LA SIRÈNE

I

Tête basse, Georges Léïzour allait sur la route de Lannion.

La journée était chaude et belle; pourtant, vers l'ouest, un long

radeau de nuées grises bloquait le bas du ciel. Du haut de son

_crec'h_, point culminant du plateau, le calvaire en pierres brutes

de Trégastel, que Georges venait de dépasser, agenouillait sous

sa bénédiction tout le paysage terrestre et marin; des clochers

s'exaltaient sur la ligne d'horizon; une combe allongée et profonde,

pareille à une entaille, s'ouvrait sur la gauche, si étroite que l'œil

glissait par-dessus sans s'arrêter. Et çà et là, dans la lande, les

emblaves, cheminaient des caravanes de rochers... Une alouette huppée

qui picorait sur la route s'enleva en plein ciel, chanta et se perdit

dans le bleu. Elle n'était plus qu'un petit point imperceptible que son

chant clair et distinct arrivait encore à Georges. Et il se rappelait

involontairement les paroles que la sagesse bretonne prête à la jolie

voyageuse, symbole de l'âme repentante qui s'élève jusqu'aux portes du

ciel pour solliciter son pardon:

Per, Per, digor'dhi.

Biquen, biquen, n'a pec'hi.

«Pierre, Pierre, ouvre-moi. Jamais, jamais plus je ne pécherai.» Vain

appel! La porte ne s'ouvrait pas et la pauvre âme retombait de tout son

poids sur la terre...

Georges ne pouvait s'empêcher d'établir une comparaison mélancolique

entre sa condition et celle que la légende assigne au gentil oiseau.

Comme lui, il s'était élevé jusqu'au seuil du bonheur; comme lui il en

avait été brusquement précipité.

Il venait d'avoir vingt-six ans. Recueilli à la mort de ses bons

parents par sa tante, Mme Lefoullon, il avait grandi près d'Annette,

plus jeune que lui de quelques années. Une ardente sympathie avait

rapproché les deux enfants et qui ne parut se relâcher que du jour où

la vocation de la mer se fut déclarée chez Georges. Reçu au _Borda_

dans les premiers rangs, il partit pour Brest, et, quand il revint

aux vacances, c'était un autre homme. Un air de froideur pincée,

d'indifférence presque hostile, avait remplacé son abandon et sa

familiarité caressante d'autrefois. Les avances d'Annette, que ce

changement déconcertait, n'eurent aucune prise sur ce cœur ombrageux

et fier. Elle ne réfléchit pas que ce changement était plus calculé

que naturel; elle crut que Georges la traitait en petite fille. Le

malentendu qui s'établit dès lors entre elle et son cousin et que

l'absence, l'extrême rareté des visites de celui-ci aggravèrent

encore, explique jusqu'à un certain point qu'elle eût fini par

quitter tout espoir de le reprendre. Jeune, sans expérience, livrée à

elle-même, adorant son père, qui le lui rendait, elle se fit à l'idée

de recevoir un époux de sa main... La vérité ne lui apparut que dans

cette explication décisive où Georges, pressé de toutes parts, lui

découvrit le secret de sa conduite: il n'avait pas voulu qu'un soupçon

pût effleurer la jeune fille ni personne. Annette était riche; par

surcroît, il devait à ses parents tout le peu qu'il était. Dès que ces

réflexions furent entrées en lui, elles ne le quittèrent plus. Il jura

d'oublier Annette, fût-ce au prix de son bonheur, ou du moins de faire

en sorte que nul ne soupçonnât ses sentiments pour elle. Il avait tenu

sa promesse et, n'eussent été la ruine des Lefoullon et la rupture du

mariage d'Annette, jamais il ne se fût départi de sa réserve.

Sans doute cette catastrophe domestique le navrait. Mais dans sa

douleur, il ressentait comme un élancement de joie égoïste à penser

que l'unique obstacle qui le séparait du cœur d'Annette avait disparu

avec la dot de la jeune fille et, dans son impatience de la rejoindre,

il sollicita et obtint son renvoi immédiat en France. La lettre de M.

d'Arnouville n'avait pas laissé de le confirmer dans une illusion si

dangereuse. L'excellent vieillard, qui était le seul homme peut-être

qui eût pénétré dans le secret de ses sentiments, lui mandait la

conduite odieuse du fiancé d'Annette, mais donnait clairement à

entendre que les conséquences n'en avaient rien eu de tragique pour

elle: Annette pouvait être blessée dans sa vanité; elle n'était pas

touchée dans un amour qui n'existait pas encore et qui, peut-être, ne

se fût jamais déclaré. Cette lettre accrut les espérances de Georges.

Cependant, à mesure que se rapprochait le moment de sa réunion avec

Annette, il se sentait repris de ses anciennes perplexités. Il ne

pouvait croire qu'Annette eût accordé sa main à un homme qu'elle

n'aimait pas; la fatigue et l'énervement qu'il lut sur son visage, en

sautant du train, lui parurent les signes évidents de sa mélancolie.

Au lieu de se déclarer tout de suite, il attendit, laissa passer

l'occasion et ne la retrouva plus. Annette, qui l'aimait, commença,

dès qu'elle s'en aperçut, de s'accuser de sa légèreté et de son

détachement; elle voulut entrer en lutte de générosité avec lui et ne

se jugea plus digne du cœur de son ami.

Georges ne pouvait malheureusement démêler les véritables sentiments de

la jeune fille. Ballotté tant de jours entre l'espoir et la crainte,

repoussé à la minute même où il pensait avoir bataille gagnée, il

mettait le refus d'Annette sur le compte de l'indifférence: elle ne

l'aimait pas, et, si elle ne le lui avait pas dit, il croyait du moins

le sentir au ton de ses paroles.

A quoi bon prolonger un débat aussi douloureux que stérile? Il allégua

près de sa tante des nécessités de service; en réalité, il fuyait la

jeune fille. La veille de son départ, il devait se rendre à Lannion

pour faire régulariser diverses pièces dont il pensait n'avoir pas

besoin de sitôt. Il quitta Rûn-Rouz au petit jour sans avoir vu Annette

ni sa tante. Une course de trois lieues ne l'effrayait point, et,

d'ailleurs, il avait besoin de grand air et de mouvement. Mais, quoi

qu'il fît, la pensée d'Annette ne le quittait pas. A un détour de la

route, au pied de la montée de Guéradur, il aperçut entre les arbres la

petite flèche ajourée du clocher de Saint-Samson. Et ce lui fut un coup

plus vif encore: il revécut en une seconde cette journée radieuse, qui

s'annonçait comme le prélude de tant d'autres et qui n'avait été que

le prologue de son malheur... Comment expliquer tant de changements?

Se pouvait-il qu'Annette se fût méprise, où bien la folle enfant

avait-elle voulu l'abuser?

Annette n'était ni méchante ni sotte. Elle avait de l'esprit et du

cœur et, sous une légèreté de surface, autant de décision qu'il en

peut tenir dans une jeune fille. Sa mère, Mme Lefoullon, était née

Léïzour de Kerduel. Pour comprendre qu'elle eût consenti à épouser

l'homme plein de tact, de bonté, riche, mais sans naissance, qu'était

M. Lefoullon, il n'est pas sans intérêt de connaître que la famille

Léïzour était complètement ruinée. La Révolution lui avait ôté une

partie de ses biens, qui étaient déjà fort endommagés, et le reste

avait sombré dans les entreprises extravagantes de son chef, le vieux

Job ou Joseph Léïzour, que, par moquerie, on appelait le duc Job.

Celui-ci, des débris de son patrimoine, avait acheté à Saint-Brieuc une

façon de manoir gothique, sis dans une des plus sombres venelles de

la basse ville, et y avait ouvert un cabinet de consultations vraiment

original. L'investigation méticuleuse et patiente des parchemins de sa

famille, l'une des plus anciennes, sinon la plus ancienne de Bretagne,

et qu'une généalogie peut-être apocryphe faisait descendre du roi

Arthur, le légendaire prince breton, l'avait entretenu dans l'idée que

le déclin de sa race était à la veille de prendre fin et que le moment

approchait où elle recouvrerait son premier lustre et son opulence

passée. Ce dernier des Kerduel, qu'une sorte d'amour-propre retenait de

porter le titre et le nom d'origine auxquels il avait droit, attendant

pour les relever d'avoir rétabli ses affaires en bon point, était un

petit homme maigre aux pommettes saillantes, au nez busqué, aux yeux

vifs et ronds et qui dansaient comme des feux follets sous des sourcils

ravagés. Harnaché d'une longue pelisse de ratine qui flottait autour de

ses côtes, d'un gilet à jabot et d'un pantalon à sous-pieds, il faisait

les délices des gamins de Saint-Brieuc qui lui aboyaient aux jambes

toutes les fois qu'il sortait de sa hiboutière. Il n'y prêtait point

attention et suivait son chemin, qu'il n'interrompait que pour puiser

dans une fine tabatière, où un camée de l'autre siècle serti dans l'or

évoquait des élégances abolies, une prise de tabac d'Espagne dont il

secouait ensuite les grains, fort galamment, d'une chiquenaude sur son

jabot.

Tel quel, il avait grand air, et, avec des sautes singulières d'idées,

une parole dont l'accent était convaincant et touchant tout ensemble.

Il ne faut point attribuer à d'autres raisons l'espèce de mariage _in

extremis_ qu'il fit à cinquante ans avec Mlle Yolande-Aimée-Zéphyrine

de Creuzolles, laquelle n'en avait que trente, lui apportait une

laideur discrète et le plein épanouissement d'un cœur voué par nature

à toutes les œuvres de sacrifice. C'en fut un que de le prendre pour

mari. Mlle de Creuzolles n'avait aucune fortune que la maison de ses

parents et quelques terres. Elles fondirent dans la grande entreprise

où les précipita le vieux Job. Persuadé, non sans une apparence de

raison, que le relèvement de sa famille tenait à l'existence d'un

trésor caché dans les décombres d'un des nombreux châteaux qu'elle

possédait autrefois (mais lequel?), il avait commencé par exécuter des

fouilles pour son propre compte en différents endroits du pays.

Ses échecs successifs et la diminution de son patrimoine ne le

découragèrent pas, et, voyant là tout au contraire le germe d'une

entreprise à généraliser, il s'établit à Saint-Brieuc découvreur de

trésors pour le compte d'autrui. Héraldiste de premier ordre, possédant

sur le bout du doigt son armorial breton, il lança des circulaires de

tous côtés, tant sur les familles que la Révolution avait dépouillées

et qui pouvaient espérer rentrer ainsi dans une partie de leurs biens,

que sur les familles encore en possession de leur patrimoine et qu'il

alléchait par l'espoir d'un accroissement de fortune.

Le plus curieux n'est point qu'il ait tenté l'aventure, mais qu'il

se soit trouvé des gens pour donner dans ce miroir. Lui-même était

sa première dupe et la plus innocente. Mais il est notoire que de

nombreuses familles nobles s'intéressèrent à cette chimère, que

le cabinet du duc Job fut longtemps fort achalandé et qu'il ne

périclita que fort après et quand aucune des fouilles n'eut donné de

résultats. Les concessions cependant coûtaient cher, les ouvriers et

les démolitions. Le vieux Job y était souvent de sa poche. Il lui

fallut enfin rendre les armes. Il ne le fit qu'à son corps défendant

et sur les représentations de Mme Léïzour, qui eût très dignement et

vaillamment supporté la misère pour elle-même, mais qui ne la voyait

point sans terreur menacer ses enfants.

Le bizarre gentilhomme avait eu en effet, à cinq années de distance,

un garçon et une fille. Le garçon était un grand braque, désordonné

et furieux, dont on ne put rien tirer au collège, qui s'engagea

avant l'âge et ne fit que cela de bon. Dans la suite, ses parents,

pensant l'apaiser, lui donnèrent une jeune fille de la bourgeoisie

qui l'épousa de confiance, sur son nom et sa mine, qu'il ruina et qui

mourut en accouchant d'un fils, lequel fut Georges Léïzour; lui-même

disparut peu après à Santos, où l'avaient conduit ses perpétuelles

agitations, d'un accès de fièvre jaune. Par bonheur, Yseult Léïzour,

sa sœur cadette, était à l'opposé de ce furieux: c'était tout le

portrait de sa mère pour l'extrême sensibilité, la délicatesse d'âme

et de cœur; elle y joignait un sentiment de son rang assez vif, il

est vrai, et, pour une fille aussi pauvre, plus de vanité, peut-être,

qu'il n'était nécessaire. Encore ce léger travers tournait-il le plus

souvent en innocentes manies, comme de cataloguer des empreintes de

cachets blasonnés, de collectionner les bibelots de l'autre siècle dont

l'élégance la ravissait, de dresser un faucon qu'on lui avait apporté

tout petit, qu'elle chaperonnait et à qui elle avait appris à se tenir

sur son poing.

La bonne éducation des Léïzour, plus que leur noblesse, dont ils

étaient à peu près seuls à se souvenir, faisait que, malgré leur

médiocrité, ils étaient reçus dans le meilleur monde.

Yseult était, dans son enfance, une petite personne infiniment

gracieuse et jolie; on la choyait, et plus que tous la vieille

chanoinesse de Penfenteuniou, chez qui elle allait en visite le jeudi

et qui la bourrait de confitures et de massepains; elle s'y rencontrait

avec un neveu de la chanoinesse, qui faisait ses études chez les pères

eudistes de Saint-Charles et dont les parents immédiats, chargés de

famille, s'étaient débarrassés sur leur vieille cousine du soin de son

instruction.

Les deux jeunes gens, au cours de ces rencontres hebdomadaires qui se

prolongèrent assez avant de leur adolescence, conçurent à l'égard l'un

de l'autre des sentiments de sympathie que l'âge eût pu développer

jusqu'au véritable attachement, si, à cette minute décisive de leur

vie, l'état de délabrement où était tombée la fortune du vieux Job ne

l'avait forcé de liquider vaille que vaille son cabinet d'affaires et

de transporter ses pénates à Paris.

Cet exil, qui ne contrista pas moins Yseult que sa mère, eut une

conséquence imprévue. Les Léïzour qui, autant pour cacher leur détresse

que dans l'espoir de trouver une occupation qui leur permît de vivre,

s'étaient perchés au cinquième étage d'une maison ouvrière de la rue

des Mathurins, furent mis en relation par M. d'Arnouville avec un

riche agent de change du nom de Lefoullon, lequel était d'origine

bretonne et dont le père, tenancier de la famille au temps de sa

prospérité, avait depuis lors fait fortune à Paris. Il se trouva que

le fils était propriétaire de la maison qu'habitaient les Léïzour;

frappé du hasard qui le remettait en présence des anciens maîtres de

son père, il s'enquit de leur situation et conçut pour eux un intérêt

mêlé de pitié. Il s'employa aussitôt pour dénicher au vieux Job un

vague office d'inspecteur et, cependant, donna des ordres pour qu'on

ne le pressât point sur le loyer ni sur les autres dépenses qu'il

avait pu contracter. Le duc Job ne savait à quoi attribuer cette

sympathie inespérée, qui étonnait également Mme Léïzour et Yseult.

Elles bénissaient dans le secret leur bienfaiteur inconnu. Mais le

jour arriva enfin où celui-ci se découvrit, et il le fit avec tant de

délicatesse, une si grande réserve d'expressions, qu'il devint pour

elles un ami plus qu'un protecteur.

La conduite de M. Lefoullon, pour spontanée qu'elle eût été au début,

ne laissa point cependant de revêtir avec le temps une légère teinte

d'intérêt personnel; ses visites devenaient plus fréquentes et il

apparut bientôt qu'il en recherchait toutes les occasions.

M. Lefoullon avait été profondément frappé de la beauté naissante

d'Yseult. Paris ne l'avait point tellement métamorphosé qu'il fût

devenu insensible tout à coup aux considérations de famille et de

rang. Loin d'afficher l'orgueil habituel aux parvenus, il ressentait,

en présence d'Yseult, quelque chose de l'admiration respectueuse que

ses humbles ancêtres éprouvaient devant la fille de leur suzerain.

L'excellent accueil de Mme Léïzour, la reconnaissance affectueuse

que lui témoignait Yseult l'enhardirent cependant jusqu'à faire à

celle-ci l'aveu de l'amour qu'il avait conçu pour elle. Au premier mot,

il s'arrêta. L'attitude glacée de la jeune fille, l'air de suprême

réserve dont elle reçut cette déclaration lui apprirent combien sa

méprise était grande. Il rentra chez lui bouleversé et de trois jours

ne sortit pas. Pendant plus d'un an qu'avait duré son intimité avec

la famille Léïzour, il avait insensiblement laissé lever en lui une

espérance qui avait tout envahi. Sa grande fortune, la pauvreté des

Léïzour, les charges qui les accablaient et que venait d'augmenter,

à la mort de leur fils aîné, l'adoption de son malheureux orphelin,

enfin les services personnels que lui-même leur avait rendus, tant

de considérations, agissant sur un cœur naturellement prévenu, lui

avaient fait oublier la distance qui séparait de la famille de ses

anciens maîtres le fils de leur ancien serviteur. La froide et

silencieuse réserve d'Yseult la lui avait rappelée trop tard et il

s'accusait amèrement de son erreur. Quel ne fut donc pas son étonnement

quand on lui annonça M. Léïzour et que celui-ci, à peine assis et se

relevant pour le prendre par un des boutons de son habit, lui dit à

brûle-pourpoint:

--Mon cher ami... mon unique ami... Yseult nous a tout conté... Vous

acceptez toujours d'être notre gendre, n'est-ce pas?

Contre son habitude, le duc Job bredouillait, et il était visible

que lui aussi faisait effort pour cacher ses vrais sentiments et

l'humiliation secrète qu'il éprouvait à la pensée de mésallier son

dernier enfant.

Mais M. Lefoullon, tout à l'ivresse de son bonheur, ne vit rien ou ne

voulut rien voir et ne songea pas davantage à s'enquérir sur le moment

des raisons qui avaient poussé Yseult à cette volte-face inattendue.

Il se précipita sur les mains du duc Job, les baisa et ne voulut point

le lâcher qu'il ne lui eût fait répéter jusqu'à dix fois qu'Yseult

consentait à l'épouser. Cela ne lui suffit point encore et il força

M. Léïzour de l'accompagner jusqu'à la Bourse. Chemin faisant il lui

annonça qu'il mettait à sa disposition une provision de cinquante mille

francs pour des fouilles dont il le savait préoccupé aux environs de

Coatfrec, en Bretagne, et cette innocente flatterie acheva de lui

conquérir le cœur du vieillard.

Le lendemain, M. Lefoullon fit sa demande officielle à Mme Léïzour,

qui l'agréa. Il fut admis à faire sa cour à Yseult et il trouva chez

elle une politesse sans embarras qui contrastait singulièrement avec

l'ardeur dont il était brûlé. Il ne remarqua pas combien la jeune

fille avait changé ces trois jours et les traces de lutte violente

qu'elle portait dans le cerne bleuâtre de ses yeux. Le ton uni de sa

conversation l'abusait sur l'état véritable de son cœur, et, d'autre

part l'espèce d'extase où il était plongé et où il demeura toute sa vie

l'empêchait de se rendre compte des changements qui s'étaient faits en

elle...

La vérité, qu'il ne connut pas, est qu'Yseult s'était volontairement

sacrifiée aux siens. Faisant violence à ses propres sentiments, elle

avait longtemps débattu en elle toutes les raisons qui pouvaient

l'éloigner ou la rapprocher de M. Lefoullon. Sa mère, sans vouloir

peser sur sa décision, ne lui avait pas caché cependant la détresse

profonde où ils se trouvaient: le mariage qui s'offrait à elle

présentait de grands avantages, dont le plus appréciable est qu'il les

assurait tous contre une misère quasi imminente. M. Léïzour, consulté,

n'eut pas le courage de se prononcer contre une alliance qui lui

permettait de donner un nouveau corps à ses chimères: il n'avait pas

quitté tout espoir de découvrir un trésor qui redorerait son blason et

il se satisfaisait d'acheter cet espoir au prix d'une concession qui

n'engageait que sa fille.

Yseult agita longuement toutes ces raisons; le rêve, secrètement

caressé, d'une alliance plus flatteuse et plus chère, des souvenirs

d'enfance, l'image, encore mal effacée, de Jean de Penfenteuniou, son

compagnon de jeux chez la bonne chanoinesse bretonne, devenu officier

de marine, mais sans fortune comme elle, plus que tout l'idée fort

élevée qu'elle se faisait de la position de sa famille dans le monde

et des droits et des devoirs inhérents à icelle, la sollicitaient de

décliner un mariage qui ne satisfaisait ni son esprit, ni son cœur.

Elle s'y décida cependant, mais de ce moment elle cessa de s'appartenir

et ses lèvres blanches et serrées, sa pâleur, la fièvre de ses yeux lui

demeurèrent comme les signes de sa nouvelle condition. M. Lefoullon

ne pénétra jamais le secret de cette étrange attitude; l'atmosphère

d'adoration où il vécut jusqu'au bout l'aveuglait sur son bonheur; il

s'en exagérait le degré et tâchait de se faire pardonner l'humilité

de son origine à force d'attentions et de soins. Déjà riche, il rêva

de le devenir davantage pour aller au-devant des moindres caprices

d'Yseult. Celle-ci, dédaigneuse peut-être du monde de parvenus où

l'avait introduite son mari, vivait dans un isolement presque complet,

au milieu des chères reliques familiales dont son esprit d'élégance et

d'aristocratie naturel lui faisait sentir inexprimablement le charme.

Une fille lui était née de son mariage, Annette, à qui elle communiqua

un peu de sa distinction, non toutefois sans être rebutée par le côté

décidé et positif qu'elle découvrait dans son caractère. Le vieux

Job était mort peu de temps après l'entrée en mariage de sa fille,

et d'une façon aussi naturelle que tragique, si l'on veut bien avoir

égard à son grand âge et à la singularité de ses occupations: un pan

de mur l'avait mis en bouillie durant qu'il exécutait ses fouilles au

château de Coatfrec et dans le moment, disait-on, où il poussait un

triomphant _euréka_. Mme Léïzour lui avait survécu quelques mois à

peine et s'était éteinte doucement entre les bras d'Yseult. Les années

avaient passé. L'orphelin, recueilli par les Lefoullon et qui n'était

autre que Georges Léïzour, avait grandi à leur foyer, près d'Annette.

Fort affectionné de sa tante, qui se mirait en lui et dont il avait, en

effet, plus que la jeune fille et par une réelle bizarrerie d'atavisme,

quelques-uns des traits de caractère, la noblesse ombrageuse et

l'accent mélancolique, il semblait appelé, dans les imaginations de

l'excellente femme, à redresser l'ancien tronc des Kerduel par un

mariage avec Annette auquel M. Lefoullon eût vraisemblablement prêté

les mains. Le départ de Georges, son changement d'attitude à l'égard

de sa cousine avaient ruiné la combinaison. Retombée de son rêve, Mme

Lefoullon ne s'était plus occupée des autres projets d'établissement

dont son mari l'avait entretenue au sujet de la jeune fille. Elle

semblait indifférente à tout et à tous et s'en remettait pour la

décision à prendre au bon sens et à l'expérience de M. Lefoullon.

C'est ainsi qu'elle parut consentir au mariage d'Annette avec un

Dussaussoy. La mort de son mari, la perte de sa fortune l'accablèrent

extrêmement. Une fatalité s'acharnait à rendre inutile le lourd

sacrifice qu'elle avait fait autrefois de ses inclinations et de

son rang. L'empressement de Georges à se rendre auprès des deux

femmes, l'intérêt subit qu'il montra pour Annette et dont le sens

ne pouvait échapper à Mme Lefoullon rendirent un moment la vie à sa

chimère. Elle caressa de nouveau le rêve d'un mariage entre Annette

et Georges et il lui sembla qu'Annette s'y prêtait obligeamment. Le

passé reprenait corps; le vieux tronc des Kerduel allait reverdir. Les

lubies paternelles, ce mirage d'une restauration de sa race, qui devait

briller d'un nouvel éclat avant de s'éteindre, lui avaient toujours

été présentes; c'était l'unique héritage qu'elle eût recueilli du

vieux Job, et il l'aidait à supporter les maux de toutes sortes qui

l'accablaient.

Aussi sa déception fut-elle grande quand Georges, qui devait passer

tout son congé entre Annette et elle, lui annonça que des nécessités

de service l'obligeaient de s'en aller. Elle se perdit en suppositions

sur les raisons de ce départ subit, voulut en parler avec Annette et,

finalement, sans lumière et sans prise sur le cœur de la jeune fille

dont elle avait toujours laissé la direction à son mari et dont la

petite âme volontaire lui échappait complètement, elle se claustra dans

sa chambre et se résigna aux événements.

Georges, qui voulait éviter toutes les occasions de se retrouver en

face de sa cousine, s'attarda à Lannion plus qu'il n'était nécessaire

et ne se remit en route qu'à la tombée du jour. Encore, pour allonger

le chemin, avait-il pris par Servel et Pleumeur, d'où il pensait gagner

Trégastel. Le temps, fort beau jusqu'alors, s'était un peu troublé dans

l'après-midi; la chaleur restait forte cependant et, quand il arriva au

haut de la montée de Pleumeur, d'où l'on découvre la mer et les îles,

il vit que la lourde banquise de nuages gris à l'ancre sur l'horizon

avait appareillé dans la direction du Sud. Elle couvrit bientôt tout

le ciel et en même temps une brume intense, qui avançait par bouffées,

s'étendit à ras de terre et noya le paysage dans ses tulles blafards.

Georges reconnut cette brume de chaleur, commune dans tout l'Ouest,

qui monte de la mer et dont les marins disent pittoresquement: «C'est

de la graisse de vent», pour marquer qu'elle annonce d'ordinaire

une bourrasque ou un cyclone. Cette brume devint bientôt si épaisse

qu'on avait peine à distinguer les objets les plus rapprochés. La

nuit l'accrut encore, au point que Georges eut quelque peine à se

débrouiller dans l'écheveau de petites routes qui, Trégastel franchi,

sollicitaient de tous côtés ses pas. Comme il approchait de Rûn-Rouz,

surgit une ombre qui poussa en l'apercevant un petit cri de frayeur.

C'était Fante.

--Monsieur Georges!... Ah! vous m'en avez fait une peur!... S'il est

possible de surprendre le monde de la sorte!

--Mais, petite bête, ce n'est pas ma faute si la brume étouffait mes

pas... Je ne t'entendais pas venir, moi non plus...

--Seigneur Jésus, reprit Fante, j'ai cru que c'était un intersigne...

l'intersigne de notre demoiselle, ajouta-t-elle plus bas...

Georges ne prit pas garde à ces dernières paroles et demanda seulement

à l'enfant comment elle se trouvait là seule et si tard.

--Ah! mon Dieu, c'est vrai, vous ne savez pas... La demoiselle est

partie cette après-midi en mer avec mon père et Fanchic, et ils ne sont

pas rentrés... J'arrive de Bringuiller: on n'y avait vu personne...

Mais peut-être qu'Yvon rapportera des renseignements de Landrellec.

--A quelle heure était la marée? demanda Georges, qui, dans les

circonstances tragiques, savait toujours se retrouver maître de lui.

--L'étale était à huit heures.

Il en était à ce moment près de neuf. Normalement, le _Courlis_,

la barque de Fanch-goz, aurait dû revenir avec le premier flot,

c'est-à-dire vers six heures. Mais elle avait pu être cernée au

large par la brume et forcée de dériver. C'était l'hypothèse la plus

vraisemblable; il y en avait une autre, si terrible que Georges n'osait

pas s'y arrêter. Il courut d'une traite jusqu'à la maison, suivi de

Fante, qui mettait les soupirs sur les signes de croix et les signes de

croix sur les oraisons.

Peut-être Annette était-elle rentrée dans l'intervalle. Il l'appela du

seuil.

Gertrude, qui veillait dans la pièce, ne put que lever les bras et les

abaisser en signe de désespoir.

--Et ma tante?

--Ah! béni monsieur, murmura Gertrude, ce dernier coup va l'achever ben

sûr. Elle n'est tant seulement pas plus vaillante à c't'heure qu'une

gosseline de quinze jours...

--Dites-lui que je veux la voir...

Gertrude gratta à la porte de Mme Lefoullon, et Georges entendit la

malheureuse femme qui demandait d'une voix basse comme un souffle:

--C'est vous, Gertrude... Eh bien, Annette est-elle de retour?

--Pas core, pas core, madame... Mais vous faites pas de bile... V'là M.

Georges qui vient d'arriver et qui voudrait vous couler deux mots.

--Qu'il entre, le cher enfant!

Georges trouva sa tante au lit, brisée et sans regard. La prudence la

plus élémentaire lui commandait d'affecter une sécurité qui n'était

point dans son âme. Il s'ingénia à rassurer la pauvre femme et à lui

démontrer que le retard de la barque n'avait aucune signification

fâcheuse.

--Dieu t'entende, mon pauvre enfant! dit-elle enfin. Ta présence, du

moins, me rassure un peu. Si Annette doit être sauvée, ce ne sera que

par toi...

--Oui, oui, jura Georges. Soyez tranquille: je vous la ramènerai.

En sortant il trouva Yvon, qui revenait de Landrellec, où l'on n'avait

aucune nouvelle du _Courlis_, mais qui lui donna quelques précisions

intéressantes sur l'heure d'appareillage et la direction du bateau.

--Ça doit être vers onze heures qu'il s'est mis en route... Fanch-goz

a envoyé Fanchic prévenir Mademoiselle qu'il devait aller relever ses

casiers neufs dans le chenal des Triagoz, mais qu'il fallait se hâter à

cause du déchal. Et il était à ce moment-là dix heures et demie...

Les Triagoz! Georges connaissait de réputation cette basse sinistre,

cimetière de tant de marins. La mer, même par beau temps, y fait le

diable à quatre... Que pouvait-ce être par le temps de brume, où elle

se hache et fatigue continuellement? Autre motif d'appréhension: le

bateau de Fanch-goz était vieux, radoubé sur toutes les coutures et ne

tenait au vent que par l'adresse de son pilote... N'importe! Fante,

écroulée sur une chaise, balbutiait des _ave_ à n'en plus finir.

Georges la secoua:

--Tu connais les passes, hé?... Tu sais où les bateaux font cap pour

rentrer, suivant la direction des courants et des vents?

--Oui, dit l'enfant.

--Viens donc, dit Georges, et prends un fanal...

La crainte de Georges était que Fanch-goz n'eût voulu rentrer malgré

la brume et que, drossé sur quelque caillou, il n'y eût coulé avec son

équipage. Mais dans ce cas on eût déjà trouvé des épaves à la pleine

mer comme pour la _Marie-Joseph_. Il fallait donc, cette hypothèse

admise, qu'il eût donné sur quelque autre point éloigné de la côte d'où

les nouvelles n'avaient point encore eu le temps d'arriver. Le plus

croyable, en somme, avec un marin aussi expérimenté que Fanch-goz,

était qu'il avait gagné le large ou mouillé en quelque endroit pour

attendre la fin de la brume. Mais alors un autre danger surgissait:

le vent. Il semblait certain que cette brume de chaleur, plus épaisse

à mesure, couvait dans ses cocons une redoutable tempête. Le bateau

pourrait-il gagner à temps l'une des passes de basse mer? La brume ne

se lèverait-elle qu'avec le flot, ce qui ajouterait aux chances de

salut? Le jusant en avait encore pour deux heures: le plus pressé était

donc de courir jusqu'aux Goulmedec, qui sont le point extrême de la

côte aux basses mers, puis, si rien ne se présentait avant le flot,

de se rapprocher des passes du sud, que le _Courlis_ ne manquerait

pas d'embouquer, au cas où, comme le voulait espérer Georges, il

n'aurait pas sombré au large. Le fanal que Fante emportait et que

Georges avait fixé au bout d'une longue perche servirait de signal aux

retardataires...

L'enfant et le jeune homme s'enfoncèrent dans la nuit. Yvon, renvoyé à

Landrellec où il avait mission d'attendre avec une barque et une équipe

de pêcheurs prêts à prendre la mer au premier flot, s'en alla de son

côté. La brume tenait bon toujours. Mais déjà un rayonnement diffus

l'opalisait à l'endroit où se levait la lune, comme derrière une vitre

en verre dépoli. Signe d'un changement prochain. En effet les deux

explorateurs n'avaient pas dépassé la pointe de l'île Jaouen que des

déchirures commencèrent d'apparaître dans la brume; le vent fraîchit

graduellement et peu à peu toute cette ouate fondit dans la clarté d'un

ciel sans nuages. L'espoir revint au cœur de Georges. Le vent était

fort, sans être violent; mais la mer, comme travaillée en dessous,

blanchissait au loin dans la nuit. Georges cependant planta son fanal

sur une crête de rochers et, les mains en cornet, poussa de longs

appels qui restèrent sans écho.

Bientôt il fallut abandonner les Goulmedec; la mer montait et l'entrée

des passes du sud, avec le vent qui tournait en rafales, allait devenir

singulièrement malaisée. Fanch-goz la tenterait-il? Préférerait-il

rester au large? L'anxiété où il savait qu'était plongée la famille

d'Annette devait être une puissante conseillère de retour... Georges

regarda sa montre à la lueur du fanal: il était près de minuit déjà.

Fante, grelottante et pâle, le suivit par la grève jusqu'à Morvic, qui

domine la passe de l'île d'Aval. Si le _Courlis_ ne se présentait point

par là, c'est qu'il était perdu ou qu'il ne reviendrait qu'au jour. Le

vent redoublait de violence; c'était le vent du sud-ouest, ce terrible

_Circius_ auquel l'empereur Auguste, pensant l'apaiser, fit élever,

dit-on, un autel dans les Gaules. Il s'enflait, couvrait la mer et la

lande, bondissait sur lui-même comme pour essayer sa puissance. Et

enfin il se déchaîna librement, régna en maître sur tout l'espace, et

son grand souffle éperdu, forcené, ne s'arrêta plus de la nuit.

Georges et Fante avaient atteint le rebord occidental de Morvic, qui

fait face à l'île d'Aval; Fante, que la peur transissait plus que le

froid, s'était rencognée dans une embrasure de rochers; la lumière du

fanal s'était éteinte et Georges essayait de la rallumer à contrevent.

Un cri de Fante le fit se retourner au moment où, après avoir refermé

la boucle du fanal, il le rassujettissait à la perche.

--Eh bien?

--Là! Là! disait Fante, en indiquant du doigt un des récifs de la passe

où jouait précisément le rayon mouvant de la lune.

Et, avec une expression d'horreur:

--La _morgr'heg_!...

Une vague énorme s'abattit sur le récif et le couvrit d'une nappe

d'écume; tout disparut. Mais Georges avait eu le temps de saisir au

passage la silhouette d'un torse féminin qui plongeait sous la vague

et dont il aperçut distinctement la tête étrange, inoubliable et

furieuse...

--Jésus, mon Dieu, bonne sainte Vierge! soupira Fante en cachant ses

yeux dans ses mains, elle nous a vus!...

Fantôme ou mortelle, la baigneuse ainsi surprise avait en effet, au

cri de Fante, tourné la tête vers les deux guetteurs et son regard

disait assez la sourde colère qui la gonflait. Georges en demeurait

comme médusé. Buvant la mer de ses prunelles élargies, il attendait

sans doute une nouvelle manifestation du radieux et sauvage phénomène.

Mais rien ne parut. Les vagues se tordaient sous les mille lanières du

vent d'ouest et leur écume, chassée dans le ciel, retombait à ses pieds

comme une neige.

--Partons! Allons-nous-en! suppliait Fante.

Il la fit taire d'un geste impérieux. Rêvait-il? Avait-il son bon sens?

Mais Fante avait vu aussi, vu comme lui, avant lui. Et le même cri figé

sur les lèvres de l'enfant: «la _morgr'heg_!» avait monté aux siennes

dans une autre langue: «la fille de la mer!» Et qu'importait le nom

qu'on lui donnât? C'était bien elle, l'équivoque amphibienne que lui

avait annoncée la vieille sorcière sakalave: il l'avait vue, il avait

vu ses crins d'or, ses yeux glauques, son front volontaire et dur, ses

narines frémissantes et l'ambre de son torse divin. C'était elle, car

quelle possibilité qu'une femme osât de nuit, par cette mer déchaînée,

remettre son corps au conflit des vents et des vagues, se jouer dans la

tempête, paraître et disparaître ainsi à volonté dans l'abîme?...

Tendu et comme aspiré vers l'endroit où la mer s'était refermée sur

elle, Georges n'aperçut point une petite barque noire courant sous sa

voile en haillons vers l'extrémité de la passe. Fante, les yeux dans

ses mains, sanglotait à l'écart. La barque doubla la pointe de Morvic.

Mais, arrivée là, une vague de ressac, qu'on eût dite aux aguets

pour son mauvais coup, la prit par le travers, la roula et l'envoya

buter contre le musoir de l'île d'Aval. Un cri, un appel de détresse

vint expirer aux oreilles de Georges. La voix d'Annette? Oui, cela y

ressemblait. Mais d'où serait-elle venue? Rien n'égale la soudaineté

des catastrophes maritimes et celle-ci n'avait laissé aucune trace sur

la mer qu'un tronçon de mât et deux sabots d'enfant qui se balançaient

à la lame comme de minuscules berceaux...

Morgane · 第 21 / 37 题