Je la sentais, je la voyais venir, cette explication décisive où nous
devions heurter nos deux cœurs. Et vainement je l'esquivais: elle était
inéluctable comme la mort... C'est dans le clos, cette après-midi, que
Georges m'a rejointe et tout de suite à ses yeux, à son air, à sa voix,
j'ai compris qu'il était décidé à en finir.
--Pourquoi me fuis-tu depuis cinq jours? Que t'ai-je fait? Parle.
Il hachait les mots d'une voix rauque et qui faisait mal.
--Laisse-moi, lui ai-je dit.
--Non, il faut que je sache...
--Mais s'il n'y a rien?
--Tu mens, tu mens!
--Georges!
--Tu mens! Et je vais te dire ce qu'il y a, puisque tu ne veux pas me
le dire. Il y a... il y a...
Je le vis qui pâlissait et chancelait, et, tout à coup, dans un sanglot:
--Il y a... que tu ne m'aimes pas...
Mon Dieu, comment ne me suis-je pas jetée à cet instant sur lui,
comment ne lui ai-je pas crié:
--Aveugle! Aveugle! C'est parce que je t'aime que je te fuis; c'est
parce que je t'aime que je ne veux pas être à toi...
Il s'était laissé aller sur un banc, la tête dans ses mains. Je le
regardais, indécise: fallait-il profiter de son désarroi, me dérober
encore? Mais je le vis si calme tout à coup, quand il se leva, que je
décidai de rester.
--Pardon, ma petite Annette, me dit-il. J'étais fou. J'ai eu tort de te
parler comme j'ai fait avec cette âpreté, cette violence... Je souffre
tant, si tu savais!...
Il s'arrêta et, me prenant les mains, cherchant mes yeux comme s'il ne
devait plus les revoir:
--C'était un rêve... Allons! Ma destinée doit s'accomplir jusqu'au
bout. C'est Tsiouméka qui avait raison.
--Tsiouméka?
--C'est vrai, je ne t'ai jamais parlé de cette vieille sorcière
sakalave et tu ne dois rien comprendre à mon langage. Écoute donc.
Sur quoi il me conta que, cinq ou six ans environ en deçà, étant
à Nossibé, sur le _Suffren_, comme aspirant de première classe,
l'amiral le désigna avec l'enseigne Guy Robert pour faire partie d'une
expédition commandée par le lieutenant de vaisseau Piet, qui allait
reconnaître le cours supérieur du Djabala. A tout hasard l'expédition
s'était assuré le concours d'un interprète et de cinq convoyeurs
indigènes. Effectivement, il fallut bientôt renoncer à la canonnière:
le Djabala, que la sécheresse changeait en marécage, n'était même plus
navigable pour des pirogues. On renvoya la canonnière pour suivre la
route bordière. L'expédition couchait dans les villages ou sous la
tente, suivant l'occasion. Le relevé prit moins de temps qu'on ne le
pensait, et pour regagner son mouillage d'Helville et mettre un peu de
variété dans le voyage, la petite troupe adopta un itinéraire un peu
plus long qu'à l'aller et qui empruntait des routes moins frayées.
--C'est ainsi, dit Georges, que nous arrivâmes un soir, au lever de la
lune, dans un village tel que nous n'en avions point rencontré encore.
Les paillotes, qui en étaient misérables, étaient vides d'habitants:
cependant elles servaient d'abri à des chiens de forte taille qui se
jetèrent sur nous avec de grands abois. Il fallut les faire taire à
coups de feu, sans quoi je pense qu'ils nous auraient mis en pièces.
Mais nos revolvers, après quelques décharges bien dirigées, les tinrent
en respect et ils se contentèrent pour le reste de la nuit d'aboyer en
cercle autour du village. Une case moins empestée que les autres nous
avait reçus pour la nuit et, dans l'attente d'un sommeil qui ne venait
pas, nous bavardions et fumions des cigarettes autour du foyer, quand
deux de nos matelots, partis aux renseignements, firent leur entrée
dans la case avec une vieille femme dépoitraillée, tatouée et cousue
d'amulettes jusqu'au nombril. Le commandant, intrigué de cette absence
d'habitants, avait en effet donné l'ordre d'appréhender au corps le
premier indigène qui se rencontrerait. On avait trouvé cette femelle
dans une paillote isolée, à l'extrémité du village, où elle faisait
bouillir, sur un fourneau de sa façon, une extraordinaire mixture
d'herbes pestilentielles, de mille-pattes, de cérastes et de basilics,
et, malgré ses imprécations et ses hurlements, on l'avait traînée dans
notre case. L'interprète, qu'on alla quérir, lui répéta les questions
du commandant, mais elle ne savait rien ou ne voulait rien dire. A l'en
croire, elle était étrangère au village, qu'elle avait trouvé désert
comme nous et dont elle ne put même pas nous apprendre le nom. Le
commandant ne s'expliquant pas que, dans ces conditions, elle n'eût pas
été dévorée par les chiens qui le gardaient, elle se redressa et, avec
une expression d'orgueil sauvage qui nous frappa:
--«Les charmes, prononça-t-elle, sont plus forts que les bêtes...
--«Tu as donc des charmes, tu es sorcière?»
Elle plissa ses petits yeux, nous regarda tous, avant de répondre, les
uns après les autres, et, quand elle eut parcouru le cercle:
--«Tsiouméka (c'est le nom qu'elle se donnait et qui signifiait _Œil de
la nuit_), Tsiouméka voit tout et sait tout.
--«Ah! par exemple, s'écria Robert, voilà une distraction qui nous
tombe du ciel. Demandez-lui donc, commandant, de nous dire à tous trois
notre bonne aventure. Cela fera passer le temps, et je crois bien que
c'est tout ce que nous pourrons tirer d'elle...»
C'est cette «bonne aventure» dont le souvenir obsédait Georges si
vivement. Au commandant Piet, la sorcière avait annoncé qu'il mourrait
le lendemain, victime d'un élément auquel ne sont généralement
pas exposés les gens de mer: le feu. A l'enseigne Guy Robert
elle dit simplement: «Attends quatre mois.--Bon!--Ajoutes-y sept
jours.--Parfait. Ensuite?--Ensuite tu seras roi.» Et enfin, quand ce
fut le tour de Georges, qui lui avait comme les autres donné les lignes
de sa main à examiner: «Je vois des morts, des ruines... Je vois un
amour traversé d'épreuves sans nombre... Tu aimeras et on ne voudra pas
t'aimer; tu seras aimé et tu ne voudras pas de cet amour... La fille de
la terre et la fille de la mer tourneront comme des chiennes autour de
ton cœur... La fille de la mer l'emportera d'abord; puis...»
La suite de la prédiction, s'il y avait une suite, se perdit dans un
tumulte effroyable qui éclata au dehors, mettant toute la case sens
dessus dessous. Nos gens sautent sur leurs armes, sortent et, à tout
hasard, tirent quelques coups de fusil dans la direction du bruit, mais
en prenant garde que les balles ne fassent qu'effleurer la cime des
palétuviers. Louable précaution, car ils reconnurent alors que tout ce
tapage était provoqué par d'inoffensifs Makoas qui, avec des bobres,
des tam-tams et mille autres instruments barbares, célébraient à leur
manière l'entrée de la lune dans le solstice d'été.
--Nos coups de fusil, dit Georges, les débandèrent à travers la
campagne. Nous vîmes ainsi que Tsiouméka nous avait menti et que le
village n'était désert que depuis le matin ou le soir. Les Makoas,
après quelque pèlerinage à leurs fétiches suburbains, rentraient chez
eux aux accords de cette musique sauvage. Nous regagnâmes la paillote
où nous pensions retrouver notre prisonnière; mais elle avait mis notre
absence à profit et s'était éclipsée...
A parler franc, tout ce récit de Georges avait une couleur romanesque
qui, en un autre temps, m'aurait peut-être intéressée, mais il me
paraissait qu'ici et dans ce moment il faisait un hors-d'œuvre assez
déplacé. Je ne pus m'empêcher de le lui faire remarquer et j'ajoutai
qu'une prédiction comme celle de la vieille Sakalave ne pouvait avoir
trouvé de crédit chez un homme de bon sens.
--Oui, me dit-il, c'est ainsi que nous parlions nous-mêmes. Pas un de
nous n'ajoutait foi aux sornettes de la mégère et vraisemblablement
nous les aurions tout à fait oubliées sans un événement qui vint leur
donner dès le lendemain une première et douloureuse confirmation. A
l'étape du Bogh, en traversant une zone découverte, le commandant Piet
fut frappé d'insolation. Il avait suffi d'une fissure imperceptible
dans son casque et il mourut dans la nuit. Voilà déjà qui nous parut
assez étrange, d'autant que la prédiction qui le concernait s'était
réalisée point pour point: il était mort au jour dit et d'un mal qui,
dans la langue de notre sorcière, pouvait bien s'appeler le feu...
Mais voici qui est plus étrange: Guy Robert, qui l'avait remplacé
à la tête de l'expédition, nous quitta peu après pour revenir en
France. Le transport qui le ramenait se perdit sur une de ces petites
îles volcaniques de l'archipel de Loos où vivent encore des tribus
anthropophages. Quatre hommes seulement, dont Robert, réussirent à
gagner la terre; mais ils furent cernés par les sauvages et emmenés à
l'intérieur de l'île où on les réservait pour la table du roi. Deux des
malheureux y passèrent. Restaient un troisième matelot et Robert. Ces
deux-là, le mariage les sauva provisoirement de la rôtissoire: la fille
du roi en voyant Robert avait reçu le coup de foudre et elle obtint sa
grâce, sous condition qu'il l'épouserait. La clause, paraît-il, était
assez cruelle, car la princesse royale n'avait rien d'une _professional
beauty_; mais enfin le pauvre garçon céda, sur la promesse que l'on
ferait grâce également à son compagnon d'infortune. Le roi y consentit;
Robert devint prince du sang et son matelot premier ministre. Les
choses allèrent ainsi quelque temps; sur les entrefaites le roi mourut
et Robert lui succéda. Pas longtemps. L'île fut envahie par une tribu
voisine qui razziait l'archipel pour le compte d'un négrier maure
d'Agadir. Robert, reconnu impropre à la vente, dépecé et mangé, y
laissa la couronne et la vie. Son compagnon, plus heureux, parvint à
rallier la côte, où, par bonne fortune, il trouva la chaloupe d'un
bateau de guerre américain qui faisait l'aiguade. C'est par lui qu'on
connut la triste fin de l'enseigne. N'ayant point achevé son temps, il
reprit du service à son arrivée en France. Je l'ai vu à Toulon, je l'ai
interrogé; il m'a fait un récit détaillé des événements; j'ai calculé
avec le plus de précision possible le temps qui s'était écoulé entre
la prédiction de Tsiouméka et l'élévation de Robert à la royauté: il y
avait bien quatre mois et sept jours...
--Voilà en effet qui est étrange, ne pus-je m'empêcher de concéder à
Georges... Mais, après tout, le hasard est un si grand maître!...
--Oui, c'est ce qu'on dit quand on est à bout d'autres explications.
--Et puis, que signifie cette rivalité de la fille de la mer et de la
fille de la terre? Cela n'a aucun sens...
--Non, jusqu'ici... Mais Robert non plus ne pensa jamais qu'il pût
devenir roi quelque part...
--Un roi d'anthropophages, est-ce que cela compte?
--Cela compte si bien, ma chère Annette, qu'il fut mangé le premier de
sa tribu, comme le voulait son rang.
--Enfin, je laisse de côté la fille de la terre, qui peut s'expliquer à
la rigueur. Mais une fille de la mer? Alors, voyons, une sirène tout de
suite, la Morgane, comme ils disent ici?
--Qui sait?
Pour le coup, je pensai qu'il avait perdu la tête. Passe encore que
des enfants, comme sont tous nos Bretons, ou des poètes, des rêveurs,
accueillent ces contes de nourrice. Mais un officier de marine, un
mathématicien, presque un savant!... Il devina sans doute le tour de
mes réflexions, car, tout aussitôt, relevant ses yeux sur moi avec ce
sourire mélancolique dont il semblait vouloir excuser ses paroles:
--Vous n'y croyez pas, vous, n'est-ce pas, Annette?
--A quoi? dis-je.
--Aux sirènes...
--Non, certes.
--Je n'y croyais pas non plus, reprit-il. Je n'y crois pas encore. Et
pourtant...
Il s'arrêta. Nous marchions à petits pas dans le clos et nous étions
arrivés près d'un entablement de rochers qui forment un banc naturel
sous les pins.
--Restons là, voulez-vous, me dit-il, et asseyons-nous. De vous sentir
encore près de moi, familière et indulgente, cela me donnera l'illusion
d'un peu de bonheur... Après... mon Dieu, après...
--Voyons, Georges, dis-je avec une feinte sévérité et pour détourner
les tristes pensées qui l'assaillaient, nous parlions des sirènes. Vous
me disiez: «Je n'y crois pas, et pourtant...»
--Pourtant, oui... il y a des faits, des témoignages, presque des
preuves. Oh! ne souriez pas... Tout ce que vous vous dites en ce
moment, je me le suis dit, et il a fallu cette mort à jour nommé de mon
commandant et le naufrage, puis l'élévation au trône de Guy Robert,
pour me faire réfléchir, chercher, examiner... Eh bien, c'est une page
de Michelet qui a commencé de me convertir. Écoutez-la, mon amie. Je la
sais par cœur; elle est belle et elle est étrange, elle aussi:
«Si l'on en croyait certaines traditions, dit Michelet, les amphibies
développés, rapprochés de la forme humaine, seraient devenus
demi-hommes, hommes de mer, tritons ou sirènes. Seulement, au rebours
des mélodieuses sirènes de la fable, ceux-ci seraient restés muets,
dans l'impuissance de se faire un langage, de s'entendre avec l'homme,
d'obtenir sa pitié. Ces races auraient péri, comme nous voyons périr
l'infortuné Castor qui ne peut parler, mais qui pleure. On a dit
fort légèrement que ces figures étranges étaient des phoques. Mais
put-on s'y tromper? Le phoque, en toutes ses espèces, est connu fort
anciennement. Dès le septième siècle, au temps de saint Colomban, on
le pêchait, on l'apprêtait et l'on mangeait sa chair. Les hommes et
femmes de mer, dont on parle au seizième siècle, ont été vus non un
moment sur l'eau, mais amenés sur terre, montrés, nourris dans les
grands centres, Anvers et Amsterdam, chez Charles-Quint et Philippe II,
donc sous les yeux de Vésale et des premiers savants. On dira: si ces
êtres ont existé réellement, pourquoi furent-ils si rares? Hélas! nous
n'avons pas à chercher bien loin la réponse. C'est que généralement on
les tuait. Il y avait péché à les laisser en vie, car ils étaient des
_monstres_. C'est ce que disent expressément les vieux récits.»
* * * * *
Michelet n'a pas poussé son enquête plus loin. Il l'aurait pu aisément
et les faits abondent au point qu'on n'a que l'embarras du choix.
Laissons de côté, si vous le voulez, les légendes comme celle rapportée
par Nicolas Rimber sur la famille italienne des Marini, qui se disait
issue d'un triton, ou celle qui fait descendre les Lusignan de l'humide
et vaporeuse Mélusine. Mais Philippe II visite à Gênes, en 1548, une
sirène morte qui a tout le haut du corps pareil à un buste de femme.
Cambry parle d'un homme marin à queue de poisson aperçu le 23 mai 1071
près du Diamant, rocher au sud de la Martinique, par deux Français et
quatre nègres qui, séparément interrogés, déposèrent identiquement. Le
géographe Despondes fait mention d'un homme marin et d'une femme de
son espèce capturés en même temps sur la côte hollandaise: la femme
survécut deux ans à l'homme: elle apprit à filer. Gassendi, dans la
vie de Piéresk, décrit un homme marin qui a été vu en Bretagne (_in
armoricano littore_); Ouessant est la terre d'élection, le paradis
insulaire des _morganed_ et des _morganezed_ (c'est le nom que donnent
les Ouessantins aux tritons et sirènes) et l'on dit que leur sang coule
dans les veines de plus d'un ilien. En avril dernier, au rapport de M.
Boulain, une sirène apparut dans le chenal de l'île de Sein: «Sa tête
se dessinait au milieu des vagues; on apercevait de longs cheveux.»
Elle tournait autour de l'île comme pour y accoster. Autre fait
encore plus voisin de nous et qui s'est passé à Plounéour-Trez, près
de Lesneven. Les habitants de cette petite bourgade furent réveillés
de nuit par des lamentations étranges, pareilles à celles d'une voix
humaine et qui venaient de la grève. On accourut et l'on trouva sur
le sable le corps palpitant d'une _morg'hreg_ (c'est ainsi du moins
qu'on me la nomma). Il y avait là de vieux pêcheurs qui avaient
balayé toutes les mers du monde, qui connaissaient les phoques, les
lamantins, les dugongs: il n'y eut qu'une voix parmi eux pour déclarer
que la _morg'hreg_ n'appartenait à aucune de ces espèces animales: ses
cheveux, sa figure, ses cris, les pleurs qui roulaient sur son visage
quand on la retrouva, évoquaient à ce point l'image d'une femme marine,
abandonnée par le flot sur la grève, que les habitants voulurent lui
conférer, à défaut d'une place au cimetière, une apparence au moins
de sépulture chrétienne: ils firent donc un trou dans le sable, l'y
déposèrent, ramenèrent le sable et plantèrent une petite croix sur le
tertre... J'espérais y trouver ses ossements: le curé de Plounéour,
indigné de ce qu'il appelait un sacrilège, avait fait déterrer de nuit
le cadavre et jeter ses restes à la mer...[3].
[Note 3: Historique.]
--Mais personnellement, dis-je à Georges, vous n'avez jamais vu, de vos
yeux vu, ce qui s'appelle vu, une sirène ni un triton?
--Pas encore.
--Eh bien, mon cher Georges, répliquai-je, moitié sérieuse, moitié par
badinage, vous arrivez ici comme mars en carême: on prétend que depuis
six mois la sirène, la Morgane, pour parler comme nos Bretons, ne cesse
de rôder autour de l'île d'Aval. Des pêcheurs l'ont vue, et, qui pis
est, la rumeur publique lui attribue le dernier accident qui a précédé
votre arrivée ici: ce naufrage de la _Marie-Joseph_ qui a fait deux
noyés et un infirme... Je ne vous avais pas rapporté le propos, pensant
que vous le tourneriez en plaisanterie; mais vous m'y faites réfléchir
et je suis bien aise qu'une occasion se présente de tirer au clair
l'énigme qui vous point.
--Ah! que vous êtes cruelle et méchante! me dit-il. Je n'attache
pas plus d'importance qu'il ne faut à la prédiction de Tsiouméka,
et, d'ailleurs, il se peut qu'elle revête tôt ou tard un sens très
naturel... Mais il y a une moitié de cette prédiction qui ne s'est déjà
que trop réalisée...
--Et laquelle? dis-je innocemment.
--Pouvez-vous le demander? répondit-il d'une voix sourde...
--Écoutez, Georges, dis-je à mon tour et sentant que ce circuit de
paroles nous ramenait fatalement à notre point de départ... Il vaut
mieux nous expliquer franchement et ne point laisser d'ambiguïté dans
nos rapports... Vous me reprochiez tout à l'heure de ne point vous
aimer. Cela n'est pas. J'ai toujours eu pour vous la plus grande
affection (et faisant un effort), l'affection qu'on se doit entre
parents. Si quelque chose, dans ma conduite de ces derniers jours, a pu
prêter à une équivoque, vous m'en voyez très repentante et prête à vous
en donner les marques... Je suis, je serai toujours pour vous la plus
tendre amie, la plus dévouée des sœurs...
Je vis qu'à ces mots son cœur se gonflait et qu'il se contraignait pour
ne point pleurer. J'avais bien de la peine moi-même à me contenir et
chacune de mes paroles me demandait une tension de volonté incroyable.
Il le fallait, il le fallait et, à présent encore, malgré le martyre
que j'endure, c'est un parti que je m'imposerais par devoir, par
conscience... Ah! qu'il est pénible de mentir ainsi à soi-même et à
celui dont on voudrait effacer les larmes, étouffer les sanglots dans
une étreinte définitive!
Je repris:
--Cela ne vous suffit-il point? N'est-ce donc rien que d'avoir près de
soi, et, plus tard, l'heure de la séparation venue, de sentir, malgré
le temps et la distance, un cœur fraternel qui bat à l'unisson du
vôtre, qui fait sa joie de vos joies, qui souffre de vos souffrances?
Ce serait notre sort, si vous le vouliez, et je n'en connais point de
plus enviable...
--J'en avais rêvé un autre, murmura-t-il, et je croyais...
--Qu'avez-vous pu croire? eus-je l'imprudence d'ajouter.
--Apprends-le donc, Annette, me dit-il avec une sombre ardeur,
apprends-le, puisque tu ne l'as pas deviné: c'est de t'avoir trop
aimée que je suis puni... Je ne me sentais pas un prétendant digne
de toi: nos conditions étaient trop inégales. Qu'étais-je, moi? Un
orphelin, un sans-le-sou, un _poor little fellow_, comme disent les
Anglais, élevé par la charité des tiens et qui leur devait tout. Beau
parti pour l'héritière d'une fortune de plusieurs millions! Et qu'eût
pensé le monde? Qu'eussent pensé tes parents? Toi-même, qu'aurais-tu
pensé un jour? Une âme un peu délicate peut-elle supporter qu'on
soupçonne à ses affections des dessous intéressés? «Allons, mon vieux,
disait la sagesse, n'attends pas qu'on te congédie, boucle ton sac et
va-t'en! File au bout du monde et ne donne plus de tes nouvelles que
tous les trois ans! C'est la seule manière de prouver ton amour pour
Annette... la seule aussi de montrer ta reconnaissance aux braves gens
qui t'ont recueilli et qui ont bien le droit de rêver d'un gendre plus
reluisant...» Et en somme, Annette, peu s'en est fallu que le plan
ne réussît...; sans le krach de l'_Union nationale_, ça y était: tu
épousais le Dussaussoy et jamais, jamais mon secret ne serait sorti de
moi qui t'aimais à en mourir et qui n'ai consenti à t'en faire l'aveu
que le jour où tu fus ruinée... Oui, c'est vrai, ce jour-là j'ai déliré
de joie... j'ai cru que plus rien ne nous séparait... que, pauvre,
sans dot, tu ne repousserais peut-être pas celui qui t'avait assez
aimée, riche et heureuse, pour renoncer à toi... Tante Yseult s'était
faite ma complice; elle m'entretenait innocemment dans mes illusions;
elle croyait pouvoir répondre de toi... Hélas! Annette, ni elle ni moi
n'avions lu dans ton cœur... Mais qu'est-ce donc, qu'est-ce donc, mon
Dieu, qu'il y a dans ce cœur-là?...
Pouvais-je le lui dire? Pouvais-je surtout lui faire entendre que, plus
il découvrait les secrets mobiles de son héroïque renoncement et plus
il m'enfonçait dans la volonté de me racheter par un héroïsme égal? O
noblesse parfaite! Cœur admirable! Comment avais-je mis si longtemps
pour vous reconnaître! Et de quelle confusion vous me couvriez! La
comparaison que je faisais de la conduite de Georges avec la mienne,
cette magnifique générosité chez lui, chez moi cette légèreté, cette
promptitude à l'oubli, cette facilité à me détacher de mon unique ami
pour prendre le premier mari venu, tout m'accablait et me montrait mon
indignité. Non, il ne se pouvait que j'acceptasse encore le nouveau
sacrifice qu'il s'imposait. Sur le moment, peut-être, un reste d'amour
l'aveuglait assez pour qu'il ne voulût point porter sur ma conduite
antérieure le sévère jugement qu'elle méritait. Mais, plus tard, sa
fièvre tombée, à quels mobiles ne rapporterait-il pas le changement de
mon cœur! Dieu sait, pourtant, si mon amour est pur de tout calcul,
mais il suffit que les apparences me condamnent. Je connais mon devoir
et la conduite de Georges me dicte la mienne. Le léger dépit que lui
causera mon refus passera comme l'arrière-goût d'une boisson un peu
amère; il l'oubliera et, plus tard, aux bras d'une compagne plus
méritante (mais plus aimante, non pas), il me saura gré d'avoir préféré
son bonheur au mien...
Telles étaient les pensées qui bouillonnaient en moi pendant le
long silence qui suivit les explications de Georges. Mais enfin ma
résolution était prise: je me découvris une fermeté que je ne me
connaissais point, et, me levant:
--Georges, dis-je, donnez-moi votre main... Ce que je vais vous dire
atténuera un peu votre peine: si j'avais dû me marier, je n'aurais pas
voulu d'autre mari que vous. Mais il y a des choses qui ne s'effacent
point; je le sais, je le sens.
--Quelles choses? Parlez-vous de votre mariage raté? Vous ne me faites
pas l'injure, j'espère, de me comparer à un Dussaussoy?
--Non, mais nous ne pouvons faire qu'il n'y ait eu un Dussaussoy.
--Je ne comprends pas.
--Vous comprendrez un jour. Moi non plus, longtemps, je n'ai pas
compris.
Je le quittai sur ces mots. J'avais besoin d'être seule... Et, remontée
dans ma chambre, je me suis jetée en pleurant sur mon lit...
Ah! Si je pouvais mourir!...