XLII

M. Laurenty est de fort mauvaise humeur: Valentine, qui joue le rôle de

la commère dans la Revue, l’a trompé. Cette trahison ne peut être mise

en doute. Le complice est un jeune officier de marine qu’il connaît pour

l’avoir plus d’une fois rencontré au cercle. Valentine l’a même trompé

avec insolence, sans grâce, sans charité. Certes, Valentine est une

grue, il se le répète tous les jours, mais cette constatation ne rend

pas l’incident moins pénible; M. Laurenty ne souffre pas, précisément:

son déplaisir se répand en mauvaise humeur; il trouve, à se montrer

intolérable, une manière de consolation. Aussitôt rentré, il s’est donc

plaint de diverses choses et sa voix bourrue a grondé parce que son

veston d’intérieur portait à l’épaule gauche une presque invisible tache

de graisse, parce que les plates-bandes du jardin n’étaient pas droites

(jamais elles ne le furent), parce que le vent d’est soufflait, et pour

mille autres raisons.

Il eût aimé faire aboutir ses plaintes en querelles, mais, par malheur,

Mme Laurenty, se sentant d’esprit calme, ne voulut pas s’y prêter. Il

fut seul à lancer des flèches, au hasard de l’occasion; personne ne

riposta. Cela lui procurait un agacement plus vif encore.

Mme Laurenty fit quelques essais de conversation. Elle parla d’un bal

prochain que l’on devait donner sur un des cuirassés de l’escadre, d’une

invitation à Marseille pour la fin du mois, d’une tournée théâtrale,

d’un livre nouveau; tout cela sans succès. Mais elle était bien décidée

à ne pas se fâcher: elle ne se fâcherait à aucun prix, quoi que M.

Laurenty pût faire ou dire, et elle gardait un air distrait, à la fois

absent et souriant. Elle savait, par une indiscrétion d’amie, que la

maîtresse de son mari se montrait peu fidèle; si c’était la raison de

cette méchante humeur, un front impassible restait le meilleur des

masques.

Mme Laurenty tâcha d’aborder un sujet nouveau, dès que l’on fut assis à

table.

«Julien! avez-vous appris le triste accident dont tout le monde parle?

--J’arrive à peine, ma chère! comment l’aurais-je appris?

--Un soldat du fort s’est suicidé, la nuit dernière. On a cru d’abord à

un geste malheureux, mais le major a déclaré qu’il avait voulu se tuer.

On ne sait rien d’autre. Le pauvre homme! quel crime d’attenter ainsi à

ses jours!»

Mme Laurenty ajoutait cette dernière phrase pour Jacquot. Pourquoi,

songeait-elle, parler de suicide devant l’enfant? Elle allait moraliser

encore son récit, quand elle fut interrompue.

«Quel crime, dites-vous, ma chère? quel crime! N’a-t-on plus le droit de

sortir de la vie quand on a suffisamment goûté de son fiel? Ah! tenez!

je l’approuve, ce garçon! Il était malheureux; maintenant, le voilà

tranquille. Eh bien! qu’est-ce que tu as, toi?

Jacquot avait tressailli.

Les mêmes paroles! les mêmes! tout à fait les mêmes paroles!

«Voyons, Julien, ce ne sont peut-être pas des sujets à traiter devant

un...

--Oui! oui! vous avez raison, ma chère! vous avez toujours raison! mais,

si notre enfant était mieux élevé, il n’écouterait pas les conversations

à table.»

Jacquot mit le nez dans son assiette.

«A propos de Jacquot, dit Mme Laurenty, hâtivement et pour rompre les

chiens, M. Salvert m’a prié de l’excuser, demain, de deux à cinq. Il m’a

dit avoir une occupation importante et ne viendra que mercredi. Vous n’y

voyez aucun inconvénient, n’est-ce pas Julien?»

Mais M. Laurenty ne pouvait plus répondre.

Il riait! il riait d’un grand rire aigre, coupé de hoquets et comme d’un

bruit de déchirure; il riait, renversé sur sa chaise. Bientôt, il se

leva en titubant et s’effondra plus loin dans un fauteuil, près de la

cheminée: il riait trop pour rester à table! Son rire variait, tantôt

méchant, tantôt large et vraiment joyeux; il riait sans pouvoir s’en

retenir; il avait été frappé par le rire; il riait sans mesure.

«Qu’y a-t-il, mon ami? qu’y a-t-il? vous m’effrayez!»

M. Laurenty se serra les joues et dit, d’une voix à peine

compréhensible:

«Salvert!... Salvert!... occupation importante! ah! ah! ah!...

occupation importante! voulez-vous savoir? on me l’a dit au cercle! ah!

ah! il va, cet homme grave, il va aux gorges d’Ollioules avec une petite

femme! il manque sa leçon pour aller faire la noce!... ah!»

Ici, néanmoins, Mme Laurenty se fâcha.

«Julien! je vous en prie! Julien! vous n’y pensez pas! Julien!

--N’importe qui! ma chère! n’importe qui! pas lui! lui! le philosophe!

le moraliste! ah!»

Il riait encore, il n’était plus gai. Cela l’agaçait, en somme, que

Salvert fût l’amant de la jeune Arlette. Il riait... il l’aurait battue,

cette adolescente blonde qui ressemblait à Valentine, qui sortait avec

Salvert! Voyez-vous cela! Salvert!... Mais il riait toujours.

«Julien! je vous en conjure! taisez-vous!»

Soudain, il pensa à Jacquot. Son rire mourut. De cette crise, il restait

tout secoué. Où donc se trouvait Jacquot?

Jacquot s’était levé de table. Assis dans un coin de la pièce, il

regardait le tapis, un peu trop fixement.

«Il est ému, dit Mme Laurenty, par cette histoire du soldat qui s’est

tué.»

M. Laurenty avait l’air assez honteux. Il tira de son étui un cigare et

l’alluma pour se donner une contenance.

Très pâle, Jacquot demanda s’il pouvait aller se promener dans le

jardin.

«Laissez-le sortir, dit M. Laurenty, le soir est doux.

--Va, mon enfant!»

Jacquot embrassa ses parents et sortit.

«Il faudra surveiller vos paroles, mon cher Julien. Cette conversation à

propos du soldat l’a certainement troublé, et puis votre fou rire lui a

peut-être fait peur.»

L'enfant qui prit peur · 第 54 / 62 题