LA RUE DE L'ARBRE-SEC

Cependant, au bout d'une heure ou deux d'attente, la Déroute commença

à trouver le temps fort long, le retard que mettait Belle-Rose à

reparaître lui semblait inexplicable; il fit vingt fois le tour de

la cour, éveilla deux ou trois fois Grippard pour se distraire, mais

Grippard n'avait pas plus tôt ouvert les yeux qu'il les refermait;

enfin, n'y tenant plus, il prit le parti de monter lui-même dans les

appartements de M. de Louvois. Un huissier qu'il interrogea lui apprit

que Belle-Rose était dans le cabinet du ministre en train d'écrire la

relation officielle du passage du Rhin. Comme il redescendait presque

tranquillisé, la Déroute se rappela tout à coup l'ordre qu'avait donné

M. de Charny en montant en voiture.

--La route de Saint-Denis, pensa-t-il, est aussi la route de

Sainte-Claire d'Ennery.

Le front de la Déroute se rembrunit.

--Mon maître n'a-t-il rien écrit? demanda-t-il vivement à l'huissier.

--Il a écrit une lettre, répondit un laquais qui était dans

l'antichambre, et qui était le même que M. de Charny avait arrêté.

--Cette lettre, où est-elle?

--M. de Charny l'a prise, me disant qu'il s'en chargeait.

La Déroute fronça le sourcil; le visage de M. de Charny avait, au moment

où le gentilhomme était monté en voiture, une expression de gaieté

lugubre dont le fidèle sergent se souvint. Sans savoir pourquoi, il eut

peur, et bientôt sa propre émotion l'effraya; c'était un homme, on le

sait, qui croyait aux pressentiments et qui subissait leur influence.

Quand il fut dans la cour, il n'y résista plus; il poussa Grippard d'un

coup de poing. Grippard, réveillé en sursaut, bondit sur ses pieds.

--Lorsque Belle-Rose descendra, dit le sergent, tu lui diras que je suis

parti pour Sainte-Claire d'Ennery.

--Tu vas à l'abbaye! pourquoi faire? répondit Grippard en se frottant

les yeux.

--Je n'en sais rien, c'est mon idée... Maintenant, ne dors plus.

--C'est bon, on est debout, reprit le caporal, qui secouait ses jambes;

le service avant le sommeil.

La Déroute se procura un cheval de main et partit. M. de Charny avait,

comme la Déroute le prévoyait, poussé du côté de Sainte-Claire d'Ennery.

A Saint-Denis, il relaya et donna un louis d'or au postillon pour

qu'il mît les éperons dans le ventre des chevaux. On laissa Pontoise

en arrière, mais à une demi-lieue de l'abbaye, M. de Charny mit pied à

terre. Il y avait sur le côté de la route une chaumière où l'on vendait

du vin et de l'eau-de-vie, et devant la chaumière une espèce de paysan

qui faisait sauter des gros sous dans sa main. M. de Charny fut à lui.

--Veux-tu gagner deux écus de six livres? lui dit-il.

--Aussi bien trois, si vous le permettez, répondit le gars, dont les

yeux brillèrent.

--Viens donc et fais ce que je te dirai.

M. de Charny conduisit ce manant au carrosse, en tira une corbeille

proprement enveloppée d'un linge fin et prit dans sa poche la lettre de

Belle-Rose.

--Tu sais où est l'abbaye de Sainte-Claire d'Ennery? reprit M. de

Charny, l'oeil sur le paysan.

--Très bien, puisque j'y porte souvent des légumes et du lait.

--Ainsi, l'on t'y connaît?

--Parfaitement.

--Et l'on ne sera pas surpris de t'y voir?

--Mais, dame! puisque c'est un peu mon métier d'y aller et d'en revenir.

--Tu vas donc y porter cette corbeille avec cette lettre, et le plus

vite que tu pourras.

--Ce n'est pas difficile; la distance est courte et j'ai les jambes

longues.

--Si on t'interroge, tu répondras que la corbeille et la lettre ont été

apportées par un valet dont le cheval s'est abattu devant ta porte.

--Très bien.

--Je t'ai promis deux écus de six livres...

--J'ai compris trois, interrompit le drôle.

--Tu en auras quatre si tu es de retour dans un quart d'heure.

--J'y cours.

En huit ou dix minutes le gars, qui avait coupé à travers champs,

atteignit la porte de l'abbaye. Au coup de cloche la soeur tourière

ouvrit, le paysan remit la corbeille et la lettre, qui étaient toutes

deux à l'adresse de Suzanne, et comme on avait l'habitude de le voir, il

partit sans être questionné. Au bout d'un quart d'heure, M. de Charny le

vit revenir.

--C'est fait, s'écria le jeune gars.

--Voilà ton argent, répondit M. de Charny, dont les yeux brillaient de

joie.

Il remonta dans son carrosse et reprit la route de Paris. Comme il

arrivait à Franconville, la Déroute, lancé à toute bride, passa comme un

flèche à côté du carrosse. M. de Charny se pencha à la portière, suivant

de l'oeil le tourbillon de poussière qui volait sous les pieds du

cheval.

--Il arrivera trop tard cette fois, murmura-t-il quand il l'eut perdu de

vue.

La Déroute obéissait aveuglément à la secrète influence qui le poussait;

la rapidité de sa course, au lieu de diminuer son ardeur, l'augmentait.

Il allait passer devant la maison où M. de Charny s'était arrêté, quand

la courroie à laquelle l'étrier était attaché se rompit. La Déroute

retint la bride de son cheval et mit pied à terre. Le gars était

toujours sur sa porte, mais cette fois il faisait sauter des écus au

lieu de gros sous.

--Si c'est une commission que vous avez pour l'abbaye de Sainte-Claire,

dit-il au sergent, vous pouvez me la donner pendant que vous

rafistolerez votre étrier; j'en viens, j'y retournerai.

--Tu as été à l'abbaye? s'écria la Déroute, qui, dans la situation

d'esprit où il était, attachait du prix aux moindres choses.

--Et ça m'a rapporté vingt-quatre livres, reprit le drôle en faisant

sauter les pièces blanches.

La Déroute prit le paysan au collet.

--Qu'es-tu donc allé faire à l'abbaye? s'écria-t-il.

--Ma foi, fit le maraud épouvanté, j'y ai porté une corbeille et une

lettre de la part d'un gentilhomme qui était venu en carrosse.

--Un gentilhomme un peu petit, gros, pâle, vêtu de noir?

--Justement, et il est reparti aussitôt que la commission a été faite.

--Et qu'y avait-il dans cette corbeille? Le sais-tu?

--Ma foi, il m'a paru que c'était des fleurs et des fruits; il en

sortait une odeur dont j'étais tout réjoui.

--Des fleurs et des fruits, dis-tu?

--Ça doit être quelque galanterie de ce monsieur à quelque nonne.

La Déroute lâcha le paysan, culbuta la selle, remonta sur la bête à cru

et se précipita ventre à terre vers l'abbaye. Le coeur lui sautait dans

la poitrine. La tourière s'épouvanta en le voyant pâle comme un mort et

le laissa passer sans dire un mot. La corbeille et la lettre avaient été

reçues par Mme de Châteaufort, qui s'était amusée à défaire le linge,

tandis qu'on était allé prévenir Suzanne. Elle trouva sous le voile

blanc les plus belles fleurs et les plus beaux fruits de la saison,

fleurs et fruits entrelacés et mêlés avec un goût charmant. Geneviève

prit une orange et l'ouvrit. Elle avait reconnu l'écriture de

Belle-Rose, et ne doutait pas que le présent ne vînt de lui. Suzanne

était en ce moment à l'autre bout du jardin avec Claudine et les deux

enfants; il se passa près d'une heure avant qu'on pût la trouver sous le

bosquet où elle s'était assise. Quand elle fut accourue, elle décacheta

la lettre de Belle-Rose, toute tremblante et pâle d'émotion.

--Oh! mon Dieu! s'écria-t-elle, il est victorieux et libre! Il a vu le

roi, et le roi l'a fait colonel!

Un ruisseau de larmes s'échappa des yeux de Suzanne, qui embrassa

Geneviève et Claudine. Geneviève commençait à sentir une chaleur

intolérable dans la poitrine; mais la joie lui faisait oublier son mal.

Suzanne lisait et relisait sa lettre bien-aimée. C'était la fin de leurs

maux à tous. Elle murmurait les expressions une à une, et les redisait

à sa fille, qui souriait et tressaillait comme un oiseau, entre les bras

de sa mère. La corbeille de fleurs et de fruits était sur un meuble tout

auprès. Un clair rayon de soleil tombait par la fenêtre ouverte sur

leur masse odorante et les couvrait d'une poussière d'or. Suzanne

les caressait du regard et de la main; elle prit une touffe de roses

épanouies et les flaira; un fruit splendide suivit les roses, et déjà

elle en portait la pulpe éclatante à ses lèvres, lorsque la porte

s'ouvrit violemment. La Déroute, blême, effaré et tout poudreux, parut

sur le seuil: d'un bond il fut à Suzanne, arracha le fruit de ses mains

et le fit voler par la fenêtre.

--Mon Dieu! qu'avez-vous? s'écria Suzanne.

La Déroute, sans répondre, renversa la corbeille.

--N'y touchez pas! s'écria-t-il enfin; cette corbeille maudite vient de

M. de Charny.

Ce nom terrible fit passer l'effroi dans l'âme de Suzanne. Geneviève

pâlit horriblement et tomba sur son siège. Claudine, qui s'en aperçut,

s'élança vers l'abbesse.

--Oh! que je souffre! murmura-t-elle, les deux mains sur sa poitrine.

Suzanne et Claudine se sentirent froid au coeur.

--De l'eau, donnez-moi de l'eau, répéta Geneviève; j'ai du feu dans le

corps.

Son visage devint livide. La Déroute vit par terre l'écorce d'une orange

et comprit tout.

--Elle est empoisonnée! dit-il.

Mme de Châteaufort l'entendit.

--Faites monter Gaston, s'écria la pauvre mère qui se sentait mourir.

Ses traits se décomposaient rapidement, elle avait déjà l'oeil plombé

et les joues creuses comme une femme que la fièvre aurait dévorée depuis

dix jours. Un médecin fut appelé et du premier mot il confirma les

craintes de la Déroute. Geneviève était empoisonnée; le mal avait fait

des progrès irréparables; les remèdes les plus énergiques pouvaient

à peine prolonger la vie de quelques heures. La duchesse en reçut la

nouvelle avec un calme profond.

--Il fallait une victime, dit-elle, Dieu m'a choisie; Dieu châtie ceux

qu'il aime.

Des réactifs puissants calmèrent ses tortures, et quand elle eut reçu

les secours de la religion, elle attendit son heure, pieuse et résignée.

Elle souriait à Suzanne et regardait Gaston avec des yeux pleins d'une

tendresse ineffable. Les cloches de l'abbaye sonnaient, et les soeurs,

réunies dans la chapelle, récitaient la prière des agonisants.

Pendant que ces choses se passaient à Sainte-Claire d'Ennery Belle-Rose

achevait le rapport qui devait instruire la province du passage du

Rhin à Tolhus. M. de Louvois était tout seul et livré aux sérieuses

méditations qu'enfante la solitude. Son âme damnée, le lugubre et pâle

M. de Charny, n'était plus là; les pensées du ministre, un instant

surexcitées par les sombres paroles du gentilhomme, avaient pris un

cours austère. Devant ses yeux s'étalait tout ouverte la lettre de Louis

XIV, ses regards ne s'en pouvaient détacher, et il lui semblait que

les caractères en étaient de feu. Le roi avait pris Belle-Rose sous

sa sauvegarde, et le roi, M. de Louvois le savait, n'aimait pas que

personne s'interposât entre lui et sa volonté; la France et le monde

tremblaient au seul froncement de ses sourcils olympiques. M. de Louvois

se demandait alors si c'était bien la peine de s'exposer à une lutte

dangereuse pour le mince plaisir de suivre sa vengeance contre un homme

qui, à tout prendre, était dans son droit, et s'il ne serait pas plus

grand, plus digne et surtout plus politique d'abjurer ses projets,

désormais inutiles et périlleux. Il se souvint qu'avant toutes choses,

et dans la haute position que les événements et son génie aussi lui

avaient faite, il devait être homme d'État. M. de Louvois passa la main

sur son front brûlant et grave, but à deux reprises de l'eau qui était

dans le vase, et avec cette force de volonté qui lui était particulière,

s'il ne la tua pas, du moins il enchaîna sa haine au fond de son coeur.

Belle-Rose avait fini. Le ministre lut la relation et l'approuva d'un

signe de tête.

--Vous avez été modeste autant que brave, lui dit-il, c'est à moi de

réparer vos omissions, et je le ferai en homme qui a été votre ennemi.

Allez, monsieur le vicomte, vous êtes soldat et je suis ministre,

que chacun de nous serve son roi et son pays selon sa force et sa

conscience. Donnez-moi la main, et croyez que vous ne me trouverez plus

entre vous et la fortune.

Belle-Rose prit la main que le ministre lui tendait et s'éloigna, sinon

captivé par l'homme, mais du moins plein d'admiration pour le ministre

dont le génie ferme commandait à tout, même à ses passions. Cependant

Belle-Rose était parti de Paris vers le soir. Pressé de revoir Suzanne,

et inquiet de l'absence de la Déroute, il allait grand train. La nuit

était venue, une nuit d'été, claire et tout étoilée. Quand la voiture

fut au delà de Pontoise, il entendit tinter au milieu du silence

profond la cloche aux sons funèbres. La voix de bronze venait du côté de

Sainte-Claire d'Ennery, de cette abbaye où il avait laissé tout ce qui

l'attachait au monde. Une sueur froide mouilla les tempes de Belle-Rose;

sur son ordre, Grippard fouetta les chevaux. Il y avait le long des

sentiers des paysans qui couraient du côté de l'abbaye; les vieilles

femmes s'agenouillaient aux portes de leurs cabanes et priaient; les

sons de la cloche roulaient dans le ciel, qu'ils remplissaient de

tristesse. Toute la population des campagnes s'était levée à l'appel du

bronze sacré: une âme chrétienne demandait une prière aux vivants.

--Depuis combien de temps cette cloche sonne-t-elle? dit Belle-Rose à

une jeune fille qui s'avançait pieds nus sur le chemin.

--Voilà trois heures déjà qu'elle nous a réveillés, dit-elle.

La voiture passa comme le vent. Le glas funèbre bourdonnait aux

oreilles de Belle-Rose. Cette voix de la mort au milieu de ces campagnes

tranquilles figeait le sang dans ses veines. Quand il fut proche de

l'abbaye, il vit, par les grandes portes ouvertes, les religieuses qui

priaient dans la chapelle et la foule silencieuse qui se pressait sous

la sombre voûte. Belle-Rose entra dans l'abbaye, ne sachant pas encore

quel nouveau malheur le menaçait. Une soeur qui l'attendait le mena à

l'appartement de l'abbesse. Quand la porte s'ouvrit, et qu'il vit sur

son lit Geneviève étendue, immobile, et blanche déjà de la couleur des

cadavres, Belle-Rose comprit tout. Geneviève avait une main sur la tête

de Gaston et de l'autre pressait un crucifix sur ses lèvres. A la vue

de Belle-Rose, elle se souleva lentement. On eût dit qu'elle avait gardé

toutes ses forces dernières pour ce quart d'heure. Elle fit signe à

Suzanne qui pleurait d'approcher, et prit sa main qu'elle joignit à

celle de Belle-Rose entre les siennes. Ses yeux brillaient d'un éclat

surnaturel, et comme elle vit des larmes dans les yeux de Belle-Rose,

elle lui dit avec le sourire d'un martyr:

--Ne pleurez pas, c'est la fin de l'expiation.

Elle se pencha vers Suzanne et passa son bras autour du cou de la jeune

femme.

--Je vais mourir, lui dit-elle tout bas à l'oreille, Gaston n'a plus de

mère, soyez la sienne!

Toute son âme parut dans ses yeux. Elle attira l'enfant qui sanglotait

et le mit entre Suzanne et Belle-Rose. Et puis les ayant embrassés tous

trois tour à tour, elle retomba morte. Ceux qui l'aimaient restèrent

toute la nuit en prières autour du lit funèbre. Jamais une aussi grande

douleur n'avait déchiré le coeur de Belle-Rose. Maîtresse, il l'eût

peut-être moins pleurée qu'il la pleurait amie. Cette pauvre pécheresse

que l'amour avait abattue et que l'amour avait transfigurée lui était

restée fidèle et dévouée malgré tout et toujours. Il lui devait le

repos et la joie de sa vie, et sa mort même était encore un sacrifice.

Suzanne, qui avait appris à l'aimer, la pleurait comme une soeur.

C'était dans toute l'abbaye un deuil funèbre; et quand la nouvelle de sa

fin se répandit dans les campagnes, les vieux et les jeunes, les mères

et les enfants accoururent pour voir celle qui avait été compatissante

et bonne à tous. On exposa le corps de Geneviève dans une chapelle

ardente, couverte de ses habits de religieuse, la croix abbatiale sur

la poitrine et les mains jointes, et ce furent durant trois jours des

gémissements et des pleurs à croire que la Providence s'était retirée

de ce pauvre monde affligé. Quand la cérémonie funèbre fut achevée,

Belle-Rose prit avec lui Suzanne, Claudine et les deux enfants et les

ramena au logis qu'ils occupaient au parc avant son départ, et durant

toute la journée on fut triste et silencieux. La Déroute et Grippard

eux-mêmes, qui naguère encore n'avaient pas assez de toute leur langue

pour dire tout ce qui leur passait par la tête, restaient muets. Vers le

soir, au moment où Suzanne allait quitter l'appartement, Belle-Rose la

prit dans ses bras et l'embrassa au front. Il était grave et recueilli.

--Allez, lui dit-il, et cherchez quelque repos auprès de ces deux

enfants qui sont à vous. Demain, au point du jour, je vous ramènerai à

l'hôtel de la rue de Rohan, vous et Claudine. Votre place est désormais

à Paris.

--Et la vôtre, Jacques? répondit Suzanne, qui avait dans ses bras sa

fille, et sous sa main son fils d'adoption.

--La mienne est à l'armée tant qu'il me restera assez de force pour

tenir une épée. J'irai rejoindre M. de Luxembourg et M. de Nancrais, et

avec moi j'emmènerai Gaston.

--Quoi! un enfant si jeune! s'écria la mère.

L'enfant releva sa tête blonde et tourna vers Belle-Rose ses grands yeux

noirs, où brilla soudain un rayon de joie.

--Je suis fils d'un soldat, dit-il d'une voix limpide et sonore.

--Fils de soldat et de gentilhomme, reprit Belle-Rose. Sa place est

dans un camp, près de M. de Nancrais, près de moi. Demain nous partirons

ensemble, et la guerre sera son maître.

Le jour s'éteignait et déjà de grandes ombres flottaient sur la

campagne. Suzanne et Claudine se retirèrent avec les deux enfants, l'un

dormant dans son innocence, l'autre sérieux et pensif; sa jeune tête,

pâlie par une douleur précoce, rappelait déjà l'expressive et charmante

physionomie de M. d'Assonville; il avait les yeux fiers et caressants

de Geneviève, avec le profil délicat et net de Gaston. Au moment où

sa femme et sa soeur passaient la porte, Belle-Rose fit un signe

imperceptible à la Déroute, qui sortait aussi. La Déroute resta seul

avec Belle-Rose. Le sergent regardait le colonel avec un sentiment

indéfinissable de curiosité. Il ne l'avait jamais vu si calme et si

terrible; ses traits avaient la rigidité du marbre.

--Grippard est-il là? demanda Belle-Rose.

--Il est en bas, auprès des chevaux.

--Il faut qu'il vienne.

On appela Grippard qui accourut.

--Mon vieux camarade, et toi, Grippard, qui es, ainsi que lui, fidèle et

résolu, vous allez me suivre.

--Tout de suite, répondirent-ils ensemble.

--Ce que je vous dirai de faire, vous le ferez.

--Sur-le-champ.

--Prenez donc vos épées et des pistolets.

--Nous les avons.

--Sellez maintenant les chevaux, et partons.

Grippard courut à l'écurie, la Déroute prit les manteaux, et l'on quitta

l'abbaye le plus doucement qu'on put. La nuit était noire, triste

et pleine de bruits sinistres comme aux heures où l'orage accourt de

l'horizon. On franchit une fois encore cette route que Belle-Rose avait

parcourue si souvent déjà et dans des circonstances bien diverses. Aucun

des trois cavaliers n'ouvrit la bouche. Belle-Rose en avant, ferme,

implacable et rapide comme le destin. Ils entrèrent dans Paris; sur

l'ordre du colonel, la Déroute heurta à la porte d'un marchand de

mercerie. Il prit trois masques, et chacun d'eux en noua un sur son

visage. Les chevaux furent laissés dans une auberge, et les trois

soldats s'enfoncèrent dans la ville.

--C'est ici, dit Belle-Rose, quand ils furent arrivés devant l'hôtel de

M. de Louvois.

Collés contre un mur sombre, ils attendirent longtemps, immobiles comme

des blocs de pierre. Un peu après minuit, une voiture sortit de la cour;

elle était traînée par deux chevaux et conduite par un cocher; il y

avait un laquais en avant avec une torche enflammée. Cette voiture

était de couleur sombre et ne portait pas d'écusson sur les panneaux. Au

moment de passer la porte cochère, un homme abattit une glace et montra

sa tête blême.

--Chez la Voisin! dit-il.

Cet homme, c'était M. de Charny.

Belle-Rose s'élança derrière la voiture et la suivit. La Déroute et

Grippard couraient sur ses talons. L'état des rues et l'obscurité

profonde ne permettaient pas à l'équipage d'avancer fort vite.

Belle-Rose et ses deux compagnons, habitués à tous les exercices du

corps, ne la perdaient pas de vue. Ils arrivèrent ensemble derrière

Saint-Germain-l'Auxerrois, rue de l'Arbre-Sec. La rue était déserte et

sombre; Belle-Rose trouvant le lieu propice au dessein qu'il méditait,

précipita sa course et sauta d'un bond à la portière du carrosse qu'il

ouvrit. La Déroute avait mis la main au mors des chevaux; Grippard

s'était chargé du laquais. Tout s'arrêta à la fois.

--Fouettez les chevaux! cria M. de Charny.

--Fouette, et tu es mort, répondit la Déroute en montrant un pistolet au

cocher.

Le laquais, qui était un homme résolu, enfonça ses éperons dans le

ventre de son cheval, et frappa Grippard à la tête d'une espèce de

couteau de chasse qu'il portait à la ceinture. Le grand chapeau du

caporal para l'attaque, et il riposta par un coup de pointe qui entra

dans le corps du laquais; l'homme tomba sous les pieds du cheval, qui se

cabrait. Grippard lâcha les rênes qu'il tenait près du mors, et

l'animal effaré partit au galop. Le fouet s'échappa des mains du cocher

épouvanté. L'arrestation du carrosse et la chute du piqueur avait duré

l'espace de dix secondes. M. de Charny regardait entre les deux yeux

cette grande figure noire qui s'était si brusquement dressée devant

lui; mais le visage était masqué, et par les trous du masque il voyait

seulement deux yeux dont le feu sombre le brûlait.

--Si c'est de l'or que vous voulez, dit-il en affectant de rire, voilà

ma bourse.

Belle-Rose prit la bourse et jeta l'or par terre. M. de Charny

frissonna; un instinct secret lui disait qu'il était en présence d'un

danger terrible.

--Mais alors, que voulez-vous? s'écria-t-il.

--Votre vie.

M. de Charny rassembla toute sa sombre énergie pour braver son ennemi en

face.

--Pardonnez-moi, monsieur, reprit-il, je vous prenais pour un voleur, et

vous êtes un assassin.

Belle-Rose pâlit sous son masque à cet outrage:,

--Chacun de nous a son épée, reprit-il froidement. Descendez, monsieur.

M. de Charny descendit. Ils étaient au coin de la rue de l'Arbre-Sec

et de la rue des Fossés-Saint-Germain-l'Auxerrois; pas une lumière ne

brillait aux fenêtres des maisons voisines, pas une voix ne s'entendait

dans le silence. Le cocher était sur son siège, morne et raide comme un

corps pétrifié, le piqueur râlait par terre; la scène était éclairée par

une torche que Grippard tenait d'une main, à l'autre étincelait son épée

nue. La Déroute avait coupé les rênes des chevaux et attendait un ordre

pour agir.

--Monsieur, s'écria M. de Charny, il faut qu'il y ait quelque méprise

là-dessous. Je ne vous connais pas.

--Vous me connaîtrez quand l'un de nous sera par terre.

--Mais c'est un guet-apens!

--C'est un duel.

--Et si je ne veux pas me battre?

--Vous en êtes le maître, mais vous mourrez plus sûrement et plus vite.

Belle-Rose appela la Déroute d'un signe de tête, et tirant sa montre, il

la regarda à la clarté rouge de la torche.

--Vous avez trois minutes pour vous décider, reprit-il; à la troisième,

si vous n'êtes pas prêt, cet homme que voilà vous cassera la tête d'un

coup de pistolet, comme on tue une bête venimeuse.

La Déroute prit un pistolet à sa ceinture et l'arma. M. de Charny eut

froid jusque dans la moelle des os. Il attendit deux minutes; le silence

était si profond qu'on entendait crier les girouettes sur les toits.

Le cocher se tenait des deux mains à son siège pour ne pas tomber. A la

troisième minute, M. de Charny tira son épée.

--Je suis prêt, monsieur, dit-il.

Au travers de son épouvante, une idée subite avait ranimé son courage

éperdu. Maintenant il ne craignait plus de mourir, il croyait vaincre.

Belle-Rose se mit en garde; Grippard s'approcha, levant la torche. La

Déroute remit le pistolet à sa ceinture et les deux fers furent croisés.

M. de Charny déploya, dès les premiers coups, toute la finesse de son

jeu; la confiance avait affermi sa main et augmenté ses ressources;

mais de son épée Belle-Rose se faisait une cuirasse; partout le fer

rencontrait le fer. On comprenait que chacun des deux lutteurs voulait

tuer son adversaire. Leurs pieds semblaient cloués au sol, et leurs

épées, rapides et flexibles, s'entrelaçaient comme des serpents

lumineux. La main gauche de M. de Charny s'appuyait contre sa hanche,

mais elle glissait par un mouvement imperceptible vers la poche de son

haut-de-chausses. Tout à coup, et après une riposte de Belle-Rose, qui

tacha de quelques gouttes de sang la manche du gentilhomme au-dessus du

coude, cette main reparut armée d'un pistolet. L'arme s'éleva et le coup

partit; mais Belle-Rose, plus prompt que l'éclair, se jeta de côté, et

la balle, effleurant la poitrine dans toute sa longueur, traversa le

bras gauche du soldat.

--Traître! s'écria-t-il, et, rapide comme la foudre, il fondit sur M. de

Charny.

Rien ne put arrêter l'impétuosité de son élan; cette fois la main était

de fer comme l'épée: le premier coup arriva comme une balle et traversa

la poitrine du gentilhomme près du coeur, le second perça la gorge

d'outre en outre. M. de Charny ouvrit les bras et tomba. Belle-Rose se

pencha, et, arrachant le masque qui le couvrait, montra son visage nu.

--Tu as empoisonné Geneviève de Châteaufort, lui dit-il, meurs donc et

sois maudit!

Une expression de terreur profonde et de rage folle bouleversa la figure

de M. de Charny; un dernier blasphème expira sur ses lèvres sanglantes,

le frisson le prit et il mourut.

--Elle est vengée, dit Belle-Rose, partons.

Ils reprirent leurs chevaux à l'auberge où ils les avaient laissés, et

regagnèrent Sainte-Claire d'Ennery. Le jour commençait à naître quand

ils touchèrent aux portes de l'abbaye, et la campagne s'éveillait toute

brillante de cette parure enchanteresse que l'été prodigue à toute

chose; la rosée tremblait aux branches des haies et l'oiseau chantait

sous la feuillée. Suzanne attendait dans une inquiétude mortelle; on lui

avait dit l'absence de Belle-Rose, et elle en ignorait la cause. Quand

elle l'aperçut, elle courut à lui le visage pâle, mais les yeux déjà

souriants.

--Eh quoi! du sang! s'écria-t-elle lorsque Belle-Rose eut ouvert son

manteau.

--Ce n'est rien, reprit le soldat d'une voix profonde; je viens de tuer

un serpent.

Belle-Rose · 第 150 / 151 题