba» (illex
Paraguensis) et le breuvage s'aspire à travers un tube appelé la
«bombilla».
Son caractère bien connu attira bientôt auprès de lui une colonie de
paisibles Indiens Guaranis qui, se soumettant à sa douce autorité,
l'aidèrent à installer un immense «Yerbale» ou plantation de thé.
L'affaire allait devenir profitable et le savant se trouvait, sans
l'avoir prévu, sur le grand chemin de la fortune.
Mais le récit de sa prospérité parvint aux oreilles de Gaspar Francia,
dictateur du Paraguay. Cet homme, parmi d'autres théories despotiques,
professait l'étrange doctrine que la culture de la «Yerba» était un
droit appartenant exclusivement à son pays, c'est-à-dire à lui-même!
Pendant une nuit obscure, quatre cents de ses soldats traversèrent le
Parana, attaquèrent la plantation de Bonpland, massacrèrent une partie
de ses «péons (4)» et amenèrent le colon prisonnier au Paraguay.
Note 4: _Péon_. Serviteur indien à gages. Le mot est espagnol et
s'emploie dans toute l'Amérique espagnole, y compris le Mexique.
Le _péonage_ n'est en résumé qu'une sorte d'esclavage.
Le gouvernement argentin, affaibli par ses dissensions intestines, se
soumit à l'insulte. Bonpland, qui n'était qu'un Français et un étranger,
resta pendant neuf longues années prisonnier au Paraguay. Ni un chargé
d'affaires anglais, ni un commissaire envoyé par l'Institut de France ne
purent réussir à lui faire rendre la liberté.
Il est vrai qu'il ne fut d'abord prisonnier que sur parole et qu'on le
laissait vivre sans le molester, parce que Francia lui-même tirait
profit de ses admirables connaissances et de sa sagesse.
Mais les succès de Bonpland, au lieu d'apaiser le tyran, ne firent que
hâter la ruine de Bonpland. Le respect universel dont l'entouraient les
Paraguayens excita l'envie du despote; une nuit, il lut saisi à
l'improviste, dépouillé de ce qu'il possédait sauf des vêtements qu'il
portait, et chassé du pays!
Il s'établit près de Corrientes, où hors de l'atteinte du tyran il
recommença sans se décourager ses travaux d'agriculture. C'est là
qu'auprès d'une femme née dans l'Amérique du Sud et entouré de ses
nombreux et heureux enfants, il termina, âgé de plus de quatre-vingts
ans, sa vie utile et sans tache.
Si j'ai introduit ici cette légère esquisse, c'est parce que la vie
d'Amédée Bonpland ressemble sous quelques rapports à celle de Ludwig
Halberger, dont nous écrivons l'histoire.
Ce nom d'Halberger semble indiquer une origine germanique. La vérité est
que Ludwig Halberger était de race alsacienne et Pensylvanien de
naissance, car il avait reçu le jour à Philadelphie.
Comme Bonpland, c'était un amant passionné de la nature; comme le savant
Français, il était allé dans l'Amérique du Sud pour y trouver un champ
plus vaste, ou tout au moins un pays plus neuf, où il put se livrer à
ses goûts pour les sciences naturelles.
Vers l'année 18...., il s'établit dans la capitale du Paraguay, qui
devint alors le centre de ses études et de son activité. Asuncion étant
comme sa base d'opérations; il se rendait souvent dans la contrée
environnante, surtout dans le Gran Chaco. Il était assuré d'y trouver
des espèces curieuses, tant du règne végétal que du règne animal, et non
encore décrites, parce que là toute recherche était accompagnée d'un
danger.
Ce danger était un attrait de plus pour lui. Avec le courage d'un lion,
le simple naturaliste avait l'habitude d'explorer la solitude à une
distance où pas un seul des cuarteleros (5) de Francia n'eût osé montrer
le bout de son nez!
Note 5: Nom donné aux soldats de Francia parce qu'ils habitaient
dans les casernes ou _cuartele._
Tandis que le fils de la Pensylvanie était ainsi occupé à découvrir les
secrets de la nature, le besoin d'aimer, de se constituer une famille,
naquit dans son coeur. Il se maria avec une jeune et belle Paraguayenne
dont les qualités devaient être pour lui des gages de bonheur.
Pendant dix ans, ils vécurent heureux en effet: un beau et charmant
garçon et une fille d'une rare beauté, image de sa mère, vinrent, après
quelques années, embellir de leurs jeux et de leur gai babil la demeure
du chasseur naturaliste. Plus tard la famille s'augmenta par la présence
d'un jeune orphelin, Cypriano, qui appelait les enfants ses cousins.
L'habitation d'Halberger, située à environ un mille de la ville
d'Asuncion, était fort belle. On y trouvait tout ce qui peut rendre la
vie agréable, car le naturaliste avait commencé à vivre dans l'Amérique
du Sud avec autre chose que sa carnassière et son fusil. Il avait
apporté des États-Unis les ressources suffisantes pour s'installer
définitivement, et il gagnait largement sa vie au moyen de son filet à
insectes et de son habileté comme taxidermiste. Il envoyait chaque année
à Buenos-Ayres, pour être expédié aux États-Unis, tout un chargement
d'échantillons dont le produit ajoutait à l'aisance de sa maison. Plus
d'un musée, plus d'une collection particulière lui sont redevables d'une
portion de leurs plus précieux spécimens.
Le naturaliste était heureux de ses occupations au dehors, et chez lui
la vie n'avait besoin d'aucune autre joie.
Mais à cette époque, comme si un mauvais génie eût jalousé cette
innocente existence, un nuage sombre vint tout couvrir de son ombre.
La beauté remarquable de sa femme alors dans tout son éclat était
devenue célèbre. Elle eut le malheur d'attirer les regards du dictateur.
La réputation méritée de vertu de la jeune femme eût imposé le respect à
tout autre, mais Francia était de ceux que rien n'arrête. Le naturaliste
et sa femme comprirent bientôt que le repos de leur foyer domestique
était en péril, et qu'il ne leur restait qu'un parti à prendre,
abandonner le Paraguay. Mais la fuite n'était pas seulement difficile,
elle semblait absolument impossible.
Une des lois du Paraguay défendait à tout étranger marié à une
Paraguayenne de faire sortir sa femme du pays, sans une autorisation
spéciale toujours difficile à obtenir. Comme Francia était à lui seul
tout le gouvernement, il ne faut pas s'étonner que Ludwig Halberger,
désespérant d'obtenir cette permission, ne pensât même pas à la
demander.
Devant cette inextricable difficulté, il songea à chercher un asile dans
le Chaco, et ce fut là, en effet, qu'il se réfugia.
Pour tout autre que lui, une pareille entreprise eût été fine folie, car
c'eût été fuir Charybde pour se jeter dans les bras de Scylla. En effet,
la vie de tout homme blanc trouvé sur le territoire des sauvages du
Chaco devait être à l'avance considérée comme perdue.
Mais le naturaliste avait des raisons pour penser autrement. Entre les
sauvages et le peuple du Paraguay, il y avait eu des intervalles de
paix,--_tiempos de paz_,--pendant lesquels les Indiens qui trafiquaient
des peaux et des autres produits de leur chasse avaient l'habitude de
venir sans crainte se promener et faire leurs échanges dans les rues
d'Asuncion.
Dans l'une de ces occasions, le chef des belliqueux Tovas, après avoir
absorbé du guarapé (6), dont il ne soupçonnait pas les effets
stupéfiants, s'était enivré très-innocemment. Séparé de ses
compatriotes, il avait été entouré par une bande de jeunes Paraguayens
qui s'amusaient à ses dépens. Ce chef était cité pour ses vertus, en
voyant cet estimable vieillard ainsi bafoué, Halberger, saisi de pitié,
l'arracha du milieu de ses bourreaux et l'amena dans sa propre demeure.
[Note 6: _Guarapé_, boisson enivrante obtenue de la canne à
sucre.]
Les sauvages, s'ils savent haïr, savent aussi aimer; le fier vieillard,
touché du service qui lui avait été rendu, avait juré une éternelle
amitié à son protecteur et en même temps lui avait donné la «liberté du
Chaco».
Au jour du danger, Halberger se rappela l'invitation. Pendant la nuit,
accompagné de sa femme et de ses enfants, prenant avec lui ses _péons_
et tout le bagage qu'il pouvait emporter avec sûreté, il traversa le
Parana et pénétra dans le Pilcomayo, sur les bords duquel il espérait
trouver la _tolderia_ du chef Tovas.
En remontant le fleuve, il n'eut pas besoin de toucher à un aviron: ses
vieux serviteurs Guanos ramaient, tandis que, assis à l'arrière, son
fidèle Gaspardo, qui avait été son compagnon dans mainte excursion
scientifique, gouvernait la _periagna_. Si le canot eût été un
quadrupède appartenant à la race chevaline, Gaspardo l'aurait peut-être
mieux dirigé, car c'était un gaucho dans toute la force du terme. Mais
ce n'était cependant pas la première fois qu'il avait eu à lutter contre
le courant rapide du Pilcomayo, et pour cette raison la direction de
l'embarcation lui avait été confiée.
Le voyage s'accomplit heureusement. Le naturaliste parvint à atteindre
le village des Indiens Tovas et installa sa nouvelle demeure dans le
voisinage. Il bâtit une jolie maison sur la rive septentrionale du
fleuve et fut bientôt propriétaire d'une riche estancia où il pouvait se
considérer comme à l'abri des poursuites des _cuarteleros_ de Francia.
C'est là que, pendant cinq ans, il mena une vie d'un bonheur presque
sans mélange: tout entier à ses études favorites, comme autrefois Aimé
de Bonpland, il vivait calme et heureux, entouré de sa charmante et
dévouée compagne, de ses chers enfants, des serviteurs fidèles qui
avaient suivi sa fortune. Parmi ces derniers figurait en première ligne
le bon Gaspardo, son aide intelligent pendant ses recherches et le
constant compagnon de ses excursions.
On l'a compris, le cavalier qui revenait froid et inanimé sur sa selle
était Ludwig Halberger; c'était lui que Gaspardo ramenait à sa femme et
à son fils désespérés.
Mayne Reid.
(_La suite prochainement._)