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Ce Romain, qui dispute aux Barbares la Gaule, parce qu’il sait bien que
la Gaule est le nœud des destinées de l’Occident, est hanté par le désir
de faire régner sur l’Occident la paix romaine, celle que les Légions
partout établies imposent en éteignant les querelles locales, en
écrivant la Loi et en protégeant le travail. Rêve immense, peut-être
plus irréalisable que la paix sentimentale du consentement unanime, le
consentement unanime conditionnant une passion idéaliste fanatique,
laquelle engendre la guerre dès que l’unanimité fléchit. Mais qui
suppose une vertu se maintenant intacte durant la vie séculaire du
peuple qui veut l’imposer. En tout cas, l’un des pôles de l’axe moral
autour de qui tournent les sociétés humaines, la force intelligente et
la douceur mystique prétendant l’une et l’autre viser à leur équilibre
et provoquant périodiquement, par leurs réactions l’une sur l’autre, la
guerre, la révolution, le drame continu et fécond qui permet à l’homme
de rompre l’immobilité et de faire reculer la mort. Encore un caractère
d’essentielle et intransigeante passion qui fait de Napoléon la
fraternelle antithèse du Christ.
Ce qui hante celui-là, de son aveu, c’est la «_régénération
européenne_». «_Il faut_, dit-il, _sauver les peuples malgré eux._» Il
veut la paix universelle, la suppression de toutes les frontières, ce
que ne veulent pas, ce que ne conçoivent même pas ses ennemis qui
allument partout des foyers sporadiques qu’il voudrait éteindre à
jamais. Et pour que la paix se répande, il veut que les peuples soient
heureux, gouvernés selon les idées et les besoins modernes, aimant les
institutions qu’ils se donnent, ou qu’il leur donne, convaincu que son
rôle est de les leur donner et qu’ils les attendent de lui. Il a des
illusions étranges. Il croit que tous les Espagnols seront pour lui s’il
leur apporte l’égalité, qui leur indiffère. Il croit que les Allemands
l’accueilleront comme un sauveur s’il brise le féodalisme, qui leur est
cher. Bien mieux, il croit que s’il parvient à prendre Londres et à y
proclamer la République, l’abolition de la Chambre des pairs, la
souveraineté du peuple et les Droits de l’Homme, l’Angleterre
s’inclinera. Les peuples sont avec lui. Il le sent, il le sait, il
l’affirme avec une insistance passionnée, presque douloureuse parfois,
qui, pareille aux commandements d’un Démiurge, semble ordonner à
l’Histoire de marcher dans ses chemins[W]. «_Je voulais préparer la
fusion des grands intérêts européens, ainsi que j’avais opéré celle des
partis au milieu de nous... Je m’inquiétais peu des murmures passagers
des peuples, bien sûr que le résultat devait me les ramener
infailliblement... L’Europe n’eût bientôt fait de la sorte véritablement
qu’un même peuple, et chacun, en voyageant partout, se fût trouvé
toujours dans la patrie commune... Cette agglomération arrivera tôt ou
tard par la force des choses; l’impulsion est donnée, et je ne pense pas
qu’après ma chute et la disparition de mon système, il y ait en Europe
d’autre grand équilibre possible que l’agglomération et la confédération
des grands peuples._»[X]
Vous croyez encore que c’est là l’illusion jacobine, après l’illusion
catholique, avant l’illusion socialiste? Prenez garde cependant que
chacune de ces illusions a laissé, laisse ou laissera des alluvions
solides derrière le torrent qui l’emporte. Prenez garde aussi qu’il
parle d’«intérêts», bien plus que de «principes» ou de «droits». Prenez
garde en outre qu’il dit connaître seulement «_deux peuples, les
Orientaux et les Occidentaux_», ce qui suppose, son attitude au Caire et
à Paris le montre, l’antagonisme de sa pensée pratique avec la pensée
théorique du jacobinisme intégral. Celle-ci procède abstraitement,
entourant d’idées comme d’un rempart les faits qu’elle dédaigne, niant,
sous quelque latitude que ce soit, l’existence et la nécessité du fait
religion, ou monarchie, tandis que Napoléon part du fait et procède de
proche en proche, espérant certes unifier l’Occident, mais sachant bien
qu’au delà une autre mystique règne, dont son ami Alexandre est à
l’avant-garde et qui forme l’autre élément de l’équilibre gigantesque
qu’il songe à imposer à l’univers. Prenez garde qu’il se rend compte des
caractères ethniques qui différencient les groupements humains,
puisqu’il veut faire de «_CHACUN DE CES PEUPLES un seul et même corps de
nation._» Prenez garde enfin que partout où il passe, même quand il
méconnaît la passion propre qui définit chaque peuple où son passage
laisse des sillons sanglants, l’Espagne, l’Italie, l’Allemagne, la
Pologne, la Russie même, il éveille une passion plus générale qui brise
ici l’Inquisition, prépare là la disparition du servage, suscite
ailleurs le sentiment et le désir d’une unité politique future,
dangereuse certes pour sa France, éternelle martyre des idées fécondes
qu’elle sème, mais indispensable à la constitution organique, qu’il
rêve, de l’Occident. Son action, comme une eau où tombe une pierre,
s’étend en cercles concentriques. Comme tous les gestes puissants, les
siens dépassent leur but, tout au moins leurs buts visibles.
L’expédition d’Égypte éveille l’Afrique et l’Orient. Quand il jette les
Bragance à la mer, la lame qui en naît va battre l’Amérique. Jusqu’en
1808, l’univers entier le regarde comme l’annonciateur armé des temps
nouveaux ouverts par la Révolution. Remarquez qu’il le sait fort bien:
«_Je fais l’essai de mes forces contre l’Europe_, écrit-il un jour à
Fiévée, _vous essayez les vôtres contre l’esprit de la Révolution. Votre
ambition est plus grande que la mienne et j’ai plus de chances de succès
que vous._»
2
Son moyen est la guerre, soit. Mais est-on sûr que, dans sa situation,
il en soit d’autres? Il l’aime, soit, parce qu’il est doué pour elle
comme jamais homme ne le fut. Mais est-on sûr qu’il n’ait pas eu presque
toujours la force de l’arrêter à l’heure où il devine qu’elle a produit
tout son effet? Et ne la condamne-t-il pas dans son principe, comme ces
artistes supérieurs qui se savent au-dessus de leur moyen et qui voient,
dans ce moyen, leur suprême servitude, aigles ivres des espaces déserts
où ils se bercent sur leurs ailes et forcés de descendre en tournoyant
sur terre pour nourrir leur vol? «_La guerre est un anachronisme... Les
victoires s’accompliront un jour sans canons et sans baïonnettes...
Celui qui veut troubler la paix de l’Europe veut la guerre civile..._»
Ce sont ses ennemis qui veulent la guerre, et non lui. Il le croit du
moins, et comme une passion plus haute que la leur, qui exige aussi la
guerre, le soulève au-dessus de leurs vues étroites et de leurs petits
intérêts, il les prévient et déchaîne la guerre pour ne pas être
surpris. Il les prévient en commençant la guerre, comme, dans la guerre
même, il les prévient en ouvrant le combat.
C’est ainsi que cela se passe presque toujours, pour ses deux guerres
avec l’Autriche, pour sa guerre avec la Prusse, pour sa première et
peut-être même sa seconde guerre avec la Russie. Quand il soupçonne que
l’adversaire se ramasse, bande ses muscles, aiguise ses griffes et ses
dents, il bondit, le prend à la gorge. Il attaque, sans se demander s’il
peut éviter son attaque, se modérer, temporiser, consentir à des
concessions, toutes mesures qui feraient plier son système et d’ailleurs
blessent son orgueil. Il poursuit l’Illusion avec une candeur terrible,
comme le poète ou le juste semant autour d’eux la mort, précisément
parce qu’ils n’aperçoivent pas les embûches de la route et que leurs
yeux sont fixés sur l’harmonie des nombres et des lignes ou le bonheur
du genre humain. «_Il faut que cette guerre soit la dernière_», dit-il
en 1806. Et c’est lui seul qui, à Campo-Formio, à Amiens, à Presbourg,
dans l’anarchie sanglante où se débat depuis quinze ans l’Europe, a la
force de décider qu’il faut un arrêt dans le drame et de fournir au
drame, par son intelligence et son énergie à le résoudre, le moyen de
s’arrêter. Il est le seul pour qui la guerre soit une œuvre monumentale,
envisagée dans son ensemble, et qui ne consiste pas à gagner une
bataille, mais à développer un vaste poème politique, avec ses
enchaînements complexes et ses échos universels, prenant source dans son
cœur même et qu’il poursuit et parachève dans un enivrement continu
d’imagination créatrice où naissent des réalités nouvelles et des rêves
nouveaux.
Au fond, il n’y a eu que deux guerres, de 92 à 1815. La guerre de
défense de la Révolution qui lui permit, dans une tension atroce de ses
nerfs à vif, de ses muscles déchirés, de ses os cassés par place,
d’affirmer contre l’Europe et elle-même les réalités politiques et
morales que sa naissance dramatique justifie et que la paix d’Amiens, en
la reconnaissant, termine. La guerre d’expansion de la Révolution qui la
pousse à répandre, en portant la terreur du dedans au dehors, ces
réalités sur l’Europe, et que Bonaparte inaugure en 96, au cours même de
la période défensive, pour la poursuivre jusqu’au jour où elle aura
épuisé toutes ses conséquences logiques, atteint Rome, Madrid, Vienne,
Berlin, Moscou, et mourra de ses excès dans son dernier enfantement.
Tous les conflits partiels qui s’allument ou s’éteignent au cours de ces
deux guerres-là ne sont qu’un épisode de la lutte d’un quart de siècle
qui dresse la féodalité continentale contre la démocratie française
naissante, et plus spécialement l’oligarchie anglaise contre la
concurrence économique que la puissance de la France risque de lui
susciter.
Alors que tous ses alliés, frappés tour à tour désarment, ou feignent de
désarmer, l’Angleterre entretient et perpétue la guerre qui a pour but
catégorique la ruine de la France sur le continent et lui invente un
ennemi nouveau dès que le précédent tombe. Lutte grandiose. Il court
l’Europe pour l’atteindre, elle se dérobe partout. Comme il ne peut la
frapper que sur terre, il la poursuit jusqu’à Moscou, rêvant de
s’appuyer sur Moscou pour la poursuivre jusqu’aux Indes. Il lui interdit
le continent, lui barre ses rades et ses fleuves, la traque jusqu’aux
ports de Portugal et d’Espagne, l’enferme dans la mer comme dans une
geôle, décrétant ce jour-là, peut-être, la forme la plus efficace des
luttes de l’avenir. Hors de la fournaise où fondent les hommes, elle les
regarde mourir. Une pièce d’or pour un soldat, un sac d’or pour un
régiment, une tonne d’or pour un peuple. Grande chose, certes, parce
qu’une énergie terrible est nécessaire pour cela, qu’il faut se serrer
la ceinture, qu’il faut couvrir les mers de croisières vigilantes,
braver vingt ans leur formidable ennui, refouler le doute, masquer la
défaillance, nier le désespoir. Grande chose parce que celui qu’on veut
frapper au cœur est seul sur le bord du rivage, quelques voiles qui
fuient devant sa colère, dix chiens dans son dos contre lesquels il se
retourne, les mettant d’un regard en fuite, les abattant d’un revers de
la main ou les forçant dans leur tanière, recommençant contre leur flot
qui monte, le poignet, les cuisses mordues, secouant son sang dans la
neige et la poussière, tandis que l’insaisissable et seul ennemi
conscient ricane, se sachant hors d’atteinte, surveillant l’anémie
croissante du colosse et connaissant que la mort monte lentement à son
cœur. Il côtoie le bord du gouffre, et court pour ne pas y rouler. «Il
croyait que stationnaire, il tomberait»[15].
[15] Bourrienne.
Avait-il tort? Qu’en savons-nous? Qu’en saurons-nous? Le mouvement
précipite au delà de lui un mouvement nouveau qui en détermine un autre.
La latinité n’a pu se borner à vaincre le germanisme en Provence et en
Lombardie, elle a dû broyer dans le nid l’œuf des invasions futures,
passer le Rhin, entrer dans la forêt profonde. Le germanisme victorieux
de la latinité dans les plaines du Valois a dû, pour en étouffer les
derniers germes, la poursuivre dans les gorges farouches du Rouergue et
de l’Albigeois. Si la révolution ne s’épand pas sans cesse, elle mourra
sur place, comme un feu sans aliment. Les guerres de Napoléon?
«_Étaient-elles donc de mon choix? N’étaient-elles pas toujours dans la
nature et la force des choses, toujours dans cette lutte du passé et de
l’avenir, dans cette coalition constante et permanente de nos ennemis
qui nous plaçaient dans l’obligation d’abattre sous peine d’être
abattus?_» «Il sentait, dit Emerson, avec tous les hommes sages, qu’il
faut autant d’énergie vitale pour conserver que pour créer.»
C’est pour cela qu’il est le drame permanent. Avec la plus vaste
matière, et la plus belle, dont homme ait jamais disposé, dix peuples à
genoux, l’Église serve, d’immenses armées fanatiques qu’il manie avec la
sûreté et l’aisance d’un duelliste tenant la plus légère et la plus
souple épée au poing, il se sent comme suspendu dans sa propre solitude,
vivant anachronisme, bien que nécessaire à son temps, par la force
monstrueuse de sa nature, vivante contradiction avec toutes les époques
par son mépris des habitudes machinales et des intérêts mesquins,
antithèse vivante de l’inertie formidable des puissances du passé qui se
liguent contre lui. La guerre ne suffit pas, ni la paix, ni la loi, ni
l’ordre. La domination matérielle du monde, les moyens de la domination
spirituelle sur le monde lui échapperont tout à fait s’il ne plonge de
toutes parts dans les préjugés même, les coutumes, les besoins encore
insatisfaits du monde, des racines qui vont chercher ses couches les
plus profondes pour s’y fixer et s’y nourrir. «_Dans l’harmonie que je
méditais pour le repos et le bien-être universels_, dit-il, _s’il fut un
défaut dans ma personne et mon élévation, c’était d’avoir surgi tout à
coup de la foule. Je sentais mon isolement; aussi je jetai de tous côtés
des ancres de salut au fond de la mer._» Il veut que les rois soient
fonction de la Révolution française. Il mêle ceux qu’il crée aux
familles régnantes, qu’il asservit à son système au risque de le
disloquer. Ses guerres ne sont qu’un moyen, face à l’inimitié déterminée
des monarchies, de garrotter ces monarchies dans les liens de mariages
et d’alliances qui les rendront solidaires de la démocratie occidentale
qu’il veut organiser pour la conquête du futur. Son propre mariage
autrichien obéit à ce même instinct où l’orgueil, l’intérêt politique,
d’immenses vues sur l’avenir du monde s’enchevêtrent. Le plus rare
génie, celui qui semble aller droit au but et tout d’une pièce, est fait
d’êtres contradictoires qui se déchirent, et, sous le rayonnement de son
action et de sa gloire apparaissant fermes et sûrs, ensanglantent ses
profondeurs. Le grand homme a toujours plusieurs prétextes à ses actes,
et ce sont ces prétextes que les analystes, en les isolant, prennent
pour des mobiles exclusifs. Plus tard, lui-même, quand il regarde la
route parcourue et veut expliquer ses actes, ne sait pas souvent
pourquoi il les a accomplis. En réalité, c’est sa puissance même qui
traîne après elle et conditionne ses prétextes, lesquels ne sont
proprement que le sujet de l’œuvre d’art[Y].
3
La guerre, la paix, le blocus, les passions des hommes et des peuples,
les siennes propres, il joue de tout cela dans l’unité grandiose d’une
force qui s’accroît de sa substance même, et n’envisage les destins du
monde qu’en fonction de son destin. La France, sa maîtresse, ne lui a
jamais manqué, mais il lui manque souvent, dans le jeu impétueux et
large d’une sensualité à qui la France ne suffit pas comme aliment, bien
qu’elle soit la plus aimée, la seule aimée, qu’il lui revienne toujours,
qu’il compte uniquement sur elle et qu’il ne trouve qu’elle pour le
bercer sur son cœur quand il revient sanglant de quelque ardente
aventure. Il prend les nations tour à tour, par sa renommée ou la
guerre, par le bienfait ou par le châtiment, il les féconde, ou les
viole, et les délaisse tour à tour. Et comme il arrive si souvent aux
femmes quand un homme les prend, et les féconde, ou les viole ou les
délaisse, elles sortent de l’étreinte transfigurées et accrues
moralement.
Est-ce son erreur, son crime, s’il a révélé à eux-mêmes les peuples
européens? Misérable raisonnement! La France a payé, certes, mais c’est
son rôle dans l’Histoire. Et il n’est pas le moins noble. L’Europe
moderne lui doit, par le terrible missionnaire qu’elle lui a si souvent
envoyé, d’avoir commencé à se connaître mieux. L’Angleterre et la France
à part, tous les peuples d’Europe, avant lui, manquent d’éducation
nationale. Il est à peu près indifférent à chacun d’appartenir à tel ou
tel, de passer d’un maître à un autre, de ne pas sentir le même sang
circuler dans toute sa chair. Il vient, et quand il est venu, tout
change. Non qu’il procède par persuasion, ni par amour. Au contraire, il
méconnaît le plus souvent l’âme nationale naissante. Il coupe
l’Allemagne en morceaux, qu’il soude dix fois au hasard, sans doute
convaincu que le patriotisme est un sentiment de luxe ignoré de ces
contrées pauvres et dans tous les cas incapables de résister aux
bienfaits politiques qu’il croit leur apporter. Mais c’est précisément
ce fractionnement perpétuel qui révèle l’Allemagne à elle-même pour la
première fois. Il se heurte violemment à l’esprit religieux de
l’Espagne, ce qui vivifie pour la première fois l’unité morale de
l’Espagne dans l’âme des Espagnols. Et comme il est celui dont l’épée,
pour la première fois, touche le cœur de la Russie, il réveille les
battements torpides de ce cœur qui s’ignorait. Pour la première fois
depuis la chute de Rome, l’Italie, grâce à lui, soude ses tronçons.
C’est par lui, et pour les besoins de la future Histoire, que
l’individualité propre révélée par la Renaissance à l’homme, apparaît
aux groupements d’hommes. Et de là, en vertu d’un second travail, la
part d’individualité morale commune à tous les hommes et à tous les
groupements d’hommes qu’il prétendait--trop tôt--leur imposer.
«_L’Europe_, disait-il vers la fin de sa vie, _ne formera bientôt plus
que deux partis ennemis: on ne s’y divisera plus par peuples et par
territoires, mais par couleur et par opinion. Et qui peut dire les
crises, la durée, les détails de tant d’orages? Car l’issue ne saurait
être douteuse, les lumières et le siècle ne rétrograderont pas._» Ici,
c’est le disciple des philosophes qui parle. Et il ne s’agit pas pour
moi de l’en blâmer, ni de l’en louer. Maudire la Révolution est facile.
La supprimer l’est moins. La Révolution est un fait historique dont les
conséquences, ou bienfaisantes, ou malfaisantes, ou réconfortantes, ou
redoutables, continuent et continueront de se développer. La grandeur de
Napoléon, c’est d’avoir compris qu’aux temps où il venait, il ne
pouvait, sous peine d’être très vite et pour jamais vaincu, même dans
l’esprit de son œuvre, qu’utiliser, diriger, ordonner la Révolution.
C’était bien l’avis des monarques et des diplomates rassemblés à Vienne
en 1815, et se congratulant d’avoir tranché la tête de l’hydre,--car les
malheureux le croyaient. Quand ils apprirent que cet homme avait mis le
pied sur le sol de France, une agitation véhémente s’empara d’eux, comme
d’une ménagerie à l’approche du dompteur. Et cependant il était seul. Et
toute la France et toute l’Europe étaient encore sous les armes. Mais la
Révolution, comme Antée, renaissait en touchant sa mère.
4
Cette marque constante de la nécessité historique dans l’action de
Napoléon explique ses fautes, et les excuse. Car il n’eût tenu qu’à lui,
s’il n’eût pas été lui, de garder ses deux trônes et de mourir aux
Tuileries dans un fracas d’apothéose. «_Personne que moi_, a-t-il dit,
_n’est cause de ma chute. J’ai été mon principal ennemi, l’artisan de
mes malheurs. J’ai voulu trop embrasser._» Et en effet, là est la faute
qui le perd, mais peut-être sauve le monde. La nouvelle France est trop
vaste, désorbitée par la réunion des Pays-Bas et des villes
hanséatiques. La Russie est trop loin. L’Espagne trop dure. Et tout
cela, songez-y, à la fois. Sa politique est trop ample pour les moyens
dont il dispose, une armée qui s’anémie, s’encrasse d’éléments
étrangers, se décourage, des pions trop éloignés pour qu’il les
aperçoive tous sur l’échiquier géant, des communications trop lentes
pour en atteindre en temps utile les recoins. Tout à la fois. Quand il
marche sur Vienne, il ne veut pas lâcher l’Espagne. Pas même quand il
marche sur Moscou. Il le sent, bien évidemment, mais sa destinée le
déborde. Si en 1809, à la cime de sa puissance, Cambacérès lui écrit
pour lui souhaiter une bonne année: «_Pour que vous puissiez m’adresser
le même vœu encore une trentaine de fois_, répond-il, _il faut être
sage._» Depuis quelques mois, depuis l’Espagne en effet, alors que
jusque-là pas une seule guerre ne peut être mise à sa charge, on dirait
qu’il y a, chez lui, une part de persécution, que sa méthode de prévenir
la guerre en la commençant s’énerve, et l’y précipite, que le terrain se
dérobe sous lui, qu’il se cramponne à la guerre comme un naufragé à une
algue. Il est le serviteur des destins de l’Europe, condamné à leur
obéir.
Eût-il pu, du moins, si la fatalité des choses l’entraînait à mener
partout ses armées malgré tout émancipatrices, attendre son heure,
terminer par exemple la guerre d’Espagne en y portant toute sa
pesanteur, puis en finir avec l’Autriche, puis souffler, ramasser sa
force, organiser longuement et prudemment ses communications et ses
étapes avant d’entrer dans le mystère russe avec l’Espagne, l’Autriche,
la Prusse, l’Angleterre dans le dos? Non sans doute. Il était comme un
rocher qui roule dans la neige et s’accroît de pente en pente de la
neige ramassée, et que la neige, à la longue, finit par arrêter. Éperdu
d’orgueil et de puissance, perdant pied, ne voyant plus distinctement ce
qui séparait son action d’une action divine qui semblait, pour se
manifester, attendre qu’il se prononçât, il étendait de jour en jour le
cercle de sa force, prisonnier d’elle, condamné par elle à l’agir
jusqu’à son épuisement. L’immense combat de sa vie s’élargissait sans
cesse et sans mesure. Car il était le combat même. Sa fonction était le
combat.
Il n’était point le froid calculateur qui pèse chacun de ses gestes et
les subordonne à un plan arrêté dans tous ses détails, impersonnel et
comme hors des circonstances et du temps. Maître de lui dans le domaine
de l’exécution, il ne l’est pas dans celui du sentiment où l’imagination
l’emporte et où il prête aux peuples et aux rois des intentions qui le
contrarient, l’exaltent, s’associent ou s’opposent à la grandeur de ses
desseins. Il pense tout ce qu’il dit, à l’instant où il le dit. Il est,
ainsi que la plupart, soumis aux mouvements du cœur qui vont et
viennent, comme les pas du promeneur, réagissant différemment selon les
objets qu’il croise, sincère, tendre ou effrayant, et que le diplomate
et le laquais irritent. Son mot à Metternich: «_Un homme comme moi se
fout de la vie d’un million d’hommes_,» autre aspect d’une grande nature
planant dans son propre rêve, exaspérée des contingences et des inerties
humaines, et voulant «_pour amis cinq cents millions d’hommes_», n’est
que la boutade terrible du fauve acculé dans une impasse par des chiens,
la clameur de celui qui porte l’avenir d’un monde où les trônes font
appel au pharisaïsme humanitaire pour les empêcher de crouler. Ses vues
politiques sont grandes, mais ses passions d’homme y entrent sans cesse
en flot précipité pour les agrandir au delà d’un pouvoir auquel il est
incapable de fixer des bornes pratiques, ou les fausser sensiblement. Il
hait l’Angleterre, et ne le cache pas. Il a, contre la Prusse, des
colères subites, qui éclatent au grand jour. Il ne peut concevoir que
les misérables Espagnols n’approuvent pas son intention de les entraîner
dans le mouvement des sociétés occidentales, et le dit. Il méprise son
beau-père, et on le sait. Il aime Alexandre, qu’il traite comme on
traite une femme, avec des caresses profondes, et après de brusques
humeurs. Il vit tout haut son poème, qu’il ne peut achever parce qu’il
est son action même et que sa vie, s’il cesse de le vivre, cesserait
d’avoir un sens. Il le sent si bien qu’il redoute que le monde puisse
croire, s’il a la moindre hésitation, le moindre retard, le moindre
signe de défaillance, qu’il n’est plus Napoléon. «_Avec ma carrière déjà
parcourue, avec mes idées pour l’avenir, il fallait que ma marche et mes
succès eussent quelque chose de surnaturel._»
D’ailleurs, pour un homme de cette taille, qu’importe le succès final?
Il embrassait trop? Soit. Il eût pu, en lâchant l’Espagne, saisir la
Russie, en lâchant Moscou saisir l’Espagne, saisir peut-être
l’Angleterre en lâchant l’Espagne et Moscou? Soit. Et après? Le poème
désintéressé qu’il vivait et obligeait le monde à vivre, eût été
beaucoup moins complet. Ses admirables facultés s’alimentaient de ses
excès même, elles lui permettaient de les commettre et d’en mourir en
donnant jusqu’au bout l’impression qu’il grandissait à chaque étape et
qu’il les commettait dans le pressentiment étrange qu’ils l’acculeraient
à son chef-d’œuvre, cette campagne de France où il édifia en deux mois
le plus beau monument d’énergie, de décision, de caractère,
d’imagination créatrice, de courage moral et d’orgueil qui soit sorti
d’un cœur et d’une tête d’homme. Il était comme un fondeur qui voit que
le feu baisse, que le métal va refroidir trop vite dans le moule et qui,
faute de combustible, jette au foyer les meubles, les volets, les
portes, les parquets, jusqu’à des lambeaux de sa chair.
Une seule chose compte pour l’avenir. C’est la qualité de l’acte. Bien
que le traité qui a suivi 1814 soit qualifié de désastreux et que celui
qui a suivi Wagram soit qualifié de glorieux, 1814 a fait plus de bien
que Wagram à sa mémoire et à la France même. Je n’ignore pas que, dans
l’ordre politique, on n’admet pas ces choses-là. Dans l’ordre politique,
on se réclame constamment du plus bas utilitarisme, et les idéalistes
les premiers qui parlent toujours de providence distribuant aux méchants
et aux bons la récompense et le châtiment. Dans l’ordre poétique, il en
est tout autrement. Ce n’est pas au prix qu’atteint une œuvre, ni aux
avantages officiels et sociaux que son auteur en retire qu’on juge,
quand il n’est plus là, de sa valeur. C’est à la somme d’influence
morale et sentimentale, d’admiration et de colère, en fin de compte de
mouvement dans les intelligences et de passion dans les cœurs qu’elle
inspire. Que pèsent les deux Amériques, leurs mines de diamant et d’or,
leurs forêts, leurs races montantes, la richesse géante qu’elles versent
dans l’univers, en regard de l’éclair d’âme qui détermina Christophe
Colomb à s’enfoncer dans l’inconnu?