XLVI

Dans cette chambre claire, l’enfant avait dormi tous ses sommeils; là,

il s’était assoupi, rompu de fatigue après les folies, les courses et

les cris d’un heureux dimanche; là, il avait sombré dans le noir, à la

fin d’un orage de larmes, et tandis qu’il se laissait prendre par les

songes, la bonne nuit, faute d’une consolatrice plus humaine, essuyait

ses yeux chauds. Dans ce même lit, il rêvait de voyages lointains et

faisait entre les draps de pittoresques plongées, dont il revenait

haletant, les cheveux en désordre. Maintenant, il reposerait encore

quelques heures, puis serait couché dans un autre lit, plus bas.

C’était peu de chose que Jacquot dans son lit, un tout petit cadavre

dans le grand lit blanc, presque rien. On avait pu cacher les horribles

traces de l’accident. La figure restait belle et pure, tranquille aussi,

sans même ce sourire que les morts ont parfois, qui rend la bouche mince

et tire le coin des yeux. Jacquot dormait tranquillement comme fait un

enfant sage.

Trois personnes veillaient, son père, sa mère et l’amant de sa mère: son

parrain.

M. Laurenty, assis sur une chaise trop petite pour son gros corps,

n’avait plus forme d’homme. Ses joues, veinées de rouge, débordaient la

mâchoire, sa lèvre inférieure pendait; il s’essuyait la bouche de temps

en temps; de ses paupières pourpres tombaient par instants de lourdes

gouttes d’eau qui disaient quelque chose de sa douleur; mais il ne

comprenait pas, il ne comprenait rien.

Mme Laurenty, assise, toute droite, vêtue de coutil blanc, ne pleurait

plus. Les yeux secs regardaient de droite et de gauche, brusquement,

sans que tournât la tête; la bouche aussi restait immobile, les mains de

même, croisées sur les genoux, mais le regard de ce visage figé ne

cessait de balayer le petit horizon de la chambre où deux lampes

mettaient une lumière jaune. A la proposition de Julie d’acheter des

cierges, M. Laurenty ayant haussé les épaules, on n’avait pas insisté.

Soudain, Mme Laurenty se leva, fit deux pas vers le lit. Son visage

maigre eut quelques expressions rapides, vivement marquées, toutes de

peur, de peur profonde. Les lèvres donnèrent comme un petit gémissement.

Guindée, les mains jointes, les bras tendus, elle regarda son fils, puis

alla se rasseoir et, de nouveau, ses yeux épouvantés passèrent de la

lampe de droite à la lampe de gauche et de l’abat-jour de gauche, qui

était orange, à l’abat-jour de droite, qui était citron. Dès lors,

chaque fois que l’horloge du vestibule sonnait un quart d’heure, Mme

Laurenty répondait comme à un signal, se levait, marchait jusqu’au lit,

contemplait fixement Jacquot, se rasseyait enfin, croisait les mains, et

d’un quart d’heure ne bougeait plus.

Le docteur Périer la suivait des yeux avec inquiétude. Quant à lui, il

souffrait immobile, en silence. Appuyé contre la cheminée, longtemps il

avait regardé Jacquot, le visage penché, le menton dans la main, le

poing fermé sur sa barbiche noire. Il ne se lassait pas d’examiner en

son détail le petit visage pâle et régulier. Il certifiait, il

accentuait et complétait le souvenir qu’il aurait plus tard de cette

face délicate et reposée, du front où se dessinait en boucle une mèche

de cheveux châtains, du nez mince, de la bouche sérieuse et pâlie, du

menton déjà volontaire. Le docteur Périer n’interrompait sa

contemplation que pour surveiller Mme Laurenty. Depuis le début de la

veillée, un sanglot montait en lui, qu’il réprimait et cela le faisait

respirer difficilement, mais il ne voulait pas pleurer; il ne voulait

pas que l’on vît ses larmes.

La porte s’ouvrit lentement. M. Salvert entra. Il avait déjà dit les

paroles qu’il fallait; maintenant, il veillerait l’enfant et pleurerait

tout son saoul. Machinalement il serra trois mains et s’assit. Le visage

de Jacquot se présentait à lui de profil. Salvert ne le quitta plus du

regard. Il le verrait encore si peu! Il voulait le voir, une bonne fois,

pour toujours.

Ce petit visage grave et reposé... reposé...

«Ah! mon Dieu!»

M. Salvert ne peut plus y tenir. Il pleure comme faisait jadis l’enfant,

à gros sanglots qui l’étouffent, puis il se reprend, et la veillée

continue.

La porte s’ouvre encore. Julie, la femme de chambre, explique par gestes

quelque chose et livre passage à quelqu’un.

«C’est bien la peine, maintenant!» dit Salvert.

Ces paroles basses lui échappent malgré lui. Le docteur Périer les a

entendues; il hausse les épaules.

Le prêtre qui vient d’entrer fait les prières d’usage, puis s’en va.

Mme Laurenty se lève toujours au quart de l’heure, contemple le petit

visage et se rassied.

«Quoi! se dit Salvert, ce ne peut pourtant pas être un accident! Le

banc? Pourquoi le banc? A quoi jouait-il?»

Salvert pleure de nouveau entre ses mains.

L'enfant qui prit peur · 第 60 / 62 题