LE MOYEN

1

Ceux qui n’admettent pas la guerre ne doivent pas aller plus loin. Nous

touchons ici au phénomène redoutable qui a le double privilège de

révéler en même temps, dans le domaine de l’esprit, l’esclave et l’homme

libre avec le plus d’impitoyable éclat. Je ne veux pas parler du pauvre

homme qui subit la guerre comme soldat ou laboureur, acceptant d’être

son instrument passif ou sa victime hargneuse. Je ne veux pas parler de

celui qui jette au massacre, sans autre but qu’un galon, une croix pour

lui, du bout d’un téléphone ou du haut d’un observatoire, un troupeau de

malheureux, car celui-là n’est pas digne de tendre à la liberté. Je veux

parler de ceux qui sont capables de juger d’ensemble la guerre, en

tenant compte des innombrables éléments qui la déchaînent et la

composent et des conséquences qui la suivent et qui n’abritent pas leur

lâcheté derrière le masque du prêcheur ergotant sur l’illégitimité ou la

légitimité de ses prétextes, mais la regardent en face, pour elle-même,

en elle-même, et refusent à la fois de la juger selon les fins

immédiates qu’elle invoque et de fermer les yeux sur son horreur. Ce

grand effort une fois accompli, un plus grand effort est à faire, et

c’est à celui-ci qu’on distingue, il me semble, les deux formes

d’intelligence que j’ai désignées plus haut. Celui-ci la repousse en

bloc, refuse de l’utiliser, d’en courir le risque terrible, s’exposant à

subir un siècle de carnage pour épargner à son optimisme la blessure

d’un démenti. Celui-là accepte de saisir, dans le jeu désintéressé qu’il

y trouve, l’occasion qu’elle offre à son pessimisme de la dominer un

moment... Ceux qui n’admettent pas la guerre ne doivent pas aller plus

loin.

Le plus grand homme qu’ait formé et révélé la guerre savait quel

instrument atroce le hasard qui nous prodigue ou nous refuse dès le

ventre de notre mère les moyens de dépasser les hommes, avait mis entre

ses mains. J’imagine même que c’est à cause de cela qu’il fut le plus

grand homme qu’ait formé et révélé la guerre. Le domaine où notre

activité propre se déploie est de nature spirituelle, et c’est le regard

que nous jetons sur lui qui fixe ses frontières, détermine ses contours

et nous rend plus ou moins aptes à le parcourir d’un pas ferme. Napoléon

n’est pas un militaire. C’est un poète. Ce n’est pas un grand capitaine.

C’est un grand homme. Et c’est bien différent. Il accepte ses dons, non

pour la vanité et le pouvoir qu’il en retire, mais parce qu’il sait bien

que s’il ne les acceptait pas, il ne parviendrait pas à trouver en

lui-même les sources d’énergie, de raison et d’imagination qu’ils

ouvrent et répandent dans tout son être pour le nourrir et l’affirmer.

Non seulement il ne croit pas que la guerre soit le plus noble et le

seul noble des moyens dont dispose l’homme pour parvenir à conserver et

à créer, non seulement il la juge en pleine liberté--sévèrement parfois,

ingénument même,--comme un _anachronisme_ et la suprême convulsion des

brutalités primitives que lui-même, Napoléon, a la mission d’écraser,

mais il souffre souvent du spectacle qu’elle donne, et, s’il s’enivre

d’elle, les lendemains de son ivresse lui procurent des nausées qu’il ne

dissimule pas. La tuerie inutile l’écœure, et de lui-même quelquefois. A

Ebersberg, où Masséna fait tuer trois mille hommes pour s’emparer d’un

pont dont la prise n’importe pas, il s’indigne, verse des larmes,

s’enferme pour les cacher. C’est ce jour-là, je crois, qu’il trouve le

mot _boucherie_ pour caractériser ces choses. «_Vous voulez donc m’ôter

mon calme?_» répond-il à un officier qui lui annonce, au cours d’une

bataille, que le massacre grandit. «_Je suis toujours à Eylau_, écrit-il

à Joséphine. _Ce pays est couvert de morts et de blessés. Ce n’est pas

la belle partie de la guerre; l’on souffre, et l’âme est oppressée de

voir tant de victimes._»

Notez qu’il cache ces faiblesses, puisqu’il accepte et fait la guerre,

car ces faiblesses, loin de faire reculer la guerre, accroissent son

horreur en laissant devant elle l’homme hésitant et désarmé. Notez qu’il

dit un jour, avec un sentiment profond du désordre sanglant où la

défaillance du chef peut entraîner l’organisation clairvoyante du drame:

«_Celui qui ne voit pas d’un œil sec un champ de bataille fait tuer bien

des hommes inutilement._» Notez surtout qu’on le trouve toujours face à

la réalité guerrière, maître de lui, exempt de tout sentimentalisme

déprimant, de tout idéalisme niais, de toute attitude hypocrite

dénotant, chez qui les étale, la peur d’être soi-même, l’absence de tout

haut courage, le besoin vil d’attendrir les âmes médiocres par des

paroles de romance et des gestes de tréteau. «_On me fait, durant la

nuit, prendre le poste d’une sentinelle endormie. Cette idée est sans

doute d’un bourgeois, d’un avocat, mais sûrement pas celle d’un

militaire..._» Notez que par cet autre mot: «_les guerres inévitables

sont toujours justes_», il refuse de s’aveugler sur les oripeaux de

moralité dont les Tartufes de diplomatie et de pédagogie prétendent

affubler la guerre. Notez cette acceptation lucide et par suite

magnanime de la portée, de la nature, des conséquences de ses actes. Et

vous comprendrez qu’il est l’ordre, l’harmonie puissante et consciente

qui règle et rythme le chaos, et vous ferez l’effort d’étouffer votre

horreur devant cet art terrible de la guerre, celui de tous, entre ceux

où la matière est l’homme même, qui offre à l’homme la plus grande somme

de responsabilités à assumer, de passions à dompter, d’énergies à

utiliser, de révoltes à refouler, d’images à réaliser, et lui donne

l’occasion d’obtenir des résultats immenses avec des moyens médiocres et

des sacrifices réduits.

2

En effet, la guerre ne donne à qui l’étudie une sensation d’art

véritable, et parfois le sentiment d’une harmonie spirituelle comparable

aux créations les plus parfaites du peintre, du poète ou du musicien,

que s’il existe un contraste puissant entre l’importance du problème à

résoudre d’une part, et d’autre part la sobriété, la simplicité,

l’élégance déployées dans la poursuite de sa solution, le peu de matière

et d’instruments dont elle dispose, l’impression qu’avec un maximum de

responsabilités et de risques, le plus complet triomphe lui coûte un

minimum de ruines et de sang. C’est ce sentiment qu’on éprouve en

présence des campagnes d’Annibal, de Lucullus, de César, de Turenne, de

Frédéric, et, à un degré bien plus saisissant encore, en présence de ces

symphonies napoléoniennes, l’Italie, Marengo, Austerlitz, Iéna, 1814,

où, devant l’éclat inattendu et prodigieux du succès, la rapidité de

conception et d’exécution qui le force, l’enthousiasme irrésistible de

ceux qui le poursuivent dans une communion étroite avec le chef,

l’effusion du sang ne semble pas plus peser à l’ensemble d’un peuple que

l’effort dépensé à l’ensemble d’un orchestre quand la grandeur du poème

sonore soulève les auditeurs. En 1796, avec ses bandes en guenilles, il

prend deux fois plus d’Autrichiens qu’il n’a de soldats sous ses ordres,

ramasse six fois plus de canons qu’il n’en dispose lui-même, détruit

successivement cinq armées, les plus belles en quelques jours, conquiert

l’Italie et force à la paix l’Autriche victorieuse au Nord. En 1800, un

combat, livré au point choisi avec 18.000 hommes, lui rend cette même

Italie perdue par les généraux du Rhin. En 1805, par la seule manœuvre,

il enlève une armée autrichienne, et, par une bataille unique où il ne

perd pas 2.000 hommes, en disperse une autre, écrase l’armée russe,

brise le Saint-Empire pour jamais. En 1806, en _un jour_, il ruine la

monarchie prussienne. En 1814, seul avec quelques milliers de paysans et

de conscrits, il tient deux mois en échec toute l’Europe armée, qui

l’abat sans l’avoir vaincu. Pour ceux qui croient que le chaos ne

s’ordonne pas de lui-même et que la tragédie offre à la volonté de

l’homme la plus haute occasion de s’affirmer, il n’est pas possible

d’imaginer un triomphe plus complet de l’esprit sur la matière, de

l’intelligence organisatrice sur l’aveugle brutalité.

Il y a un contraste impressionnant entre ces œuvres d’art parfaites et

les guerres qu’il entreprend à partir de 1809. Ici, la manœuvre est plus

lente, comme empâtée et surchargée, les résultats plus discutables, les

procédés plus coûteux. Les batailles sont longues, indécises parfois,

meurtrières presque toujours. Il a dit, une fois, ce mot qui caractérise

si bien tout homme œuvrant dans le domaine de l’action et obligé de

faire appel à une matière indocile, les hommes, les peuples, les états,

leurs passions, leurs intérêts: «_Je n’ai jamais été maître de mes

mouvements; je n’ai jamais été réellement tout à fait moi._» J’imagine

qu’il songeait surtout à ces dures campagnes, aux boues de Pologne, aux

neiges de Russie, aux pluies d’Allemagne, à l’air enflammé de Castille,

aux enlisements de ses armées dans les marées et les orages d’une nature

devenue elle-même hostile et où elles ne marchaient qu’à contre-cœur,

traînant des convois monstrueux, laissant sur les routes et les sentes

des malades qu’on égorgeait. L’extension démesurée de l’action politique

provoquait l’extension d’une action militaire dont les points extrêmes

s’éloignaient trop du centre que la paralysie périphérique gagnait

progressivement. Plus ses effectifs grossissent, moins son geste est

simple et sûr. Il vit à une époque où les transports sont lents, les

communications torpides, où il faut parfois huit ou dix jours pour

atteindre ses lieutenants, autant pour avoir leur réponse, où l’ennemi a

tout le temps de manœuvrer entre l’ordre qu’il lance et son exécution.

La conception est toujours aussi prompte, mais les communications à

garder, les masses à mouvoir de loin, à armer, à nourrir alourdissent

l’action, l’empêtrent d’indécisions et d’incidentes, et les conditions

changent avant qu’elle ait pu commencer.

Il fait penser, alors, au chef d’un admirable orchestre dont tous les

musiciens en bloc vivaient dans sa tête et son cœur et qui soudain

verrait le nombre de ses exécutants, d’ailleurs venus de tous les points

de l’horizon, ne se connaissant pas, appartenant à des écoles

différentes, doubler, tripler, décupler, faire craquer les cloisons de

la salle, n’apercevant plus ses gestes et invisibles pour lui. Heureux

encore, quand la moitié d’entre eux ne se dérobent pas le jour du

rendez-vous ou ne le quittent pas au milieu de la symphonie. Car il

n’est pas seulement chef d’orchestre. L’administration, la politique, la

psychologie internationale entrent à flots trop larges et trop pressés

dans son jeu. Il est aussi impresario. Il s’occupe du logement de ses

exécutants, de leur nourriture, de sa publicité, de l’exploitation

financière et morale de ses immenses concerts. L’opinion, les

impulsions, les intérêts de son public, les personnalités qu’il y

éveille et qu’il irrite prennent une part chaque jour un peu plus

active, d’abord isolée et anarchique, ensuite cohérente et ramassée,

mais contre lui, à leur exécution. Il triomphe encore sans doute, à

force d’énergie, et d’activité, et de génie, et de par la terreur et le

respect qu’il inspire. Mais le sang coule, mais il s’épuise, il

s’essouffle, il ne se ranime vraiment qu’alors qu’il retrouve, même

réduits et surmenés, ses exécutants primitifs. L’art militaire n’est pas

différent des autres arts. Il exige un nombre d’éléments restreints, en

tout cas sous la main de l’artiste, et dont il connaisse le grain, la

densité, la forme, la nature des réactions sur les éléments voisins. On

le voit bien, chez celui-là. On a prétendu qu’il baissait, à l’heure où

il allait donner, pour le dernier acte du drame, ses plus admirables

accents. Il est toujours Napoléon, mais Napoléon n’est lui-même que

quand il est aux prises avec l’objet. Là seulement où il n’est pas, tout

est confusion et gâchis. Ses lieutenants hésitent au milieu des troupes

ennemies aussi indécises qu’eux-mêmes. Dès qu’il arrive, en Espagne, par

exemple, ou en Saxe, ou en Champagne, c’est comme un grand vent qui se

lève. Les intelligences, les cœurs, les volontés s’exaltent, les armées

soulevées comme des feuilles volent dans son sillage ou s’éparpillent

devant lui.

3

Ses ennemis reconnaissaient aussi vite sa présence que ses soldats, et

sa présence ébranlait les uns autant qu’elle exaltait les autres. Là il

répandait la terreur, ici la sécurité. Ce n’est pas tant la victoire

elle-même qui lui donnait auprès de ceux qui combattaient sous ses

ordres cet incomparable ascendant, que la certitude qu’ils avaient d’une

victoire rapide, facile, et où leur sang ne fût point gaspillé. «_La

force morale plus que le nombre décide de la victoire._» L’art de la

guerre a ceci d’admirable qu’il communique à cent, ou mille, ou cent

mille hommes le tempérament d’un seul homme, les anime de ses vertus, de

ses passions, les fait participer, comme un bloc de force et de vie, au

fonctionnement sourd de son cerveau et de son cœur. Il associait ses

soldats à ses vues, il leur expliquait l’action, il leur communiquait le

sentiment que le succès dépendait en partie de leur intelligence à en

comprendre les conditions et à en accepter les risques, de leur ardeur à

le poursuivre par les chemins qu’il leur montrait. Il tirait parti de

leur moral, berçait par des promesses qu’il tenait leur dépression ou

leur fatigue, sentait monter leur enthousiasme dans son ivresse propre à

s’emparer de l’occasion, et saisissait l’instant où l’étincelle éclate

entre le chef et son armée pour lancer l’ordre décisif. Le moral de

l’ennemi même, qu’il devinait au flottement, ou à la régularité, ou à la

nervosité, ou à l’ingénuité de sa manœuvre, entrait dans l’harmonie de

la bataille qu’il était seul à percevoir, par la raison qu’il la créait.

«_La guerre est comme le gouvernement. C’est une affaire de tact._»

C’est ce tact qui lui permettait d’oser des actes que tous eussent

qualifiés d’insensés s’il les eût exposés loin du champ de bataille, et

de les réussir toujours. Oser est la partie la plus essentielle et la

plus irrésistible du génie. L’intuition du possible, qui est toute la

poésie, enfante une réalité seconde qu’il n’a plus qu’à recueillir.

Napoléon ne subit pas, il imagine ses batailles.

Cette façon d’envisager et de réaliser la guerre était si neuve que

personne ne la comprit. Il trouve une science fixée. Il apporte un art

vivant. Il remplace brusquement la mélodie linéaire que tous

pratiquaient avant lui, par une symphonie complète dont on pourrait

changer la quantité et les rapports des parties constitutives, mais où

il fait entrer pour la première fois et pour toujours tous les éléments

matériels, moraux, psychologiques du combat et rattache sa conduite aux

problèmes stratégiques, économiques, politiques dont il est la solution

voulue et recherchée à l’heure et à l’endroit choisis. Naturellement, de

cet art supérieur, on fit une science après lui, les hommes étant fort

rares qui consentent à comprendre que la vie crée incessamment des

formes et des nécessités nouvelles et que c’est précisément cela qu’il

convient de retenir des enseignements du génie, avec cette seule

immuable coutume qu’il a d’envisager uniquement son but et d’organiser

toutes ses facultés en vue de l’atteindre: «_Le génie agit par

inspiration, ce qui est bon dans une circonstance est mauvais dans une

autre. Il faut considérer les principes comme des axes auxquels se

rapporte une courbe._»

Personne donc ne le comprit, sauf les simples, et quelques jeunes chefs

formés par sa guerre hors des académies, hors des formules, hors des

routines, ayant comme lui-même, pour vaincre, tout à inventer. Avant

lui, la Révolution même incluse, ce n’étaient que piétinements sur

place, marches et contre-marches, hivernages, batailles en ligne à

proximité d’une frontière après lesquelles on renvoyait la campagne au

prochain été, tranchées, sièges successifs, et interminables, personne

ne regardant, par-dessus l’épaule ennemie, l’organe vital à frapper.

Tant est puissante l’habitude, que, dix ans après sa venue, vingt ans

même, on l’attend encore, au lieu de foncer sur lui. Même quand on veut

le surprendre, on l’attend. Et dès lors c’est lui qui surprend, même et

surtout peut-être quand il a une distance trois, quatre fois, dix fois

plus longue à parcourir que l’ennemi. Il ne s’agit plus, avec lui, de

ces rendez-vous qu’on se donnait, comme pour un duel, entre chefs

d’armées, le premier arrivé attendant poliment l’autre, et où l’habileté

tactique, alors, entrait presque seule en jeu. Il s’agit d’opérations à

longue portée dont il impose de loin la forme et dont le dénouement

marque la paix. Il disait qu’à l’armée du Rhin on ne savait pas faire la

guerre. Certes, elle avait de bons tacticiens, surtout de bons

entraîneurs d’hommes, mais ses stratèges étaient nuls. Qu’on compare, si

l’on en doute, à ces interminables mouvements où les adversaires se

surveillent et n’osent pas agir même après la victoire, les marches

foudroyantes qui le mènent parfois jusqu’au cœur de l’ennemi sans même

avoir à percer sa cuirasse, paralysant ses mouvements avant qu’il ait

combattu. Comme en matière politique il substitue, dans l’effort

militaire, la dynamique révolutionnaire constructive à la statique

révolutionnaire de défense et de destruction.

C’est pourquoi il est traité de barbare par ses adversaires, et par ses

émules quelquefois,--Hoche et surtout Desaix à part, dignes d’être

appelés par lui à pratiquer la grande guerre. On le taxe d’immoralité,

parce qu’il ne voit qu’un objet: vaincre, et qu’il emploie tous les

moyens propres à saisir cet objet. Pour les esprits arrêtés, il y a une

immoralité de l’intelligence, et c’est elle, peut-être, qui scandalise

le plus. Quand on lui donne un rendez-vous, il n’y vient pas, ou tombe

dans le dos de celui qui le lui donne. En réaliste, il ne tient aucun

compte des règles fixées avant lui. Il y introduit avec une véhémence

admirable un élément inconnu. La démocratie, grâce à lui, ne met plus

son honneur dans l’observation des lois de la guerre établies par la

féodalité, mais dans le désir d’affirmer contre elle les éléments de

puissance et de développement qu’elle porte dans son sein. «_A la

guerre, tout est moral._» Entendons-nous. Au contraire de la féodalité

même, il respecte toujours la population civile, ne ruine pas pour

ruiner, ne pille pas pour piller. Partout où il passe, il protège. Mais,

dans l’opération de guerre, la force et la ruse n’ont pour lui d’autres

limites que les nécessités de cette opération. La guerre étant la

guerre, elle doit atteindre son but. Dès lors, contre la féodalité

militaire, il fait entrer dans la manœuvre un sens nouveau de la guerre,

comme les Encyclopédistes et le Tiers avaient fait entrer dans la

philosophie et les mœurs, contre la féodalité théocratique et politique,

un sens nouveau de la société spirituelle et de la société civile. D’où

sortait l’honneur féodal? D’un contrat plus ou moins avoué entre des

chefs de bandes qui écumaient les grandes routes. Les palais les plus

aériens ont leurs assises dans la terre. L’idéaliste de demain ne fait

que styliser les œuvres du réaliste d’aujourd’hui.

4

On a voulu assimiler le génie à la folie. Il me paraît la manifestation

agissante de la sagesse, qui est de conserver ou de retrouver le sens

des relations et des proportions entre les choses, alors que la plupart

des hommes perdent ce sens dans le ronron de l’habitude et la paix du

moindre effort. De là le drame, et l’art, réactions probables de la vie

allant droit au but contre l’enlisement chronique de l’esprit. La

manœuvre napoléonienne entière est immédiatement déterminée par ce

réalisme constant qui lui fait dire, un jour qu’on s’extasie et lui

demande le secret de ses succès: «_Il faut surtout avoir du bon sens._»

Pas une seule fois, sauf semble-t-il au dernier acte de sa plus belle

tragédie, quand il apprend que l’ennemi est parvenu aux portes de Paris

et qu’il renonce, pour y courir, à l’admirable mouvement sur la Lorraine

qui l’eût peut-être sauvé, pas une seule fois on ne le voit, au cours de

ses campagnes, céder à l’attrait si puissant de l’objectif

sentimental--celui qui vous fait manquer le vrai but pour éblouir les

masses, accroître votre propre confiance ou satisfaire votre propre

vanité par la prise d’une ville illustre, d’une contrée riche en

ressources ou d’une province regrettée, avant d’avoir tenté d’annihiler

d’abord la force principale qui manœuvre contre vous. Il sait bien

qu’une fois accomplie cette tâche essentielle, la ville, la contrée, la

province--un peu plus tard, sans doute, mais beaucoup plus

durablement--seront à lui, même s’il leur tourne le dos. Il ne commet

sans doute pas la faute, s’il doit, pour atteindre l’ennemi, traverser

la contrée ou la province, passer sous les murs de la ville, de négliger

l’occupation de cette ville, de cette contrée, de cette province,

sachant qu’il s’y crée une base et morale et matérielle, mais à la

condition qu’il ne perde pas une heure, pour ce faire, le contact avec

l’objet mobile qu’il poursuit. C’est ainsi qu’il prend Milan en 96 et en

1800, Vienne en 1805 et en 1809, avant d’avoir détruit l’armée

autrichienne, parce que Milan et Vienne sont sur la route qu’elle suit.

Mais prenez garde que c’est lui qui interdit à cette armée de suivre une

autre route en se plaçant toutes les fois entre elle et la ville qu’elle

n’a pas su garder.

Car c’est là sa plus belle et sa plus constante manœuvre. Elle est fort

simple. Mais «_l’art de la guerre est comme tout ce qui est beau et

simple... Les mouvements les plus simples sont les meilleurs._» Du plus

loin qu’il vienne, toujours, alors qu’on le croit gardant les hauts

passages des Alpes, ou qu’on se l’imagine au bord de la Manche, face à

l’Anglais, ou débouchant en étourdi des défilés de Bohême, il fait un

grand mouvement excentrique qui l’amène sans combat sur les

communications de l’ennemi, plaçant l’ennemi entre lui et la France;

mais du même coup se plaçant lui-même entre l’Italie, ou l’Autriche, ou

la Prusse et l’ennemi. C’est fort simple, je le répète. C’est aussi fort

dangereux. Car il court un maximum de risques et donne à l’adversaire,

s’il se fait battre, un maximum d’avantages sur lui. Mais il obtient,

s’il est vainqueur, un maximum de résultats. Une telle manœuvre escompte

nécessairement une victoire radicale, mais son audace même l’autorise à

l’escompter. Et dès lors, presque toujours en une seule bataille, elle

perd l’ennemi sans recours... En 1796, contre cinq armées successives,

la manœuvre est presque la même du commencement à la fin: tournant les

Alpes par le sud pour séparer des Piémontais les Autrichiens, tournant

le Tessin et courant le long du Pô pour déborder leur ligne de retraite,

il entre à Milan, puis, le dos à la péninsule qu’il s’agit de conquérir

et que Carnot lui désigne, barre la péninsule à l’Allemagne en occupant

la ligne de l’Adige. En 1800, alors qu’on l’attend à l’endroit où il est

naguère entré, il fond du nord, par le Saint-Bernard, sur Milan,

bloquant l’armée de Mélas entre les Alpes et lui. En 1805, venant de

deux cents lieues à travers le Rhin et la Bavière, il tombe à pic sur le

Danube entre l’armée de Mack et Vienne qu’elle a la charge de couvrir.

En 1806, les Prussiens postés sur son flanc pour le prendre au filet dès

son entrée dans les plaines de Saxe, il fait un brusque à gauche, se

place entre Berlin et eux et les détruit en un seul jour. Principe? Non.

Expérience. Expérience que sa raison lui dicte de tenter une première

fois, qu’il accomplit et recommence, parce qu’il sait pourquoi elle doit

réussir toujours. Il «_pense plus vite qu’eux_», dès lors agit plus vite

qu’eux. Quand ils le croient très loin, ils sentent ses dents à leur

nuque. Ils réfléchissent, ils combinent, ils vont agir... Mais il est

là, pesant sur leurs bras, entravant leurs jambes. «_L’on pourra

m’accuser de témérité, jamais de lenteur._» Et pour comble, quand ils le

voient en ligne, en face d’eux, qu’ils en ont pris leur parti, qu’ils

vont, puisqu’ils se sont laissés surprendre, employer leur science du

combat à réparer l’effet de leur torpeur, il tombe encore au seul point

où ils ne l’attendent pas.

En effet, l’enchaînement de ses combinaisons le conduit, pour qu’elles

aboutissent, à tenir en éveil jusqu’au dénouement, dans le drame de

combat même, une imagination créatrice que chaque circonstance exalte et

qui réponde à chaque circonstance selon les besoins du moment. Tantôt

elles l’amènent à répéter, sur-le-champ de bataille même, le mouvement

initial qui a provoqué l’action: c’est ainsi qu’à Arcole il sort de

Vérone par l’ouest, paraissant quitter l’Italie, puis tourne au sud,

traverse des marais, tombe dans le dos des Autrichiens qu’il perce et

rentre dans Vérone par l’est. Tantôt elles le conduisent à commettre un

acte de témérité qui doit le perdre ou justifier toutes les conséquences

du mouvement initial: c’est ainsi qu’à Lodi, parce qu’il à tourné le

Tessin, il doit forcer un pont de face, acculé au désastre s’il ne

parvient à le forcer. Tantôt, pour faire échec à son invention

stratégique que l’ennemi retourne contre lui en prenant l’Adige à

revers, il ébauche la manœuvre en lignes intérieures qui charpentera

plus tard la campagne de France tout entière et lui permet d’arrêter des

forces six fois supérieures en bondissant de l’une à l’autre pour les

ruiner séparément: c’est ainsi qu’en cinq jours, par les mouvements

foudroyants dont le nœud est Castiglione, il disperse soixante-dix mille

hommes avec des effectifs qui n’atteignent pas la moitié, et que volant

du plateau de Rivoli aux portes de Mantoue avec seize mille hommes dans

sa main, moins de quarante mille sous ses ordres, il en anéantit près du

double en trois jours.

L’adaptation aux circonstances est continuelle. Il ne raisonne pas sur

des objets inertes qu’une série de mouvements doit lui livrer quoi qu’il

arrive. Il sait qu’ils sont vivants. Si vivants qu’ils obéissent en

général à sa volonté initiale et qu’il annonce alors d’avance les

mouvements auxquels il les obligera. Mais capables d’à-coups et

d’inspirations inattendues qu’il déjouera sur-le-champ: «_Le grand art

des batailles, c’est de changer, pendant l’action, sa ligne

d’opération._» Avant lui, autour de lui, après lui, tout est système.

Avant lui l’ordre oblique de Frédéric, après lui l’enveloppement par une

aile. A coup sûr, à Friedland, il enveloppe une aile pour briser,

derrière les Russes, les ponts par où ils pourraient fuir. Mais à

Austerlitz, alors que l’ennemi amincit son centre pour dessiner cette

même manœuvre d’enveloppement contre lui, il se jette sur ce centre et

coupe sa ligne en deux. A Montmirail c’est lui qui, pour amener l’ennemi

à dégarnir son centre et y enfoncer son armée, esquisse l’enveloppement.

On n’en finirait pas. Il est vivant. L’imprévu, qui trouble les autres

l’enchante, et le trouve prêt. Pour un esprit de cet ordre, il n’existe

pas d’imprévu, le choc, quel qu’il soit, et d’où qu’il vienne, éveillant

tout de suite en lui la réponse logique du réflexe éduqué sans cesse par

l’intelligence en éveil. Somo-Sierra, un col fortifié de montagnes, est

enlevé par des lanciers. Aux cavaliers tourbillonnants des mameluks, il

oppose, aux Pyramides, les citadelles hérissées des carrés de

fantassins. «_Malheur au général qui vient sur le champ de bataille avec

un système._» A la manœuvre scientifique du cuistre militaire qui veut

plier les circonstances à ses principes, manœuvre _a priori_, aveugle,

massive, brutale, s’arrêtant court si quelque grain de sable se glisse

entre ses rouages minutieux, il substitue une manœuvre organique,

souple, sensible, filant comme une eau vive entre ses thèmes essentiels,

cherchant en même temps à provoquer chez l’adversaire des réactions

attendues auxquelles il est prêt à répondre, et à surprendre, dans

celles qu’il n’attend pas, le défaut d’un instant où il poussera le fer.

Sa conception générale de la campagne, ce sens nouveau de la guerre qui

est d’atteindre et de détruire le principal groupe ennemi sans se

laisser détourner de ce but par des considérations politiques,

sentimentales, chevaleresques ou plus simplement routinières se poursuit

ainsi, de proche en proche, jusqu’à sa conception particulière du

combat. Un fragment de statue, si la statue était belle, est aussi beau

que la statue, étant une section vivante du grand mouvement circulaire

d’ensemble et de continuité qui a déterminé tous les profils, tous les

volumes, tous les plans de la statue. Que l’ennemi soit à cent lieues ou

à cent mètres, il ne se bat plus jamais en ligne, centre contre centre,

aile contre aile, cavalerie contre cavalerie. Il se bat avec le gros

même, qu’il porte au point essentiel: «_Il ne s’agit pas d’éparpiller

ses attaques, il faut au contraire les réunir._» Et il est toujours le

plus fort parce qu’il est toujours le plus mobile. Avec sa masse à lui

il court à la masse adverse, surveillant les masses secondaires avec

quelques détachements. Son grand mouvement favori, qui le porte sur la

ligne de retraite de l’ennemi, a non seulement pour effet de séparer

l’ennemi du cœur de son pays, mais des membres de son corps même, contre

lesquels, après avoir vaincu le corps, il fonce successivement pour les

trancher un à un. «_L’art de la guerre consiste à avoir toujours plus de

forces que l’adversaire, avec une armée plus faible que la sienne, sur

le point où on l’attaque ou sur celui où il vous attaque._» Quelle que

soit la disposition et l’étendue de la manœuvre, il en est l’esprit, il

en est le cœur, il en est le centre vivant. Elle gravite autour de lui.

5

D’ailleurs, il a marqué lui-même le caractère de son art: «_Il y a

beaucoup de bons généraux en Europe, mais ils voient trop de choses: moi

je n’en vois qu’une, ce sont les masses. Je tâche de les détruire, bien

sûr que les accessoires tomberont ensuite d’eux-mêmes._» Mot admirable,

que pourrait répéter, presque sans y changer un terme, le peintre, le

poète, le musicien ou le sculpteur. Mot de créateur, envisageant

d’ensemble et circulairement les choses, s’en prenant au bloc même de

l’image à réaliser qui, dès qu’elle tiendra sur sa base, verra les

quelques accents capables de la souligner naître d’elle, et se mettre

seuls à leur plan.

L’Europe entière est son champ de bataille, même au cours du moindre

combat. Et c’eût été le monde, s’il eût vécu de nos jours. Jamais il ne

sépare l’un de l’autre les deux points les plus éloignés de l’échiquier

militaire, et il n’échoue jamais, dans le projet que leurs rapports font

naître, que si les moyens matériels ne suffisent pas à l’accomplir. Il

sait que chacun de ses mouvements entraîne une série de conséquences qui

se répercutent de proche en proche avec une rigueur à peu près mécanique

où la nature des hommes fait office de pesanteur. Il sait d’avance, par

exemple, qu’après qu’il aura pris Vienne, il attirera d’Italie sur lui

l’archiduc Charles que devra suivre Masséna. A Paris, couché sur ses

cartes, alors que son armée n’a pas encore franchi les Alpes, on le voit

planter une épingle sur la ville de Marengo. Après Ulm, apprenant que la

Prusse entre en lice, au lieu de se retirer vers le Rhin, ce qui eût

donné aux Prussiens, aux Autrichiens, aux Russes le temps de se réunir,

il laisse la Prusse armée sur son flanc et ses derrières et fonce sur

les Austro-Russes pour en finir avec eux. Les lignes que doivent

parcourir les armées combattantes enchevêtrent leurs courbes et

s’équilibrent dans sa tête comme les mouvements des astres dans la tête

d’un astronome ou les arabesques sonores dans la tête d’un musicien. Un

jour qu’on le prie de dire quelle fut sa plus belle bataille, il demande

à l’interlocuteur ce qu’il entend par là: «_Les miennes_, ajoute-t-il,

_ne peuvent être jugées isolément. Elles n’avaient point unité de lieu,

d’action, d’intention. Elles n’étaient jamais qu’une partie de très

vastes combinaisons._» L’expédition d’Égypte, le Blocus continental, la

guerre de Russie même jouent un rôle déterminé dans la symphonie

guerrière où le combat n’est qu’un élément transitoire qui peut amener

des résultats médiocres avec d’admirables dépenses de caractère et

d’imagination, mais entraîne le plus souvent des résultats immenses avec

un minimum d’efforts.

On a bien mal compris ces choses-là. On a versé des torrents d’encre

pour lui contester, par exemple, le mérite de Marengo. Un fléchissement

d’une heure dans l’exécution matérielle d’une manœuvre immense organisée

de Paris même et comportant le passage des grandes Alpes et la prise de

Milan dans le dos des Autrichiens n’en altère en rien l’harmonie. C’est

un instrument qui se brise dans un orchestre géant. On a parlé de

Masséna, dont la résistance, dans Gênes, permet cette manœuvre-là. On a

parlé de Desaix, qui en sauve l’exécution. Cela prouve, avant toutes

choses, qu’il savait choisir ses principaux exécutants. La victoire

était basée sur le sacrifice de Gênes? Certainement. L’art vit de

sacrifices, et la supériorité du sien, c’est que la cruauté du sacrifice

consenti n’apparaît aux yeux de tous que si l’œuvre est imparfaite. Le

sentimentalisme, je l’ai dit, ne joue aucun rôle dans cet art avant tout

plastique et musical, pas plus qu’il n’intervient dès que Sébastien Bach

ou Michel-Ange ont à dégager quelques lignes et quelques volumes de

force de l’architecture formelle ou sonore qui représente l’univers pour

eux. Mais l’art cruel de ces hommes suscite l’énergie la plus

bienfaisante, et le mépris qu’ils ont pour l’exploitation des larmes

élève le sentiment.

On a parlé encore de sa «désertion» en Égypte. Or, il venait de recevoir

la nouvelle des désastres d’Italie et de la situation terrible où la

France se trouvait. Il savait bien qu’il n’était, en Égypte, qu’une

«_aile de l’armée d’Angleterre_». Il embrassa d’un coup d’œil l’immense

champ de bataille. Et, bravant le péril d’une capture probable il

s’embarqua, laissant son armée presque intacte, après avoir assuré sa

conquête, moins d’un mois auparavant, sur la plage d’Aboukir. Ce n’est

sans doute pas la conduite d’un soldat. Ni même celle d’un chef. Mais

c’est celle _DU_ chef. Peut-être pas, en ce moment, selon la

Constitution, mais selon le cœur et la tête. C’est celle qu’il tient en

Russie, treize ans plus tard, quittant seul l’armée agonisante pour

organiser la France et l’Allemagne contre le reflux de l’Orient. C’est

celle qu’il tient à l’île d’Elbe, débarquant seul sur une côte hostile

pour aller, l’épée au fourreau, dénouer le nœud gordien.

Précisément, à l’instant d’effectuer ce retour étrange, il a dit ce mot

décisif: «_Mon entreprise a toutes les apparences d’un acte d’audace

extraordinaire, et elle n’est en réalité qu’un acte de raison._» C’est

qu’il a le sens du miracle. Il sait, comme tous ceux qui voient

l’ensemble d’une forme, traversant d’un coup d’œil la complexité

formidable de son organisation pour en saisir l’unité, pourquoi, quand

et comment le miracle se produira. Comme il voit clairement le but

immédiat et la route et connaît les intérêts communs et les forces

morales qui s’y dirigent aussi alors que la plupart n’y aperçoivent que

les forces matérielles et les intérêts personnels qui l’en séparent, il

paraît, aux regards de tous, être l’homme du miracle, celui qui le

déclenche et l’exploite incessamment. Il ne fait que prévoir la solution

logique qu’à peu près personne n’aperçoit, parce que la prévoyance et la

logique sont loin d’être l’apanage de tous. Il a, d’ailleurs, le sens

profond de ce renversement singulier des esprits qui voient le

surnaturel dans l’ordre rationnel des choses et à qui le triomphe de la

sottise, de la routine et de l’aveuglement semble au contraire naturel:

«_Le moyen d’être cru_, dit-il, _est de rendre la vérité incroyable._»

6

Si j’avais à caractériser les évolutions successives de ce génie

guerrier qui lui permit, en moins de vingt années, et tout en abolissant

pour jamais l’ère gothique en Europe, de donner à la guerre le plus

poétique aspect qu’elle ait jamais eu, trois périodes très dessinées

m’apparaîtraient nettement. Je vois d’abord l’enfant maigre aux cheveux

désordonnés, défaillant d’insomnie, tenu par les nerfs, nourri de

romans, d’épopées, solitaire, amoureux, effrayant de passion cachée qui

rentre les lèvres, creuse les orbites, tire la peau sur le visage... Je

le vois, dans la montée terrible d’une gloire inouïe et neuve, enivrant

les hommes, enivrant les femmes, forçant le lyrisme à bondir dans le

cœur des musiciens, lui-même ébloui des éclairs qui foisonnent dans sa

tête pour lui révéler chaque jour la guerre comme un poème en action que

personne n’a vécu, l’inventant toute dans une inspiration intarissable,

bousculant les unes sur les autres les vieilles armées féodales,

ramassant à pleins bras leurs canons, leurs drapeaux, les fleurs de

leurs villes captives pour les jeter avec amour à ses bandes de

va-nu-pieds: c’est la période romantique, ou italienne, celle de

Lombardie, d’Égypte aussi, de la marche éclatante vers les sources du

soleil, celle où les féeries fantastiques de Carpaccio et de

Shakespeare, les grandes figures planantes de Tintoret, de Michel-Ange,

les _Mille et une Nuits_, les marins de Salamine, les phalanges

d’Alexandre, Ulysse errant, la Toison d’Or, les grandes trirèmes aux

voiles pourpres berçant sur la mer inconnue les hoplites cuirassés

porteurs de flûtes et de lyres étaient présents, éveillant dans les âmes

vives des soldats de langue d’oc les échos mal assoupis des voix divines

qui avaient salué sur tous les rivages du Sud la naissance de

l’Illusion...

Je le vois, un peu plus tard, avec la santé rétablie, la certitude de

soi et plus de calme dans le cœur, l’amour maîtrisé, les romans, les

contes épiques mis de côté pour le Code à rédiger, et tout cela montant

au visage d’un blanc mat dont la peau est moins sèche, l’ossature très

apparente mais un peu moins accusée, les cheveux courts, toute l’allure

à la fois apaisée et dominatrice du maître désormais reconnu, l’uniforme

plus net, plus sobre, non plus une petite bande, mais l’armée elle-même

et tout un peuple obéissant dans l’enthousiasme et la foi... Je vois le

contact plus étroit avec la nation française et les soldats du Rhin

organisant ses dons, introduisant dans leurs rapports plus d’harmonie et

de mesure, ordonnant sa Grande Armée bien vêtue, bien nourrie,

magnifiquement encadrée, heureuse, en un bloc de puissance où toutes les

provinces gauloises et rien qu’elles fusionnent pour imposer à l’Europe,

en mouvements irrésistibles, l’idée architecturale d’un ordre nouveau à

bâtir: c’est la période classique, ou française, de Marengo à Iéna,

celle où la discipline de Corneille, les cadences mélodieuses de Racine

et de Poussin, la méthode de Descartes étendue jusqu’aux manœuvres de

Turenne, aux murailles de Vauban, aux jardins de Versailles, aux grandes

routes ombragées qui portent la vie et la force du centre aux extrémités

des membres de la nation donnent au peuple et aux soldats l’impression

continue des conquêtes définitives de la raison et de la volonté sur le

sentiment et l’instinct...

Je vois enfin, avec la graisse envahissante, une nouvelle agitation au

fond du cœur contracté par la puissance souveraine, les sourcils se

fronçant sur l’admirable mais impitoyable visage dont les plans

s’empâtent un peu, dont la peau s’injecte de bile, tandis que le col de

la redingote monte dans le cou épaissi et que le chapeau s’enfonce plus

bas sur le crâne où s’éclaircissent les cheveux... Je le vois maniant

d’une main qui s’énerve ses immenses troupeaux de vassaux et de

mercenaires où le noyau français se dessèche de plus en plus tandis que

s’épaissit la chair d’abord indifférente et flasque, puis peu à peu

empoisonnée, infiltrée de fiel et de lymphe, saignante, traînée aux

hécatombes, lourdes masses obéissant mal à l’impulsion de la grande tête

assombrie qui en tire encore, pour décorer le palais mondial qu’elle

rêve, des effets somptueux ou sinistres, de riches harmonies barbares,

du sang sur la neige infinie ou la poussière tournoyante qui monte des

plateaux brûlés: c’est la période mystique, ou orientale, où le sombre

cœur espagnol, l’âme slave insaisissable et titubante, la marée à la

fois assoupissante et régénératrice de l’Afrique et de l’Asie mêlent

leurs lourdes alluvions aux eaux claires de l’Occident, la lutte

éternelle, les victoires alternatives de Dionysos et d’Apollon. Et puis,

enfin, pour que le démiurge montre qu’il est resté capable d’une

renaissance immortelle, d’un renouvellement toujours frais et

jaillissant de sa puissance lyrique, non plus une période nouvelle, mais

une danse fulgurante au bord de l’abîme ouvert, la soudaine fusion, dans

la suprême symphonie, de la grande mesure classique où la France a

reconnu ses moyens et ses destinées et de la passion romantique où les

sources du vieux Mythe s’étaient brusquement rouvertes à la surface du

sol.

Napoléon · 第 28 / 38 题