M. de Charny jeta sur le comte un regard dédaigneux et partit.

Le capitaine Bréguiboul poussa son cheval auprès de M. de Pomereux.

--Je crois, dit-il, que les deux pouces de fer sont entrés dans votre

imagination.

Le cheval impatient froissa les jambes de M. de Pomereux, qui

brusquement le saisit par la bride.

--Eh bien! répondit-il, il ne tiendra qu'à vous qu'ils entrent sous

votre peau.

Le comte ayant vu jour à une querelle en profitait tout de suite. En

arrêtant le capitaine au passage, c'était encore un ennemi dont il

débarrassait Belle-Rose et Mme d'Albergotti; et puis, à vrai dire, la

main lui démangeait et il avait bonne envie de décharger sa colère sur

quelqu'un. Il avait rêvé de bataille tout le long du chemin, et il ne

voulait pas que son rêve fût perdu.

--Qu'est-ce à dire? s'écria le capitaine en frisant ses moustaches.

--Cela signifie, capitaine Roland de Bréguiboul, que, s'il vous plaît de

mettre pied à terre, il me plaira beaucoup de vous faire tâter un peu de

ce fer sur lequel vous plaisantez si agréablement.

--Une provocation!

--Mon Dieu! capitaine, que vous avez l'intelligence paresseuse!

Le capitaine sauta sur la route et dégaina. M. de Pomereux prit

l'épée d'un de ses gens et engagea le fer. Il faisait un clair de

lune magnifique; les laquais du comte et les estafiers du capitaine

se rangèrent autour des deux adversaires. Il n'y avait donc plus que

Bouletord et ses archers sur les talons de Belle-Rose. Le comte était

d'une humeur charmante. M. de Bréguiboul avait la main forte, mais M. de

Pomereux avait la main leste. Deux fois il atteignit le capitaine à la

poitrine, mais la casaque de peau de buffle repoussa le fer.

--Tudieu! monsieur, si vous avez une grande paresse dans l'esprit, vous

l'avez aussi tout plein de prudence! s'écria M. de Pomereux.

Le capitaine Roland, exaspéré par ce sang-froid, fondit sur le comte

et lui fournit un dégagement furieux; mais le comte para avec une

promptitude merveilleuse et riposta par un coup droit si rapide que la

pointe de fer disparut dans la gorge de son adversaire. L'épée s'échappa

des mains du capitaine, il tomba sur la route et mordit l'herbe en se

roulant. Le sang sortit à flots de sa bouche, ses doigts se crispèrent:

il se débattit trois minutes et mourut.

--Voyons, dit le comte aux estafiers, vous voilà sans chef, je vous

prends à mon service; allons voir ce qui se passe là-bas.

M. de Pomereux s'élança, et les estafiers, tout consolés, le suivirent

mêlés aux laquais. Entre Bouletord et Belle-Rose il y avait, au moment

où le comte avait provoqué le capitaine, un demi-quart de lieue à

peu près; les deux troupes luttaient de vitesse. Au détour d'un petit

tertre, la Déroute mit pied à terre.

--Prenez mon cheval, dit-il à Belle-Rose, il est plus dispos que le

vôtre, n'ayant porté que moi.

Grippard imita la Déroute en faveur de Cornélius. Le troc fut fait en

deux secondes, et les jeunes gens mirent leurs éperons dans le ventre

des chevaux, qui s'élancèrent avec une énergie désespérée. Ce fut un

dernier effort, l'élan dura cinq minutes; au bout de ce temps, les

chevaux, essoufflés, buttèrent coup sur coup. Bouletord gagnait de

l'espace à chaque bond. On le voyait au clair de lune courir le pistolet

au poing et la bride aux dents, fouettant son cheval du plat de son

épée. Entre Bouletord et ses archers, il y avait une centaine de pas de

distance. La Déroute et Grippard, qui marchaient ensemble, formaient

en quelque sorte l'arrière-garde des fuyards. Comme ils sortaient d'un

petit bois, la Déroute vit dans la plaine les grandes murailles blanches

d'une abbaye dont le clocher se dessinait sur le ciel pâle. A cette vue,

Bouletord, qui devina l'intention des fugitifs, poussa un cri de rage,

et piquant son cheval de la pointe de son épée, le lança ventre à terre.

Ses archers l'imitèrent; leur troupe rapide semblait dévorer le sentier.

La Déroute mesura du regard la distance qui s'étendait entre Belle-Rose

et l'abbaye; elle était telle que Bouletord devait atteindre le

capitaine avant qu'il l'eût franchie. Les chevaux des fugitifs

trébuchaient à chaque élan.

--Voici l'heure, dit le sergent.

Il arrêta son cheval, prit le mousquet pendu à l'arçon de la selle

et l'arma. Quand la Déroute se tourna vers Bouletord, une expression

terrible se peignit sur son visage. Il abaissa le mousquet et tint son

ennemi couché en joue l'espace de dix secondes; le bras semblait de fer

comme le canon, tant il était immobile. Quand Bouletord ne fut plus qu'à

trente pas environ, le coup partit. Bouletord lâcha les rênes et tomba

sur le cou du cheval. Sa main crispée saisit la crinière et s'y noua;

le cheval effaré arriva comme une flèche et passa devant la Déroute,

emportant son cavalier, dont la tête livide battait ses flancs. La balle

avait frappé au front le maréchal des logis. Au bout de cent pas,

le cadavre glissa sur l'encolure luisante, sa main se détendit, et

Bouletord vint rouler tout sanglant aux pieds de Belle-Rose, qui saisit

le cheval par la bride et l'arrêta. M. de Charny suivait Bouletord à la

tête des archers. Grippard, on le sait, s'imaginait qu'en toute chose,

ce qu'il avait de mieux à faire, c'était d'imiter la Déroute. Au moment

donc où la Déroute prit son mousquet, Grippard décrocha le sien; quand

la Déroute eut couché Bouletord en joue, Grippard chercha quelqu'un à

mettre au bout de son canon. M. de Charny se trouva là tout justement.

Après le coup du sergent, Grippard, en homme consciencieux, pressa la

détente du doigt. Mais le cheval de M. de Charny s'étant cabré à la

première explosion, la balle de Grippard, qui devait frapper M. de

Charny en plein corps, atteignit la bête au poitrail. Le cheval tomba

sur ses jarrets, se releva et tomba de nouveau, entraînant M. de

Charny dans sa chute. La maréchaussée, voyant ses deux chefs par terre,

s'arrêta brusquement; deux ou trois archers quittèrent l'étrier pour

porter secours à M. de Charny, les autres lâchèrent leurs mousquets sur

la Déroute et Grippard; mais Grippard et la Déroute couraient déjà du

côté de l'abbaye; les balles sifflèrent à leurs oreilles, et ce fut

tout. M. de Pomereux, à la tête de ses laquais, caracolait à la suite

des archers et paraissait prendre un vif intérêt aux incidents de

cette escarmouche. On l'aurait dit au théâtre, assistant à la première

représentation d'une comédie nouvelle. Aussitôt qu'il fut auprès de M.

de Charny, il mit pied à terre et vint s'informer honnêtement de l'état

de sa santé.

--Quand vous êtes tombé, monsieur, j'ai eu grand'peur, lui dit-il; mais,

à ce que je puis voir, vous n'êtes point blessé.

--Point du tout, répondit M. de Charny d'un ton bourru.

--C'est un coup de fortune, monsieur; car, en vérité, il faut rendre

justice au talent de ces gaillards-là. J'y suis pour un cheval de mille

écus, qui s'est fait tuer avec une générosité tout à fait estimable.

Il est fâcheux que ce pauvre Bouletord n'ait point eu un cheval aussi

vertueux.

--Eh! monsieur, au lieu de discourir, il me semble que vous feriez mieux

de galoper! s'écria M. de Charny.

--C'est un point sur lequel j'ai le regret de n'être point d'accord avec

votre seigneurie. Certainement, je ne suis point tout à fait mort comme

ce pauvre diable de Bouletord, que je vois là-bas couché comme un tronc

d'arbre, mais je ne vaux guère mieux.

Belle-Rose · 第 112 / 151 题