Depuis qu'il s'était attaché à la fortune de Belle-Rose, la Déroute
avait pris goût aux aventures. Lorsque, après avoir mené quelque
entreprise à bonne fin, il trouvait un asile convenable, il en usait
comme Annibal usa de Capoue; mais il lui tardait bien vite de se
retrouver aux prises avec les périls. Il ne faut donc point s'étonner si
la proposition du capitaine le mit en joie. La Déroute ouvrit les yeux
et tendit l'oreille.
--Tu sais, la Déroute, que c'est demain le jour où monseigneur de Mantes
a coutume de venir chaque semaine à l'abbaye? reprit Belle-Rose.
--Oui, capitaine.
--Monseigneur est ordinairement accompagné d'une suite assez nombreuse.
--Il y a les secrétaires en surplis et les piqueurs en bottes fortes,
les vicaires en soutane et les laquais en livrée, ceux-là dans les
carrosses et ceux-ci derrière.
--Si bien que lorsque tout ce monde s'en va, personne ne s'avise de
regarder les gens sous le nez.
--Ce serait une assez vilaine besogne.
--Eh bien donc! il faut que demain soir je sois un de ceux qui partent
de l'abbaye avec monseigneur.
--Et avec la livrée sur le dos, afin que l'habit fasse passer le moine.
--Sans doute.
--Ça peut s'arranger.
--Ainsi tu t'en charges?
--Très volontiers. Il y a dans cette suite un certain cocher qui aime
à causer de guerre et de bataille avec moi; il est fort bavard et très
buveur. Je lui conterai dix sièges et vingt assauts; à la quatrième
escarmouche il sera gris; au moment de faire sauter la mine il roulera
sous la table, et je le déshabillerai à l'article de la capitulation.
--Tu en parles comme si c'était déjà fait.
--Eh! que diable, cet homme a deux vices et je les connais! Il est à
moi!
--Sais-tu, la Déroute, que si tu n'avais pas été sergent des canonniers,
tu aurais pu être un des sages de la Grèce?
--C'eût été tant pis pour la sagesse; la mienne est quelquefois bien
voisine de la folie.
--Qu'elle soit ce qu'elle voudra, pourvu que demain je sois cocher.
--Et moi quelque chose comme laquais ou valet de pied.
--Toi? non pas, tu restes.
--Ah bah!
--Ne faut-il pas que Suzanne ait un ami sur qui elle puisse compter?
--Il y a l'Irlandais.
--Cornélius est marié.
--Justement; il s'entend aux choses du ménage, tandis que moi je n'ai
jamais pu parler qu'aux canons et aux chevaux.
--N'importe! un seul peut réussir là où deux échoueraient; tu resteras.
--Il suffit; vous êtes un égoïste qui gardez tous les périls pour vous.
Le lendemain l'évêque de Mantes arriva dans les murs de l'abbaye; les
jours de visites pastorales étaient des jours de fête pour toute la
communauté; les pauvres des villages voisins accouraient de bonne heure
autour des portes, où l'on faisait des distributions d'aumônes; les
malades se faisaient transporter sur le passage du saint homme qui les
bénissait; il baptisait les petits enfants, confessait les nonnes, et
tous les notables du pays venaient lui présenter leurs compliments en
le priant d'appeler les bénédictions du ciel sur les moissons ou sur les
semailles, selon le temps. La multitude qui encombrait la chapelle de
l'abbaye et tous les environs rendait la surveillance bien difficile.
Pour quiconque eût voulu quitter le couvent, seul et mêlé à la foule, il
y avait peu de risque à courir; mêlé à la suite de l'évêque, il n'y en
avait plus. La Déroute ne manqua pas d'attirer au logis des réfugiés le
cocher qui avait un si grand faible pour les histoires militaires.
--Il y a là-haut, lui dit-il, un gros pâté de venaison et du vin
d'Orléans qui vous attendent: si l'appétit vous est venu au grand air,
nous déjeunerons ensemble, et, tout en démolissant le pâté, je vous
conterai le siège d'Arras, par M. de Turenne.
Le cocher confia ses chevaux au premier valet qui se trouva sous sa
main, et courut s'enfermer avec la Déroute. Le pâté fut décoiffé, on
déboucha les bouteilles, et dès les premières rasades le récit commença.
Tandis que la Déroute traitait le cocher, Grippard, qui avait ses
instructions, traitait un piqueur. Quant à Belle-Rose, il écrivait une
lettre à Suzanne. Vers le soir on prépara les équipages de monseigneur:
les ecclésiastiques montèrent dans les carrosses, et les laquais se
tinrent prêts, la main à la crinière des chevaux. En ce moment la
Déroute courut chercher Belle-Rose.
--Hé! capitaine, lui dit-il, le tour est fait, hâtez-vous.
Belle-Rose entra dans la chambre du sergent. Le cocher, tout déshabillé,
dormait comme un bienheureux sur le lit de la Déroute, qui riait de tout
son coeur. Les habits étaient proprement étalés sur une chaise.
--Il est gris comme un Suisse, dit le sergent; et afin qu'il ne lui prît
pas fantaisie de se réveiller, j'ai mêlé une infusion de pavots à
mon petit vin d'Orléans. Ainsi ne vous gênez pas, il n'aura garde
d'entendre.
Belle-Rose s'habilla lestement; le cocher était à peu près de sa taille
et blond comme lui; il s'enfonça le chapeau jusqu'aux yeux et descendit
l'escalier. On commençait à crier après lui au moment où il parut dans
la cour; il se dirigea vers le carrosse de l'évêque, et grimpa sur le
siège comme s'il n'eût fait que cela toute sa vie. Comme Belle-Rose
tournait les talons, Grippard entra tout doucement chez la Déroute.
--C'est fini, lui dit-il.
La Déroute le remercia et disparut. L'évêque était monté dans son
carrosse, Belle-Rose toucha les chevaux du fouet et l'attelage partit.
On allait grand train; des valets armés de torches couraient au-devant
de la voiture, éclairant la route. A un quart de lieue de l'abbaye,
Belle-Rose remarqua sur le revers de la chaussée des gens d'assez
mauvaise mine qui regardaient curieusement le cortège. Il se souvint
des avertissements de M. de Pomereux, appliqua un coup de fouet à ses
chevaux et passa sans être inquiété; la livrée de monseigneur l'évêque
le protégeait. On relaya à Meulan, et vers minuit on arriva à Mantes.
La première personne que Belle-Rose aperçut dans la cour du palais
épiscopal, ce fut la Déroute qui descendait de cheval en costume de
piqueur.
--C'est encore toi! s'écria-t-il, ne sachant s'il devait rire ou
gronder.
--C'est toujours moi. Quand je vous ai vu partir, mes jambes n'y ont
pas tenu; elles sont entrées toutes seules dans de grosses bottes
qui étaient par là; mes bras, de leur côté, se sont fourrés dans la
souquenille d'un piqueur qui dormait à la façon du cocher que vous
savez; je me suis trouvé son chapeau sur la tête sans savoir comment il
y était venu, et tandis que je réfléchissais à cette métamorphose, mes
pieds se sont dirigés vers l'écurie où était le cheval du brave garçon.
Je les ai laissés faire, si bien qu'au bout d'un instant je me suis
vu en selle; le cheval est parti tout seul; j'ai pensé que c'était la
Providence qui le voulait ainsi, et voilà comme j'ai galopé jusqu'à
Mantes.
A mesure que le récit de la Déroute s'avançait, la colère de Belle-Rose,
qui, à vrai dire, n'était pas bien grande, s'en allait.
--Et le piqueur? demanda-t-il.
--Oh! il dort à côté du cocher.
Suzanne avait trouvé la lettre de Belle-Rose. Elle ne contenait que peu
de mots. Belle-Rose la prévenait qu'un devoir, dont l'accomplissement
ne pouvait pas être plus longtemps retardé, l'appelait à dix ou douze
lieues de l'abbaye.
«Ne craignez rien, lui disait-il en finissant, je ne cours aucun danger;
notre amour me protège, et vous me reverrez d'ici à trois ou quatre
jours.»
Suzanne communiqua cette lettre à Cornélius, qui ne put lui donner
aucune espèce d'explication sur le motif de cette absence. Cornélius
regrettait seulement de n'avoir pas été averti.
--Au moins, dit-il, serais-je parti avec lui.
Une heure après, on s'aperçut de l'absence de la Déroute.
Suzanne remercia le sergent dans le fond de son coeur et attendit,
mettant sa confiance en Dieu. Belle-Rose et la Déroute abandonnèrent le
palais épiscopal dans la nuit, changèrent de vêtements, se procurèrent
des chevaux et sortirent de Mantes au petit jour.
--Maintenant que je suis de l'expédition, dit la Déroute, au moins me
direz-vous bien où nous allons?
--Nous allons dans un petit pays qui est à trois ou quatre lieues de
Rambouillet.
--Comment nommez-vous ce petit pays?
--Rochefort.
--Un joli coin de terre tout entouré de bois et de prés; là où il n'y
a pas d'arbres il y a des herbes; les poulets y sont dodus, les filles
point farouches et le vin du cru pas trop mauvais.
--Tu connais Rochefort?
--J'y suis allé en recrutement, il y a de ça quelque cinq ou six ans.
--Si bien que tu as conservé tout à la fois la mémoire du coeur et de
l'estomac.
--Quels souvenirs en rapporterai-je à présent?
--Pour cette fois, mon pauvre garçon, tu n'auras guère le loisir de
continuer tes études sur le caractère des filles de Rochefort; tu
mangeras bien deux ou trois poulets, si tu veux, mais tu ne boiras du
vin du cru qu'autant qu'il t'en faudra pour te maintenir en bonne santé.
--Eh! eh! ça m'a tout l'air d'une expédition.
--C'est en effet quelque chose d'approchant: nous sommes partis deux,
nous reviendrons trois.
--Ah! diable! fit la Déroute en attachant sur Belle-Rose un regard
curieux.
--Ce troisième-là n'est peut-être pas, à l'heure qu'il est, beaucoup
plus haut que ta botte.
--Un enfant?
--Tout juste.
La Déroute avait une question au bout des lèvres, mais cette question,
il n'osait la faire; Belle-Rose la devina à l'air de son visage et
sourit. Ce sourire donna du courage à la Déroute, qui l'observait du
coin de l'oeil; il ouvrit la bouche:
--Dites donc, mon capitaine, ce petit bonhomme m'a tout à fait la mine
d'être un petit canonnier?
--Ce petit bonhomme est un chevau-léger.
Pour le coup, la Déroute n'y était plus; il se gratta le front et
chercha par la pensée quel rapport il pouvait y avoir entre son maître
et le petit cavalier. Il aurait cherché longtemps sans rien trouver, si
Belle-Rose ne l'eût tiré d'embarras.
--Mon camarade, reprit-il, ce chevau-léger est un neveu de M. de
Nancrais.
--Un neveu du colonel! s'écria la Déroute qui bondit de joie sur sa
selle.
--Tout bonnement.
--Eh bien, capitaine, nous en ferons un maréchal de France!
--Certainement; et pour commencer, tu lui apprendras le maniement des
armes.
Les deux voyageurs prirent par Septeuil et Montfort-l'Amaury; c'était à
la fois le plus court et le plus sûr. La route était peu fréquentée, et
il n'était pas probable que les agents de M. de Charny eussent poussé de
ce côté-là. On coucha à Rambouillet, et dès le matin, au soleil levant,
on se rendit à Rochefort. A l'instant de partir, la Déroute s'absenta
quelques minutes; quand il revint à l'hôtellerie, Belle-Rose lui demanda
la cause de son éloignement.
--Voici, répondit le sergent: il m'a semblé que pour des gens qui vont
en expédition, nous sommes médiocrement armés, vous d'une houssine,
moi d'une branche de coudrier. J'ai conclu une petite affaire tout à
l'heure.
--Quelle affaire?
--Un cadet de famille qui va je ne sais où, a perdu cette nuit tout
son argent comptant au lansquenet contre un maltôtier; je lui ai offert
vingt pistoles de son équipement, qu'il m'a tout de suite cédé, et
le voilà: il y a l'épée et les pistolets; quant à moi, j'ai pris la
défroque du valet. Les armes sont en bon état, et si les gens de M. de
Charny ont envie de nous dire deux mots, ils trouveront à qui parler.
Belle-Rose passa l'épée à sa ceinture, mit les pistolets dans les fontes
et l'on s'engagea dans la forêt des Ivelines. Au bout d'une heure, on
traversa le bois de la Selle, qui touche au bois de Rochefort. Il
était à peu près dix heures quand on vit les premières maisons du bourg
éparpillées dans les champs. Un petit garçon rôdait le long d'une haie,
cueillant des mûres sauvages.
--Hé! mon ami! lui cria Belle-Rose, indique-moi, s'il te plaît, le logis
du vieux Simon le garde; tu auras une pistole pour ta peine.
--Suivez-moi d'abord et gardez votre pistole après, répondit l'enfant,
qui se tourna du côté de Belle-Rose.
C'était un bel enfant, fier et souriant; ses yeux étaient humides et
doux, ses joues fraîches et brunies par le soleil, sa bouche rouge comme
une cerise. Il secoua sa tête toute chargée de longs cheveux plus fins
que la soie, et prit un sentier dans les prés. Belle-Rose le regardait
marcher d'un pas ferme et rapide, s'arrêtant parfois pour cueillir une
marguerite ou prenant sa course comme un chevreuil; sa taille souple
et délicate se ployait comme un jonc; il bondissait parmi les herbes
et franchissait les ruisseaux comme s'il avait eu des ailes aux pieds.
Belle-Rose pensa à l'avenir et demanda à Dieu de lui envoyer un enfant
qui fût semblable à celui-là. De temps à autre, le petit garçon se
retournait pour regarder si les deux étrangers le suivaient, et l'on
voyait ses dents de perle briller dans un sourire. Au bout d'un quart
d'heure de marche à travers champs, on arriva devant une maisonnette
dont la façade était ornée de grands lierres qui lui faisaient une
cuirasse verte et gaie; les hirondelles avaient leurs nids aux coins
des fenêtres, et les giroflées mêlées aux liserons et aux pariétaires
fleurissaient aux abords du toit de chaume. Il y avait des noyers
derrière la maisonnette, un petit pré devant où paissaient deux ou
trois belles vaches, et tout à côté un jardinet tout rempli d'arbres
fruitiers. Un poulain accourut au galop vers l'enfant, fouettant l'air
de sa queue, grattant l'herbe du pied, joyeux et frémissant; mais à la
vue des étrangers il s'arrêta court, hennit, tendit son cou et partit
comme un trait.
--Il est doux, mais farouche comme une chevrette, dit l'enfant, qui se
mit à siffler pour rappeler le poulain.
A ce bruit connu, le poulain pirouetta sur ses jarrets, ne voulant pas
avancer, mais n'osant déjà plus reculer. Les vaches paisibles tournèrent
leur tête pesante vers l'enfant et firent quelques pas jusqu'à la
lisière du pré; deux chiens vinrent, en jappant, se rouler sous
ses mains caressantes, et une bande de poules, avec leurs poussins,
accoururent en caquetant; la maisonnette semblait se réveiller. Ce
tableau rappela à Belle-Rose le temps où il vivait dans la maisonnette
voisine du faubourg de Saint-Omer; c'était la même paix, la même grâce
et la même innocence. Une voix le tira de sa rêverie; cette voix
était celle du vieux garde, que tout ce bruit avait conduit hors de la
chaumière.
--Voilà, père, dit l'enfant, deux étrangers qui désirent te parler.
Le garde s'approcha et salua Belle-Rose.
--Qu'y a-t-il pour votre service, mon gentilhomme? dit-il.
Belle-Rose jeta la bride de son cheval à la Déroute, et pria Simon de le
suivre dans la chaumière.
--L'affaire qui m'amène, reprit-il, a quelque importance; il s'agit d'un
enfant dont la garde vous a été confiée.
Simon pâlit à ces mots et regarda fixement Belle-Rose.
--Qui vous envoie? demanda-t-il.
--Une personne qui a toute autorité sur cet enfant, la seule qui puisse
efficacement le protéger; et tirant de sa poche un papier, Belle-Rose le
tendit au garde.
Simon prit la lettre et l'ouvrit en tremblant. Elle était de Mme
de Châteaufort et priait le vieux garde d'obéir en toute chose à
Belle-Rose, à qui elle transmettait tous ses droits sur l'enfant.
--Ordonnez, monsieur, reprit le garde, qui avait peine à parler.
--Est-il ici? demanda Belle-Rose.
--Il y est.
--Ainsi, je puis l'emmener dès aujourd'hui?
--Vous le pouvez.
--Il faut alors qu'il se tienne prêt à partir dans quelques heures.
Le vieux garde hésita, les paroles mouraient sur ses lèvres; il fit un
violent effort sur lui-même et ouvrit la bouche:
--Vous enlevez avec l'enfant toute la joie et tout l'espoir de cette
maison; je me suis habitué à l'aimer, et maintenant que je n'ai plus que
peu d'années à vivre, je ne puis me faire à l'idée de le perdre. Ne le
reverrai-je plus?
Belle-Rose prit la main du garde et la serra.
--Vous le verrez toujours, si vous voulez, lui dit-il.
--Que faut-il que je fasse? s'écria Simon.
--Je le conduis au couvent de Sainte-Claire d'Ennery.
Le garde tressaillit.
--A l'abbaye de Sainte-Claire! reprit-il. Eh bien! je vous y suivrai,
et je trouverai bien, avec l'aide de Mme de Châteaufort, une maisonnette
comme celle-ci, et tous les jours je verrai Gaston.
--Vous l'appelez Gaston? s'écria Belle-Rose qui se souvint de M.
d'Assonville.
--C'est la duchesse qui l'a voulu. Un nom de gentilhomme, ma foi, et
qu'il porte bien. Hé! Gaston! continua le garde en ouvrant la porte de
la chaumière, viens par ici; voilà un brave soldat qui va te faire faire
ton premier voyage.
Le bel enfant qui avait servi de guide à Belle-Rose entra.
--Après mon premier voyage, vous me ferez bien faire ma première
campagne, dit-il.