LE MÉTAL

1

Au fond, ce sont nos plus vulgaires intérêts qui nous empêchent à peu

près tous de porter sur l’homme d’action le jugement impartial que

quelques-uns de nous accordent parfois au poète. La plupart ne voient le

poète que quand il tient le bâton de l’orchestre et que les faiblesses

et les misères qui lui sont communes avec nous s’effacent de son geste

tout à coup. Voici, alors, dans la montée de l’enthousiasme, le flot

ordonné des idées, une sorte d’enivrement lucide qui retient, avec une

sûreté prodigieuse, tout ce qu’il ne faut pas livrer, glisse sur ce

qu’il ne faut pas souligner, abandonne joyeusement à l’expression

triomphale les seules cimes du rythme, les seuls grands contours de la

forme, les seuls accents pathétiques de la couleur et du mouvement.

Pourquoi n’accordons-nous pas à l’homme d’action ce crédit magnanime? La

tâche de l’homme d’action est infiniment dramatique. Jugez-en. Le sillon

s’ouvre, il voit l’extrémité du champ. Mais le soc heurte un corps

compact, s’ébrèche, ou dévie, ou bien s’effondre et plonge en quelque

tourbière cachée, qui l’engloutit. La matière est moins pressée que sa

propre imagination. Car son art ne s’exerce pas sur la masse inerte et

passive des sons, des formes, des couleurs, des mots même, mais sur le

monde contradictoire, cruellement impulsif et complexe, et rebelle, des

sentiments et des passions. Sa matière à lui, c’est l’homme. Il y

rencontre des résistances actives que le peintre, ou le sculpteur, ou le

musicien ignorent, ayant seulement à combattre celles qui viennent du

dedans. L’accusation d’injustice, d’arbitraire, d’immoralité, de

tyrannie attend chacun de ses gestes. Et si le poète, du moins de son

vivant, peut rester seul sans qu’on y prenne garde, l’homme d’action ne

parvient à l’autonomie créatrice qu’à condition de soumettre les âmes,

entraînées dans son mouvement ou subjuguées par son vouloir, à une

obéissance qui les aveugle, ou les révolte. Si l’homme d’action

transige, il affaiblit d’autant son acte. S’il ne transige pas, il est

un monstre. Il vit le drame continu de la responsabilité.

Celui-là le sait. Et il l’accepte. Et jusqu’au bout. Et quoiqu’il

arrive. Car il avoue, s’il s’est trompé. Qu’on ne lui parle pas, à

propos de ses fautes--la Russie par exemple,--des suggestions de ses

ministres, des erreurs de ses lieutenants: «_J’étais le maître_,

répond-il, _c’est à moi qu’incombe toute la faute._» Il se réserve ainsi

le droit vivant de les juger. Il leur ôte le droit de se soustraire à

son commandement. Et, la plupart du temps, l’envie. «_Quand j’ordonne,

on m’obéit, parce que la responsabilité est sur moi._» La sienne, il le

sait bien, est formidable, mais il porte en lui-même et fait éclater

dans ses gestes une telle grandeur de conception et de moyens qu’il

voit, du même coup, graviter dans son orbite de plus en plus rapidement,

tous les esprits. L’intérêt de chacun est de lui obéir[M], non pas

seulement parce qu’il est juste et récompense, non pas seulement pour le

bénéfice matériel que chacun en retire, puisqu’il maintient le risque,

et le plus terrible de tous, suspendu sur toutes les têtes. Mais pour

les bénéfices moraux qu’assure à chacun la libération des énergies qu’il

ne se soupçonnait pas et que lui révèle une volonté infiniment plus

forte que la sienne en discernant en lui et en jetant dans l’action

vivifiante les germes des qualités qui lui sont propres et le placent à

son rang. «_Je refroidis les têtes chaudes, et j’échauffe les têtes

froides._» Il a le don, en les rudoyant souvent, en les caressant

quelquefois, en tout cas en les regardant, de révéler aux gens la

possibilité d’atteindre un équilibre dont les éléments sont en eux.

«_Les hommes sont ce que l’on veut qu’ils soient._» Il délivre, en

effet.

Il délivre. Et c’est là, surtout, qu’est le secret de sa puissance. Il

délivre de la critique. Il délivre du choix. En un mot, de la décision.

Peut-être prépare-t-il ainsi les hommes à lui manquer au jour de

l’infortune, aucun d’eux n’étant plus capable d’oser quand il n’est pas

là? Mais toute grande action ne fait que déplacer des forces, qui font

défaut partout où elle ne s’exerce pas. Peut-être aussi abaisse-t-il, de

son vivant et hors du rang, les caractères, bien que la hache

révolutionnaire se soit chargée de trancher les plus hauts? Mais il les

forge et les élève dans le rang. Peut-être crée-t-il, en un mot, des

esclaves? Mais c’est la condition de toute espèce de grandeur, qu’on se

nomme César, ou Jésus, ou Michel-Ange, et quel que soit l’empire où l’on

exerce son pouvoir.

2

Quand l’orgueil, l’ambition, la possession de sa propre personne se

soudent ainsi l’un à l’autre pour fournir aux dons naturels d’un homme

l’armature de fer et d’or qui leur donne la puissance d’imprimer sa

forme à l’univers, il se produit en lui un singulier phénomène. Normal

d’ailleurs, irrésistible comme la marée ou la nuit. Il a le sentiment

confus que sa destinée s’absorbe dans la substance de ce dieu des

véritables mystiques, qui n’est qu’ignorance des fins mais aussi pouvoir

monstrueux à les poursuivre à travers les images successives qui se

placent entre elles et lui et se dérobent, sans qu’il parvienne à les

saisir. «_Je me sens poussé vers un but que je ne connais pas. Quand je

l’aurai atteint, un atome suffira pour m’abattre._» Ce fatalisme-là

n’est nullement systématique. Aucune croyance, aucune doctrine, aucune

superstition ne le conduit. Il est une obéissance instinctive aux

mouvements intérieurs dont la puissance détermine son orgueil, dont la

direction constante exige son ambition et qui le veulent maître de

lui-même pour qu’il puisse les discerner. Fonction de son génie, il est

l’instrument de ses joies, mais en même temps de ses souffrances, car

s’il a le pouvoir de diriger au profit de ce fatalisme ses facultés et

ses actions, il n’a pas celui de résister aux ordres obscurs qu’il en

reçoit et qui le promènent, à travers les foules humaines et les

solitudes du cœur, sur des chemins ensanglantés: «_Toute ma vie j’ai

tout sacrifié, tranquillité, INTÉRÊT, BONHEUR, à ma destinée._»

Comment ne pas reconnaître, dans cette attitude et ces mots, le son de

l’héroïsme antique? Là encore, le grand Méditerranéen s’affirme, non

empêtré de moralité négative et d’hypocrisie intéressée. C’est la vertu

selon Plutarque, l’homme qui stylise sa vie. L’homme qui suit sa voie,

plus cruelle encore pour lui-même que pour les autres, afin de conduire

et lui-même et les autres vers une forme du type humain que la fatalité

domine mais qui, par une revanche sublime, cherche dans les traquenards,

les catastrophes, les deuils de la fatalité, une nourriture spirituelle

capable d’élargir et de tremper cette vertu. Ce n’est pas seulement

celle du fort. C’est aussi celle du sage. C’est enfin celle du poète qui

est au point d’équilibre lyrique où le sage et le fort amalgament, en

une forme unique, l’harmonie de l’intelligence et l’ivresse de la

sensation. «_Il faut être plus grands MALGRÉ NOUS_,» écrit Napoléon à

Alexandre avec l’incroyable innocence du poète qui, en dépit des

ricanements, des rebuffades ou bien des adhésions trop empressées et

souriantes, tombe toujours dans l’illusion qu’il n’a, pour être compris,

qu’à agir ou même à paraître: «_Il faut être plus grands malgré nous. Il

est de la sagesse et de la politique de faire ce que le destin ordonne

et d’aller où la marche irrésistible des événements nous conduit._»

Loin d’annihiler la volonté, ce fatalisme-là la détermine et l’exalte.

Elle est l’une de ses fonctions. L’homme fait un effort constant pour se

tenir à la hauteur des événements quels qu’ils soient, sachant bien

qu’il peut s’attendre à tous les événements. Par un renversement

grandiose de la signification des mots, celui qui est en proie à cette

énergie toujours tendue en vue du risque, et du drame, et de la

conquête, en arrive précisément à nier la volonté. «_Plus on est grand_,

écrit Napoléon, _et moins on doit avoir de volonté; l’on dépend des

événements et des circonstances... Je me déclare le plus esclave des

hommes. Mon maître n’a pas d’entrailles, et ce maître, c’est la nature

des choses._» Ironie de la candeur, rire ingénu du monstre de vouloir le

plus accompli de l’Histoire et qui, parce qu’il le voulut, força

l’Histoire à se précipiter dans le sillage de sa vie qui les menait,

tout mêlés l’un à l’autre, vers de communs horizons! Ici, la mystique de

l’héroïsme est arrêtée en traits définitifs. Le poète est prisonnier de

sa propre tâche sur la terre, serviteur de ses images, victime de sa

grandeur. Il replonge dans l’inconscient sa conscience, et celle des

hommes. Il confond le destin des hommes avec son propre destin. Et pour

la première fois sans doute depuis le vagabond de Galilée, il a raison.

Il a raison. L’égoïsme qu’on lui reproche, c’est celui de ceux d’entre

les hommes qui s’appartiennent le moins. J’ai nommé Jésus. Mais il y a

aussi Çakya-Mouni. Et tous les grands chasseurs d’images, Shakespeare ou

Rembrandt, Rubens ou Beethoven, Gœthe ou Hugo. Et tous les grands

meneurs d’idées, Isaïe ou saint Paul, Luther ou Loyola, Pascal ou

Nietzsche. Qui comptera les victimes de Phidias ou de Michel-Ange, ou de

Corneille? Après trois ou quatre siècles, ou vingt-cinq, pour suivre

celui-ci ou celui-là, on meurt sur une barricade ou un champ de

bataille, ou on mutile sa pensée, on se crève les yeux, ou le tympan.

Pour lui ressembler davantage, on arrête son cœur. Déjà, de son vivant,

il allait seul sur les chemins, souffrant certes de voir sa femme, ses

enfants, ses frères désorientés, malheureux parce qu’il ne s’occupait

pas suffisamment de les aimer, de les choyer, hypnotisé qu’il était par

la forme à la fois grandiose et indistincte qui courait devant lui, mais

marchant quand même toujours, les oreilles bouchées pour ne pas entendre

leurs plaintes. Vous vous imaginez, peut-être, qu’il ignore tout cela?

Comme vous le connaissez mal! Il les plaint bien plus que lui-même, car,

au sein de ce prétendu égoïsme qui n’est qu’illusionisme immense, il

puise la consolation. «_Je suis moins malheureux_, dit celui-là à

Sainte-Hélène, _que ceux qui sont attachés à mon sort._» Mais ne faut-il

pas qu’ils le soient? La croix des grands suppliciés pèse sur toutes nos

épaules. Les enfants de Dostoïewsky n’eussent jamais eu faim si leur

père eût consenti à être chambellan du tzar. Et si Jésus eût reconnu sa

mère, peut-être que des millions d’hommes eussent échappé au supplice.

Et Dante n’eût pas abandonné sa famille sur les ruines de sa maison s’il

n’eût ouvert aux Gibelins--ou aux Guelfes, ça m’est égal--les portes de

Florence. Et Jean-Jacques, s’il n’eût trahi le secret d’une femme, mis

ses bâtards au tour et calomnié ses amis, n’eût pas écrit les

_Confessions_... Le fils du grand Lamarck ne trouve à dire de son père

qu’une chose, c’est qu’il a mal géré son bien.

«_Je suis très égoïste._» Vous quitterez tout pour me suivre, vos

parents, vos amis. Car la capture du fantôme que je poursuis a tant

d’importance pour l’homme, car il est d’une telle taille que je n’aurai

pas trop avec moi de tous les hommes pour m’aider à le saisir. Je ne

puis tolérer qu’il y ait un obstacle quelconque entre moi et ce fantôme,

et que vous ne voyiez pas cet obstacle comme moi et que vous n’employiez

pas toutes vos facultés à le briser avec moi. Ce n’est pas moi qui suis

cruel. C’est ce fantôme. Vous vous plaignez? Vous vous plaignez! Et vous

réclamez le repos! Et moi! Et moi? Croyez-vous donc que je ne souffre

pas? Vous vous demandez où sont mes blessures? C’est que l’illumination

de mes yeux vous empêche de les voir: «_Ne voyez-vous pas, Caulaincourt,

ce qui se passe ici? Les hommes que j’ai comblés veulent jouir, ils ne

veulent plus se battre. Ils ne sentent pas, pauvres raisonneurs, qu’il

faut encore se battre pour conquérir le repos dont ils ont soif. Et moi

donc, est-ce que je n’ai pas aussi un palais, une femme, un enfant?

Est-ce que je n’use pas mon corps dans les fatigues de tous genres?

Est-ce que je ne jette pas ma vie chaque jour en holocauste à la patrie?

Les ingrats!... Il n’y a que mes pauvres soldats qui y vont bon jeu bon

argent. C’est affreux à dire, mais c’est la vérité. Savez-vous ce que je

devrais faire? Envoyer tous ces grands seigneurs d’hier dormir dans

leurs lits de duvet, se pavaner dans leurs châteaux, et recommencer la

guerre avec de jeunes et purs courages._»

3

Il est le plus jeune. Il est le plus pur. Aussi le voilà désarmé, hors

des gestes qu’il faut pour atteindre le fantôme. Que lui importe, à lui

qui porte dans le cœur les palais enchantés du monde imaginaire, tous

ces châteaux, ces sacs d’or, ces dorures aux habits? Il a dit, je ne

sais trop quand, qu’un louis par jour eût suffi à ses besoins

personnels. Il a les deux mains ouvertes. Y puise qui le veut bien. Il

paie toutes les dettes, celles de ses parents, celles de ses soldats,

celles des inconnus qui lui écrivent. Il subventionne de ses deniers

l’industrie, le commerce, règle le prix des constructions de ponts, de

routes, de canaux. Il dote et remplit les musées. Il ne possède rien qui

ne soit en même temps aux autres. Il a le dédain complet, ou mieux

l’indifférence, de tous les biens matériels. Le faste qu’il déploie

n’est qu’un des moyens de son système: «_Ma propriété est dans la

gloire._»

On le voit bien dès son enfance. Il a connu toutes les générosités

expansives, toutes les amitiés fanatiques des jeunes gens qui n’ont pas

encore entrevu les vastes cieux que leur imagination enferme et se

jettent sans transition, ce qui les fait paraître ridicules, des

silences convulsifs devant les railleurs et les brutes, aux

enthousiasmes mal réglés dès qu’un esprit ou un cœur les écoute, pour

toutes les chimères qui traversent leur sentier. Il lit Jean-Jacques, il

lit Ossian, même Bernardin de Saint-Pierre. Il dévore les écrits des

philosophes et cherche à les imiter. Il veut venger sa patrie corse.

Mais que la Révolution éclate, il l’accueille ardemment, jusqu’à se

faire chasser, avec tous les siens, de sa patrie corse pour elle. Il

conservera toujours ces deux aspects, contradictoires en apparence, qui

ne dépendent en réalité que de l’interlocuteur. Il se fermera pour les

niais, se livrera aux enthousiastes, de confiance d’ailleurs, et sans

éprouver la solidité des assises de leur ferveur. Il confiera ses grands

projets à l’ondoyant et charmant Alexandre, si prêt à devenir un fourbe

quand les circonstances le voudront. Il l’appellera son ami,

l’embrassera, se promènera à son bras des heures. Devant Desaix, devant

Fox, devant Rœderer, devant Gœthe, il s’épanchera sans réserve. Ou

devant le moindre visiteur qui manifestera quelque attention, ou quelque

intelligence, ou quelque flamme. Mais maintenant ce sera sa chimère à

lui qu’il décrira devant eux. Il croira dès l’abord à la fidélité, à

l’imagination, à la générosité des autres, les jugeant tous d’après

lui[N]. Quand il se livrera à l’Angleterre, il ne doutera pas qu’elle

l’accueille comme il eût accueilli lui-même un grand Anglais qui fût

venu lui demander le sel, le pain, l’eau et l’abri.

J’ai parlé du pardon. J’ai parlé de l’oubli. Cela va bien au delà du

pardon, au delà même de l’oubli. Le jugement lointain, d’ensemble,

intervient pour peser les hommes, et c’est celui du fataliste qui

connaît mieux que personne l’action des événements sur les âmes, de

l’égoïste supérieur qui sait le secret des mobiles, de l’homme de

volonté surnaturelle qui ne peut en vouloir aux autres de n’avoir pas

osé franchir, pour accroître et cultiver une volonté comparable, les

maux qu’il a soufferts. «Dans la complication des circonstances de sa

chute, écrit Las Cases, il voit les choses tellement en masse, et de si

haut, que les hommes lui échappent. Jamais on ne l’a surpris animé

contre aucun de ceux dont on croirait qu’il a le plus à se plaindre. Sa

plus grande marque de réprobation... est de garder le silence sur leur

compte quand on les mentionne devant lui.» Parfois même de les défendre,

parce qu’il a si puissamment vécu qu’il sait, n’ayant pas trébuché,

pourquoi tous les autres trébuchent. Ils ne sont pas mauvais. Ils vivent

selon leur nature. Et la fatalité pèse sur eux comme sur lui: «_Vous ne

connaissez pas les hommes, ils sont difficiles à saisir quand on veut

être juste. Se connaissent-ils, s’expliquent-ils bien eux-mêmes? La

plupart de ceux qui m’ont abandonné, si j’avais continué d’être heureux,

n’eussent peut-être jamais soupçonné leur propre défection. Il est des

vices et des vertus de circonstance. Nos dernières épreuves sont

au-dessus de toutes les forces humaines! Et puis, j’ai été plutôt

abandonné que trahi; il y a eu plus de faiblesse autour de moi que de

perfidie: c’est le reniement de saint Pierre, le repentir et les larmes

peuvent être à la porte. A côté de cela, qui, dans l’Histoire, a eu plus

de partisans et d’amis? Qui fut plus populaire et plus aimé?... Non, la

nature humaine pouvait se montrer plus laide, et moi plus à plaindre!_»

Ce sont déjà les premiers accents du pessimisme romantique suivi du

consentement stoïcien de l’homme qui a su le vaincre en s’abandonnant à

l’action.

4

Ce pessimisme, il me semble, conditionne la liberté. Je ne crois pas que

Napoléon ait jamais indiqué aux hommes un but idéal à atteindre, un but

exigeant la croyance en l’une de ces entités--justice, liberté,

bonheur,--avec lesquelles il est si facile de remuer les multitudes. Il

s’adressait constamment à leur énergie latente qu’il cultivait par les

moyens les plus virils, à leur honneur qu’il invoquait, à leur émulation

qu’il exaltait. L’optimisme social des conducteurs de peuples, au

contraire, celui qui montre au peuple une idole métaphysique ou sociale

à conquérir, exige une abdication immédiate de leur propre liberté. Il

faut qu’ils croient,--pour y faire croire,--à des réalités situées en

dehors d’eux-mêmes, accessibles à tous, non par le risque et l’effort

personnels, mais par la soumission constante à un certain nombre de

commandements dont la transgression leur est représentée comme un crime.

Bêtes de troupeau eux-mêmes, souvent généreuses, ils conduisent des

troupeaux. Entre Napoléon et saint Paul, par exemple, il y a l’abîme qui

sépare le maître de l’esclave, et aucun des deux n’a le pouvoir de le

franchir.

«Je n’ai jamais, disait Stendhal, respecté qu’un homme: Napoléon.» C’est

qu’il n’avait jamais rencontré un autre homme qui sût se faire

respecter. A la fois, prenez-y garde, ou alternativement, par la terreur

et par l’amour. Amour conquis, terreur conquise. Il ne s’agit pas là des

moyens matériels dont la tyrannie dispose, mais des moyens moraux qui

éclatent dans les actes et qui révèlent, chez celui qui les accomplit,

l’impitoyable volonté d’aller jusqu’au bout de son être, dût-il, pour

atteindre ce but, tuer et mourir. Napoléon a été, parmi nous, le dernier

des hommes antiques, et l’un des rares hommes libres que le monde ait

connus.

Il n’y a que deux moyens d’être un homme libre: qu’aucun homme ne vous

commande dans le domaine de l’idée, ou commander à tous les hommes dans

le domaine de l’action. Faites bien attention que ces deux moyens-là

sont d’une conquête aussi malaisée l’un que l’autre et que tous les deux

conditionnent, en dernière analyse, une domination complète de soi-même

en vue d’une harmonie géante à imposer un jour ou l’autre, durant sa

vie, ou après sa mort, ou peut-être bien pour jamais ailleurs que dans

sa fierté solitaire, au patrimoine spirituel de l’univers. Je l’ai dit.

Cette domination de soi forme, par le moyen de ceux qui la subissent,

des générations d’esclaves, mais elle met aussi sur la voie héroïque les

quelques esprits qui sont dignes de la liberté. J’ai parlé de

délivrance. Ce n’est point la libération. Délivrer de la responsabilité,

c’est asservir à une volonté qui n’est pas la vôtre. Libérer, au

contraire, c’est asservir à la responsabilité qui est la vôtre. Qu’on

s’appelle Jésus, qu’on s’appelle Masaccio, qu’on s’appelle Montaigne,

qu’on s’appelle Sébastien Bach, qu’on s’appelle Napoléon, on délivre les

âmes pauvres, on libère les âmes riches. Et ce faisant on les rend, les

unes et les autres, à leur personnelle vertu. On oblige celles-ci à

regarder en elles-mêmes le spectacle des forces spirituelles s’attachant

à créer, par l’introspection enthousiaste, la curiosité passionnée, le

goût du risque et l’effort continu, leur autonomie. Tant pis pour qui

s’étrangle avec la moelle des lions: «_L’homme supérieur n’est sur le

chemin de personne._»

L’imagination délivrée couronne cette liberté, dont le fatalisme est la

base. Une imagination puissante, qui dépasse sans cesse les actes de

l’individu, qui brise constamment les chaînes antérieures de

l’éducation, de la mémoire, de l’habitude et de la peur, qui lui fait

atteindre chaque jour une autre cime, découvrir de là d’autres plaines à

envahir, et qui ne lui permet d’apercevoir, soit à sa puissance

d’expression, soit à sa puissance d’action, d’autres limites que celles

de ses facultés dont il ignore d’ailleurs l’étendue. «_Je ne vis jamais

que dans deux ans._» C’est moins de temps qu’il ne fallut, quand presque

enfant, fiévreux, galeux, râpé, il arriva avec ses misérables bandes sur

les hauts cols des Alpes piémontaises, pour livrer «_la terre promise_»

à leur ferveur de croisés mystiques et de poètes pillards. C’est moins

de temps qu’il ne fallut pour conduire sa Grande Armée des embruns de la

Manche aux boues de la Pologne, en passant par Vienne et Berlin. C’est

moins de temps qu’il ne fallut pour confronter, au pied des Pyramides,

la jeune civilisation occidentale avec la plus ancienne et la plus

oubliée des civilisations d’Orient. C’était le temps qu’il eût fallu,

s’il avait pu contraindre l’univers à lui obéir tout entier, pour briser

la fortune anglaise aux remparts continentaux. C’était le temps qu’il

eût fallu, s’il avait pris Saint-Jean d’Acre, pour aller de Syrie dans

l’Inde. C’était le temps qu’il eût fallu, en partant de Madrid et

râflant Moscou au passage, pour se rabattre sur Constantinople et

prendre l’Europe à revers. On eût dit que par l’Italie, l’Égypte, la

Palestine, ou par-delà la Vistule et vers les empires Mongols, il fût

sans cesse à la recherche de la source du soleil. «_Les grands noms ne

se font qu’en Orient._» Il y marchait sans cesse, les brumes de l’océan

étant barrées par l’Angleterre, comme s’il eût voulu faire le tour du

globe pour la frapper dans le dos. Il avait suffi qu’il parût pour

bouleverser non seulement toutes les conceptions politiques, guerrières,

morales du moment,--phraséologie creuse, manœuvres timides, principes

restrictifs,--mais aussi pour crever les cloisons de la durée et de

l’espace, précipiter l’Histoire entière et le globe entier dans le lieu

même où il était, et les recueillir en son cœur pour les inonder de sa

force et les en faire refluer. La distance, le temps n’étaient pour lui,

sur le damier de la planète, que des pions dont il combinait la marche

avec les mouvements de ceux que représentaient ses armées, sa politique,

les sentiments et les passions qu’il soulevait. «_L’imagination,_

disait-il, _gouverne le monde._» Évidemment, puisque, dès son

apparition, le monde se tourna vers lui.

Vingt ans, les vingt ans de sa vie active--rien que vingt ans de vie

active, et tant agir!--les vingt ans qu’il mit à imaginer son poème, je

le vois en état d’ivresse lyrique. Je le vois passant au travers de son

action immédiate pour bondir au delà d’elle, et comme un mot, dans le

discours, enferme et détermine l’autre, trouvant en chacun de ses gestes

le départ du geste suivant. Je le vois poursuivant sa symphonie

grandiose qui s’élargissait d’acte en acte, précipitant ses ondes sans

cesse accrues et plus pressées et plus sonores dans son imagination

exaltée qui se maintenait à leur centre et puisait, à même leur flot, sa

nourriture et son courage. Je le vois seul, avec tout l’univers qui

tourbillonnait dans son âme. Il courait éperdu mais lucide, et le cœur

battant à coups réguliers, dans le sens du siècle haletant qui avait

peine à le suivre. Il s’éblouissait de ses mirages. Il s’enivrait de sa

force. La vie universelle existait pour lui obéir. «_Je voyais le monde

fuir sous moi comme si j’étais emporté dans les airs._»

V

Napoléon · 第 14 / 38 题