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Les Historiens qui font gravement, au nom de la morale, son procès à
Napoléon, ressemblent à tel clergyman, gras et rose, frais émoulu du
séminaire, et vierge, qui sermonnerait un grand artiste déjà vieux et
tout déchiré par la pensée, la paternité et l’amour. Et au fond, c’est
ça la morale.
Certes, les «classes dirigeantes» ont préféré et préfèreront de tout
temps Louis-Philippe à Prométhée, et c’est bien naturel. Supposons
Napoléon arrêtant définitivement la guerre après Marengo, comme on l’a
cru--et comme il l’a sûrement espéré un moment lui-même,--continuant
l’œuvre du Consulat jusqu’à la fin de sa vie, administrant en paix,
ouvrant des ports, creusant des canaux, lançant des bateaux, traçant des
routes, et mourant à soixante-dix ans au milieu de son Conseil d’une
attaque d’apoplexie. Évidemment, il eût laissé dans la mémoire unanime
des dépositaires irresponsables du bonheur des hommes un inattaquable
souvenir. Seulement, il n’eût pas semé dans les quelques imaginations
responsables de la grandeur des hommes ce feu qui les alimente. Les
discours de Comices et de Distributions de prix, les Éloges d’Académie,
les Rapports des Mutualités se fussent gonflés de périodes, certes. Mais
aurions-nous eu Dostoïewsky?
La morale est à la foi ce que la calligraphie est au style. Quand le
saura-t-on? Jamais.
Il eût fallu, pour parler de cet homme, l’auteur de _Coriolan_. On a
donné la parole à un petit avocat de Marseille, féroce et pontifiant,
finaud et bas, imperator lauré de nénuphars et stratège en pantoufles,
qui a travaillé de son mieux à ramener le héros à sa taille en
s’imaginant le grandir. Et tous après lui, ou avec lui, les plus grands
même, l’ont jugé en bourgeois rentés--rentés par l’organisateur de la
Révolution qui les avait, pour un siècle, installés dans leur
privilège,--ou en pasteurs épiques certes, mais plus aveugles que
Milton. Tous. Lanfrey et Norvins, Barbier et Walter Scott, Carlyle,
Chateaubriand et Emerson eux-mêmes, et Hugo--Homais à Pathmos--au
premier rang. Tous, sauf Stendhal et Gœthe, sans doute. Taine consacre
un chapitre à dresser de lui une image monumentale, et un second à la
briser. Quinet n’y comprend pas grand’chose. Tolstoï absolument rien. Et
pourtant, et pourtant, tous ont volé vers lui comme l’insecte à une
flamme. Même prêchant, même moralisant, par haine ou par amour, les
poètes y ont reconnu un être de leur famille. Pourquoi Beethoven
n’a-t-il pas dédié sa Symphonie à Marceau, ou à Hoche? «_Un homme comme
moi est un dieu ou un diable._» C’est vrai. Mais comment ont-ils été si
peu nombreux, parmi ceux qui ont vu en lui soit un dieu, soit un diable,
à connaître que le Diable n’est qu’une autre face de Dieu?
Soit pour la malédiction, soit pour l’excuse, les plus perspicaces
d’entre eux ont vu en lui un amoral. Même ceux-là se sont trompés. Et je
ne sais si c’est dommage, car ainsi Napoléon,--cet «être
incompréhensible»[9], serait plus aisé à saisir, et plus pur. Mais non.
Il n’est pas amoral. Il n’est pas même immoral. Dans sa vie privée, je
veux dire. Il est comme moi, il est comme vous, et comme eux, ceux qui
le louent, ceux qui l’invectivent, d’une honnêteté suffisante, et même
supérieure à la moyenne, de cette honnêteté normale passée dans
l’habitude de la plupart des hommes distingués qui n’ont que faire des
petits moyens détournés, des petites saletés mesquines, parce que les
uns et les autres encombreraient leur chemin. Dans sa vie publique,
c’est autre chose. Il connaît les hommes, hélas, ne croit guère à leur
pureté--et là est son impureté. Il utilise la morale sans en posséder
l’illusion. Incurable faiblesse, dès qu’on œuvre à même l’action, et qui
sapera la sienne. La morale sociale, comme la religion, est un simple
instrument qui lui est nécessaire et qu’il manie comme les autres, pour
maintenir l’équilibre dans les peuples qu’il gouverne et accroître par
là leur puissance offensive et leur capacité de production. C’est la
bonne toile, les bons pinceaux, la bonne couleur qu’il faut au peintre,
quelque chose de net et de solide qui assure le côté matériel de
l’œuvre. Il renverse, par là, les valeurs communes, puisque l’ordre et
la paix sociales, au lieu d’être ses buts, sont ses moyens. Un monstre?
Soit. Mais ce monstre réalise, du moins immédiatement. Si ce n’est pour
lui qu’un outil, il est d’une trempe telle qu’il construit, avec des
décombres, le seul édifice possible où l’ordre qui se cherche puisse
habiter un moment.
[9] Chateaubriand.
Il est vrai qu’il ne s’embarrasse pas de métaphysique transcendante. Il
ne se demande pas ce qu’est la morale en elle-même, si elle est féconde
ou stérilisante, légitime ou sans fondements. Il gouverne. Il poursuit
les fripons, les pillards, les prévaricateurs. En quelques semaines, dès
qu’il a pris le pouvoir, l’anarchie générale est étouffée, par des
moyens quelquefois rudes, mais légaux. Peu d’exemples, mais bien
choisis: «_La sévérité prévient plus de fautes qu’elle n’en réprime._»
La nuit les rues, les routes redeviennent sûres. Les fonctionnaires sont
soudain probes. Les magistrats intègres. Les agents du fisc
désintéressés. Le calme renaît dans les villes, la sécurité dans les
campagnes. Le travail reprend partout. Il suffit de deux ou trois ans
pour rédiger, promulguer les Codes qu’il discute, article par article,
avec les jurisconsultes surpris et souvent battus sur leur terrain. Il
apporte, dans le déblaiement de la maison commune, encombrée depuis dix
années de tant de ruines morales que nul n’y reconnaît plus son chemin,
cette sagesse orientale, ce positivisme romain qui ont donné à tous les
peuples leur squelette spirituel depuis quatre ou cinq mille ans. «_La
morale publique_, dit-il, _est fondée sur la justice qui, bien loin
d’exclure l’énergie, n’en est au contraire que le résultat._» En effet,
l’homme fort protège le faible, permet au fort de s’affirmer. Il n’est
d’autre paix que la Paix romaine, établie contre le violent par
l’appareil de la force en action, maintenue contre le sournois par
l’appareil de la force au repos, et répandue de proche en proche comme
le blé qui conquiert les terres incultes, précédé, mètre après mètre,
par le fer dans le sillon. Mais à la condition qu’un fort tienne la
poignée de la bêche.
2
Il ne me semble pas que le péché originel de sa fortune politique puisse
être retenu à sa charge au jour du Jugement. La démocratie a ses dogmes.
Et le respect de la Loi, même si la Loi est caduque, même si, de toute
évidence, elle a cessé de répondre aux besoins les plus urgents, même si
des attentats antérieurs--ce qui est le cas pour Brumaire--ont modifié
la Loi au profit de ses thuriféraires, est au premier rang de ceux-là.
Il est pourtant des Lois profondes, souterraines, organiques,
supérieures à la Loi écrite, qu’il appartient précisément à l’homme
puissant de saisir et de dresser contre la Loi écrite, si l’heure a
sonné pour elles. Quand luttent l’esprit et la lettre, je ne crois pas
que la société civile ait plus à y gagner que la société religieuse, si
la lettre accable l’esprit. Condamner toujours, et dans tous les cas, le
coup de force politique, c’est condamner, où qu’il s’exerce, tout
mouvement vivant allant contre les idées reçues et les formules
acceptées. C’est condamner l’artiste, et le savant, et l’inventeur qui
pour introduire dans l’art, la science, l’industrie, un nouvel accord
entre l’intérêt commun et l’intelligence créatrice, n’hésite pas à
marcher seul contre l’alliance obscure des intelligences passives et des
intérêts particuliers. C’est condamner le marin qui abat d’un coup de
hache, quand le navire va sombrer, les mâts trop chargés de voiles.
Peut-être d’ailleurs est-il dans l’ordre que ce dogme soit répandu, afin
de maintenir un cadre nécessaire que le premier venu ne se croie pas
autorisé à briser à tout instant pour son profit personnel? «_Il faut
être bien étranger à la marche du génie pour croire qu’il se laisse
écraser sous des formes. Les formes sont faites pour la médiocrité. Il
est bon que celle-ci ne puisse se mouvoir que dans le cercle de la
règle._» Quand c’est un grand esprit ou une grande volonté qui
entreprend l’aventure de franchir ce cercle-là, ceux qui vivent en
esprit et en volonté le reconnaissent sans peine et absolvent
l’audacieux[O].
Une vertu, entre tant d’autres, a fait la grandeur de cet homme: le
caractère. Le courage bref des champs de bataille n’est pas le plus
difficile de tous. Tant d’yeux qui vous regardent, et la mort fait si
peu attendre! Le courage à vivre est plus haut. La vie tend ses embûches
à tous les coudes du chemin. C’est elle qui attend, et tout le temps
qu’il faut. Elle est sûre de vous surprendre. Elle vous sait paresseux
devant l’effort constant qu’il faut pour l’agir, pour la penser, pour la
conserver en vous toujours montante et combative chaque fois que vous
avez fait sur elle une conquête et songez à vous arrêter. Les soldats de
la mort sont rangés en masse devant vous, tous armés contre vous seul,
et vous le savez, et un éclair de décision peut vous donner, s’ils vous
manquent, une longue existence de repos et d’honneur. Et puis vous ne
pensez guère, vous êtes ivre, vous allez... Les soldats de la vie sont
invisibles, et innombrables, ce sont les passions, les rancunes, les
intérêts enchevêtrés de tous les hommes qui vivent et les ligues
obscures qui se forment contre quiconque tend à dépasser le niveau, et
vos propres passions, vos propres rancunes, vos propres intérêts qui
vous poussent à ne pas le dépasser, ou à faire semblant de le dépasser
en vous haussant sur les pointes ou en mettant sur votre tête une
couronne de carton... Je doute que Napoléon ait jamais montré, sauf aux
minutes décisives où il fallait qu’il la montrât, la bravoure de Ney, ou
de Murat, ou de Lasalle. Mais Ney, Murat, Lasalle tremblaient devant
Napoléon.
«_Votre mari_, écrivait-il à Caroline, _est un brave homme sur les
champs de bataille. Mais il n’a aucun courage moral._» Or, c’est le
courage moral qui éclate dans tous les gestes et dans toutes les
circonstances de la vie de Napoléon. Une existence entière à supporter
l’assaut du monde, seul, avec sa tête et son cœur. Brumaire n’en est pas
la première manifestation certes, car l’Italie et l’Égypte avaient
précédé Brumaire, et le commandement suprême n’est pas du domaine du
courage militaire, mais du courage moral... Il y a, dans son histoire,
un acte atroce. Et cependant, cet acte dénote un courage infiniment plus
difficile que de s’exposer à la mort, un «_courage de la pensée_», une
aptitude à la décision héroïque qui, quelle qu’elle soit, écartèle le
cœur. De plus il n’est pas une faute, ce qui, je le crois bien,
l’absout. A Jaffa, il doit choisir entre la mort violente pour les
Arabes capturés et la mort par la faim pour eux et son armée s’il les
épargne. Il réfléchit, et les fait tuer... Il est facile, après cela, de
diminuer un grand homme. On qualifie de folie orgueilleuse,
d’insensibilité, d’impulsivité, de crime, tout acte qui soulève d’abord
la réprobation de la morale universelle dans telle circonstance où sa
conscience doit jouer. Mais la conscience d’un grand homme est un lieu
bien plus redoutable qu’on ne le croit en général. Car l’opinion de la
morale universelle entre dans le jeu d’un grand homme. Il se passe de
morale, mais de conscience jamais. La morale fixe des règles, la
conscience n’en veut pas. Et si elle en voulait, elle ne serait plus
conscience. Tel acte que la morale autorise déchire certaines
consciences. Tel acte qu’elle réprouve n’a, pour certaines autres, aucun
aspect répréhensible. Dans les décisions éclatantes, et visées par tous
les regards, qu’un grand homme est appelé à prendre, la morale publique
et sa conscience ne cessent d’entrer en conflit. Dès lors, les
moralistes ont beau jeu. Et l’interprétation des mobiles qui le poussent
devient la proie des impuissants: «_Le pouvoir, le sang-froid, le
courage et la fermeté ne firent qu’accroître le nombre de ses ennemis...
L’on appela orgueil sa grandeur d’âme._[10]»
[10] _Élison et Eugénie._
Cependant, Brumaire est sans doute, avec et avant 1814 et le retour de
l’île d’Elbe, et depuis le jour illustre où César franchit le Rubicon,
le signe le plus haut de courage moral auquel l’homme ait pu reconnaître
un héros de l’action. Songez qu’il a contre lui la Loi même, la Loi
écrite, les plus redoutables symboles qu’on ait trouvés depuis les
Livres saints, et qu’une révolution qu’il aime, qu’il approuve, qu’il
veut sauver d’elle-même, a consacré dans l’assentiment unanime des plus
généreux esprits. Songez qu’il a devant lui le rempart idéologique
construit depuis cent ans par Montesquieu, par Rousseau, par Voltaire,
par Kant, entre la société théocratique qu’il veut abolir comme eux, et
la société civile qu’il veut inaugurer comme eux[P]. Songez que, s’il
échoue, c’est bien plus que la mort probable, c’est le déshonneur
certain. Songez surtout qu’il porte en lui une puissance incomparable,
qu’il a trente ans, toute une vie, déjà la plus glorieuse du monde, pour
manifester cette puissance dans les voies suivies jusqu’alors, mais
qu’il sait que cette puissance dépasse tout ce que les autres en savent,
tout ce que lui-même en devine, et qu’il la joue sur une seule carte,
pour la multiplier à l’infini ou l’abolir, en une seconde, à jamais.
Songez qu’il ose. Et jugez-le.
«_Seules_, a-t-il dit un jour, _seules les guerres civiles forment les
hommes de courage._» Il l’a bien vu, en cet après-midi terrible, soldat
sans arme, devant cinq cents hommes en robe qui lèvent le poignard sur
lui. Il a manqué de défaillir, il a labouré de ses ongles son visage
ensanglanté. Dans la tourbe des députés qui font le coup de poing et le
coup de gueule au nom de la Loi,--leur pitance--l’esprit c’est lui, eux
la matière. L’aristocrate est écœuré. «Le terrible _Hors la Loi_!
clameur jacobine équivalente au _crucifige_»[11], le jette dans une
sorte de torpeur nerveuse qui montre de quels combats et de quelles
victoires sa résolution est le fruit. Ce n’est ni à la nature du geste,
ni aux conséquences du geste qu’il faut mesurer sa grandeur. C’est à ses
mobiles profonds, à son sens, à sa portée, à la clairvoyance cruelle de
celui qui les aperçoit. Le coup d’État d’un Augereau n’a pas la qualité
du coup d’État d’un Bonaparte. Là, c’était un soudard qui n’aime pas les
«avocats» et voit un bon tour à leur jouer. Ici, c’est un homme profond
sachant qu’un acte décisif qu’il ne dépend que de lui de repousser ou
d’accomplir peut écraser dans l’œuf son épopée imaginaire ou l’en faire
bondir, les ailes aux épaules, pour lui soumettre le futur.
[11] LÉON BLOY, _L’âme de Napoléon_.
Que cet essor ne se soit pas noyé dans le sang du duc d’Enghien quand
Napoléon accomplit son troisième attentat contre la morale publique,
c’est là le secret d’une force qui se nourrissait d’elle-même et que le
plus noir attentat contre la morale publique pouvait blesser, et faire
chanceler une minute, mais non abattre. Car, au contraire, il semble
qu’en frappant le crédit moral immense qu’il s’était acquis en Europe,
ce meurtre ait fait de l’homme un être plus à part des hommes, un
formidable solitaire errant avec plus d’horreur dans sa gloire
désespérée, s’enfonçant de jour en jour dans le désert d’une imagination
qui toujours devançait son geste et que nul, pas même lui, ne pouvait
suivre sans une sorte d’épouvante qui faisait reculer les autres, et
l’enivrait. C’est son remords, ce meurtre. Dès qu’il l’apprend, il
pâlit, il s’enferme, il est sombre pendant des mois. Après lui, il n’est
plus le même. Il y revient vingt fois. Il en parle le premier devant
ceux qui n’y songent plus. Il leur demande leur sentiment sur lui,
rempli d’une angoisse visible. S’il en parle, il l’appelle une
«_catastrophe_». C’est le seul point de sa vie qu’il fixe avec une
inquiétude anxieuse et sur qui il sent le besoin d’interroger les cœurs.
Toujours, sans hésiter, il s’en déclare responsable,--bien que ce ne
soit pas très sûr, bien qu’il ait été, avant, travaillé par son
entourage, puis, presque certainement trompé au moment même du coup,
toute une louche intrigue autour de lui qu’on n’a jamais tirée au clair.
Il s’en déclare responsable, mais, dans son attitude, dans son verbe, on
sent une lutte confuse en lui, on dirait que son orgueil lui défend à la
fois d’avouer sa faute la plus grave,--alors qu’il en avoue tant
d’autres,--et d’en découvrir les facteurs.
Le vrai, je le crois bien, dans les mobiles secrets de cet acte, c’est
qu’il a peur des assassins depuis la machine infernale et l’histoire de
Cadoudal, et qu’il obéit, pour arrêter leur bras par un acte de terreur,
aux suggestions des mauvais anges qui l’entourent, Talleyrand, Fouché,
ceux qui happent, sous la table où sa gloire est offerte au monde, les
ordures et les os que toute gloire conditionne,--car la misère d’un
grand homme est d’autant plus profonde que sa vie est plus éclatante,
plus innombrable, et entraîne plus de vies tributaires dans le sillage
qu’elle fait. Il s’emporte publiquement contre les conspirateurs qui le
visent. Il leur reproche tout haut, avec violence, d’empêcher ses
projets de mûrir, de ne pas comprendre ses intentions et surtout, oh
surtout! de ne pas sentir sa grandeur. La mort brutale est un risque de
la guerre, normal, et qu’il accepte sans broncher. Dans la paix, il
regarde la mort brutale comme un risque inutile qui n’augmente pas d’un
atome le poids de son autorité, mais l’énerve au contraire, entrave
l’harmonie du développement logique qu’il lui rêve,--un grain de sable
dans les rouages de la montre, un brusque caillot dans le cœur. Il a
peur des assassins, cette peur irrésistible du visage fou surgissant à
l’instant le plus imprévu, de la lame du couteau se retournant dans les
entrailles, de la hache tombant sur le crâne, de l’explosion arrachant
le bras ou la jambe, du lent martyre au milieu d’une foule immonde, les
ongles, les ciseaux des femmes labourant la figure ou tailladant les
organes virils. Son déguisement pitoyable pour traverser, quand il part
pour l’exil, la canaille hurlante qui l’attend vers Avignon, la ville
des massacres à coup de serpes et de bûches, le montre suffisamment. Il
n’admet pas cette fin malpropre, tout son être nerveux se tend, se
hérisse contre elle. De là l’outil de sa police,--l’outil le plus abject
qui soit, mais dont aucun pouvoir n’a jamais pu se passer,--qui blesse
beaucoup plus chez lui que chez les autres, parce qu’il est très haut et
que la police est très basse, de là sa réaction convulsive d’Italien qui
connaît le jeu des intrigues, qui ne croit guère au désintéressement des
mâchoires qui l’entourent et leur jette leur os pour qu’elles fassent
bonne garde autour de lui, de là ce bâillon sur la presse, de là le
meurtre désastreux qui l’entraîne à plus de soupçons, à plus de
vigilance, à plus de sévérité. Pardonnez-lui. Il a saigné. Que celui qui
n’a jamais saigné lui reproche le sang qu’il a répandu.
Quand on songe aux armes qu’employait contre Napoléon la puritaine
Angleterre, à l’argent dont elle arrosait l’Europe pour y saper sa
puissance, à ses intrigues souterraines, aux coups de force qu’elle
exécutait, en pleine paix, contre les petits peuples qui n’étaient pas
engagés dans son duel avec la France, on se prend de quelque indulgence
à l’égard de la moralité qui préside aux relations entre les peuples dès
qu’il s’agit pour eux de ne pas mourir sous le blocus ou le couteau[Q].
Quelques mois avant l’accès de Bonaparte au pouvoir, l’Autriche ne
faisait-elle pas massacrer les plénipotentiaires de la République? La
grande immoralité, c’est la guerre, et à la vérité si grande, qu’il
convient de se demander si elle doit être mise à la charge des hommes,
et non à la charge de Dieu. La guerre admise, voici qu’un tourbillon de
forces est entraîné dans le remous qu’elle provoque, où l’héroïsme et le
mal s’engloutissent pêle-mêle, sans qu’il soit bien facile de les
séparer. L’affaire de Bayonne n’est pas belle, c’est même la moins belle
affaire de la vie de Napoléon. Et pourtant, si l’on songe à
l’imbécillité de la Maison espagnole lavant son linge sale devant lui
comme des domestiques pris en faute, au gâtisme obscène et bégayant du
père, à la fureur érotique autour de qui tournait toute la politique de
la mère, à l’abjection féroce et délirante du fils, aux supplications
dont ils l’accablaient tous de les débarrasser les uns des autres, on
conçoit trop que son dégoût n’ait pas eu précisément pour effet de lui
masquer l’image nouvelle que les Espagnes à conquérir, et par elles le
Nouveau-Monde, faisait danser et fuir devant ses yeux. Il fut finalement
vaincu, vaincu grâce à cette image nouvelle qui le mena, en cinq ans, à
l’abîme. Il y a là de quoi satisfaire les amateurs de l’Histoire
providentielle, qui ne se demanderont pas si la fin de l’Inquisition et
l’entrée du souffle moderne en Espagne et en Amérique n’auraient pas pu
suffire à payer l’attentat. Ah oui! «ces misérables Espagnols qu’on
voulait civiliser malgré eux...» Et de sourire. C’est le raisonnement
qu’on oppose toujours à tout mouvement fort qui menace, du dehors,
l’immobilité mortelle. Comme toujours, on connaît peu les ressorts
secrets de l’Histoire, on connaît peu Napoléon: «_J’embarquai fort mal
toute cette affaire, je le confesse; l’immoralité dut se montrer par
trop patente, l’injustice par trop cynique, et le tout demeure fort
vilain, puisque j’ai succombé. Car l’attentat ne se présente plus que
dans sa hideuse nudité, privé de tout le grandiose et des nombreux
bienfaits qui remplissaient mon intention..._»
3
Il me semble qu’avec un autre mot de lui, celui-là nous révèle, et même
nous définit toute la morale de l’action. Il a dit, à Sainte-Hélène, à
quelqu’un qui l’interrogeait sur son retour de l’île d’Elbe: «_De Cannes
à Grenoble, j’étais un aventurier. Dans cette dernière ville, je
redevins un souverain._» Est-ce à dire que le succès seul moralise le
geste risqué hors des usages et des lois? Non, si le succès n’est qu’une
fin. Oui, si le succès porte en lui ce caractère dynamique, cet
enivrement de conquête qui en fait un nouveau départ et le charge de
conséquences si fécondes qu’un équilibre séculaire peut être ébranlé par
lui, et par lui, des voies inconnues ouvertes au courage et à l’activité
de tous. Tout est dans la qualité de l’acte, et en dernière analyse, de
l’homme. «_Je ne suis pas un homme comme les autres, et les lois de
morale ou de convenance ne peuvent être faites pour moi._» Tout geste
qui suscite la vie et fait cesser la stagnation est moral, même si ce
geste est considéré comme un crime par les habitués du moindre effort.
Chez celui qui a coutume d’entreprendre ces gestes-là, l’échec n’est
plus le châtiment d’un attentat, comme pour un homme ordinaire, mais
bien la sanction d’une faute. C’est le faux pas d’un grand organisme
autonome qui crée sa morale lui-même parce qu’il vit avec une puissance
telle que tous marchent dans ses pas. Il n’est pas né pour obéir à la
Loi, mais pour la faire. Et c’est en obéissant à sa loi qu’il l’impose à
tous ceux qui n’ont point assez de vertu pour trouver et formuler la
leur. Quelle distance y a-t-il, d’un homme tel que celui-là à un
malfaiteur vulgaire? Je crois l’avoir fait entendre. Il délivre une
multitude, et parfois des générations, du fardeau de la liberté.
Quant à son emploi constant de la force, c’est une loi universelle qui
veut que la force soit tôt ou tard employée pour imposer aux hommes,
pendant un, ou dix, ou vingt siècles, le rythme qui les délivrera. Nul
n’y peut rien, pas plus Napoléon que d’autres. Car là aussi, et là
surtout, il obéit.
Il semble que le Juste, d’instinct, ait toujours aimé l’ordre et la
force, et que les Révolutions naissent là où l’ordre est vide de formes
vivantes et où la force porte à faux. Les grands Européens et la masse
obscure des peuples ont toujours fait à Napoléon, jusqu’en 1808, même
quand il venait dans la fureur de la guerre, le plus enthousiaste
accueil. Et cela parce qu’une force organisée et cohérente apportait un
ordre nouveau. Étrange instinct des Justes, qui sont, dans le domaine
moral, des poètes! Les prophètes d’Israël, déjà, appelaient le Sar
assyrien, et on voyait cet incroyable paradoxe, probablement nécessaire
à la vie spirituelle du monde, on voyait des hommes qui vivaient dans un
petit royaume assez paisible, mais faible et corrompu, souhaitant que
vînt chez eux un monstre avec son armée de bourreaux pour punir la
faiblesse et purifier par le feu. Je sais bien que chez ceux-là, qui
appellent sur leur peuple le châtiment venu du ciel, ou du dehors--ce
qui est pareil, à tout prendre,--il y a bien autre chose que la haine de
celui qui sait ordonner dans le domaine des idées pour celui qui ne sait
pas ordonner dans le domaine de l’action. Il y a la jalousie de celui
qui ne recueille aucune louange, et d’ailleurs les dédaigne, pour celui
qui les capte toutes. Il y a aussi que l’infériorité morale du voisin
est trop visible, tandis que la force lointaine prend, parce qu’on n’en
voit pas les rouages, un caractère divin. Mais au fond, ce qui révolte
le Juste, ce qui éloigne l’artiste et ce qui soulève le peuple, qui est
un artiste et un juste en virtualité, c’est l’absence, en l’homme
d’action, d’imagination et de grandeur. Dès qu’il en a, les artistes,
les justes, les peuples reconnaissent leur frère: Beethoven chante,
Gœthe regarde, Chateaubriand jalouse, mais admire, et le monde est
changé. Je suppose que l’Histoire entière est due à cet antagonisme
entre la pensée extraordinaire qui organise et l’action ordinaire qui
n’organise pas.
J’imagine que l’homme exceptionnel est ainsi celui qui ordonne, celui
qui fixe, par la force de sa pensée ou la force de son action, des
valeurs qu’attend la société, et cela, prenez-y garde, en les renversant
en lui-même. Ainsi, les valeurs contre qui vient s’insurger Nietzsche,
c’est Napoléon qui les a rivées dans le monde, où il les avait trouvées
éparses, par la chaîne de fer des Codes. Mais c’est en les violant,
d’abord. Et toujours ce sera ainsi. La force et la guerre sont faites
pour instaurer la Justice et la Loi. Dieu, c’est l’obéissance du
troupeau à la Loi dictée puissamment par quelque criminel de grand style
qui sent l’intention de Dieu. Ainsi l’artiste, ainsi le juste, ainsi le
conquérant, et pour tout dire le dictateur dans tous les sens où se
porte la vie, est le créateur attendu des formes de civilisation que la
morale et la coutume sont chargées de fixer aussitôt qu’il a disparu.
Le dictateur, et Napoléon moins qu’aucun autre, parce qu’il est plus
grand que tout autre, n’est donc pas plus un amoral qu’un immoral, ou
qu’un moral. Ces mots sont vides de sens. C’est un monstre. Tout ce que,
chez la plupart, on regarde comme vice, peut être chez lui vertu en
devenant puissance active, capable de féconder. Tel trouve un vin dans
le pouvoir, la volupté ou la guerre, qui sont chez tant d’autres poison.
Son orgueil, c’est l’enivrement de sa vaste vie intérieure, son
despotisme, c’est le sentiment qu’il porte en son cœur la Justice, son
ambition n’est que le signe de sa faculté créatrice, et, quand il viole
la Loi, c’est pour lui faire un enfant. Ce qu’on appelle les faiblesses
d’un grand homme ne sont souvent que l’aliment d’une force qui s’exerce
et se développe sur un terrain différent. L’essentiel, c’est
l’accroissement de sa valeur originale, et rien ne dit qu’elle
s’accroîtrait ainsi sans les prétendues chutes--des expériences, au
fond--que les âmes médiocres cherchent dans les plus mesquines
circonstances de sa vie épluchée jour après jour. La morale est de fer.
Mais le génie d’os et de sang. L’unique sanction des fautes d’un grand
homme, c’est la diminution de son intérieure grandeur.