«J'ai l'honneur de vous adresser une relation détaillée du combat naval
livré dans les eaux de Carthagène le 11 courant, entre l'escadre des
fédéraux et celle du gouvernement central. J'accompagne cette relation
d'un plan indispensable pour comprendre les différents mouvements qui
ont été effectués. Je tâcherai, dans cette narration, d'éviter autant
que possible les termes techniques, de façon qu'elle puisse être suivie
sans difficulté par les personnes étrangères à la marine. Inutile de
dire que ce récit est celui d'une personne présente à l'affaire.
«L'escadre des fédéraux était composée de la _Numancia_, frégate
cuirassée sur laquelle s'était embarqué le général Contreras; le
_Tetuan_, frégate cuirassée; le _Mendez-Nunez_, ancienne frégate en
bois, cuirassée à la flottaison, avec un réduit central cuirassé comme
celui de nos corvettes, et le _Despertador_, aviso à roues.
«L'escadre centraliste ne comptait qu'un seul cuirassé, _la Victoria_,
qui portait le pavillon du contre-amiral Lobo. Elle se composait en
outre de trois frégates en bois: _Carmen, Almanza, Navas-de-Tolosa_, des
deux corvettes, _Diana_ et _Cadix_, et de l'aviso la _Prosperidad._
«Au début de l'action, les bâtiments étaient ainsi placés: L'escadre
Lobo, en ligne de relèvement, le cap au nord-est, à environ 8 milles du
cap Négrète, l'amiral à droite, ayant à sa gauche _la Carmen, l'Almanza,
las Navas-de-Tolosa, les deux corvette, et l'aviso; l'escadre
fédéraliste en carré naval, la _Numancia_ en tête, le _Mendez-Nunez_ à
gauche, le _Tetuan_ à droite, et le _Despertador_ en arrière.
«Les spectateurs du combat étaient: l'escadre anglaise, commandée par
l'amiral Yelverton, _l'Élisabeth_, frégate allemande, la _Thétis_,
corvette cuirassée française et le _San-Martino_, corvette cuirassée
italienne.
La brise soufflait du nord-est et était à grains,
A midi cinq minutes, la _Numancia_ ouvrit le feu sur l'amiral Lobo, à
une distance d'environ 6,000 mètres. _La Victoria_ riposta immédiatement
et le combat se trouva ainsi engagés. La _Numancia_ continua sa route de
façon à contourner l'amiral Lobo, et celui-ci infléchit sa route au
nord-nord-ouest. _Le Tetuan_ piqua droit au milieu de la ligne de
bataille et ouvrit bientôt le feu avec ses pièces de chasse. Le
_Mendez-Nunez_ obliqua sur bâbord (j'ignore absolument pourquoi), et
enfin _le Despertador_ après avoir hésité longtemps se borna à suivre de
loin l'action, réduit du reste à ce rôle par son infériorité absolue. Le
combat se trouva ainsi engagé sur toute la ligne.
«A midi cinquante minutes _la Numancia_ avait contourné toute la ligne
centraliste, échangeant ses bordées avec les différents bâtiments de
l'amiral Lobo. Une des corvettes à roues, _la Villa-de-Cadix_ ayant reçu
un boulet dans ses roues se trouva paralysée, et établit sa voilure pour
échapper à _la Numancia_ qui menaçait de l'amariner. _La Victoria_
suivant la route de _la Numancia_ arriva pour porter secours à la
corvette, et _la Numancia_ se mit à fuir du côté de Carthagène. Un
boulet d'une des frégates, entrant par un de ses sabords, avait emporté
la tête à un des membres de la junte de Carthagène qui se trouvait à
bord, et avait mis hors de combat une vingtaine d'hommes, ce qui
démoralisa le reste de l'équipage. _L'Almanza_ avait imité la manoeuvre
de l'amiral Lobo et poursuivait aussi _la Numancia_. Cependant la
_Carmen_ et _le Tetuan_, faisant tous les deux route au nord-est, se
trouvèrent côte à côte pendant près d'un quart-d'heure et se canonnèrent
avec la plus grande vivacité. _La Carmen_ vint alors sur tribord pour
suivre son amiral, tandis que _le Tetuan_ venait sur bâbord, ralliait la
terre et se dirigeait du côté de Carthagène en continuant la canonnade
avec les frégates en bois. Pendant ce temps, le _Mendez-Nunez_ suivait
une route parallèle à _la Victoria_ et à _l'Almanza_, et se canonnait
vivement avec elles.
«Durant les différents mouvements, l'escadre anglaise, _l'Élisabeth_ et
_le San-Martino_ avaient continué leur route à l'est; mais il n'en était
point de même de _la Thétis._ Celle-ci, ayant eu une avarie de machine,
avait établi sa voilure et pris le plus près du vent, tribord amures,
pour serrer la côte, et regagner son mouillage d'Escombrera. Pendant ce
temps, _le Mendez-Nunez_ et _le Tetuan_ qui, comme nous l'avons dit,
serraient la côte en se dirigeant sur Carthagène, s'en rapprochaient de
plus en plus, et les boulets commençaient à tomber fort près de la
corvette française. Celle-ci ne pouvait rien faire pour les éviter, car
virer de bord, et fuir vont arrière, c'était se jeter au plus fort de la
bataille; prendre les amures de l'autre bord, n'aurait fait qu'avancer
sa rencontre avec les cuirassés fédéralistes. Elle se décida donc à
mettre en panne pour laisser passer ceux-ci.
[Illustration: LE PERCEMENT DE L'ISTHME DE PANAMA.--Une station de
l'expédition scientifique chargée d'étudier le terrain.]
«A une heure un quart, _la Victoria_, suivie par _l'Almanza_, qui
n'avait cessé de combattre le _Mendez-Nunez_ à grande distance,
abandonna la poursuite de _la Numancia_, qui était presque rendue sous
le canon des forts de Carthagène, et vint sur tribord pour aller couper
la route au _Mendez-Nunez_ et au _Tetuan_ qui, nous l'avons dit,
suivaient la côte, faisant route sur Carthagène. _Le Mendez-Nunez_,
profitant de la présence de _la Thétis_ qui était en panne, passa entre
celle-ci et la terre pour s'abriter un instant des feux de _l'Almanza_.
Mais elle avait à peine dépassé le cuirassé français, qu'elle vit _la
Victoria_ à petite distance, se dirigeant sur elle. Un feu de
mousqueterie s'échangea entre les deux bâtiments et en passant à
contre-bord, _la Victoria_ lui lâcha, à moins de 200 mètres, toute sa
bordée de bâbord. _Le Mendez_, sans riposter, continua sa route. _Le
Tetuan_ le suivait de près, aussi _la Victoria_ vint sur tribord pour
lui présenter ses pièces qui étaient prêtes à faire feu. Les deux
bâtiments se croisèrent à bout portant, et, pendant que la mousqueterie
des hunes mettait bon nombre d'hommes hors de combat, se lâchèrent
simultanément leurs bordées de tribord. Immédiatement après _l'Almanza_,
qui suivait de près _la Victoria_, échangea avec _le Tetuan_ un feu des
mieux nourris, sans trop se préoccuper de _la Thétis_, où les balles
pleuvaient comme grêle, et où les boulets sifflaient dans la mâture.
C'est un miracle qu'il n'y ait eu personne de touché à bord du bâtiment
français, car à ce moment tout l'équipage était sur le pont, à la
manoeuvre, et le commandant qui n'avait pas perdu son sang-froid un seul
instant, faisait prendre les amures à bâbord pour sortir au plus vite de
cette passe critique. _La Victoria_ et _l'Almanza_, après avoir dépassé
_le Tetuan_, virèrent cap pour cap pour lui donner la chasse, mais
celui-ci parvint à rejoindre _la Numancia_ et le _Mendez-Nunez_ sous le
canon des forts. Le combat se trouva ainsi terminé (il était 2 heures),
et l'escadre de Lobo défila devant l'entrée de Carthagène en ligne de
file. Pendant cette dernière phase, les bâtiments neutres qui avaient
viré de bord, rejoignirent _la Thétis_ qui avait fini de réparer son
avarie, et tous rentrèrent de conserve au mouillage d'Escombrera.
«Après avoir décrit succinctement, avec fidélité, les diverses phases du
combat, il serait intéressant de l'apprécier au point de vue technique.
J'espère qu'une plume plus autorisée que la mienne le fera un jour, et
du reste, le fait est tellement récent qu'il est difficile de trouver un
juste milieu parmi les exagérations des deux partis en présence. Ainsi
d'un côté, l'amiral Lobo prétend n'avoir eu ni tué, ni blessé, ce qui
est complètement inadmissible, d'autant plus que plusieurs inhumations
ont été faites, dit-on, à Porman, le lendemain de l'action; il dit aussi
n'avoir pas éprouvé d'avaries sérieuses, et cependant, son escadre qui
était de sept bâtiments, n'en montre plus que cinq. Les intransigeants,
de leur côté, avouent une quarantaine d'hommes hors de combat, mais ils
prétendent que _la Carmen_ a été au milieu de l'action obligée de mettre
toute son artillerie d'un bord pour éviter de couler par une voie d'eau
produite du côté opposé par un obus à la flottaison; ils disent avoir
abimé les oeuvres-mortes de _l'Almanza_, ce qui reste à prouver; selon
eux, _la Villa-de-Cadix_ aurait hissé le pavillon parlementaire, pour se
rendre, etc., etc. Laissons de côté toutes ces exagérations évidentes,
au milieu desquelles il est difficile de discerner le vrai du faux, et
examinons, en quelques mots, le combat en lui-même.
«Au premier abord, on est étonné que pas un des bâtiments n'ait tenté
l'abordage. Il est cependant parfaitement démontré que la véritable
force d'un bâtiment cuirassé à éperon réside dans le choc qu'il peut
donner au navire ennemi et qui coulera presque toujours ce dernier. Pas
un seul des bâtiments en présence, nous le répétons, n'a tenté le choc,
et le combat a été exclusivement un combat d'artillerie. Ceci posé,
examinons la conduite de chacun des bâtiments. _La Numancia_, après
avoir débuté brillamment, a pris la fuite vers Carthagène. Il paraît
qu'un boulet éclatant au milieu de sa batterie y avait occasionné une
panique générale. Ce n'est point là une excuse valable, et la junte a
pensé comme nous, car elle a destitué le capitaine de _la Numancia_. _Le
Mendez-Nunez_ s'est bien comporté dans son duel avec _l'Almanza. Le
Tetuan_ est celui des bâtiments intransigeants qui a été le mieux
manoeuvré, qui a montré le plus de courage et dont le feu a ôté le mieux
nourri. L'amiral Lobo a parfaitement manoeuvré sa _Victoria_, et a
montré personnellement le plus grand calme pendant toute l'affaire. Les
frégates en bois _Carmen, Almanza_ et _Navas-de-Tolosa_ méritent les
plus grands éloges pour la résolution avec laquelle elles ont accepté le
combat contre des bâtiments beaucoup plus forts qu'elles, et cuirassés.
«Nous ne parlons pas des petits bâtiments à roues, tels que le
_Despertador, la Villa-de-Cadix, la Diana_, etc., dont nous pensons que
les combattants eussent mieux fait de ne pas s'embarrasser et qui n'ont
rien fait pendant l'action.
«Comme force matérielle, les bâtiments intransigeants étaient de
beaucoup supérieurs aux centralistes, mais leurs armements ne pouvaient
être comparés à ceux de ces derniers. Les équipages de l'amiral Lobo
étaient en effet les équipages de la marine régulière, et ils ont une
réputation méritée. Les navires intransigeants au contraire étaient
armés de volontaires, de soldats de l'infanterie de marine et
d'artilleurs qui n'avaient probablement jamais mis le pied sur un
bâtiment (1). Il y avait donc à peu près compensation. Pour nous
résumer, nous dirons qu'au point de vue de la tactique, il n'y en a
point eu, les intransigeants ayant attaqué sans ordre bien marqué, et
qu'au point de vue du courage, chacun a bien combattu, à l'exception de
_la Numancia._
Note 1: Inutile de dire que rien n'est plus erroné que les
assertions de nombreux journaux qui prétendent que les bâtiments
fédéraux sont armés avec des forçats libérés.
«E. de Montespan»