En Europe, nous cherchons, le dahlia bleu et la rose noire; en Chine, la
passion de tourmenter la nature s'étend jusqu'aux animaux. Quels sont
les moins; raisonnables, des Chinois où des Français? Nous ne saurions
décider, mais les Chinois ont cet avantage sur nous que, fussent-ils des
monstres horribles, les résultats de leur fantaisie sont utilisés par
leurs décorateurs. En effet, ces grotesques, ces êtres bizarres, hors
nature, peints sur leurs paravents et leurs éventails, sur leurs
porcelaines et leurs laques, reproduits en bronze, sculptés dans
l'ivoire et le bambou, ne sont pas des rêves de leur imagination; ils
existent réellement à l'état vivant.
Au nombre de ces animaux ainsi dénaturés est la variété de Cyprins qu'un
pisciculteur de Paris expose au Palais de l'Industrie, après en avoir
fait l'objet d'une note à l'Académie des Sciences et lui avoir donné le
nom de _poisson-télescope_. Ce poisson, apporté en France par un
mécanicien du paquebot l'_Ava_ ne ressemble guère aux habitants de nos
eaux douces et salées. Son corps est une boule, ses nageoires sont
doubles; les anales et les caudales, placées tout à fait en arrière du
corps, sont disposées de telle sorte que la marche du poisson ne peut
être ni facile, ni rapide, ce qui a dû contribuer à lui donner la forme
globulaire. Les yeux forment au-devant de la tête une saillie
très-prononcée et l'organe visuel proprement dit paraît fixé à
l'extrémité de tubes membraneux, d'où le nom de poisson-télescope donné
à ce cyprin.
Si ces formes sont peu gracieuses, en revanche des couleurs éclatantes,
irisées, transparentes, constituent à cet animal une riche et admirable
parure, dans laquelle dominent le rouge, le rose, l'or et l'argent.
Les naturalistes ne le connaissent pas vivant à l'état libre; pour eux,
c'est un poisson modifié, transformé, créé pour ainsi dire depuis un
temps immémorial, par des procédés d'élevage dont nous ne possédons pas
les secrets.
Du reste, il faut bien convenir qu'en modifiant l'oeuvre du Créateur,
l'homme ne l'a nullement améliorée, non-seulement au point de vue de
l'aspect, mais aussi sous le rapport des qualités physiques générales.
[Illustration: CADAVRE TROUVÉ DANS LES FOUILLES DE POMPÉI.]
La forme globulaire imposée à l'animal lui a communiqué cette propriété
des corps sphériques dite de l'équilibre indifférent: le
poisson-télescope se comporte en effet comme une véritable boule; à la
moindre secousse, il perd son équilibre, il roule à droite, roule à
gauche, en avant et en arrière, éprouve beaucoup de peine à se remettre
dans sa position normale.
Dans la plupart des cas de monstruosité, les animaux et végétaux, que
l'on a réussi à faire dévier de leur position normale, restent stériles,
telles sont certaines fleurs doubles ou triples et les variétés animales
dites de mulet. Plus versés que nous dans cet art curieux de se jouer
des lois de la nature, les Chinois ont créé une race complète,
véritable, car, bien que constituant une anomalie, le poisson-télescope
peut se reproduire pour donner naissance à d'autres poissons de
conformation identique.
On sait que chez les poissons la reproduction s'opère par la ponte que
fait la femelle d'un grand nombre d'oeufs que le mâle féconde par le
dépôt à leur surface de substance mucilagineuse appelée laite. Lorsque
la femelle du poisson-télescope doit pondre, elle se frotte l'abdomen
sur le sol du fond de l'eau, et cette friction fait sortir les oeufs.
Mais ce n'est pas tout à fait d'elle-même, paraît-il, que cette femelle
se conforme aux lois de conservation de l'espèce, et, le cas échéant, ce
sont les mâles qui se chargent de la rappeler au devoir. M. Carbonnier,
ayant mis plusieurs de ces poissons dans un aquarium afin d'étudier
leurs moeurs et leurs habitudes, vit, à l'époque de la ponte, plusieurs
mâles se mettre à la poursuite d'une femelle; ils la poussèrent, la
bousculèrent à qui mieux mieux, la firent tourner et retourner,
pirouetter sur elle-même. Cette culbute, sans trêve ni merci, dura deux
jours, à la fin desquels la malheureuse femelle, qui avait servi de
balle ou de volant à trois mâles sans parvenir un seul instant à
reprendre son équilibre, acheva enfin de se débarrasser de la totalité
de ses oeufs.
Les petits poissons éclos ne ressemblent pas à leurs parents aussitôt
après leur naissance; ce n'est qu'un peu plus tard et chez un certain
nombre seulement qu'apparaissent les particularités distinctives: forme
globulaire, saillie des yeux, nageoires doubles, etc. Mais alors la
position vicieuse de leurs organes, le manque de développement des
nageoires eu égard au volume du corps, les maintiennent souvent dans une
position verticale, la tête en haut, quelquefois aussi la tête en bas.
Si la main du pisciculteur ou toute autre cause étrangère ne vient les
rétablir dans leur position normale, les jeunes poissons ne peuvent
chercher leur nourriture et ne tardent pas à périr.
Le poisson-télescope est une curiosité, pas autre chose, et ce n'est
qu'en vue de garnir les aquariums ou de peupler les bassins des parcs
que l'on pourra s'occuper d'élever ce monstre exotique, plutôt curieux
que gracieux, qui, même dans son pays d'origine, est un objet de luxe,
nullement d'utilité.