L’AVERS

1

L’homme apparaît dès son enfance, pour peu qu’on veuille bien juger les

hommes par la passion que trahit leur regard, et non par la docilité

qu’ils montrent à rester bien sages à leur banc. Chez celui-là il

apparaît dans sa fierté farouche, dans ce signe de la grandeur qui déjà

marque l’enfance, ou bien le premier rang au jeu, le rang de chef, les

habits déchirés, la bouche sanglante, ou bien la solitude et le silence

au milieu des rires et du bruit. Battu au sang, il ne crie ni ne pleure.

Innocent, il n’avoue jamais. On le brime, on le rosse, il ne desserre

pas les dents. «Bien qu’il eût rarement, dit Bourrienne, à se louer de

ses camarades, il dédaignait de porter des plaintes contre eux; et

lorsqu’il avait, à son tour, la surveillance de quelque devoir que l’on

enfreignait, il aimait mieux aller en prison que dénoncer les petits

coupables.» Plus tard, monté au trône, il a tout oublié. Il suffit qu’on

ait été son maître ou son condisciple pour qu’il vous comble de

bienfaits.

Chose rare, il appelle alors et protège ceux qui l’ont vu misérable. Car

il a été misérable. Il a eu faim. Il a connu le repas unique par jour,

et, pour ce repas unique, le pain. Il a porté l’habit râpé, verdâtre aux

genoux, aux coudes, la semelle de carton. Pas une fois il ne se plaint.

Si on lui offre de l’argent, il s’empourpre, et se retire. Il élève son

frère Louis avec sa solde de soixante francs. Il fait la cuisine, il

fait le ménage. Empereur, à un fonctionnaire qui se plaint de ne toucher

que 1.000 francs par mois: «_Je connais tout cela, Monsieur... Quand

j’avais l’honneur d’être sous-lieutenant, je déjeunais avec du pain sec.

Mais je verrouillais ma porte sur ma pauvreté._»

Comme tant d’artistes romantiques dont il est, et l’un des premiers en

date, et le premier en puissance sans doute, il est plein de «vertus

bourgeoises». Et les «vertus bourgeoises» ont ceci qui les distingue de

toute espèce de vertu, c’est qu’elles ne vont presque jamais sans

quelque ridicule, le respect pontifiant des bonnes mœurs, l’ordre

domestique maniaque, les pantoufles au coin du feu. Elles atteignent

leur apogée à l’apogée du bourgeoisisme dont il est, au moins dans la

loi, le véritable fondateur. Elles attendrissent Balzac, elles

boursouflent Hugo, elles corrompent Ingres, elles font délirer Michelet,

ânonner Stendhal lui-même et vaticiner Carlyle. On ne se peut consoler

de l’aspect caricatural qu’elles imposent à ces hommes puissants qu’en

remarquant qu’elles s’étalent dans leur plus abjecte innocence par

exemple chez Monsieur Thiers. Chez Napoléon elles surprennent, et il

faut se défendre contre soi-même pour n’y pas chercher une excuse aux

crimes dont on l’a chargé. Car au contraire ce sont elles, peut-être,

qui nous les expliquent le mieux.

Il est plein de vertus bourgeoises. Les uns--les pauvres--l’en louent.

Les autres--plus riches--l’en blâment. Un tel homme, dit-on, n’a pas le

droit d’être bon fils, bon frère, bon mari, bon père, bon ami, bon

administrateur de sa maison. Il est certain que le sentiment de la

famille, et sa famille, ont compromis son œuvre spirituelle après

l’avoir perdu. Car c’est à se tordre de rire: ils sont jaloux de lui,

ils ont des crises de conscience, ils se croient des talents militaires,

un droit divin, un droit d’aînesse[C], ils lui font des remontrances,

ils boudent le trône qu’il leur jette parce qu’un autre leur va mieux:

«_A les entendre, on croirait que j’ai mangé l’héritage de notre père._»

Il les fait rois, il les fait reines, il les gorge de titres, il les

arrose d’argent. Eux le pillent et le trahissent, et lui ne cesse pas de

pardonner[D]. Car c’est un tendre, au fond, qui se défend et s’observe,

mais qui a trop de choses en tête pour se défendre et s’observer

longtemps. Marmont, son pire ennemi, le sait bien: «Il cachait sa

sensibilité, en cela bien différent des autres hommes qui affectent d’en

montrer, sans en avoir. Jamais un sentiment vrai n’a été exprimé en vain

devant lui et sans le toucher vivement.» Il adore son fils, joue avec

lui des heures, se laisse tourmenter par lui. Il aime très

bourgeoisement ses deux femmes, et quand il répudie la première, c’est

un drame de conscience, des larmes, des remords, une ingénuité

incroyable que la rouée exploite trop longtemps. Les enfants de

Joséphine sont ses enfants: «_Rien_, écrit-il à Eugène, _ne saurait

ajouter aux sentiments que je vous porte; mon cœur ne connaît rien qui

lui soit plus cher que vous; ces sentiments sont inaltérables._» Et

d’ailleurs, de tous les siens, celui-ci en est le seul tout à fait digne

par sa fidélité, sa droiture, sa pureté, son honneur. Passivement du

moins, car il n’est pas de sa trempe. C’est un brave homme, simplement,

peut-être même l’aime-t-il parce qu’il sait trouver en lui un bon appui,

une sécurité entière, quelque chose qui le repose de ceux qui le

trahissent et le grugent, l’un des pôles de sentiment où son cœur

solitaire puisse étayer sa lassitude de battre trop fortement. L’autre

pôle est sa sœur Pauline, gloire féminine du monde dont il est la vertu

virile, qui est le génie de l’amour comme il est celui de la force,

qu’il aime, et qui l’adore, qui le suit seule avec sa mère à l’île

d’Elbe, qui le suivrait, s’il n’était plus généreux encore qu’elle, à

Sainte-Hélène, qui ne cesse de le soutenir dans sa chute de sa tendresse

et de son or, engage ou vend tous ses écrins, alors que l’ingratitude se

répand avec tous les autres, frères, proches, amis, serviteurs, comme

une lèpre sur laquelle il ferme, ou veut fermer les yeux.

A son propos on a parlé d’inceste, sans preuves, et pour le salir. On

n’a pas vu que ses «vertus bourgeoises» le rendaient précisément très

improbable, et qu’il ne fut qu’un demi-oriental, emprisonné par son

éducation, sa volonté, sa foi démocratique, dans les cadres de

l’Occident. Cela ne l’eût point sali s’il eût été le fauve saoûl de

sang, se couchant au soleil pour nettoyer ses ongles de sa langue entre

une orgie meurtrière et une orgie érotique, broyant les crânes d’homme

et les ventres de femme non pour se chercher, lui tout seul, dans sa

complexité poignante, mais pour essayer de saisir les impulsions

saccadées et fuyantes de sa névrose dans leur horrible mais auguste

simplicité. Cela l’eût complété, en eût fait une autre figure, plus

entière peut-être, plus pure, moins énigmatique pour nous autres de ce

bord-ci des océans, qui ne pouvons parvenir à comprendre qu’on ne soit

pas tout entier dans le bien ou tout entier dans le mal. Point d’oasis

pour le rêveur brûlé de fièvre, point de fruit pour celui qui a soif,

point de tendresse féminine pour celui qui mendie l’amour de tous les

hommes en leur imposant le sien. Que la belle et grande amoureuse ait

aimé le grand homme comme une sœur aime son frère, peut-être est-ce un

hommage involontaire à l’isolement des héros que les pauvres de cœur

leur rendent en cherchant, au lieu de l’admettre, l’explication que l’on

sait.

Le voici donc, de concession en concession, de faiblesse en faiblesse,

de faute en faute, pour la superstition du clan, pour le respect envers

une vieille avare qui baragouine un sabir incroyable, mère antique

d’ailleurs, par sa fermeté invincible, ancienne amazone guerrière qui

courut le maquis avec Napoléon au ventre, pour l’affection qu’on doit à

des frères légers, ou chagrins, ni bons ni mauvais, mais brouillons et

vaniteux, à des sœurs acariâtres, assez fermes de cœur parfois, l’une

d’entre elles bonne et belle, pour une épouse écervelée et folle de

coquetterie, pour une autre sotte et sensuelle,--le voici donc traînant

ses rêves gigantesques dans l’office et l’alcôve, soucieux, pour eux,

comme un notaire de province, d’établissements avantageux et de solides

placements. Éternelle contradiction qui, à la fois dérobe et trahit son

mystère, le fait si grand par l’imagination, si ordinaire par les

sentiments. C’est par ces sentiments-là qu’il perd le visage humain de

son œuvre, comme il en sauve le visage divin par son orgueil.

2

L’immensité de cet orgueil est telle qu’il se confond avec les régions

mystiques de son être, détermine tout ce qui est en lui de plus

permanent et de plus noble, ce fatalisme supérieur dont sa volonté n’est

qu’un moyen et qui ne reconnaît, au fond, d’autre but à la vie terrestre

que d’imprimer dans les événements, les passions, les âmes, les traces

d’un passage si profond que l’humanité entière y reconnaisse un épisode

nécessaire de sa propre immortalité. Il est haut comme une épopée, comme

la sienne, dont il est le mobile intime, déterminé par l’instinct

impérieux et vague qu’il se confond avec une fatalité historique

grandiose, impossible à éviter, impossible à contenir. S’il ne s’était

senti fait pour marcher isolé au premier rang visible et qu’il eût eu ce

même orgueil, il se fût appliqué, même habitant au centre d’un désert, à

être le seul dont on puisse dire qu’il avait été celui-là. Car il faut

que tous y consentent, par l’acte, et non par le mot. Devant la sienne,

il faut que toutes les volontés plient[E]. Devant les siens, il faut que

tous les yeux se baissent. Et quant à l’insulte, il lui semble qu’elle

est comme une méconnaissance de son rôle, une trahison envers la

destinée commune à tous. Elle fait plus que le blesser, elle l’étonne:

«_Je suis un homme qu’on tue, mais qu’on n’outrage pas._»

Un sentiment pareil commande à la simplicité d’être sa compagne de

route, sachant qu’aucun signe extérieur, fût-ce celui de la puissance

souveraine, n’est capable de le combler. «Dans le fond de sa pensée, dit

Bourrienne, Bonaparte dédaigna toujours également les oripeaux

consulaires et les mascarades impériales.» De ceci, il y a mille

preuves, du recueillement farouche de son enfance malheureuse au sommet

le plus éclatant de sa vie, aux tortures morales et physiques de l’exil.

La vanité aime le bruit, l’orgueil écoute le silence: «_Quand

pourrons-nous_, dit-il en parlant de la vanité de son peuple, _échanger

celle-ci contre un peu d’orgueil_?» Et en effet il fuit la foule, ses

ovations, les exhibitions en public, et c’est d’autant plus malaisé et

cela frappe d’autant plus qu’une curiosité plus tumultueuse l’entoure et

que son génie se fait plus solitaire à mesure que l’ivresse et la

douleur des peuples tournent plus vite autour de lui. «_J’arriverai à

Paris à l’improviste_, écrit-il après Marengo. _Mon intention est de

n’avoir ni arc de triomphe, ni aucune espèce de cérémonie. J’ai trop

bonne opinion de moi pour estimer beaucoup de pareils colifichets._» Et

de fait, c’est toujours de nuit qu’il y rentre, ou par une barrière à

laquelle on ne l’attend pas, ou avec plusieurs heures d’avance,

déroutant les plus acharnés. Quand il ne peut fuir une fête, qu’il doit

l’accepter comme un instrument, ainsi qu’un ciseau pour sculpter la

pierre, une charrue pour labourer, il est au supplice. Elle étale pour

lui avec tant d’évidence la bassesse, la sottise, la servilité et la

vulgarité des hommes qu’il a peur, à leur contact, de montrer le mépris

qu’il leur porte et d’y compromettre sa puissance à les dominer de haut.

Jamais il n’entre le premier dans les capitales conquises, ou même il

les évite, par une sorte de calcul où la satisfaction de son stoïcisme

aristocratique se confond avec le mystère dont il veut être entouré. Il

n’entre pas à Madrid. Il ordonne à Joseph, dans un billet péremptoire,

de pénétrer en pompe dans Burgos: «_Autant je pense devoir faire peu de

cérémonie pour moi, autant je crois qu’il faut en faire pour vous. Pour

moi, cela ne marche pas avec le métier de la guerre. Et d’ailleurs, je

n’en veux pas._» Il galope d’un bout à l’autre de l’Europe, comme isolé

dans ses armées à qui il se montre à son heure pour en exalter le moral,

et ne décrète une exhibition solennelle à laquelle il ordonne aux

Empereurs et aux Rois vassaux de se rendre, à Dresde ou à Erfurth, que

le jour où il la juge nécessaire aux fins qu’il poursuit sans les voir

mais dont il connaît les voies, et à son action prestigieuse sur les

imaginations. «_Qu’est-ce que le nom d’Empereur? Un mot comme un autre.

Si je n’avais d’autres titres que celui-là pour me présenter devant la

postérité, elle me rirait au nez_[F]». Il le savait tout aussi bien que

ceux qui le lui reprochent, puritains étriqués qui n’ont jamais voulu

comprendre que ce titre et la puissance extérieure qui s’y attache

étaient comme une masse instrumentale indispensable à la symphonie

gigantesque qu’il organisait et poursuivait dans un enivrement lyrique

continu.

On le voit bien, lors de sa chute. Alors que tous l’abandonnent, un à

un, ceux qu’il avait gorgés, ceux qu’il avait créés, et sa famille au

premier rang, alors qu’il n’a plus avec lui pour lutter contre le monde

que quelques vieux paysans et quelques petits conscrits, c’est son

orgueil qui repousse les conditions que les alliés, aux portes de Paris,

épouvantés de leur victoire lui offrent, la France, la Belgique jusqu’au

Rhin, l’Italie... Fou? Peut-être. Mais quelle force! «Contre tout

l’univers je n’ai que moi, moi seul, et la passion que mon cœur porte.

Voici l’homme. Même abattu, même tué, j’aurai maintenu l’empire que je

porte au dedans de moi. Je n’aurai pas cédé pour deux couronnes et un

pouvoir consolidé et la paix et le repos et la richesse colossale et les

bénédictions de tous, une seule étincelle de l’astre que j’entrevois. Je

suis celui qui fait pencher l’un des plateaux de la balance, quand tous

les rois et tous les peuples et jusqu’aux miens, et Dieu, se jettent

dans l’autre plateau...» Deux ans auparavant, quand il s’enfonçait dans

la steppe russe, traînant à ses talons toute l’Europe armée, vers le

destin final à la découverte duquel, impitoyable envers lui-même, il se

sentait comme aspiré, quelqu’un lui demandant qui défendrait la France

si on l’attaquait en son absence: «_Ma renommée_», dit-il.

3

L’orgueil qui est, il me semble, la plus haute des vertus, mesure sa

force créatrice à la qualité de l’ambition qu’il conditionne. Mais là

encore il faut s’entendre. Une forme de l’ambition, c’est de paraître.

L’autre, c’est d’être. Il n’y a guère ou point de nuances entre ces deux

ambitions-là. Et la première est à la seconde ce que la vanité est à

l’orgueil. On devrait, pour celle-là, imaginer un mot nouveau, car c’est

à elle, par malheur, que le terme dont il s’agit s’applique à peu près

constamment. Or, l’état de vertu ne s’attache qu’à la seconde.

Une source d’étonnement ne s’épuise pas pour moi. C’est l’absence

d’ambition de la plupart de ceux d’entre les hommes qu’on qualifie

d’ambitieux et qui vivent, dès le collège, dans l’intention très arrêtée

de devenir ministre, préfet, général, ambassadeur, académicien ou

président de la République. Commander six mois à des fonctionnaires, ou

sept ans, dans les limites étriquées de règlements qu’on n’a pas même

faits! Voyez-vous d’ici un poète qui consentirait à écrire son poème

pour la délectation d’une assemblée d’électeurs, à condition de ne pas

dépasser un certain nombre de vers et d’observer toujours le même

rythme? L’ambition politique est la plus pauvre de toutes, ou la plus

haute, selon le cas. Mais le second cas se produit une fois ou deux, en

dix siècles. Celui qui, au pouvoir, n’est pas digne d’être le maître

absolu et ne le devient pas par ce seul fait qu’il en est digne est un

esclave. Je crois bien que Napoléon a joui du privilège unique de

démontrer que si, au pouvoir, on n’est pas Napoléon, on n’est rien.

Au pouvoir ou ailleurs, il n’est qu’une ambition avouable, et Napoléon

le savait. Il l’a expressément et royalement définie: «_L’ambition de

dominer sur les esprits est la plus forte de toutes les passions._» Ce

fut la plus forte des siennes. Et seuls les ambitieux médiocres ont pu

l’accuser d’ambition médiocre, par exemple d’être Empereur[G]. Son

ambition fut de celles qui condamnent un homme à passer, dans sa

jeunesse, à peu près inaperçu, parce qu’elle n’éclate ni dans leurs

propos, ni dans leurs vêtements, ni dans leurs façons, ni dans leurs

gestes, et que seuls ceux qui savent lire un visage pourraient la

découvrir tapie et ignorée sous l’hermétisme de la bouche, le léger

froncement du front, le feu étouffé du regard. Elle n’apparaît à

personne, pas même à celui qui la porte, parce qu’elle n’existe pas. Il

est orgueilleux, oui, mais comme tel il est timide, et s’il dédaigne la

fonction en vue et l’uniforme étincelant, c’est qu’il a peur qu’on le

remarque et le critique le jour où il revêtirait cet uniforme et

accepterait cette fonction. La pudeur ombrageuse est la forme

élémentaire de l’orgueil chez les enfants. Elle peut écraser, certes,

s’il n’est pas très intelligent, toutes ses vertus créatrices. Mais si

sa volonté croissante, ou le hasard, parviennent à le prévenir des

raisons de cette pudeur, du sentiment de supériorité qui se cache sous

cet orgueil, son ambition qu’il ignorait et que tous appelaient autour

de lui, selon leur acuité psychologique, de la modestie ou de l’apathie,

n’attendra plus qu’une occasion de se définir dans ses passions

naissantes ou les événements extérieurs. A sa grande surprise, il se

sentira quelque jour supérieur à ceux qui le méprisent ou l’ignorent et

dont hier il admirait l’aisance, l’audace, la facilité. Il cherchera

alors à découvrir et à saisir les instruments de la puissance propre

qu’il sentira sourdre de lui.

L’ambition de Napoléon n’apparaît ni dans son enfance ni dans sa

première jeunesse. L’artiste s’ignore et se cherche et son effacement

est instinctif. Il est replié sur lui-même. Il sait déjà ce qu’il ne

veut pas être, il ne sent pas encore ce qu’il veut être. Simplement

parce qu’il ne sait ni même sent ce qu’il peut être. Il ne se connaît

pas, et prenez garde, il ne se connaîtra jamais. C’est là la marque du

grand homme, maître de lui quant aux moyens, éperdu, quant aux fins,

d’emportement lyrique et de mystère. Il n’a jamais eu, dans sa vie,

qu’une ambition extérieure fondamentale, la seule qui fût nécessaire à

la manifestation active de la grandeur qu’il se sentait. Du jour où il a

vu, du jour où il a fait la guerre, constaté la pauvreté de la plupart

de ceux qui la font à ses côtés, senti qu’elle multipliait soudain, dans

une sorte d’ivresse lucide, ses facultés jusqu’alors inconnues de

décision, de caractère, de simultanéité dans la conception et l’action,

il veut un grand commandement. Il intrigue alors, les dents serrées,

accepte de tristes besognes dont il souffre cruellement. Pour fréquenter

Barras il dompte son dégoût. Il mitraille les sectionnaires sur les

marches de Saint-Roch. Pour saisir l’Hydre, Hercule traverse un

marécage. François Villon vole pour vivre, c’est-à-dire pour sentir.

Michel-Ange consent à s’humilier devant le pape pour obtenir un champ

d’activité assez vaste pour sa passion. Gœthe fait des courbettes devant

un principicule pour ne pas perdre de temps à courir après son pain.

Jésus ne cesse d’obéir, afin que tous lui obéissent. Aussi grand que

nous soyons, il faut que nous acceptions tout à fait, une fois au moins

dans notre vie, une servitude quelconque pour délivrer notre pouvoir.

Il a dit ce mot formidable: «_Je n’ai point d’ambition_...» Qu’il est

donc pauvre celui qui n’y reconnaît pas une merveilleuse innocence! «_Je

n’ai point d’ambition... ou, si j’en ai, elle m’est si naturelle, elle

m’est tellement innée, elle est si bien attachée à mon existence,

qu’elle est comme le sang qui coule dans mes veines, comme l’air que je

respire; elle ne me fait point aller plus vite, ni autrement que les

mobiles naturels qui sont en moi; je n’ai jamais à combattre ni pour

elle, ni contre elle, elle n’est jamais plus pressée que moi; elle ne va

qu’avec les circonstances et l’ensemble de mes idées._» Ceci devrait

suffire à ceux qui ne s’attachent pas d’abord à découvrir, dans

l’Histoire et la vie, quelques êtres autonomes pour y fixer les seules

valeurs nobles auxquelles il convienne de s’attacher, au lieu de vouloir

faire entrer de force tous les êtres en un cadre rigide arrêté

d’ailleurs, dans un passé plus lointain et plus vague, par quelque être

autonome qui a dicté sa propre loi. Une heure sonne, tous les dix ou

vingt siècles, où l’étude des grandes personnalités, poursuivie

jusqu’aux plus cachés de leurs ressorts est plus utile, pour la

formation des individus chargés de préparer dans les esprits une forme

nouvelle d’obéissance active, que ne l’est, pour la société,

l’obéissance passive aux formules périmées d’une personnalité presque

entièrement engloutie dans la légende et l’oubli. Nous ne savons pas ce

que fut Moïse, et, plus ou moins, le voulant ou non, nous persistons à

lui obéir. Si nous ne savions pas qui a été Napoléon et s’il ne nous

restait de lui que dix brèves formules, comme celle-ci par exemple:

«_L’intérêt n’est la clé que des actions vulgaires_», qui oserait

prétendre qu’on n’y pourrait chercher les éléments d’un nouvel

aristocratisme capable de sauver les hommes des formes les plus basses

du démocratisme où la parole de Moïse ne cesse, depuis trente-cinq

siècles, de les enfoncer? Peut-être celui-ci ne fut-il qu’un marchand

d’esclaves, dur et roublard. Nul ne le sait. L’être autonome est un

noyau autour de qui mûrit le monde. Sa force emporte, dans une unité

irrésistible, ce qu’on appelle ses qualités et ses défauts et qui ne

sont que les facettes du même diamant compact.

«_Je suis d’un caractère bien singulier, sans doute. Mais on ne serait

point extraordinaire si l’on n’était d’une trempe à part. Je suis une

parcelle de rocher lancée dans l’espace. Vous me croirez peut-être

difficilement, mais je ne regrette point mes grandeurs._» Je le crois,

moi. Je crois qu’il ne regretta qu’une chose, quand on le mit dans sa

prison: les moyens de poursuivre et d’atteindre l’image qui le hantait.

Rubens, je le sais bien, eût lâché sans regret ses palais et ses

ambassades si on lui avait donné le choix entre eux et son pinceau. Le

pinceau de Napoléon, c’était le moyen de manier les passions, les

armées, les peuples, par conséquent un pouvoir souverain _quelconque_

dont «ses grandeurs» n’étaient que les signes faits pour les autres et

qu’à part lui il dédaignait. Tout ce qui s’y attachait n’était pour lui

que somptueuses corvées où il avait bien soin d’ailleurs, par ses

manières, son costume, ses paroles, son regard, de marquer la distance

qu’il y a d’un roi de droit divin à un homme libre qui s’est couronné

tout seul. «_Le trône en lui-même n’est qu’un assemblage de quelques

pièces de bois recouvertes de velours. Le trône c’est un homme, et cet

homme, c’est moi, avec ma volonté, mon caractère et ma renommée._» La

pitance des princes l’écœure. Il n’a que dégoût, et dégoût avoué, pour

la basse flatterie qui se répand sous ses bottes. On dirait, à bien

l’écouter, que plus il en est empêtré, plus il se sent seul, et qu’il

agit de façon à accroître et à mieux goûter sa solitude. Le mariage

autrichien, au fond, est une expérience grandiose, une danse dans le

désert, le jeu triomphal et désenchanté d’un colosse. Il veut savoir

jusqu’où sa force peut monter, jusqu’où peuvent descendre la peur, la

lâcheté, la servilité des Rois. Il veut se nourrir du spectacle

intérieur d’une puissance dont les limites extrêmes ne sont ignorées que

de lui. Il a le mépris du poète pour tous ceux qui s’imaginent qu’il

poursuit un but défini, et, à chaque étape, respirent, croyant qu’il a

atteint ce but, un trône par exemple, ou la possession de quelque

province nouvelle. Ils le voient au sommet de leurs propres ambitions de

pauvres, et cela suffit à ces pauvres. Tous le jugent ainsi, ses

ennemis, ses amis, comme un homme qu’une couronne tente, que dix

couronnes satisfont. Etre le maître de la France, de l’Europe, du Monde,

qu’est-ce donc, pour ce pélerin de l’absolu qui sent qu’il ne maîtrisera

jamais le mystère qui l’habite?

Qu’est-ce donc, je vous le demande, qu’est-ce donc que paraître pour le

présent? Etre pour l’avenir, pour toujours, c’est là ce qu’il cherche.

«_L’immortalité, c’est le souvenir laissé dans la mémoire des hommes.

Cette idée porte aux grandes choses. Mieux vaudrait ne pas avoir vécu

que de ne pas laisser de traces de son existence[H]._» Il a cette soif

d’éternité que les grandes natures portent, il veut que le temps, bien

plus encore que l’espace, soit à lui. L’espace est si petit! Un grand

cœur ignore l’espace. Il est le contemporain de tous les hommes qui

vécurent, de tous les hommes qui vivront. Il sait fort bien qu’il a

battu, qu’il battra dans leurs poitrines. Si sa solitude s’accroît à

mesure qu’il avance vers le terme de sa vie terrestre, c’est que, par sa

vie éternelle, il communie de plus en plus profondément avec tous ceux

qui ne sont plus ou qui ne sont pas encore et qu’il s’imagine former une

cohorte idéale où ses droits, quelque jour, seront reconnus. Puissance

de l’Illusion! Il croit cela, même alors qu’il sait qu’à la minute de sa

mort, la nuit définitive commencera pour sa conscience. Il ne saura rien

de sa gloire. Mais il sait qu’elle sera. Il le veut. Il aime, il combat,

il se fait haïr, il se fait aimer pour l’accroître. Tant qu’une âme

d’homme sera, il fera partie de cette âme.

Pour un être de cette trempe, la souffrance n’est qu’un moyen. Et la

mort, un autre moyen. «_Quel est l’homme qui ne voudrait pas être

poignardé à la condition d’avoir été César?_» Illusion, Illusion! Pauvre

grand cœur, qui sais que «_les hommes sont rares_» et qui crois les

connaître, et pourtant les connais si peu! Plus rares encore que tu ne

penses. En est-il deux ou trois par siècle qui consentiraient au martyre

à condition de demeurer vivants, après leur mort, dans le commun

souvenir? Pas un, peut-être. Et il consent au martyre parce qu’il est de

ceux-là[I]. Tombé, ce dont surtout il souffre, c’est de s’imaginer qu’il

n’occupera pas, dans la mémoire des peuples, une place comparable à

celle d’Alexandre ou de César. Les choses accomplies ne sont rien pour

le poète. Ce qui compte seulement, ce sont les choses à accomplir. Il a

quarante-cinq ans, l’âge où s’opère, dans les hautes natures, un

classement nouveau, plus ordonné, plus logique, plus équilibré et plus

clair des profonds éléments de l’être accrus, en cours de route, de

nourritures innombrables, et prêts à s’élancer vers les conquêtes

inconnues d’une jeunesse d’âme qui s’accroît à mesure que diminue

l’intervalle qui les sépare de la nuit. Et il est prisonnier, et il ne

peut agir son rêve--ce rêve qui s’élargit! On lui dit qu’il meurt de

faiblesse: «_Non_, s’écrie-t-il, _ce n’est pas la faiblesse, c’est la

force qui m’étouffe, c’est la vie qui me tue._» Il ne sera jamais ce

qu’il aurait pu être, et il en meurt. Mais prenez garde. Ne le plaignez

pas. Ne faites pas semblant d’être de son avis, de vous imaginer qu’un

homme comme lui peut se comparer à quelque autre, vivant, ou mort, ou

pas encore né: «_La gloire?_ dira-t-il, _Je m’en suis gorgé, j’en ai

fait litière, et, pour le dire en passant, c’est une chose que j’ai

rendue désormais à la fois bien commune et bien difficile._»

4

On a tout dit sur les moyens exceptionnels qui lui donnaient, sur la

plupart des hommes, ces avantages immédiats sans qui les grandes

facultés sont condamnées parfois à frapper dans le vide ou jetées des

routes de l’action dans la découverte et la culture des mondes

intérieurs. On a noté sa résistance à la fatigue, à l’insomnie, au

jeûne, sa puissance énorme de travail, sa mémoire presque monstrueuse,

cette santé toujours instable fouettée par des nerfs de feu, l’ardeur

qu’il infusait, soit de gré, soit de force, à son entourage fourbu,

vidant ses officiers, ses secrétaires, épuisant ses chevaux, dormant à

volonté à n’importe quelle heure, dix minutes, sur une chaise, après

comme avant aussi ferme, aussi lucide, aussi précis. On a vanté la

brièveté, la netteté de ses questions, la clarté de ses ordres, cette

puissance inépuisable à transformer le choc sensuel immédiatement en

action[J]. On a commenté--mal il me semble, parce qu’on paraît y avoir

cherché quelque raffinement oriental, on ne sait quelle névrose

maniaque,--sa propreté méticuleuse où je verrais plutôt la marque de

l’homme de l’espace, celui qui dort sur la terre, voit toutes les nuits

les étoiles et suit les routes du vent, celui qui mourrait à la peine

s’il ne prenait pour associés tous les éléments naturels: «_L’eau, l’air

et la propreté_, a-t-il dit, _sont les principaux articles de ma

pharmacopée._» Je le crois bien. Là est l’un des plus sûrs moyens du

grand équilibre héroïque. Un saint n’a pas besoin de ça.

Ce qu’on a moins dit, parce que c’est moins facile, parce que, là

encore, le poison de moralité intervient pour fausser le jugement, c’est

sa maîtrise de lui-même. Il est au centre d’une toile immense dont tous

les fils viennent s’attacher à sa tête. S’il ignore où son destin le

mène, il sait toujours le chemin qu’il doit suivre pour aller à son

destin. Certes, comme la passion même, il est fait de contradictions. La

sienne suit une ligne pleine de soubresauts, de heurts, mais continue et

qui creuse sa route droite sans s’occuper des incidents, des accidents,

des épisodes accessoires qui se déroulent sur ses bords. Dès qu’il porte

un cœur héroïque, la ruse, la dissimulation de l’Italien ne sont que des

armes puissantes au service d’une passion plus haute, désintéressée et

fatale comme l’amour, à laquelle il sacrifie tout le reste de son être

et vers laquelle il ne peut pas ne pas marcher. Un homme comme celui-là

ignore peut-être la morale, mais il ignore aussi l’hypocrisie. Il se

concentre et huile ses ressorts pour agir à l’heure choisie, sans

paroles, et tel qu’il est. Il n’est pas question, pour lui, de mutiler

son être intime, d’écraser, en rougissant d’elles, ce qu’on appelle ses

passions. Mais bien de les tordre en silence afin d’en faire un métal

inconnu de tous dans le secret de son cœur. Pour lui, «maître de ses

passions», cela veut dire posséder la force exceptionnelle de discerner

sa passion dominante afin de refouler ses passions secondaires au profit

de celle-là. «_Vivre_, disait-il, _c’est souffrir, et l’honnête homme

combat toujours pour rester maître de lui_[K].»

Qu’il l’ait été en toutes circonstances, non. J’ai parlé de ses colères,

brusques assauts de ses certitudes tyranniques contre qui ne les partage

pas. Le remords qu’il éprouve, après ces sorties qui l’épuisent et où

son mal physique entre pour une large part[4], l’atteint d’ailleurs dans

son orgueil plutôt que dans sa conscience: s’il ne veut pas voir Hudson

Lowe, c’est qu’il éprouve une humiliation intérieure à ne pouvoir, en sa

présence, garder le plein contrôle de ses nerfs. Une assemblée le

trouble, l’exaspère, parce qu’elle lui enlève les moyens qui n’admettent

ni la critique, ni la discussion. Il est brusque avec les femmes, parce

qu’au fond il en a peur. La plèbe l’écœure et l’effraie. Devant les

assemblées, les femmes, la plèbe, il est hors de son élément. Son

élément c’est la solitude intérieure, c’est-à-dire le pouvoir suprême

qui réalise, à condition qu’il soit une conquête personnelle, la

solitude des sommets, ou bien la foule militaire, solitude elle aussi,

dans le silence qui l’entoure et par l’anonymat grandiose de ses

passions. Là, vraiment, ses nerfs sont à lui. Il n’emploie pas qui le

dessert, mais qui le sert est sûr d’être mis à sa place, même quand il

n’en est pas aimé, même quand il ne l’aime pas. «_L’homme véritablement

homme ne hait point... Sa colère et sa mauvaise humeur ne vont point au

delà de la minute. Il ne voit point les personnes. Il ne voit que les

choses, leur poids et leurs conséquences._» «Il n’était pas homme, dit

Bourrienne, à sacrifier les exigences de sa politique à ses

ressentiments personnels.» Il va prendre où il est, fût-il dans les

rangs ennemis, celui dont il a besoin. Il emploie à leur heure des

hommes qui le haïssent, Gouvion Saint-Cyr, Lecourbe, Macdonald, et ce

sont eux, parmi ses lieutenants, qu’il respecte visiblement le plus. Son

accueil généreux attendrit Carnot. Il appelle Benjamin Constant qui

l’insultait la veille et qu’il charge, sans un reproche, d’appliquer ses

idées près de lui. Recevant, comme consul, une lettre de Kléber adressée

au Directoire, lettre pleine d’accusations d’ailleurs matériellement

fausses contre lui, il lance à l’armée d’Égypte une proclamation où on

lit cette phrase: «_Portez à Kléber cette confiance sans bornes que vous

aviez en moi. Il la mérite._» Que de révoltes sourdes il lui fallut

dompter pour écrire ces simples mots!

[4] Bourrienne.

«La fortune, dit Machiavel, ne peut rien contre les grands hommes. Que

son inconstance les élève ou les abaisse, elle ne change ni leurs

desseins ni leur fermeté d’âme si dépendants de leur caractère qu’ils

sont inaccessibles à ses coups.» Et en effet, pour celui-là, aucun

incident personnel ne le détourne de sa route. Il y puise, au contraire,

la force d’aller plus loin, parce qu’il exerce, pour le vaincre, ses

plus vivantes facultés. Nul obstacle ne le rebute. Nul échec ne le

décourage. Nulle catastrophe ne l’abat. C’est quand tout le monde

s’affole qu’on reconnaît le chef, et qu’on le suit. Et tous vont où il

va, parce qu’il fait, à cet instant précis, le geste qu’il convient de

faire. Avec ferveur, ce geste procurant des voluptés particulières[L],

même s’il détruit son repos. Même s’il engage sa fortune. Même s’il met

sa vie en jeu... A Arcole, il se jette sur un pont râclé par les balles,

parce qu’il n’aurait pas, s’il ne faisait ce qu’il fait, la victoire

qu’il lui faut. En Égypte, dans le désert, il refuse de boire avant le

dernier soldat. A Jaffa, parce que la dépression morale accable son

armée, il rend sa visite à la peste. Il franchit le Guadarrama à pied,

dans la neige et la tourmente, au milieu de ses fantassins. A Brienne,

il lance son cheval sur une bombe qui éclate, parce qu’il vient de

surprendre l’hésitation de ses conscrits. «_Le courage vient de la

pensée. La bravoure n’est souvent que l’impatience du danger._»

Le péché ne commence pas avec la peur, la dureté, la haine ou la colère,

mais avec la qualité du geste que la peur, la dureté, la haine ou la

colère nous portent à accomplir. Il est le fait de l’impulsif incapable

d’imaginer à ses passions un visage qui les élève au-dessus des appétits

vulgaires et de leur satisfaction immédiate, pour édifier en lui le

monument de sa personnalité totale dont les défauts, les vices même,

participent à nourrir l’harmonieux développement. L’indulgence fait

commettre à Napoléon plus de fautes--et peut-être de crimes--que la

sévérité. Mais hors les sentiments bourgeois et familiaux dont tous

signalent en lui la constance pour le blâme ou l’apologie, aucune des

tentations banales où trébuchent tant d’énergies, même si elle parle à

sa chair, n’a de prise sur son esprit: «_L’homme fort est celui qui peut

intercepter à volonté la communication entre les sens et la pensée._» Ni

les femmes, ni les flatteurs, ni le pouvoir, ni la popularité, ni la

rancune ne le détournent de son but.

Napoléon · 第 12 / 38 题