LE REVERS

1

Seulement, Jésus est entré de plein pied dans le mythe, et non pas

Napoléon. Le monde ne s’est vraiment occupé du fils de l’homme qu’un

siècle après sa mort. Il était de l’antique Orient où tout est miracle

et mirage. Il avait vécu, parlé, agi hors des regards des puissants et

des perspicaces, parmi de très pauvres gens tout à fait incultes, tout à

fait crédules, tout à fait imprégnés du désir du surnaturel, déformant,

grossissant tout ce qu’ils voyaient, tout ce qu’ils entendaient dire,

amplifiant ou schématisant leur récit jusqu’à y rencontrer et y mettre

en valeur le symbole. Après sa mort aucun contrôle, aucun moyen

d’information, aucun document sérieux, rien qu’un récit puéril passé par

bribes de bouche en bouche et d’imagination en imagination et ne

laissant subsister de la réalité primitive, dont les tares étaient

tombées d’elles-mêmes, comme les scories et les cendres de la flamme

d’un volcan, qu’un roman merveilleux qui n’exprimait au fond que les

besoins sentimentaux de la moitié souffrante et sacrifiée du monde

ancien. On n’a vu que le sens général et l’ensemble de son action.

Chez l’autre, c’est le contraire. On n’en a vu que le détail, et

l’accident. Nul n’a consenti, il me semble, à méditer à son propos le

mot profond que lui-même a inscrit au seuil de la connaissance des âmes:

«_Il faut pour les hommes un jour favorable, comme pour les

tableaux_»[1]. Une critique féroce, acharnée, vigilante, déjà aiguisée

avant lui et constituant le fond du siècle, l’a environné et suivi pour

épier tous ses actes, les plus insignifiants comme les plus

exceptionnels, analysant chacun des gestes non seulement de sa grandeur,

mais des instants les plus lointains et les plus insignifiants de sa

plus obscure enfance. Dans la vie d’un homme effacé, les vices, les

défauts sont peu visibles. Ils n’intéressent personne, et, quand on les

aperçoit, ils se fondent dans l’uniformité grisâtre de la personnalité.

Dans une vie éclatante, placée seule sur une cime, excitant la curiosité

passionnée de tous les contemporains, de toute la postérité, et si

puissamment illuminée que la moindre ombre, même mouvante et colorée, y

apparaît du premier coup, les vices, les défauts attachent les regards

et semblent noirs, fixes, indélébiles comme les taches du soleil. Dans

le premier éloignement, ces taches s’accusent encore. Mais cela pour le

petit homme, celui qui, dans un tableau de maître, ne voit qu’un doigt

mal attaché, une cheville trop épaisse, une bouche de travers. Celui qui

est trop près d’une grande chose n’en retient que ce qui lui ressemble,

c’est-à-dire ce qu’il y a en elle de plus mesquin, de plus commun. Il y

poursuit avidement ce qui la ramène à sa taille. Même quand elle

l’attire, dès son approche il se met à l’affût. Il cherche ses vilains

côtés pour y reconnaître les siens. Il ne se doute même pas combien il

grandit le héros quand il s’attache, en épluchant sa vie, à démontrer

qu’il est un homme.

[1] Qu’on m’épargne les références. Toute phrase de Napoléon, ramassée

un peu partout, dans les mémoires contemporains, ses œuvres, sa

correspondance, est en italique dans mon texte.

On a vu tel grand historien reprocher à celui-là d’avoir battu l’un de

ses frères, quand il avait six ou huit ans. Tel autre, quand il était

plongé dans un abîme de douleur physique et morale, d’avoir poussé

quelques cris de colère et quelques gémissements. On a pris, on a voulu

prendre pour des principes arrêtés, pour des vilenies de caractère

irrémédiables, pour des méchancetés calculées, une certaine allure, en

lui, de vivacité impulsive, un penchant pour la saillie brusque,

l’humeur impatiente qui fuse, et s’éteint aussitôt. Il ne pouvait pas

s’isoler, comme l’homme de pensée pure. Il était au fort de l’action,

c’est-à-dire entouré, à toutes les heures du jour, de sots, de valets,

de coquins. C’est en dedans de lui qu’un peintre, perdu au Louvre au

milieu de la foule, qualifie d’imbéciles ceux dont il surprend les

réflexions. Lui le disait souvent tout haut. C’était son mot. C’est le

mot des natures puissantes dont la pensée et le geste sont presque

simultanés et qui conçoivent mal qu’on ne puisse les comprendre et les

suivre sans hésiter. Il avait, bien entendu, l’esprit de contradiction

poussé à l’extrême, comme tous les hommes dont l’opinion est fermement,

logiquement, personnellement assise et qui la sentent, même chez ceux

qui la partagent, flottante à la surface de quelque préjugé commun.

Parfois il se taisait. Parfois aussi il échangeait, avec son entourage,

de ces banalités courantes que nous disons tous et qu’on recueillait

pieusement parce qu’elles sortaient de sa bouche. Y a-t-il jamais eu un

grand homme qui se soit livré sans défense à tous ses interlocuteurs?

Spinoza ne tient pas à son porteur d’eau les mêmes propos qu’à

Descartes. Napoléon interrogeait très longuement les hommes simples sur

ce qu’ils connaissaient bien. Quant aux niais, il s’amusait à les

étourdir de paradoxes. Il était comme un escrimeur, agacé parfois, dont

la rapidité des parades et des ripostes fait perdre pied à l’adversaire,

et dont l’adversaire renonce en cachant sa mauvaise humeur. Rœderer

signale ses boutades. Je crois même qu’il dit le mot. Les autres n’y

comprennent goutte ou enregistrent bêtement[A]. «_Vous prenez toujours

tout au sérieux_», dit-il à Gourgaud avec impatience, et le pauvre

d’ailleurs écrit, un jour qu’il n’est pas trop chagrin: «S. M. me traite

avec toute l’amitié possible et me donne, en jouant, des soufflets.»

[A] Voir l’Appendice.

En a-t-on assez trafiqué, de ces bourrades soldatesques par lesquelles

l’instinct, en lui, manifestait ses jubilations et ses contentements

muets, sachant mal parler à des simples qui ne l’eussent pas compris!

Imaginez l’histoire de Jésus écrite par un pharisien. Je suis bien sûr

que Napoléon n’a jamais pincé l’oreille de Gœthe. N’est-ce donc pas

ainsi que s’expriment, vis-à-vis des enfants, certaines natures très

hautes qui les aiment mais ne savent pas se mettre au niveau de leurs

soucis, ni de leur langage? On leur pince le bout du nez, ou les

oreilles, on leur tire un peu les cheveux. Y a-t-il là de quoi refaire

l’Histoire, à propos de Napoléon? Son geste était-il si méchant? Il

consistait, nous dit Bourrienne, à donner «des petits soufflets avec

l’index et le second doigt ou à pincer légèrement le bout de l’oreille.»

Et quand il traitait les gens de nigaud, ou de niais, ou de sot,

«jamais, dit encore Bourrienne, il n’employait (ces mots) sincèrement,

et le ton dont il les prononçait en rendait la signification toute

bienveillante...» D’ailleurs quand il tarabustait les gens et qu’il leur

voyait de la peine, il se repentait aussitôt: «Il ne voulait jamais

souffrir que qui que ce fût se brouillât avec lui»[2].

[2] Bourrienne.

Mais quand duraient les jérémiades, quand décidément celui qui se

plaignait refusait de comprendre, quand on lui réclamait plus qu’il ne

vous devait, c’est-à-dire, strictement la protection, la bienveillance,

l’affection qu’on doit au brave animal familier qu’on agace parfois ou

flatte de la main entre la promenade et la pâtée, la taquinerie cessait,

un mot vous jetait dans le rang: «_Vous avez cru, en venant ici_, dit-il

un jour, excédé de reproches niais et de lamentations puériles, à

Gourgaud, presque seul avec lui dans l’île brûlante, _vous avez cru, en

venant ici, être mon camarade... Je ne le suis de personne. Personne ne

peut prendre d’empire sur moi._»

2

Certes, il est ombrageux. Il se sent d’une essence rare. Le contact du

rustre ou du mondain le blessent cruellement. Son enfance, à ce point de

vue, sa jeunesse entière sont atroces. Il souffre de tout, de son accent

corse qu’on raille, de son nom qu’on défigure, de ses manières bizarres

de petit sauvage pris au piège, de son visage singulier qu’on trouve

ingrat, malvenu, de son uniforme râpé qu’usent la brosse et le fer. Un

orgueil brûlant le dévaste, tire ses yeux en dedans, amincit son nez,

crispe ses lèvres, le mure dans un silence sombre où tous les nerfs,

tendus comme des cordes, contractent le cœur pour alimenter de sa

substance la flamme tapie de l’esprit. Plus tard il paie cela, c’est un

nerveux incurable, migraineux, bilieux, dyspeptique, sensible aux

odeurs, aux couleurs, aux bruits, aux intempéries comme un artiste ou

une femme, rempli de tares et de tics, tisonnant, tripotant ses doigts,

avec un tremblement dans la jambe, un pas précipité, de brusques

dégoûts, de brusques fatigues, mais capable d’efforts géants, semant ses

centaures derrière lui après trente heures de cheval, toujours galopant,

trempé, ou brûlé, ou livide, arrivant seul au but, mangeant peu, et

vite, et quand il y pense, dormant quand il en a le temps.

Ombrageux? Oui. Comme un aigle tombé dans un troupeau d’oies. Il sent sa

supériorité, mais il est trop fier pour la dire. Il veut la prouver

d’abord. Il n’est pas fait pour les fadeurs, ni pour les grâces. «_Son

imagination ardente, son cœur de feu, sa raison sévère, son esprit froid

ne pouvaient que s’ennuyer du salut des coquettes, des jeux de la

galanterie, de la logique des tables et de la morale des brocards_»[3].

Je crois bien. Il souffrait de tout. Parce qu’il bâtissait en lui une

image de la grandeur que tout rapetissait et salissait. Parce que nul,

autour de lui, ne pénétrait sa puissance secrète. Parce qu’on souriait à

son entrée, parce qu’on parlait bas dans les coins en le regardant.

Parce que les femmes le lorgnaient avec une moue dédaigneuse. Ou du

moins qu’il se figurait tout cela. Je crois bien. Le mépris qu’il avait

des hommes, le désir qu’il avait des femmes le rendaient timide et

hargneux. Manquant de tact parfois, à cause d’une crise brusque

d’amabilité mal réglée, d’une douleur mal contenue, d’un besoin mal

dissimulé d’impressionner quelque interlocuteur. Manquant de tact, comme

un poète de génie manque très souvent de goût. Connaissant mal les

usages du monde, parce que l’empire du Monde tient entre les parois de

son cœur.

[3] Une exception, la seule, j’espère bien. Cette phrase est tirée

d’un projet de roman, _Elison et Eugénie_, que Bonaparte avait conçu

dans sa jeunesse et dont le manuscrit a été retrouvé dernièrement en

Pologne.

Plus tard, voici l’épanchement, avec les paroles pressées, brûlantes,

comme un feu intérieur qu’il ne pouvait plus contenir. Après l’épopée

italienne, on sait qui il est. Plus de sourires quand il entre, plus de

parlotes dans les coins, et, si les femmes le regardent, c’est avec

avidité. Il parle, alors, mais en maître. Il devient entraînant,

séduisant, dominateur pour ceux qui savent écouter, pour ceux qui

veulent comprendre--et pour les simples qui n’ont besoin ni d’écouter ni

de comprendre et volent dans son sillage comme poussière dans le vent.

Tant pis pour qui ne sait pas écouter, pour qui ne veut pas

comprendre--pour qui a perdu sa simplicité aux accidents du chemin. Et

c’est fréquent. Le calvaire intérieur persiste. Si les hommes, par ses

actes, connaissent sa grandeur présente, les forces qui le travaillent

continuent de leur échapper. Il est comme le peintre qui poursuit une

image et à qui ceux qui l’entourent reprochent de ne pas s’en tenir à

celle qui les satisfait. Il sent que c’est son cœur qui règle les

pulsations de l’univers. Comment concevrait-il qu’il y ait, dans cet

univers même, des hommes qui ne s’en aperçoivent pas? Alors il brusque,

il fonce. N’ayant pas le temps de convaincre il affirme, et voilà tout.

Il ne s’agit pas de discuter avec l’homme de peu de foi et de peu de

résolution si c’est le jour ou la nuit. Il s’agit d’enfoncer les portes

du soleil.

3

Cependant, on s’étonne de son mépris pour l’entourage. Et on le lui

reproche. Et on écrit l’Histoire avec ces pauvretés-là. Il les emploie.

Il les fait princes. Il les gave et les habille d’or. N’est-ce pas

assez, pour ces pauvres? Que lui veut-on? Il se sert, pour la besogne

politique, de Talleyrand ou de Fouché, pour la besogne militaire de

Masséna ou de Soult, tous pillards, tous voleurs, tous fourbes, mais de

première force dans leur art. Il les tient par la peau du cou, avec ses

pincettes, et ne le leur cache pas. Mais il s’arrête un jour devant

Gœthe, le regarde droit dans les yeux et lui dit: «_Vous êtes un

homme._» Et quand, pour le flatter, on tente d’abaisser devant lui un

autre homme, voici ce qu’il répond: «_Je n’ai point de reproches à faire

à Chateaubriand. Il m’a résisté dans ma puissance._»

Une force essentielle l’habite, qui le tourmente, et qui ne peut sortir

de lui qu’à condition de broyer en lui, autour de lui des gens, des

choses, des sentiments, des intérêts qu’il aperçoit à peine, ou pas du

tout, parce que son front est levé. Que la vérité lui paraisse, à lui,

éclatante, et les moyens pour la réaliser directs, et qu’on s’étonne, et

les discute, et s’inquiète et fasse des fautes, comment le

comprendrait-il? Alors il s’énerve, il s’irrite, et quelquefois une

fureur véhémente, presque aussitôt réprimée, le prend. Prenez garde,

d’ailleurs, que c’est surtout quand ses combinaisons chancellent, quand

quelque chose est faussé dans leurs rouages, il ne sait quoi, ne

s’apercevant qu’à demi que leur amplitude les disloque--entre 1809 et

1813,--qu’il devient chagrin et irritable et que sa souffrance morale et

sa fatigue s’exhalent en propos amers, souvent injustes, qui font naître

et grandir chez ses lieutenants et ses proches une vague d’inquiétude et

de révolte contre lui. Dans ces moments, il est terrible. Tous nous ont

dit la colère olympienne, les mots blessants, la terreur répandue, la

flamme insupportable du regard. Tous aussi le pardon rapide--ou mieux

l’oubli. «Laissez-le aller, dit Duroc, il dit ce qu’il sent, non ce

qu’il pense, ni ce qu’il fera demain»[B]. En effet, il menace de faire

fusiller tout le monde, et personne n’est fusillé. Il pardonne tout, et

à tous, toujours, dans toutes les circonstances, jusqu’à la faiblesse, à

l’aveuglement,--à la faute. Il ne revient jamais, ni en actes, ni en

paroles, sur le pardon accordé. Il ne se borne pas à excuser les

maladresses, voire les désobéissances, il oublie les trahisons.

Bernadotte, Victor, Augereau, Bourrienne, et jusqu’au Moreau de Soissons

qui lui fait perdre la campagne de France, ne sont pas punis. La veille

de Leipsick, il parle doucement à Murat de ses négociations secrètes

avec l’Autriche. Aux Cent Jours, il fait de Soult, hier ministre de

Louis XVIII et qui vient de lancer contre lui une proclamation ignoble,

son chef d’État-Major. Quand on lui annonce que Marmont passe à

l’ennemi, voici ce qu’il trouve à répondre: «_Il sera plus malheureux

que moi._»

Au fond, c’est qu’il n’a pas le temps d’être méchant: «_Il faut savoir

pardonner et ne pas demeurer dans une hostile et acariâtre attitude qui

blesse le voisin et empêche de jouir de soi-même._» L’homme fort peut

pester contre la pierre qu’il heurte ou la ronce qui le déchire. Il

oublie la pierre et la ronce, la seconde après. Il oublie même qu’il y a

encore, sur les chemins, d’autres pierres et d’autres ronces. L’oubli

est la plus magnanime des puissances que nous avons. Elle est aussi la

plus féconde. L’oubli est au pardon ce que la pitié est à la justice. Il

est le témoin généreux de la vaste ascension en nous des éléments de vie

sensuelle et spirituelle par quoi nous renouvelons nos sentiments et nos

images et nous présentons, avec notre candeur intacte, devant les jeunes

illusions. C’est lui qui maintient dans le monde les forces éternelles

de renouvellement du monde, l’amour, l’espoir, l’orgueil, le besoin

d’immortalité.

Souvent, d’ailleurs, sa colère est feinte. Ce n’est qu’un instrument

parmi ceux de son pouvoir. Je l’ai dit. L’homme, pour lui, est un enfant

qu’il plaisante et tarabuste, qu’il protège, aime aussi parfois s’il est

simple, qu’il méprise quand il est vil et dédaigne toujours un peu. Il

fait la grosse voix s’il n’est pas sage, sachant bien que, comme

l’enfant, l’homme a peur de la grosse voix. Il joue de sa colère avec un

art consommé, sait saisir l’instant, et le lieu, y mêler les caresses

aux menaces, en fourvoyer le diplomate, en mater le politicien, en

héroïser le soldat. «_Ma main de fer n’était pas au bout de mon bras,

elle tenait immédiatement à ma tête; la nature ne me l’a pas donnée, le

calcul seul la faisait mouvoir._»

4

Comédien? Oui. Mais d’abord, il faut s’entendre. Il était Corse, il

avait des aïeux toscans, d’autres probablement grecs. Chez tout très

grand homme d’action du monde antique, Thémistocle, Alcibiade, Hannibal,

Alexandre, Sylla, César, il y a un comédien. Les fondateurs de la morale

eux-mêmes, ceux qui passent pour avoir révélé aux hommes la conscience,

Isaïe, Jérémie, Ézéchiel, s’habillent d’un manteau de poils, pendent à

leur cou un écriteau, ramassent la poussière à deux mains pour s’en

couvrir la tête et le visage, poussent des clameurs gutturales, font

mille singeries pour attirer les badauds. Jésus rend la vue aux

aveugles, la marche aux paralysés. Et je crois bien que le héros du

Nord, dans le monde moderne, n’est pas plus pur. Cromwell est un

comédien du genre sombre, Calvin du genre morose, et Luther, tour à

tour, du genre sinistre ou joyeux. Le puritain, le quaker, le jésuite,

le jacobin élèvent la comédie morale à la hauteur d’un principe de

gouvernement. Les classiques héros de la vertu politique, Cincinnatus,

Washington, choisissent pour tréteau le seuil de leur chaumière ou la

bêche de leur charrue. Et tous, au fond, nous jouent la comédie de leur

orgueil. Jusqu’aux artistes, qui font des pitreries sublimes ou

misérables pour amuser la multitude et dont les meilleurs, ceux qui la

méprisent, grimacent devant leur miroir.

Là est le problème, d’ailleurs. On joue toujours la comédie, mais tantôt

à soi-même et tantôt à ses voisins. La première manière, je le crois

bien, est la plus noble, et la seule noble peut-être, parce qu’elle

suppose une sorte d’innocence divine et le désintéressement. L’excuse

des héros de l’action, et de Napoléon avant tous les autres, c’est que,

s’il joue la comédie à ses voisins, il en joue une bien plus vaste, et

bien plus constante, et bien plus poignante à lui-même et que celle

qu’il joue à ses voisins n’est qu’une conséquence irrésistible et un

moyen de celle dont il contemple en lui le déroulement et les

perspectives immenses et dont il poursuivra jusqu’à la mort la

conclusion, sans la trouver.

«Comediante..., tragediante...» Il a le monde pour théâtre. Le pape, les

rois, les armées, les peuples, les passions multitudinaires sont autant

de pantins dont il tient les ficelles et qu’il jette sur la scène ou

retire de la scène, à la minute qu’il veut. Il le sait. Il le dit. Qu’il

a dû jouir de sa force! «_Roi de Naples, allez voir si le déjeuner est

servi..._» A Dresde, ou à Erfurt, devant un ou deux Empereurs, quatre ou

cinq Rois, trente princes: «_Quand j’étais sous-lieutenant

d’artillerie_...» Effarement, chuchotements, scandale. Regard de

dompteur à la ronde: «_Quand j’avais l’honneur d’être simple

sous-lieutenant d’artillerie_...» Et tous les fronts de se baisser...

Aussi, quand l’antichambre est pleine et qu’on a annoncé les rois, les

reines, avec tous leurs titres, les deux battants qui s’ouvrent

lentement: «L’Empereur...» et le pas nerveux qui approche, seul dans le

silence de tous. Et puis, entre un escadron habillé d’amarante et d’or,

avec des plumets d’un mètre, des basanes vernies, des sabres au clair,

et les vingt maréchaux dorés, brodés, empanachés, un cavalier au grand

galop, en redingote, un chapeau noir vissé au crâne, seul. Comédie? Je

ne sais. Amour romantique de l’antithèse, plutôt. Grandiose sentiment

d’une solitude terrible, sans doute, et nécessaire à la conquête de

l’image qui fuit toujours. A Rœderer, qui traverse à ses côtés les

hautes salles somptueuses des Tuileries et remarque qu’elles sont

tristes: «_Oui. Comme la grandeur._»

La Comédie suppose le mensonge. Mais aussi l’illusion. Le mauvais

comédien est celui qui ment. Le bon, celui qui s’illusionne. L’un aime,

et l’autre n’aime pas. Le plus grand des artistes n’est qu’un menteur

sublime, il voit conformes au réel les images qu’il en donne. Comme

Shakespeare ou Rembrandt, Napoléon croit ce qu’il dit. Mais le mensonge

du poète passe à côté du plan social. La masse qui constitue le plan

social ne peut s’en apercevoir que lorsqu’elle essaie de l’entendre. Le

Philistin, alors, accuse Shakespeare et Rembrandt de mentir. Et le

Philistin n’a pas tort. Ils mentent. Mais ils ne mentent que pour les

besoins de leur art. Comme Napoléon lui-même dont l’art, par un hasard

qui suffit à le calomnier aux yeux du Philistin bien qu’il n’en soit pas

responsable, prend l’homme pour instrument. Il ment comme un poète, ou

comme un amoureux, afin de ne pas se mentir. Ou comme un créateur de

mythe, venu du profond Orient et qui veut faire l’avenir conforme à son

sentiment. Il s’éblouit de mirages. Et quand il ment à propos de faits

sur lesquels il ne peut y avoir deux interprétations possibles, c’est

qu’il croit ingénument faire passer ainsi dans le cœur des hommes qui

constituent les moyens de son entreprise géante, les illusions qu’il a

sur elle et qui sont indispensables à sa réalisation. Le fameux Bulletin

n’est qu’un moyen d’action sur l’âme simple du soldat, et qui

l’entretient dans sa confiance nécessaire. Tout le monde ment au peuple,

surtout ceux qui se disent et même ceux qui se croient ses amis. Car le

peuple n’est pas capable d’entendre la vérité. Ou alors, dès qu’on la

lui a dite, il exige un mensonge qui mette une promesse neuve au delà de

son horreur. Les mensonges de Napoléon ne sont que les échos extérieurs

d’une imagination puissante hors de laquelle il n’est point de réalité,

et qui tente de mettre d’accord avec les événements véritables ceux qui

se déroulent en lui. Hors de l’action, dans le tableau, dans la

symphonie, dans le poème, je ne les apercevrais pas.

Son image est la seule vraie. Celles que perçoivent les autres n’ont

pour lui de réalité qu’à condition d’entrer dans la formation de la

sienne ou de dépendre de la sienne comme une ombre ou un reflet de la

masse organisatrice autour de qui pivote l’œuvre et qui détermine

l’accent, le caractère, le mouvement et la couleur de tous ses autres

éléments. On l’a dit jaloux. Pauvre sottise, qui accuse la jalousie que

lui porte l’accusateur. Peut-il être question, pour celui qui crée la

symphonie, de jalouser l’un des premiers violons qui la traduisent au

public? Si le compositeur est là, si on l’oublie, si l’acclamation monte

vers le virtuose, surtout si l’on attribue au virtuose le succès d’une

conception dont lui seul connaît la complexité formidable, la

mystérieuse immensité, cette richesse infinie de conséquences, de

développements, d’atmosphère indéterminée, de dynamisme qu’elle enferme

il raille, il souffre même, et cela est naturel. Quand il s’agit de sa

force, il ne peut concevoir qu’un simple moyen de sa force puisse en

masquer la royauté. Il veut bien le mettre à son rang, le premier, mais

après le sien. Et comme il le sait sensible à la chose, il le couvre

d’honneurs et d’or. On a dit qu’il se gardait de donner à ses

lieutenants les noms de leurs victoires personnelles afin de cacher leur

gloire dans le rayonnement des siennes. Le malheur est que c’est faux.

Lannes reçoit le titre de Montebello, Davoust celui d’Auerstædt,

Augereau celui de Castiglione, Ney celui d’Elchingen, Kellermann celui

de Valmy. De pauvres êtres moins mal intentionnés ne pourraient-ils pas

soutenir avec autant de vraisemblance, quand il accole le nom de Rivoli

au nom de Masséna, qu’il attribue à Masséna le succès de la journée?

Il ordonne après Auerstædt que Davoust entre le premier à Berlin. A

peine au pouvoir il donne à Moreau, le seul homme à l’époque qu’on

pût--de loin--lui comparer comme chef, la plus belle armée de la

République, se réservant le petit corps qui doit agir en Italie. Et

comme Moreau refuse de suivre le plan que lui, Napoléon, réalisera à

Ulm, il n’insiste pas, le laisse libre. A la nouvelle du succès, il

bondit de joie, dit Bourrienne. On prétend qu’il l’arrête aux portes de

Vienne. C’est faux. Moreau s’arrête de lui-même. On l’a dit de

Campo-Formio, alors qu’il était bien plus près de Vienne que les

généraux--d’ailleurs battus--du Rhin. Mais on s’acharne, on dissèque, on

déforme, on allègue, on insinue. On diminue et rapetisse, pour se mettre

au niveau. Il est très remarquable que nos habitudes d’esprit nous

condamnent à demander aux créateurs toutes les vertus négatives, et que

nous exigions d’un aigle qu’il vole sans ailes, d’une hache qu’elle

tranche sans fil, d’un poète qu’il crée sans imagination.

Napoléon · 第 10 / 38 题